Note : Encore une fois, toutes mes excuses pour la longue attente. Et merci à la personne qui m'a laissé un commentaire sur le chapitre 2. Malheureusement, les réponses ne sont autorisées que par MP, et bien sûr les MP ne sont possibles que si la personne a un compte sur ce site. Solutions possibles : voir ma page de profil.


Chapitre 3

Le palais des Tuileries déplaisait décidément à Lazare. Les meubles qui y avaient été transportés depuis Versailles lui semblaient aussi peu à leur place dans cet environnement étranger que les résidents forcés, humiliés d'avoir dû céder au caprice du peuple. Mais il chassa ces pensées déprimantes pour saluer respectueusement la Reine qui, sans cacher un étonnement très compréhensible, l'interrogea sur la provenance du message qu'il avait déclaré devoir lui transmettre en personne.

- Une jeune fille chère à vos enfants, Majesté. Apprenant qu'ils s'inquiétaient d'elle, elle a tenu à vous faire savoir qu'elle était en vie.

Se méfiant des oreilles indiscrètes, il aurait préféré ne rien dire de plus, mais Marie-Antoinette, visiblement heureuse de la nouvelle et ignorant que le sujet fût délicat, se mit à le questionner sans se soucier d'être entendue.

- Olympe ? Vous l'avez donc vue ? Comment va-t-elle ?

- Sa situation actuelle n'est certainement pas celle qu'elle aurait souhaitée, répondit Lazare, toujours décidé à rester vague, mais elle est en bonne santé et... il ne tient qu'à elle de devenir comtesse.

- Comtesse ? répéta la Reine, stupéfaite. Mais... N'était-elle pas... déjà fiancée ?

Cette fois, il était évident pour elle aussi que la conversation ne pourrait se poursuivre qu'à mots couverts. Lazare ne craignit donc pas qu'elle réclame des détails quand il l'informa que le jeune homme concerné n'était plus de ce monde.

- Veuillez adresser mes condoléances à la pauvre enfant, le pria-t-elle aussitôt, l'air sincèrement triste. Ou mieux, amenez-la ici.

- Je crains que ce soit impossible, Majesté, avança Lazare en se demandant comment lui faire comprendre pourquoi sans trop en dire. Les rumeurs qui ont couru à son sujet...

- ... ne sont que calomnies, le coupa la Reine d'un ton sans réplique. Elle n'a pas à se cacher.

Mais, alors que Lazare s'apprêtait à prendre congé comme elle semblait l'y avoir invité, elle ajouta à voix basse une question qui le prit au dépourvu.

- Sa situation est-elle... vraiment délicate ?

Le regard insistant accompagnant ces paroles laissait si peu de doute sur leur signification que Lazare hésita à peine un instant avant de hocher la tête pour confirmer.

- Je lui ferai part de votre opinion, Majesté, dit-il ensuite, répondant à ce qui avait été prononcé à haute voix comme si rien n'avait suivi.

Sa deuxième tentative de départ se vit arrêtée d'un geste, et Marie-Antoinette sonna pour réclamer de quoi écrire.

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La lettre mit Olympe au bord des larmes. L'affection que lui portait la souveraine était si touchante... Et puis il y avait les condoléances, qui lui rappelaient toutes celles qu'elle avait reçues en juillet et ravivaient la blessure que le temps avait à peine commencé à guérir. Elle finit par pleurer tout à fait en expliquant à Lucile la raison de cet accès de tristesse.

- Je sais qu'il te manque, répondit son amie en s'approchant pour la prendre dans ses bras. Et je suis désolée pour l'enthousiasme déplacé que je manifestais quand je pensais que le comte de Peyrolles était amoureux de toi.

Ces excuses surprirent Olympe, qui n'avait même jamais songé à reprocher à Lucile de paraître oublier qu'elle n'avait aucune envie de se marier. Et à ce propos, maintenant qu'il n'était plus question d'amour...

- Je pense que je vais accepter, avoua-t-elle d'une petite voix en cherchant un mouchoir pour s'essuyer les yeux.

Lucile lui tendit le sien mais, Olympe n'ayant pas révélé les pensées qui l'avaient conduite à cette conclusion, mit une bonne dizaine de secondes à comprendre de quoi il était question.

- Accepter d'épouser le comte ? demanda-t-elle finalement.

Olympe le confirma, ajoutant que Marie-Antoinette lui proposait même de l'aider à obtenir une dispense des deuxième et troisième bans si gagner du temps pouvait lui être utile.

- Elle ne dit rien clairement mais... Après avoir eu quatre enfants, il est sans doute possible de reconnaître les signes chez une autre.

Maintenant qu'elle y pensait, Olympe était persuadée que la Reine avait soupçonné son état avant de la laisser quitter Versailles. Sans cela, comment expliquer qu'elle ait deviné l'existence d'un amant ? Et pourquoi lui aurait-elle dit qu'elle mentait mal, si ce n'était au sujet de la fatigue attribuée à des insomnies ? Entre cela et le jour où Olympe avait failli s'évanouir sans raison apparente, il y avait probablement de quoi se poser des questions.

- Et donc, elle te conseille d'accepter ? demanda Lucile, ramenant la conversation sur la proposition du comte de Peyrolles.

- Pas exactement mais, pour le cas où j'hésiterais à m'engager dans un mariage de convenance après avoir espéré un mariage d'amour, elle m'assure qu'avoir de la sympathie pour son mari peut suffire à une femme raisonnable, surtout si elle a le bonheur d'être mère.

Cette affirmation aurait pu sembler ridicule dans la mesure où la Reine n'avait visiblement pas été assez satisfaite de son sort pour éviter de tomber amoureuse d'un autre homme que son mari, mais Olympe était bien placée pour savoir que l'amour est incontrôlable, et même pour avoir compris que les sentiments de Marie-Antoinette pour le comte de Fersen ne l'empêchaient pas d'avoir beaucoup d'affection pour le Roi. De plus, sa propre situation ne serait en rien comparable. L'homme qu'elle aimait n'étant plus en vie, elle ne risquait pas de regretter d'en avoir épousé un qui lui était seulement sympathique. L'idée qu'elle pourrait un jour éprouver pour un autre les
sentiments qu'elle avait découverts avec Ronan ne l'effleura même pas.

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Comme convenu, Lazare avait retrouvé Olympe aux jardins du Luxembourg et, après avoir salué madame Duplessis et ses deux filles, leur avait une nouvelle fois enlevé leur protégée. Celle-ci venait de proposer qu'ils s'installent sur un banc pour la conversation prévue. Mais rien dans son attitude ne permettait à Lazare de deviner quelle réponse elle comptait lui donner.

Il n'aurait pas dû être nerveux. Après tout, si elle refusait, il n'en serait pas malheureux. Au pire, il pourrait toujours tenter de retrouver Gabrielle, la veuve de Léandre, et lui proposer un arrangement similaire. Mais, ayant conçu ses projets avec Olympe en tête, il espérait ne pas devoir les modifier. Et puis il l'aimait bien, alors qu'il n'avait jamais réussi à apprécier tout à fait Gabrielle, qu'il ne pouvait s'empêcher de considérer comme une rivale bien qu'elle se soit toujours défendue d'avoir pour Léandre les mêmes sentiments que lui.

Une fois assise, Olympe déclara qu'elle voulait s'assurer, avant de lui répondre, que toutes les conditions étaient bien claires et acceptées par les deux parties.

- Vous me suivez à Londres et tenez ma maison ; votre enfant porte mon nom et je m'engage à ne pas vous en demander d'autre, résuma Lazare. Est-ce suffisant ?

Olympe hocha la tête en signe d'assentiment, mais posa une question à laquelle il ne s'était pas attendu.

- Pouvez-vous me promettre de ne jamais le mépriser pour ses véritables origines ?

Que dire ? Le simple oui qu'elle espérait ne la convaincrait sans doute pas, surtout après l'hésitation qu'il venait de marquer. Finalement, il trouva une formulation qui lui permettait de jurer en toute honnêteté quelque chose de presque équivalent.

- Je vous promets de ne prendre en compte que votre côté de ses origines. Et je suis persuadé que vous saurez lui inculquer des manières dignes de mon nom.

- M'interdirez-vous de lui parler de son père ? repartit Olympe sans perdre un instant.

- Je serai son père, répliqua tout aussi rapidement Lazare.

- Je devrai donc lui mentir ?

À l'évidence, cette idée ne plaisait pas du tout à Olympe. Allait-elle refuser pour ça ? Après un instant de réflexion, Lazare se résigna à un compromis.

- Vous ferez comme bon vous semblera, le moment venu. Mais, je vous en prie, si vous décidez de tout lui dire, assurez-vous de sa discrétion.

Olympe le rassura aussitôt en remarquant qu'elle aussi aurait tout intérêt à éviter de confier un secret à un enfant trop jeune pour comprendre que le répéter nuirait à leur réputation.

- Je m'en remets donc à votre bon sens, conclut-il en priant pour ne pas le regretter (car il était de ces hommes qui doutent souvent du bon sens des femmes). Avons-nous abordé tous les points qui vous préoccupaient ?

- Concernant l'enfant, oui. Reste l'organisation de la cérémonie...

Elle acceptait donc ? Ravi de l'apprendre, Lazare la remercia de sa confiance, avec tant de chaleur qu'il craignit un instant qu'elle s'imagine qu'il l'aimait et change d'avis de peur qu'il finisse par lui reprocher de ne pas l'aimer en retour. Mais elle ne retira pas tout de suite les mains qu'il tenait serrées dans les siennes... si bien que ce fut lui qui s'inquiéta, juste un instant, avant qu'elle lui rappelle avec un sourire amusé qu'il n'était pas obligé de prétendre être amoureux d'elle.

Revenant aux problèmes pratiques, ils évoquèrent la difficulté de trouver quatre témoins sûrs et, plus encore, d'obtenir le consentement parental obligatoire pour toute femme de moins de 25 ans et tout homme de moins de 30 ans. Lazare découvrit ainsi pourquoi Olympe avait trouvé refuge chez des amis et non dans sa famille.

Depuis la prise de la Bastille, le lieutenant du Puget avait non seulement perdu son emploi mais également une partie de ses facultés mentales (déjà légèrement déficientes, de l'avis de Lazare, qui se garda toutefois d'exprimer cette pensée). Olympe ignorait si un coup qu'il avait reçu sur la tête était seul en cause ou si son esprit refusait d'accepter l'écroulement du monde tel qu'il l'avait toujours connu, mais le résultat était là : replié dans le passé, il avait oublié jusqu'à l'existence de sa fille.

- Il prend sa soeur pour sa mère et moi pour la mienne, précisa Olympe d'une voix tremblante qui poussa Lazare à reprendre une de ses mains bien qu'il ne se considère pas encore comme un ami assez proche pour lui apporter un réel réconfort.

Olympe lui adressa un faible sourire avant de poursuivre ses explications. Puisque son père n'était pas en état de comprendre une demande de consentement, sa tante serait peut-être autorisée à y répondre en son nom, mais le ferait-elle ? Rien n'était moins sûr.

- Quand je l'ai informée de ce qui était arrivé à mon père, elle est venue avec l'intention de nous emmener tous les deux chez elle, mais mon oncle s'est indigné de me voir entourée d'amis hostiles aux privilèges de la noblesse, s'est persuadé que la Reine m'avait chassée de Versailles pour cette raison, et m'a signifié sans détour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Je crains donc qu'il intercepte mon courrier ou lui interdise d'y répondre.

Une solution devait pourtant bien exister. Déterminé à la trouver, Lazare promit à Olympe de s'occuper de tous les détails administratifs. Quant à elle...

- Commandez une robe à la couturière de votre choix, et décidez qui vous pouvez inviter sans risque, lui recommanda-t-il comme si tous les obstacles étaient déjà surmontés.

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Mal à l'aise à l'idée de dépenser l'argent de celui qu'elle avait du mal à considérer comme son fiancé, Olympe avait envisagé de se contenter d'acheter de quoi confectionner sa propre robe, mais Lucile et Adèle s'étaient aussitôt écriées qu'il ne le fallait à aucun prix, car cela portait malheur. Leur mère avait alors proposé d'emmener la future mariée chez une couturière assez modeste et de l'aider à choisir un modèle élégant mais sans excès, qui ne lui donnerait l'impression ni de faire injure à la noblesse de son promis ni de jeter sa fortune par les fenêtres.

Au retour de cette visite, plutôt embarrassante à cause des mesures et de l'évidence que celle de la taille augmenterait encore, Olympe fit arrêter la voiture à proximité du Palais-Royal et, promettant à sa logeuse de revenir rapidement, partit à la recherche d'un certain "petit chat", à qui elle souhaitait parler.

Finalement, ce fut Charlotte qui la vit la première et, toute joyeuse, se précipita vers elle en criant son nom. Olympe ouvrit les bras pour y recevoir la petite fille, qui l'entoura des siens et serra très fort avant de se souvenir que ce n'était pas recommandé.

- Pardon, Petit Ronan ou Petite Olympe, dit-elle en posant brièvement une main à l'endroit où un renflement indiquait la présence du bébé. Je ne voulais pas te déranger, mais je suis si contente de revoir ta maman...

Le mot sonna très étrangement aux oreilles d'Olympe. Elle avait beau savoir qu'elle allait être mère, elle ne s'était pas encore habituée à l'idée que quelqu'un l'appellerait "maman".

- Je commençais à m'inquiéter, tu sais ? poursuivit Charlotte, s'écartant un peu et levant les yeux pour croiser ceux d'Olympe. Et Solène m'empêchait d'aller demander de tes nouvelles.

Comme Charlotte se retournait pour chercher quelqu'un du regard, Olympe s'aperçut que Solène se tenait à quelques pas de là, attendant qu'elle la remarque. Plus loin, sous les arcades, vers l'endroit d'où Charlotte était arrivée, un groupe de prostituées regardaient dans leur direction. L'arrivée d'Olympe avait sans doute interrompu une conversation à laquelle Solène et Charlotte participaient toutes les deux.

Olympe n'aimait pas l'idée que la petite fille traîne avec ce genre de femmes, mais elle ne savait comment le lui dire et, devant Solène, c'était décidément impossible. Celle-ci, d'ailleurs, l'ayant saluée d'un "Bonjour, belle-soeur" auquel Olympe regrettait de ne pas avoir vraiment droit, lui avait à peine laissé le temps de répondre avant de rectifier le reproche indirect de Charlotte.

- Je lui ai seulement dit que les bourgeois chez qui tu loges risquaient de ne pas apprécier une visite non annoncée, expliqua-t-elle d'un ton égal. Mais je pensais demander à monsieur Danton de t'envoyer un message de notre part.

Olympe s'empressa de s'excuser pour l'inquiétude qu'elle leur avait causée. Dernièrement, elle avait eu la tête ailleurs...

- Depuis que ta chère Reine est consignée aux Tuileries ? railla Solène.

En général, elle se montrait assez sympathique mais, sur ce point, campagnarde et fille de Versailles ne pourraient jamais s'entendre. Olympe était même persuadée que la soeur de son amant avait fait partie du groupe de femmes révoltées qui étaient allées réclamer du pain au Roi. Si seulement les choses en étaient restées là...

Préférant éviter ce sujet de discorde, Olympe admit que c'était bien depuis ce jour-là, mais surtout parce qu'elle avait revu quelqu'un qu'elle allait bientôt épouser.

- Mais... et Ronan ? s'indigna aussitôt Charlotte.

- Je ne l'oublie pas, mais je ne peux pas rester indéfiniment chez Lucile, et cette offre est une chance inespérée.

- Il est riche ? glissa Solène, faussement indifférente.

- Bien sûr, si elle l'a connu à Versailles ! répliqua Charlotte avec une vivacité ouvertement hostile à l'inconnu qui avait osé demander la main d'Olympe.

- Là n'est pas la question, se défendit celle-ci. Solène, tu sais que j'étais prête à épouser ton frère...

- ... et tu l'aurais regretté.

Choquée, Charlotte ne manqua pas de le faire savoir haut et fort. Olympe, elle, opta pour une réponse calme et digne.

- L'argent ne fait pas le bonheur.

- Mais en manquer fait le malheur.

Cela, hélas, Olympe ne pouvait le nier - pas devant quelqu'un comme Solène, que la faim avait fait tomber dans une vie de débauche. Charlotte, en revanche, n'hésita pas à protester.

- Tu exagères, Solène. Je ne suis pas malheureuse.

- Mais tu n'es qu'une enfant. Tu ne peux pas comprendre.

Olympe espérait bien qu'en effet Charlotte ne comprenait pas exactement en quoi consistait le travail des femmes qu'elle côtoyait si souvent. Mais elle grandissait et, si personne n'intervenait, quelque affreux pervers finirait certainement par décider qu'il était temps de l'instruire. Cette pensée horrifiait tant Olympe qu'elle ne put s'empêcher de tenter une allusion pour s'assurer que Solène ne laisserait pas une telle chose arriver.

- Tu crains qu'elle finisse comme moi ? la coupa rapidement la prostituée, vexée.

- Je ne voulais pas... commença Olympe avant d'être à nouveau interrompue.

- Mais c'est bien ce que tu pensais. Et je ne le lui souhaite pas, mais que veux-tu que je fasse ?

La protéger, bien sûr, mais ce n'était pas si simple. Les responsables de l'orphelinat qui avait recueilli Charlotte à la mort de sa mère, ancienne nourrice d'Olympe, avaient, après une énième fugue, renoncé à la ramener encore une fois de force dans cet établissement surpeuplé qui peinait à offrir une vie décente à tous ses pensionnaires. Elle n'était pas exactement livrée à elle-même, les prostituées veillant toutes plus ou moins sur elle, ainsi que Danton lors de ses fréquentes visites, mais elle était trop souvent seule, et l'insouciance de sa jeunesse la mettait en danger.

- Toi qui vas devenir riche, tu pourrais la prendre à ton service, suggéra Solène à Olympe, ignorant Charlotte qui clamait qu'elle était bien assez grande pour se débrouiller et qu'elle l'avait déjà prouvé.

L'idée plaisait à Olympe. Tout le problème serait de la faire accepter à Charlotte, qui n'avait déjà pas l'air très d'accord et le serait encore moins quand elle en connaîtrait toutes les implications.

- Serais-tu prête à quitter Paris pour me suivre ? lui demanda tout de même Olympe.

Un "Tu t'en vas ?" choqué fut la seule réponse qu'elle obtint. Mais, au moins, elle put saisir l'occasion de dire qu'elle était venue pour annoncer cette nouvelle à Charlotte, et pour l'inviter au mariage.

- Toi aussi, Solène, si...

Un rire sans joie la fit taire.

- Moi ? Je ne serais pas la bienvenue dans une église. Et puis ton futur époux... Il vaut mieux pour toi qu'il ignore que tu connais une "femme de mauvaise vie". Mais je te souhaite d'être heureuse.

Solène semblait sincère, et Olympe la remercia avec un sourire amical.

- J'espère que toi aussi, un jour... ajouta-t-elle sans réfléchir.

Puis elle s'interrompit. Il n'était sans doute pas impossible qu'une prostituée finisse par trouver un mari, mais...

- C'est plus qu'improbable, commenta Solène comme si Olympe avait terminé sa phrase. Mais c'est gentil à toi de le dire. Et sur ce, je vous laisse.

Fuyait-elle parce que la tournure prise par la conversation lui déplaisait ? Olympe n'aurait su le dire. Mais, si c'était le cas, il valait sans doute mieux ne pas insister.

Ignorant si elles se reverraient, les deux jeunes femmes se firent leurs adieux, Solène appelant une dernière fois Olympe "belle-soeur" avant de s'en aller rejoindre ses amies.

Charlotte, restée seule avec celle qu'elle considérait comme une sorte de soeur aînée (remplaçant la vraie, morte en bas âge, qu'elle n'avait jamais connue), en profita pour "attaquer".

- Tu as perdu la tête ? lança-t-elle sans préambule.

Olympe, dont l'esprit était encore tout occupé de ses inquiétudes concernant l'avenir de son "petit chat", ne comprit pas de quoi elle parlait.

- Cette histoire de mariage et de départ, précisa Charlotte, visiblement agacée.

- Mais c'est une chance pour moi, répliqua patiemment Olympe. Et j'aimerais t'emmener.

- Jamais !

C'était, hélas, exactement la réaction à laquelle Olympe s'était attendue.

- Je t'aime beaucoup, reprit plus calmement la petite fille, et j'aurais pu accepter de travailler pour toi si tu étais restée ici. Mais quitter Paris, vivre dans la maison d'un noble, ne plus être libre... Je ne peux pas.

Force fut à Olympe d'admettre qu'elle n'avait aucune chance de la faire changer d'avis.

- Je comprends, soupira-t-elle. J'en suis bien triste, mais je comprends. Et toi, peux-tu me comprendre ?

- Non, avoua Charlotte. Tu vends ta liberté contre... quoi ? Des robes et des bijoux ?

Le ton de sa voix semblait indiquer qu'Olympe la décevait. Allait-elle la renier, cette petite soeur de coeur, comme l'oncle et la tante qui ne répondaient pas même aux lettres quémandant des nouvelles sur l'état de santé de son père ? Non. Elle, au moins, la laissait répondre, se justifier, lui expliquer.

- Contre la respectabilité et la sécurité, Charlotte. Un nom et un avenir pour mon enfant. Et tu sais, la liberté, c'est aussi le droit de choisir...

Cet argument parut ébranler la jeune révolutionnaire.

- Mais tu n'auras pas le choix, remarqua-t-elle tout de même, comme réfléchissant à voix haute. Tu devras suivre ton mari... où ?

- Loin, éluda Olympe, qui ne voulait pas révéler les projets de Lazare dans un lieu où le premier passant venu pourrait l'entendre. Mais, si tout va bien, nous reviendrons un jour.

Un jour, mais quand ? Charlotte, devinant sans doute qu'elle n'en avait aucune idée, ne posa pas la question.

- Tu vas me manquer, dit-elle seulement, d'une toute petite voix.

Olympe la reprit aussitôt dans ses bras, pour la réconforter mais aussi pour se réconforter elle-même, car la perspective de leur séparation prochaine l'attristait tout autant.

- Toi aussi, tu vas me manquer... mais tu viendras au mariage ?

Quelques secondes de silence. Puis un "Je ne sais pas" bien trop proche d'un non - impression augmentée par le mouvement de Charlotte, qui mit fin à l'étreinte.

- Un mariage de nobles... Ce n'est pas vraiment ma place, ajouta-t-elle avec une pointe regret qui rendit espoir à Olympe.

- Bien sûr que si, si je t'invite ! assura la future mariée, déjà prête à défendre le "petit chat écorché du Palais-Royal" contre toute personne - comte de Peyrolles compris - qui oserait juger sa présence déplacée.

Puis elle révéla que Lucile et Adèle avaient même proposé de faire essayer à Charlotte des robes qu'elles portaient quand elles avaient son âge.

- J'ajusterais pour toi celle qui te plairait le plus, conclut-elle d'un ton engageant.

Mais Charlotte fronçait les sourcils.

- Tu essaies de m'acheter avec une robe ?

- Non. Je cherche seulement à te rassurer au cas où tu craindrais que tes vêtements ne soient pas adéquats, expliqua Olympe en priant pour que cette phase ne soit pas mal prise aussi. Et j'aimerais vraiment que tu sois là. Alors, tu viendras ?

Charlotte hésitait encore. Mais, à la grande joie de son amie, elle finit par hocher la tête en signe d'acceptation.

- Si c'est important pour toi...

C'était plus qu'important. À défaut de sa famille, Olympe aurait près d'elle la seule personne de son entourage actuel qu'elle connaisse depuis plusieurs années. Mais, pour l'instant, il ne fallait pas oublier que madame Duplessis l'attendait.

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Quelques heures plus tard, après une séance d'essayages qui laissait Charlotte éblouie par les jolies robes et un goûter qui l'avait ravie autant sinon plus, Lucile et Adèle suppliaient leur père de permettre que la petite fille restât chez eux jusqu'au lendemain. Leur mère avait déjà dit oui. Comme le jour où Olympe lui avait été présentée par Lucile (via Camille), il céda.

- Il n'y a que pour mon mariage qu'il ne veut rien entendre, soupira Lucile dès qu'elles furent à nouveau entre filles.

Car, depuis deux ans déjà, il refusait de la laisser épouser l'élu de son coeur, sous prétexte que de bien meilleurs partis étaient à sa portée.

- Il finira par comprendre que toi, tu ne céderas jamais aux autres offres, assura Adèle avec conviction.

- Et je viendrai à ton mariage avec Tonton Danton ! s'écria Charlotte en sautillant d'enthousiasme.

Olympe ne dit rien. Si ce jour arrivait, elle serait probablement encore à Londres, sans certitude de pouvoir revenir à Paris. Laisser derrière elle la nouvelle famille qu'elle avait trouvée en perdant tout ce qui lui était cher jusqu'alors serait un déchirement. Mais elle avait fait son choix, et (elle dut se le répéter pour repousser les doutes qui menaçaient de l'assaillir) l'avenir de son enfant valait tous les sacrifices.


Note : Et là, j'aimerais pouvoir vous promettre de moins vous faire attendre la prochaine fois, mais je vais être prudente et me contenter de dire que je l'espère. Merci pour votre patience.