« Andréa… » Murmura-t-elle d'une voix à peine audible « je m'appelle Andréa.»

Intérieurement, Smoker sentit son cœur se gonfler d'une joie incommensurable en l'entendant prononcer ces quelques paroles. Elle n'avait pas été totalement brisée par l'enfer qu'elle avait du traverser finalement… Il n'aurait su dire pourquoi, mais cette fillette représentait à ses yeux quelque chose de terriblement fragile, d'innocent et de pure, que ce monde hors de contrôle avait voulu broyer comme il le faisait avec tout être incapable de se défendre. Pourtant, l'adolescent était incapable d'éprouver le même dédain qu'il ressentait habituellement envers les faibles. Elle ne l'était pas. Ses quelques mots en étaient, à son sens, la preuve irréfutable.

Ne voulant pas laisser le silence retomber entre eux et louper ainsi sa chance de découvrir son invitée, le jeune homme reprit la parole, un rien maladroit.

«Andréa… c'est… sympa… comme nom… Et quel âge tu as ? »

L'intéressée ne répondit rien dans un premier temps, rabattant légèrement la couette sur ses épaules alors que son regard se perdait dans le vide. Elle être dans une profonde réflexion, plongeant le garçon dans une grande perplexité. Finalement, elle reprit la parole.

« Je sais plus trop… Je sais même quel jour on est… »

Elle fixait le mur lui faisant face, un éclair douloureux traversant ses prunelles marines. Combien de temps s'était il écoulé depuis l'anéantissement de son existence d'avant ? Pour survivre après son réveil sur le bateau pirate, elle avait appris à ne plus chercher à compter les jours de calvaire s'engrenant inlassablement, afin de ne pas sombrer la folie le plus totale. Elle s'était coupée de monde au point d'être hors du temps.

« On est le 7 décembre. » dit Smoker, extirpant la fillette de ses cogitations.

Doucement, elle tourna son regard vers lui, les sourcils légèrement froncés.

« le 7 décembre… » répéta-t-elle, comme pour tenter de se raccrocher à une réalité dont elle avait été exclue depuis trop longtemps. « J'ai fêté mes 11 ans le 14 février dernier. Je dois encore avoir 11 ans du coup… »

« Le 14 février ? » reprit Smoker dans la foulée, croisant les bras sur le ventre. « C'est pas la date d'un truc gnan gnan ça ? »

L'évocation du mot 'gnan-gnan' fit tiquer la jeune fille. C'était un mot tellement étrange… enfantin… gaguesque. 'Gnan-gnan', c'était bien un mot de garçon voulant se moquer des filles. Ça se veut condescendant sans être méchant. Quelle évolution par rapport aux vociférations des pirates raisonnant encore à ses oreilles ! Andréa détailla un peu plus l'adolescent qui se tenait face à elle en se grattant le menton. Il était plutôt grand, un peu maigrelet. Ses cheveux avaient une couleur blanche tirant légèrement vers le vert alors que ses yeux étaient d'un ambre vif et perçant. Il portant une chemise ouverte sur un t shirt noir et un pantalon lui allant bien trop grand. Il émanait de lui une aura 'brute', sans détour. Cela avait quelque chose de réconfortant…

« C'est la saint valentin ! » finit il par déclarer en claquant des doigts, victorieux.

L'air satisfait animant les yeux de son vis-à-vis arracha un léger sourire à la jeune fille.

« gnan-gnan, effectivement… » murmura-t-elle en scrutant Smoker qui se rendit alors compte de l'attention qu'elle lui portait depuis quelques instants déjà, le déstabilisant un peu.

Il se racla alors la gorge pour se redonner contenance, s'ébouriffant les cheveux.

« Oué, oué, c'est sur… En même temps j'ai pas grand-chose à dire »

« Comment ça ? » Questionna-t-elle, un rien intriguée.

« Moi, j'suis du 14 mars. » déclara-t-il avec dédain, allant encrer son regard sur le jardin qu'il pouvait voir à travers la fenêtre, croisant à nouveau ses bras sur son torse de la manière qu'il voulait la plus virile qu'il fut.

Quelques secondes s'écoulèrent sans que plus un mot ne fut prononcé. Son effet de style avait fait un bide complet apparemment. Il reporta à nouveau son attention sur son interlocutrice qui ne l'avait pas lâché du regard, visiblement dubitative.

« C'est un truc gnan-gnan aussi ? » finit-elle par lâcher en haussant un sourcil, achevant à terre la tentative hasardeusement virile de Smoker.

« Moué » lui répondit il, un rien boudeur. « T'as jamais entendu parlé du White Day ? »

« Non… Qu'est ce que c'est ? »

« C'est l'inverse de la saint valentin. » expliqua l'adolescent d'un ton neutre.

Une nouvelle fois, il pu voir le cerveau de sa vis-à-vis se mettre en marche alors qu'elle cherchait à comprendre le sens de sa phrase. Elle laissa se perdre son regard dans le vide en fronçant légèrement les sourcils, gigotant très légèrement sur place en faisant onduler une mèche de courts cheveux bruns indisciplinés dressés au sommet de son crâne. Un vrai chaton… Au bout d'une poignée de secondes, elle reporta son attention sur lui.

« Un jour où on distribue des claques aux gens ? » déclara-t-elle avec une sincérité sans faille.

Smoker regarda Andréa, incrédule, avant d'éclater de rire face à la naïveté de sa réponse, la faisant sursauter.

« J'aimerai bien tient ! Il y a bien des gens à qui je distribuerai volontiers des taquets… non, c'est une autre connerie dégoulinante de guimauve. La saint val', les filles offrent des chocolats. Et le white day, c'est les mecs qui le font. »

La fillette l'écouta en silence débiter sa tirade bien rôdée, assimilant ses paroles en acquiesçant doucement.

« Pas mal gnan-gnan aussi, du coup… » conclut elle, une étincelle un rien malicieux traversant ses pupilles d'océan.

Relevant la boutade, Smoker afficha un léger sourire.

« Net. »

Andréa soutint encore un peu son regard avant de s'en détacher, regardant par la fenêtre. Le silence retomba brièvement dans la pièce, un rien pesant. Smoker avala sa salive, réfléchissant à toute vitesse pour embrayer sur un autre sujet. Il scrutait les traits de l'enfant encore tant marqués par les coups qu'elle avait reçut, y percevant un sérieux un peu sinistre qu'il ne voulait pas y voir.

« Et sinon tu… » Commença-t-il.

« Où sommes-nous ? » la coupa Andréa, les yeux toujours braqués sur le haut des arbres qu'elle percevait depuis le lit.

Smoker laissa échapper un léger soupire, plongeant ses mains sans poches. Il glissa un rapide coin d'œil vers le paysage inintéressant qu'il connaissait par cœur mais qu'elle ne faisait que découvrir avant de reporter son attention sur elle.

« Une petite île pommée d'East Blue. Pas loin de Logue Town. Tu es originaire d'où ? »

Lentement, la fillette ramena ses jambes contre sa poitrine, les enserrant de ses bras, fuyant toujours son regard d'ambre. L'adolescent pouvait voir ses sourcils bruns se froncer alors que des souvenirs devaient refaire surface à l'évocation de son île natale. Il n'y avait jusqu'à là jamais pensé, mais il était possible que sa protégée possède de la famille quelque part…

« Tu veux qu'on fasse des démarches pour que tu puisses rentrer chez toi ? T'es pas prisonnière ici, tu sais… »

Andréa ne dit rien. Elle resserra sa prise autour de ses jambes, étouffant avec une maitrise experte ses sanglots naissants. Des mois de pratique… Cependant, les larmes n'étaient pas aussi dociles, emplissant progressivement ses yeux en brouillant sa vue. Les cimes des arbres inconnus qu'elle voyait par la fenêtre se transformèrent rapidement en taches vertes floues alors que l'eau salée dévalait sa joue cireuse. Elle déglutit difficilement, assaillie par un raz de marée d'émotions dévastatrices. Elle reprenait conscience d'une vérité qu'elle n'aurait jamais imaginée possible : elle était vivante… Elle était libre… Mais elle n'avait plus personne. Elle avait tout perdu lors de cette maudite nuit… Qu'allait-elle devenir maintenant ?

Smoker resta figer au pied du lit, la fixant dans une douloureuse observation. La scène prenait un air de déjà vu inacceptable à son sens. Il avait trop vu sa mère se faire submerger par ses démons, tétanisée et pétrifiée, incapable de bouger de ne serait ce que de le regarder en face. Elle se contenter de fuir la réalité, de se vautrer dans sa douleur et de parfois pleurer silencieusement. Il n'y avait rien de pire que ça…

Refusant de voir Andréa prendre le même chemin, il décida de prendre les choses en mains. Il n'avait pas pu sauver sa mère, il ne la laissera pas sombrer elle aussi. D'un pas décidé, il contourna le lit, venant se positionner juste à coté de la demoiselle. Il hésita encore une poignée de secondes avant de s'assoir à ses cotés, braquant avec détermination son regard sur elle.

« Andréa… »

Elle laissa choir son regard sur les draps, refusant encore de le regarder. Smoker hésita à la toucher pour la faire tourner son visage vers le sien, mais il savait que vu ce qu'elle avait du endurer au cours de sa captivité, se n'était pas une bonne idée… Il reprit alors la parole d'une voix qu'il espérait être le plus apaisant possible.

« Andréa… Regarde, s'il te plait. »

La jeune fille se mordit la lèvre inférieure, reniflant doucement. Elle hésita quelques instants, fermant les yeux tout en les essuyant d'un revers de main avant de les couvrir avec cette dernière. Elle se sentait perdue, tellement perdue…

« Andréa… »

Pourtant… Elle n'était pas seule… Lentement, elle ferma son poing, tapotant doucement son front, comme pour chasser ses sombres idées. Au bout de ce qui parut à Smoker durer une éternité, elle rouvrit ses paupières, tournant ses pupilles dont la couleur avait été exacerbée par les larmes vers lui, ne disant cependant rien.

« Tu n'es pas toute seule. » reprit-il, soulagé à un point qui le surprit lui même. « Je suis là. Je ne te laisserai pas. »

L'étendue du bouleversement que provoquèrent ses quelques mots dans l'esprit de l'enfant égarée pouvait se lire dans les deux étendues bleu-violet de ses yeux, se répercutant chez son vis-à-vis.

« Pourquoi ? » Murmura-t-elle en un souffle. « Pourquoi tu ferais ça ? »

Smoker prit quelques secondes pour répondre, se perdant dans ces yeux immenses braqués vers lui, comme cherchant à sonder son âme. Elle l'avait regardé, elle avait tourné le dos à ses démons pour revenir dans la réalité et le regarder, lui, plutôt que de se laisser happer… Et pour, lui, à cet instant, cela valait tout l'or du monde…

« Parce que tu me vois… » Finit il par dire. « Et parce que moi aussi, je te vois… »