Disclaimer : Bien qu'ils empruntent leurs traits physiques aux artistes les ayant incarnés, les personnages restent les personnages, les artistes restent les artistes, ils sont deux entités séparées et différentes.

Dans la mesure où mon récit se déroule en partie sur la période couverte par le spectacle, j'ai pris la liberté d'en reprendre la trame et de l'insérer dans l'histoire que je raconte, celle d'Olympe. Loin de vouloir faire du plagiat, j'ai donc, autant que faire se peut, réécrit les dialogues initiaux pour me les réapproprier et les adapter au contexte historique. Pour certains d'entre eux, soit parce qu'ils étaient parfaits tels quels, soit parce que d'eux découlait la suite de l'histoire, je n'ai pas pu, ou pas voulu, les modifier. Ils n'en restent pas moins, dans leur intégralité, et à l'instar des personnages fictifs (Olympe, Ronan, Solène, Charlotte, Lazare, Ramard, Loisel et Tournemain), l'entière propriété des créateurs du spectacle 1789, Les Amants de la Bastille.

Cette fan-fiction ne m'apporte donc aucun revenu financier, quel qu'il soit. Je l'ai écrite par pure passion, rien de plus.

J'en profite également pour remercier mon amie Cybèle qui a accepté de relire et corriger ma fanfiction ; ainsi que Solenne (Page Facebook : Solenne Créations & Photographies) qui en a réalisé la couverture.


Première partie : Du berceau à Versailles

Chapitre 1 : L'aube d'une vie

L'orage grondait. En ce 22 mai 1770, la chaleur des derniers jours avait fini par céder sa place à la pluie. Les pavés mouillés de la capitale en étaient devenus glissants, beaucoup de passants avaient fini leur course assis sur leur séant. Les éclairs striaient le ciel, éclairant au passage les ruelles les plus sombres. La fin de cette journée avait des allures de descente aux enfers, avec les épais nuages gris qui masquaient le ciel et le tonnerre qui faisait résonner les vitres des maisons. L'eau de pluie entraînait les ordures abandonnées dans la rue en se mélangeant à la boue, et il fallait zigzaguer entre les flaques pour ne pas tomber dedans. D'un pas assuré, un homme vêtu de noir en évita une de justesse, marcha dans une autre, éclaboussant au passage un chat noir qui lui cracha dessus, mécontent. Arrivé dans la rue du Temple, l'homme s'arrêta devant une porte et y frappa. Une jeune femme vint lui ouvrir et le mena à un petit salon où un homme d'environ trente ans faisait les cent pas.

« Enfin vous voici, Docteur ! Jeannette, vous pouvez partir, merci beaucoup d'être venue.

- Je vous en prie, monsieur du Puget ! Saluez Marie pour moi ! »

La demoiselle d'une vingtaine d'années enfila une cape et sortit en courant, puis traversa la rue pour retourner chez elle en toute hâte, évitant les gouttes d'eau. Dans le salon éclairé par trois pauvres bougies bien entamées, le trentenaire, effrayé, regardait le médecin. De temps à autre, un éclair fendait le ciel, illuminant le visage de l'homme, le rendant encore plus pâle qu'il ne l'était déjà.

« Je suis venu aussi vite que possible, monsieur du Puget. Comment va votre épouse ?

- Marie est dans sa chambre, elle va mal. Depuis tout à l'heure, je l'entends crier et pleurer. Jeannette, ma voisine, a tenté de la soulager, en vain.

- Très bien, je vais aller la voir. »

André du Puget se rongeait les ongles en se morfondant. Sa douce et frêle petite femme arrivait au terme d'une grossesse difficile et semblait souffrir mille morts. Nul doute que la naissance serait compliquée, voire dangereuse. Mais l'amour qui liait Marie à André n'était-il pas plus fort que tout ? Assis à la petite table en bois de son salon, le jeune homme buvait un verre d'eau de vie en regardant dans le vide. Penser à autre chose lui était impossible, toute son attention se portait vers la chambre où sa femme mettait leur premier enfant au monde. Il aurait voulu gravir les marches, la soutenir, lui prendre la main. Mais les hommes n'entraient jamais dans la chambre d'une parturiente, excepté les médecins. Quelques heures plus tard, après avoir entendu plusieurs cris, des sanglots, une voix de bébé hurlant et un bruit sourd, plus aucun son ne se fit entendre. André se leva brusquement de sa chaise, prêt à monter quatre à quatre les marches qui menaient à l'étage, mais il entendit des pas dans l'escalier. Assurément, l'homme de sciences redescendait pour lui annoncer une bonne nouvelle. Poussant la porte du salon, le médecin entra en tenant un paquet de langes dans ses bras.

« C'est une très belle petite fille, monsieur du Puget ! »

Le visage du jeune homme s'illumina. Dans ses bras, un nourrisson tout rose s'agitait en pleurant.

« Ma petite Olympe... Tu es ravissante ! Aussi belle que ta maman ! »

Quelques cheveux châtains ornaient le crâne du bébé, ses petites mains attrapaient le pouce d'André. Souriant, il leva les yeux vers le médecin, devenu morose.

« Merci, Docteur ! Et Marie ? Elle se repose ? Je peux la voir ?

- Votre épouse est... »

Le médecin se mit à se dandiner sur place, gêné. Regardant le sol, il sentit les yeux d'André se poser sur lui, le visage figé. Sans doute pressentait-il la réponse que l'accoucheur allait lui donner...

« Elle n'a pas supporté la naissance, elle était trop fragile. Je suis désolé, recevez toutes mes sincères condoléances. À présent, permettez que je me retire, la pluie ne cesse pas et j'ai encore du travail. Au revoir, monsieur du Puget. »

Le médecin tourna les talons sans plus de formalités, et partit sans demander son reste, laissant André hébété. Visiblement, la nouvelle mettait l'accoucheur mal à l'aise, annoncer un décès n'était jamais évident, et dans le cas présent où il connaissait bien le couple du Puget, c'était encore plus complexe. Le nouveau père fraîchement veuf resta sans bouger durant plusieurs minutes, toisant la porte d'entrée par laquelle le médecin était parti, en espérant qu'il revienne, que Jeannette revienne, en un mot qu'il ne se retrouve pas tout seul. La petite Olympe gigotait dans les bras de son papa, mais celui-ci n'y prêtait pas attention. Dieu venait de lui accorder un beau bébé en bonne santé, mais en échange, il lui prenait son épouse adorée. En deux heures, le jeune homme avait perdu plus que la moitié de lui-même. Montant à l'étage, il déposa le bébé qui s'endormait dans un berceau de bois sculpté et se rendit jusqu'à sa chambre. Allongée, les bras en croix et son chapelet dans la main, Marie du Puget semblait paisible. Le jeune homme avait peine à croire qu'elle était morte tant elle avait simplement l'air endormie. André, assommé, effondré, se laissa tomber devant le lit en prenant la main de sa femme. Le jeune veuf laissait son chagrin s'évacuer avec ses larmes.

...

« Olympe ! Veux-tu rentrer à la maison ! Allez, dépêche-toi ! Et arrête d'ennuyer Jeannette !

- Elle ne m'ennuie, pas votre fille, monsieur du Puget, elle est tellement mignonne !

- Qu'importe, je ne veux pas qu'elle me désobéisse ! Allons, jeune fille, rentre ! »

La gamine salua Jeannette de la main puis courut jusqu'à son père, qui referma la porte. Boudeuse, un peu honteuse, elle le regardait en coin. Il avait l'air sévère, il semblait fâché. Pourtant elle n'avait rien fait de mal ! Elle s'était seulement aventurée un peu trop loin dans la rue du Temple. Ce n'était pas bien méchant ! Le grand donjon qui trônait là l'inquiétait et la fascinait. Elle voulait à tout prix s'en approcher, savoir ce qui s'y cachait, ce que c'était. André, lui, ne riait pas du tout.

« Je t'ai déjà dit de ne pas aller aussi loin toute seule, Olympe, c'est dangereux ! Imagine si tu es renversée par une voiture ! Ou si quelqu'un t'enlève ! Je ne pourrai pas supporter ça ! Et arrête de te cacher chez Jeannette pour me faire croire que tu étais avec elle depuis le début, ça ne marche pas !

- Pardon, père... »

La petite fille se jeta contre André en pleurant, toute désolée de lui avoir fait si peur. Le papa caressa la joue de l'enfant et déposa un baiser sur son front.

« Allez, c'est oublié. File jouer dans ta chambre ! Le dîner sera bientôt prêt. »

Du haut de ses sept ans, Olympe était une enfant mignonne, pleine de vie, toujours prête à rire, mais surtout très espiègle. Elle aimait s'amuser, faire tourner son père en bourrique et rendre visite à Jeannette, leur voisine, et à son mari. La jeune femme, qui tenait une petite boutique de colifichets en face de la maison des du Puget, était devenue une mère de substitution pour la petite fille qui n'avait pas eu le temps de connaître Marie. Pourtant, chaque soir, quand André lisait une histoire pour endormir sa fille, il vantait les mérites de cette femme douce, pieuse et discrète qu'il avait eue pour épouse. Mais vivre dans le souvenir d'un fantôme de mère n'était pas une solution. Alors André, qui ne s'était pas remarié, confiait souvent la petite à Jeannette, qui l'aimait beaucoup. Néanmoins cette vie était loin d'être simple : l'enfant faisait de nombreuses bêtises - pardonnées par sa gouvernante improvisée, beaucoup moins par son père - elle s'agitait sans cesse et ne tenait pas en place. Jeannette avait toutes les peines du monde à s'occuper à la fois de ses clients et d'Olympe. André, qui voulait parvenir à gérer sa vie et sa fille seul, fut contraint d'emmener la petite avec lui lorsqu'il prenait son service à la Bastille. Sa voisine ne serait pas toujours présente pour lui rendre ce service, elle avait son commerce à tenir. Lieutenant de la forteresse, symbole de la monarchie absolue par excellence, il en tenait le registre d'écrou et conduisait les prisonniers jusqu'à leurs cellules. Chaque matin, il prit donc l'habitude de garder Olympe à ses côtés et de lui enseigner ce qu'il savait lorsque les détenus ne prenaient pas toute son attention. Géographie, un peu d'histoire, des notions de latin, l'éducation de l'enfant était limitée, mais André ne pouvait pas faire mieux. Avec le temps, et à force d'y passer ses journées, accompagnant son père dans ses rondes, la petite avait fini par connaître la prison par cœur. Tous ces dédales sombres, compter les cellules vides, c'était amusant. Rapidement, les longs couloirs, la cour, ses boutiques et la salle des gardes n'eurent plus aucun secret pour elle. Chaque détenu la saluait lorsqu'elle faisait la ronde avec les porte-clés, elle y était très appréciée tant sa petite frimousse et ses jolis yeux marron conquéraient les cœurs. Olympe devint presque une mascotte pour les prisonniers qui, pour la plupart, étaient des gens de lettres dont les pamphlets avaient déplu en haut lieu. André savait qu'ainsi sa fille serait toujours sous surveillance, aussi bien la sienne que celle de ses collègues et même des prisonniers ! Elle ne lui échapperait plus comme elle l'avait déjà fait maintes fois rue du Temple lorsqu'elle s'approchait de trop près du donjon ou des autres rues, et, au moins, elle n'irait plus embêter Jeannette dans son commerce. En grandissant, Olympe devint de plus en plus curieuse, enjouée, mais elle finit par rapidement s'ennuyer avec son père. La découverte de la prison n'avait plus d'attrait, elle connaissait déjà tout. Il lui fallait de la nouveauté, du jeu. Et cette nouveauté, elle la découvrit en 'jouant à la poupée' avec la fille que Jeannette venait de mettre au monde. Une petite Charlotte aux beaux yeux bleus et aux jolis cheveux couleur de blé. Olympe était émerveillée devant le bébé qu'elle trouvait mignon à croquer et qu'elle adopta presque immédiatement. Ainsi, elle délaissa la Bastille et son père pour retourner chez sa voisine, qui lui confia la lourde mission de surveiller le nourrisson durant la journée, pour la soulager à la boutique. À neuf ans passés, la petite Olympe s'estimait assez grande pour devenir une nounou, le tout sous l'œil bienveillant de Jeannette. Et surtout, cela lui permit de sortir de l'ambiance feutrée de la Bastille.

...

« Père, je ne veux pas y aller ! Pourquoi moi ? Ce n'est pas juste !

- Tu dois recevoir une éducation digne de ce nom. Ni moi ni Jeannette ne pourrons te la donner.

- Mais je m'amuse bien avec Charlotte ! Je m'en occupe très bien, c'est Jeannette qui me l'a dit !

- La question n'est pas là. Tu as plus de dix ans, je veux que tu deviennes une jeune fille accomplie et que, plus tard, tu puisses faire un beau mariage. Il n'y a plus à discuter, ma décision est prise ! »

Olympe, qui tenait un coussin dans ses mains, le jeta par terre en criant, puis courut pour pleurer dans sa chambre. André leva les yeux au ciel. Sa fille avait beau être belle comme un cœur et très mignonne, elle était trop rebelle et capricieuse. Une vraie tête de mule ! Mais il ne cèderait pas, la petite irait au couvent, quoi qu'elle en pense. Son frère aîné, plus aisé financièrement, venait d'envoyer sa progéniture aux Filles de Saint-Joseph pour qu'elle y apprenne tout ce qu'une demoiselle de bonne famille et de petite noblesse devait savoir. Généreux, il avait offert à André de financer les études d'Olympe en compagnie de sa cousine. Le Lieutenant de la Bastille avait sauté sur une si belle occasion qui ne se représenterait sûrement pas, et avait accepté avec joie. Au moins son enfant serait entre de bonnes mains, elle y serait éduquée et en sortirait en jeune femme docile et non en petite sauvageonne des rues. Trois jours plus tard, Olympe serra donc son père dans ses bras et dit au revoir à Jeannette et à la petite Charlotte, âgée d'un an. Le cabriolet de son oncle la conduisit jusqu'à la rue Saint-Dominique avec Louise, sa cousine, de deux années plus âgée qu'elle. Durant cinq ans, la fille d'André serait donc l'une des pensionnaires de ce couvent fondé par la Marquise de Montespan, favorite de Louis XIV. Olympe, qui détestait jusqu'à l'idée d'être enfermée depuis qu'elle avait passé une partie de son enfance à la Bastille, bouillonnait intérieurement. Devoir obéir aux sœurs, se plier aux exigences d'un couvent, être en tenue de novice, se lever avec le soleil pour se coucher avec les poules, rien ne lui semblait acceptable. Elle rêvait de s'enfuir par une fenêtre, de retrouver Jeannette, de revoir son père... Ou, mieux encore, de partir avec Louise jusqu'en Normandie, où se trouvait la propriété du Baron du Puget, galoper à travers la campagne et se rouler dans le foin. Tout semblait bien plus merveilleux à côté de la perspective de rester enfermée dans un couvent durant cinq longues années ! Lorsque la voiture s'arrêta devant le bâtiment, la gamine toisa le mur et la porte d'entrée du sol jusqu'au toit. C'était à pleurer. Louise entra la première et salua la Mère Supérieure. Si elle espérait ainsi montrer l'exemple à sa cousine, elle se trompait lourdement. Olympe, impertinente à souhait, dévisagea la nonne puis lui tira la langue en riant. Son entrée au couvent commençait mal ! Aussitôt punie et vêtue de l'habit de novice, la petite dut se soumettre. C'était le début de la rédemption, de la foi en Dieu, de l'éducation.