35. Pisser

Philou s'était réveillé dans les bras de James. Littéralement dans les bras de James. Il ne se souvenait pas trop pourquoi ni comment il avait atterrit là. Tout ce qu'il savait, c'est que tout semblait irréel ce jour là. Un peu comme tous ceux qui ont suivi pendant un bon moment.

Il s'était réveillé dans les bras de James. Il savait qu'il était trop grand pour ça, mais il y était resté encore quelques minutes avant que James ne se réveille à son tour. Il avait profité de ces derniers instants entouré par ce qui lui restait de plus proche d'une famille. Il savait aussi que ce serait bientôt fini. Alors il avait savouré. Puis il était allé aux toilettes.

Il avait pissé rouge. Enfin, plutôt marron brique foncé. Une couleur pas très légale, et pas très rassurante non plus. Ewart l'avait vu.

Sur le trajet de l'hôpital, Ewart lui avait demandé ce qu'il s'était passé quand il s'était enfuit dans les rues. Comme Philou était certain qu'il n'aurait pas le temps de tout raconter dans la voiture, et surtout qu'il ne pourrait pas vraiment le faire dans un hall des urgences hospitalières surpeuplé d'oreilles indiscrètes, il avait simplement dit « on dira aux médecins que je suis tombé d'un arbre hier et que je n'ai pas osé vous le dire parce que je sais que je n'ai pas le droit d'y grimper. Je crois que j'ai des bleus partout. » Ewart l'avait regardé longuement dans le rétroviseur, et avait décidé que la vraie explication pouvait attendre. D'abord assurer la survie du gamin.

Pisser rouge, quelle idée quand même.

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James s'était réveillé avec le petit dans les bras. Il avait terriblement envie d'aller aux toilettes, mais avait fait semblant de dormir encore un peu. Il vérifiait que le gamin respirait bien. Que tout ceci était réel. Qu'il était vivant, qu'il allait s'en sortir. Si tant était qu'il puisse savoir tout ça rien qu'en le tenant dans ses bras.

Puis le garçon était allé à la salle de bain. Il avait entendu Lauren crier un truc incompréhensible. Elle avait la manie d'insulter les gens en Dothraki quand elle était en colère. Ewart était sorti d'un bond d'on ne sait où en caleçon pour regarder.

Il avait à peine eu le temps d'enfiler un pantalon que tout le monde s'entassait dans la voiture.

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Lauren s'était réveillée avec des cheveux dans la figure. Rat pouvait bien se laisser pousser les cheveux, mais il fallait vraiment qu'il apprenne à se les attacher avant d'aller se coucher. Elle avait une migraine pas possible, et un sacré mal de dos. En se relevant à demi, elle entendit son petit ami grogner contre elle. Elle avait vraiment passé l'âge de dormir dans la baignoire.

Mais… qui leur avait vomi dessus ?

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Ewart dormait comme une souche. Il ronflait même, mais tout le monde s'en foutait, vu qu'il était allongé dans la cuisine. Il avait arrosé avec Rat et Lauren comme il fallait le succès de la mission la veille, et surtout le fait d'avoir retrouvé le garçon sain et sauf. Il faudrait certainement du temps pour se relever, mais Ewart ne s'en faisait pas trop pour l'avenir du gamin. Rat et Lauren avaient fini dans la baignoire et lui s'était posé dans la cuisine, un sac de linge sale comme oreiller. L'odeur était épouvantable. Il était trop épuisé pour s'en inquiéter. L'alcool aborigène que Rat emmenait partout y était peut-être aussi pour quelque chose.

Lauren avait crié. Il s'était levé en mode ninja, pour voir Philou uriner un truc dégueulasse, et du vomi partout dans la salle de bain.

Finalement, il n'était pas si sûr que le gamin irait bien.

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La psy. La psy s'était réveillée dans sa chambre d'hôtel. En forme. Elle n'avait commencé à s'inquiéter que lorsqu'elle était allée à l'appartement. La porte était entrebâillée. Pas un bruit. Le lieu était dans un état épouvantable. Et surtout personne.

Personne ne répondait au téléphone non plus. Ils s'étaient volatilisés.

Elle avait appelé CHERUB.

C'était compliqué.

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Mr Chaville s'était réveillé en sursaut, il faisait encore nuit noire. Il était sortit discrètement du lit pour ne pas réveiller sa femme. Il avait enfilé sa robe de chambre, parce qu'il faisait encore un peu frais à cette heure-ci. Puis, après un verre d'eau, un passage aux toilettes et le récurage de la litière du chat, il avait pris une décision importante. De toute sa carrière, il n'avait jamais manqué un seul jour de travail. Mais aujourd'hui, à seulement trois mois de la retraite, il n'irait pas. Non, il resterait dans sa robe de chambre, au fond de son lit ou dans le canapé, en essayant de juguler cette angoisse sourde qui lui étrennait la poitrine.

Sa femme était inquiète. Mais elle était quand même partie à son cours de peinture sur porcelaine à l'autre bout de la ville.

Pour tromper son ennui, et surtout s'occuper l'esprit, Mr Chaville était sorti en milieu d'après-midi acheter des fleurs. Rien de tel que de faire une surprise à sa femme pour que la soirée se finisse bien. Sur le chemin, parce qu'il devait quand même un peu marcher pour trouver un fleuriste, il aperçu l'objet de sa terreur courir à perdre haleine dans la rue. Il le héla, mais sans succès. Il pesta alors et bouscula sans faire exprès un homme très pressé. Avant que ce dernier ait fini de se relever, son élève avait disparu. Volatilisé ! L'homme repartit comme une flèche, laissant monsieur Chaville tout seul avec ses questions.

Qu'est-ce que le jeune Philippe pouvait bien faire en milieu de journée si loin de son collège ?

Pourquoi y avait-il une photo du garçon sur le trottoir ?

Machinalement, il l'avait mise dans sa poche.

Puis il était rentré chez lui offrir les fleurs à sa femme.

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Mme Chaville s'inquiétait. Elle s'inquiétait beaucoup même. Davantage encore. Depuis quelques mois, monsieur Chaville rentrait quelques fois en retard du travail, avait souvent l'esprit ailleurs, devenait insomniaque, et aujourd'hui il lui avait offert des fleurs ! Son mari n'était pas le pas le plus spontané des hommes, à vrai dire il ne faisait jamais rien sans une bonne raison. Manquer le travail et lui offrir des fleurs, tout ça dans la même journée !... Elle ne savait plus quoi penser.

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Monsieur Chaville voyait bien que sa femme n'était pas dans son assiette. Il ne savait pas pourquoi. Cela l'inquiétait encore davantage qu'il ne l'était déjà. C'est pour cette raison, et il essayait de se persuader uniquement pour cette raison, que pour la deuxième nuit consécutive il quitta leur lit bien avant l'aube. Qu'à cela ne tienne, puisqu'il ne pouvait dormir plus, il allait au moins rendre service à sa femme. Il se dirigea donc vers la lingerie après le traditionnel passage aux toilettes. En vidant les poches des pantalons à laver, il vit la photo du petit Philippe si turbulent. Mon Dieu, ce garçon va me rendre fou ! pensa-t-il furieusement. Que pouvait-il bien faire ?

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Présentement ? Pas grand chose, il dormait. Plus tôt dans la journée ? Monsieur Chaville n'avait pas assez d'imagination pour ne serait-ce que s'approcher de la vérité. A courir comme ça dans la ville si près de la rentrée des classes ! Vraiment, que pouvait-il bien faire ?