Disclaimer : absolument rien ne m'appartient, ceci est la traduction de la fanfic 'A Rose Among the Briars' de Mercury Gray, j'ai simplement reçu son autorisation de traduire sa fic selon certaines conditions. Je vous invite fortement à aller lire la version originale si vous vous débrouillez en anglais, elle est enregistrée dans mes histoires favorites ;)

Chapitre 23

J'aimerais chanter pour aider quelqu'un à s'endormir,
M'asseoir auprès de quelqu'un et être là.
J'aimerais te bercer et chanter doucement,
Me coucher et m'endormir avec toi.
J'aimerais être le seul dans la maison
à savoir : la nuit était froide.
Et j'aimerais vous écouter toi, le monde, et les bois.

To Say Before Going To Sleep – Rainer Maria Rilke


Boromir essaya de calmer sa respiration, ralentissant les mouvements de sa poitrine à une cadence plus mesurée. Mais le sommeil le fuyait – les ténèbres se dérobaient à ses yeux. Le Capitaine-Héritier soupira et s'assit, se frottant les yeux comme s'il pouvait par ce simple geste effacer la fatigue qui y résidait, tapie patiemment.

Il était difficile d'estimer combien de temps il avait ainsi perdu, à essayer de poursuivre des rêves qui semblaient inaccessibles. Après deux mois passés à faire la sentinelle, durant lesquels il avait enchaîné de courtes périodes de sommeil léger et sans rêves, il semblait avoir perdu la capacité à simplement sombrer dans un sommeil profond.

Par-delà la petite clairière où était disposé son couchage, les hobbits dormaient paisiblement, leur repos à l'évidence bien moins troublé que le sien. Même Frodon se reposait doucement, sa poitrine s'élevant et retombant à un rythme serein, les effets de l'Anneau se faisant moins ressentir ici.

L'Anneau ! Rien que d'y penser, le cœur de Boromir fut transpercé de part en part, cependant moins violemment que ce qu'il avait pu connaître précédemment. Dans les Monts Brumeux, lorsqu'il avait ramassé l'objet, qu'il l'avait tenu dans ses propres mains … Ô comme les voix s'étaient faites fortes, aussi brutales et bruyantes qu'une mêlée de bataille ! A présent, ici, en Lothlorien, avec ses sorcières elfiques et ses créatures surnaturelles, elles en étaient réduites à un simple roulement de tambour au fond de son cœur, une légère déchirure dans sa poitrine. Et il pouvait sentir une part de lui-même se battre contre cette pulsion colérique et jalouse pour obtenir l'Anneau, une part de lui dont il avait oublié l'existence jusqu'à aujourd'hui. Quelque chose dans son esprit criait pour faire entendre raison et s'éloigner de cet objet maléfique, et même si cela semblait bien peu, cela le soulageait. Je ne suis pas encore complètement mauvais, se rappelait-il.

Boromir caressa la pierre de lune pendue à son cou, essayant de penser à Rhoswen. Son visage était effacé et délavé dans son esprit, la peau grise, les cheveux raides, les yeux tristes, telle une jeune femme morte noyée au regard vitreux. Boromir gémit et ferma les yeux, essayant de chasser l'image. Ce n'était pas sa Rhoswen, seulement un autre vil cauchemar envoyé par l'Anneau pour le hanter.

Gimli s'agita en entendant le bruit, se tournant dans son sommeil comme s'il avait entendu le cri de détresse de son compagnon, et Boromir se leva sur ses jambes, devinant qu'il risquerait de perturber le sommeil des autres s'il restait ici. Une marche résoudrait peut-être ses maux. Et je ne suis pas le seul à errer cette nuit, se fit-il la remarque avec intérêt alors qu'il dépassait le couchage de Rinnelaisse, la seule elfe de la compagnie. Sa cape et son justaucorps étaient là, soigneusement pliés comme s'ils venaient d'être lavés. Mais cela faisait bien longtemps qu'il avait remarqué qu'elle ne semblait pas avoir besoin de dormir, seulement d'un bref moment pour reposer ses yeux en paix. Peut-être avait-elle à faire avec les elfes de la Lothlorien.

Il ne pouvait rester ici – le sommeil ne voulait point venir à lui. Boromir se fraya un chemin à travers l'enchevêtrement de corps endormis et les larges racines des grands arbres, suivant une sorte de sentier le conduisant hors de leur pavillon forestier. Il ne croisa personne sur son chemin, ce qui ne le surprît pas outre mesure – les elfes de la Lorien semblaient se plaire à vivre dans les arbres, comme s'ils étaient une volée d'une race particulièrement grave et élégante d'oiseaux. Pourtant on pouvait trouver traces d'eux au sol – des sentiers incrustés de pierres pavées serpentaient ici et là à travers les racines des arbres, ou encore des jardins soigneusement entretenus où poussaient les plus étranges des fleurs et des mousses, nettoyés de toute feuille par une main travailleuse. Boromir s'enfonça davantage encore, attiré par la promesse de vallons et d'ombres plus fraîches et paisibles que celles-ci. Peut-être que si je m'avance assez loin, je laisserai mes rêves derrière moi, essaya de se convaincre une part naïve dans son esprit.

Il pouvait entendre au loin les murmures d'une fontaine, et les échos ténus d'une rivière cascadant sur des roches. Le sentier bifurqua vers le son, et Boromir le suivit, arrivant enfin dans une petite clairière qui semblait plus lumineuse que le reste de la forêt. Levant les yeux, il put voir des étoiles scintiller à travers la canopée. Cet endroit ne ressemble à nul autre que j'ai pu croiser, pensa-t-il, étudiant les fleurs l'entourant d'un œil prudent.

« L'heure est bien tardive pour être éveillé et se promener, » observa doucement la voix d'une femme, à l'autre bout du jardin. Boromir leva les yeux, surpris, et redouta d'avoir commis un impair en pénétrant en ces lieux, mais vit qu'il s'agissait de Rinnelaisse. Il aurait été facile de la confondre avec quelqu'un d'autre – sa chevelure, habituellement strictement retenue en arrière pour faciliter son voyage, retombait souplement sur ses épaules, simplement entourée par un cercle d'or ceignant son front. Elle avait également troqué sa tenue de chevauchée pour une robe longue et lâche comme celle de la Dame Galadriel. Sous les pâles rayons de la lune filtrant à travers les arbres, elle paraissait aussi hors de ce monde que ne l'était la Dame, lorsqu'elle avait accueilli la communauté sur la tonnelle dans les arbres. « Quelle est la raison ayant poussé Boromir hors de sa couche et de ses rêves ? »

« Je ne puis trouver le repos ici, » admit Boromir, se levant de là où il s'était assis pour accueillir sa compagne de voyage. « Des… pensées me troublent. »

« Vos troubles vous ont certainement suivis, en pénétrant dans la Lorien, » répondit doucement Rinnelaisse. Elle l'étudia un instant, et il ne put supporter son regard, choisissant à la place de contempler, d'un air coupable, une fleur s'épanouissant près du chemin. « A moins … que la Dame elle-même en soit la raison, » dit-elle, sa voix lourde de cause. « Cela n'est point rare, pour ceux qui ne sont pas familiers de ses pouvoirs. »

Boromir soupira, son secret éventré. Oui, cela me trouble – et bien plus encore ! « J'ai entendu sa voix, » commença-t-il, se sentant encore honteux. « A l'intérieur de ma tête. Elle parlait de mon père, et de la chute du Gondor. Elle m'a dit 'Même aujourd'hui, l'espoir est encore possible'. Mais je n'en vois aucun. Cela fait longtemps que nous n'avons plus l'espoir. »

L'elfe acquiesça, considérant soigneusement la chose avec ce même regard que tous les elfes semblaient partager, ce … ce grand mystère que seul un âge considérable pouvait conférer. « Je pense que, peut-être, vous ne savez pas à quoi ressemble réellement l'espoir, » dit-elle après une longue pause, souriant légèrement. « Bien des choses annoncées par la Dame ne se révèlent pas avant bien longtemps. Mais qu'est donc l'espoir, en vérité ? » demanda-t-elle soudainement, sa voix paraissant distante. Quelques secondes passèrent avant qu'elle ne se tourne vers Boromir, qui réalisa avec un retard que la question n'était pas rhétorique.

Il se débattit quelques instants avec ses pensées, essayant de formuler une réponse qui ne le ferait pas paraître sot. « L'espoir est… la croyance d'un lendemain, une promesse que l'on se fait pour poursuivre, pour persévérer. »

Rinnelaisse acquiesça. « L'amour est-il une forme d'espoir ? » elle laissa la question en suspens, tandis que Boromir souriait légèrement, acquiesçant à son tour. « Car je sais que vous êtes épris de quelqu'un ou quelque chose, Boromir, même si vous ne voulez point me dire son nom, » continua-t-elle, observant attentivement le Gondorien. « Je sais qu'elle aime les fleurs, que les roses vous font penser à elle, et qu'elle vous a donné ce bijou, dans lequel vous semblez trouver quelque réconfort lorsque l'heure est sombre ou la nuit froide. »

Boromir écarquilla des yeux en regardant sa compagne, stupéfait qu'elle ait pu remarquer tout ceci en l'espace des trois petits mois où ils s'étaient côtoyés au milieu des autres membres de la communauté. Sam parlait bien souvent de la jeune hobbit Rosie, qu'il avait laissé derrière sans lui exprimer ses sentiments et Aragorn, lorsque la poésie lui prenait, pouvait laisser glisser quelques informations sur l'amour qu'il portait à une elfe dont ils ne connaissaient pas le nom. Mais Boromir avait dit bien peu, sinon rien, à propos de Rhoswen devant ses compagnons. Mais tout ce qu'elle dit est assez juste – surtout le point sur la pierre de lune que Rhoswen t'a donnée. Il n'en dit rien, et répondit par une autre question. « Comment savez-vous tout cela ? »

« C'est un bijou conçu pour une femme », répondit Rinnelaisse sans hésitation, son audace déconcertant légèrement le Gondorien. Elle avait parfois cet effet, réagissant comme une humaine malgré sa réserve elfique. « Aucun orfèvre ne ferait un travail si raffiné pour un homme. Et lorsque vous le tenez près de vous, vous dégagez quelque chose de particulier, comme si votre main droite cherchait à se battre avec celle de gauche. » Elle le regarda d'un air de dire 'Fais-je fausse route ?' et sourit lorsqu'il acquiesça rapidement. « Puis-je le voir de plus près ? » demanda-t-elle, soudainement douce et tranquille à nouveau.

Boromir retira ses doigts de la pierre lisse et ouvrit le fermoir, détachant la chaîne de son cou d'une main tremblante. L'elfe tint le pendentif dans le plat de sa paume, le faisant bouger doucement pour réfléchir les rayons de la lune sur les courbures de la pierre. « Dans les récits anciens, » dit-elle, « les pierres de lune furent amenées ici par les elfes, de petites particules issues de la taille des Silmarils. »

« Nous n'avons pas de tel récit au Gondor, ma Dame, » répondit Boromir, qui ajouta après réflexion, « Ou si cela est le cas, je n'en ai point connaissance. Mon frère porte plus d'attention à ce genre de choses que moi. »

Rinnelaisse acquiesça, rendant le collier à son propriétaire, et observa Boromir se débattre avec l'attache, conçue pour des doigts plus fins que les siens. Si elle le trouva ridicule, elle n'en dit rien et n'esquissa pas un geste pour l'aider, faisant fi de la situation comme s'il s'agissait d'une broutille, ce dont Boromir lui fut étrangement reconnaissant. « J'ai bien peur de ne pas savoir ce que mon propre frère penserait d'une telle histoire, » admit-elle lorsqu'elle eut à nouveau son attention. « Cela fait bien longtemps que nous n'avons pas parlé ouvertement, avec ma famille. »

« Il se trouvait avec vous, à Fondcombe, » se souvint Boromir. « Un homme grand, aux cheveux aussi blonds que les vôtres, et un sombre regard qui semblait parfois en colère. Il … a défendu Aragorn. »

Elle sourit d'un air désolé. « Il vous a corrigé, plutôt. Mon frère est encore jeune, sa fougue le trahit parfois. Estel – Aragorn – était un visiteur régulier des cavernes de Mirkwood dans sa jeunesse, et mon frère a lié une solide amitié avec lui. Aussi solide une amitié entre un elfe et un Second-né puisse-t-elle être. »

« Vous l'avez appelé par un nom différent, » fit remarquer Boromir, curieux. « Estel. » Il le prononça prudemment, comme s'il s'agissait d'un objet fait de verre qui risquait de casser à tout instant et de s'y couper. Il ressentait souvent cela face aux noms étrangers.

« Cela signifie espoir, » expliqua Rinnelaisse avec un sourire moqueur. « Il est tout ce qu'il reste de la lignée royale de Numenor. Il est l'espoir de son peuple, tout comme vous et votre dame l'êtes pour le vôtre. La promesse d'un combat contre les ténèbres à venir. »

Boromir rit légèrement. « Cela paraît si noble, expliqué ainsi. Cela n'a pourtant pas commencé de la façon la plus noble qu'il soit – seulement un devoir, réalisé à contre cœur. » Le Gondorien acquiesça, plus pour lui-même. « Mais il a fini par grandir, et même fleurir, je pense. Et peut-être qu'il portera fruit un jour, s'il nous est laissé assez de temps pour entretenir le jardin. » Il sourit à l'idée d'une Rhoswen portant fruit, aux courbes arrondies, tout sourire, pleine de vie, d'un enfant et de cet étrange espoir, et ne remarqua qu'il souriait ainsi que lorsqu'il vit Rinnelaisse sourire avec lui.

« Le temps nous est rarement accordé, » observa Rinnelaisse. « Vous devez vous saisir du temps qu'il vous faut, et vous battre chèrement pour lui. C'est pourquoi nous sommes venus ici, à travers des lieux désolés et perdus – pour reprendre le temps qui nous appartient avant qu'il ne soit plus en notre pouvoir de l'obtenir. Même les elfes ont rejoint cette quête, » ajouta-t-elle tristement, « Et nous avons pourtant passé bien assez de temps sur cette Terre du Milieu. »

La chaleur de leur discussion passée s'était évanouie, et Boromir pouvait voir et entendre, sur le visage et dans la voix de la dame, la même sorte de pouvoir royal dont la Dame du Bois avait usé durant leur brève rencontre. Rinnelaisse lui parût comme un mystère encore plus insondable qu'auparavant, car bien qu'ils aient longuement parlé de lui, elle en avait dit bien peu sur elle, excepté ce mystérieux passage sur sa famille. Quelques feuilles bruissèrent distinctement depuis le chemin menant au jardin, et homme comme elfe l'entendirent et tournèrent leur tête vers sa provenance. Il s'agissait d'un des Gardiens qui les avait conduits à travers la Lothlorien, que Rinnelaisse et Aragorn avaient nommé Haldir. Son visage était indéchiffrable aux yeux de Boromir, mais il avait été bien silencieux jusqu'ici – il avait voulu leur faire savoir sa présence. Il ne portait plus ses habits de sentinelle à présent, mais une longue tunique semblable à celle des autres seigneurs elfiques, qui se détachait de la même façon que la robe de Rinnelaisse, avec une sorte de lueur, dans la pâle lumière de la soirée.

« A présent, je me dois de vous quitter, » dit Rinnelaisse, se levant de la pierre sur laquelle elle s'était assise plus tôt. « Le Seigneur Haldir est venu prendre une part de mon temps, et ce que j'ai promis, il me faut donner. Ne gardez pas d'aussi sombres pensées, Boromir pensez à votre Dame comme vous aimeriez la voir dans le futur, et non pas comme elle fut dans le passé. »

Boromir acquiesça, observant la dame elfique s'éloigner aux côtés du Gardien, prenant sa main alors qu'ils quittaient le jardin. Il remarqua qu'elle ne le fit point avec chaleur, et la façon dont elle avait parlé de « promesse » sonnait comme s'il s'agissait d'un devoir, et non pas d'un choix qu'elle avait fait. Lorsqu'ils avaient pénétré dans la Lorien et qu'ils avaient été abordés par les Galadhrim, Haldir et ses gardes les avaient retenus, prétextant qu'ils ne pouvaient laisser Gimli poursuivre sa route sans lui bander les yeux. Boromir se souvint à présent qu'ils n'avaient été autorisés à poursuivre leur route sans qu'aucun d'eux ne soit aveuglé, qu'après que Rinnelaisse ait parlé avec Haldir à part. Et qu'il avait fallu plaider leur cause. Il s'en souvenait parfaitement. Qu'avait-elle promis au Gardien pour le faire ainsi changer d'avis ?

Boromir sentit soudain ses yeux s'alourdir de fatigue. La question devrait attendre le lendemain. Il erra jusqu'au campement, s'enveloppant enfin dans ses couvertures et essayant de penser à une future Rhoswen, son esprit dérivant à nouveau vers l'image de la femme lourdement enceinte qu'il avait imaginée plus tôt. Elle se tenait dans son jardin, et elle souriait, et alors que les feuilles volaient autour de ses pieds et que le vent taquinait ses cheveux, Boromir trouva enfin le sommeil.


J'errais à travers une maison aux nombreuses pièces.
Tout devenait de plus en plus sombre,
Jusqu'à ce que, enfin, je puis trouver mon chemin
En parcourant le mur de mes doigts.
Soudain ma main rencontra une fenêtre ouverte,
Et l'épine d'une rose que je ne put voir
Qui me piqua tant
Que je poussais un cri.

Amy Lowell, 'Dreams in War Time' (Part I)


Lottie cligna des yeux plusieurs fois et tourna sur elle-même, regardant à travers les rideaux du lit, et grogna légèrement lorsqu'elle vit qu'il faisait encore nuit au dehors. Quelque chose l'avait réveillée, et elle était déterminée à en trouver la cause. Un mauvais rêve, peut-être, ou une légère indigestion : le dîner d'hier soir avait duré bien plus longtemps qu'elle ne l'aurait pensé, et elle avait bu un peu de Dorwinion non coupé à l'eau (un présent de Tante Ivriniel) dans la coupe d'Amrothos lorsque son frère regardait ailleurs. Le riche vin rouge septentrional était bien plus fort que ce que produisaient les vignes Gondoriennes, et Lottie pouvait le sentir. La nouvelle année était passée depuis une semaine à présent, et même s'il n'y avait plus de grand festin organisé chaque soir, on s'attendait à pouvoir continuer à discuter jusqu'aux petites heures du jour, et c'était exactement ce à quoi la fille d'Imrahil s'était affairée depuis plusieurs jours.

« Lottie ? » demanda doucement Rhoswen depuis l'autre côté de leur lit. Lottie se retourna à nouveau et essaya d'habituer ses yeux à la faible lumière précédant l'arrivée de l'aube.

« Rhos ? » demanda-t-elle en réponse.

« Êtes-vous réveillée ? » la voix de Rhoswen contenait une certaine note de douleur, comme si elle faisait elle-même face à des maux d'estomac bien particuliers.

« Maintenant oui, » grogna Lothiriel, s'asseyant et reniflant. « Pourquoi êtes vous debout à cette heure-ci ? »

« Je ne pouvais dormir. »

Lothiriel fit silence, choisissant soigneusement ses mots. Rhoswen avait déjà connu des problèmes de sommeil par le passé, mais cela était généralement dû à la nervosité ou à la fébrilité. La jeune femme n'avait connu ni l'un ni l'autre ces derniers jours. « Avez-vous fait un mauvais rêve ? » demanda Lottie, observant le visage de son amie. Elle remarqua que les cheveux de Rhoswen étaient retenus en arrière et que sa robe n'était pas froissée – elle était à l'évidence assise depuis un moment.

Rhoswen fronça les sourcils d'un air gêné. « Oui et non, » répondit-elle finalement.

« Souhaitez-vous en parler ? » son amie se redressa davantage, attendant la réponse avec impatience tandis que Rhoswen mettait de l'ordre dans ses pensées.

« J'ai rêvé … j'ai rêvé que je marchais dans un bois doré, avec des arbres que je n'avais jamais vu avant. Il était verdoyant, et les feuilles n'étaient pas encore tombées, mais tout était silencieux là-bas, et figé. Ensuite j'ai vu une femme – qui m'attendait, je crois – et elle me fit signe de la suivre. »

« A quoi ressemblait-elle, cette femme ? » questionna Lothiriel, essayant encore de se réveiller. Rhoswen réfléchit intensément pendant un moment.

« Belle, » dit-elle finalement. « Dangereusement belle, comme si elle pouvait lire tous mes secrets … comme si toute sa beauté dissimulait un grand et terrible pouvoir, et qu'elle pouvait me tuer si elle le souhaitait. Elle portait de longs cheveux blonds, une robe du blanc le plus pur, et un collier d'étoiles autour de son cou. Elle me conduisit plus loin dans les bois, jusqu'à une clairière. Un ours s'y tenait, un animal brun massif, avec les yeux faits de flammes. Il était enchaîné au sol, et rugissait comme s'il souffrait terriblement. Un collier d'or entourait son cou, accroché à la chaîne, et on aurait dit qu'il le brûlait. Peu importe à quel point il se débattait, il ne pouvait se défaire du collier. La dame … m'enjoignit d'aller le voir. Elle m'a dit… » Rhoswen marqua une pause, essayant de se souvenir. « Elle m'a dit 'Vous êtes son seul espoir à présent. Vous devez le ramener.' Elle voulait que je le touche ! »

« L'avez-vous fait ? » demanda sa compagne, captivée. La plupart des rêves qu'on lui racontait (ou qu'elle faisait) n'étaient pas moitié aussi fascinants que celui-ci.

« Je n'avais pas d'autre choix, » dit Rhoswen. « Je … je me suis approchée de l'ours et … et une partie du feu s'éteignit dans ses yeux lorsqu'il me vit. Mais alors que je me rapprochais davantage il recula, comme s'il avait peur de moi, et rugit. Je redoutais tellement qu'il se jette sur moi et me griffe, mais il ne le fit pas. Je fus finalement assez près de lui pour le toucher, et je me mis donc à caresser sa fourrure, à le calmer. La dame me dit de lui parler, alors … je le fis. Et j'ai dit … toutes sortes de choses à propos de sa compagne, et de ses petits, et à quel point il devait leur manquer dans la montagne, et le feu s'éteignit dans ses yeux et il s'allongea près de moi et … il se mit à pleurer. Je continuais à caresser sa fourrure, et le collier se mit à nouveau à le brûler, alors je l'ai ouvert et jeté au loin. Et alors … » Rhoswen s'arrêta et se reprit légèrement. « Alors sa fourrure se mit à tomber, et Boromir se trouvait en-dessous, et il pleurait avec moi et répétait à quel point il était désolé. »

« Qu'avez-vous fait ensuite ? » demanda Lottie, buvant les moindres paroles de Rhoswen. J'ai entendu bien d'étranges rêves, mais celui-ci les surpasse tous.

« Je l'ai pris dans mes bras, je l'ai embrassé, je lui ai dit que tout irait bien, qu'il ne m'avait pas fait de mal et que j'allais bien. Il semblait penser qu'il m'avait blessée de quelque façon. Je l'ai laissé me toucher pour lui montrer qu'il n'avait plus de griffes, mais des mains d'homme. Je l'ai laissé … » Rhoswen marqua une pause pour faire l'emphase sur ce qu'elle allait dire. « Je l'ai laissé me toucher, » répéta-t-elle, regardant Lottie comme si elle ne pouvait se résoudre à dire ce qu'elle pensait vraiment.

Lothiriel était silencieuse, considérant tout ceci. « Et c'était … la bonne partie du rêve ? » tenta-t-elle. Rhoswen acquiesça, souriant un peu honteusement.

« La très bonne partie du rêve, » admit-elle. « Et à présent je me retrouve à essayer de comprendre ce que tout ceci peut signifier ! » dit-elle d'un air désespéré.

« Cela signifie que votre corps souhaite un bébé, Rhos, » répondit Lothiriel d'un sourire pragmatique, étreignant les épaules de Rhoswen. « Vous y penserez à chaque fois que Yoneval chantera à propos des rendez-vous des amants, d'échanges de fleurs, et ressentirez cette chaleur. En ce qui concerne le reste du rêve… » l'Amrothienne haussa les épaules. « L'ours représentant Boromir est assez évident, mais le collier doré et la dame blanche restent un mystère à mes yeux. »

« Je lui ai donné un pendentif avant son départ, mais il était fait d'argent, et portait une pierre de lune. Il s'agissait ici d'un or solide, comme une sorte d'anneau à porter au doigt, sauf qu'il était autour de son cou – l'étouffant. »

« Comment avez-vous réussi à le retirer, alors ? » demanda Lothiriel. Rhoswen fronça les sourcils, essayant de se remémorer les bribes de son rêve.

« Je ne sais pas … je l'ai enserré de mes mains et j'ai tiré, et il s'est cassé. Il n'était point chaud au toucher, cependant, et portait des marques que je ne pouvais lire. » Rhoswen regarda ses mains, comme si elle s'attendait à y retrouver des traces de brûlure ou des cicatrices.

« Bien, vous devriez raconter tout votre rêve à Tante Rin plus tard. Elle trouvera cela très divertissant et comprendra peut-être quelque chose que nous avons manqué. »

Rhoswen hocha la tête, ramenant ses genoux à sa poitrine, formant une sorte de tente avec la couverture. « Je préférerais … que nous ne disions rien à Tante Rin, » dit-elle prudemment. « Elle le tournera en quelque chose d'autre. » Elle regarda Lothiriel pour vérifier qu'elles feraient ainsi, et, lorsque sa compagne accepta, demanda, hésitant en souriant. « Avez-vous rêvé de quelque chose ? »

Lothiriel avait effectivement reçu un rêve très agréable, mais elle n'allait sûrement pas le raconter à Rhoswen il y avait des choses qu'une dame ne partageait pas, même avec la plus proche de ses amies, surtout lorsque cela impliquait le frère de ladite amie. « Non, rien qui vaille la peine de s'en souvenir, » répondit-elle vaguement, se redressant et enroulant ses bras autour de ses genoux.

« Lottie ? » demanda Rhoswen, regardant le drapé assombri des baldaquins entourant le lit.

« Oui ? » répondit Lothiriel, se tournant pour dévisager Rhoswen.

« Est-ce parfois juste de dire un mensonge ? »

Lothiriel regarda Rhoswen, les yeux écarquillés. « Quelle est la raison de cette question ? » demanda-t-elle, sentant soudainement le froid du petit matin – ou d'une soudaine vague de honte, difficile à dire.

« Yoneval et Tante Rin ont passé tant de temps à parler d'amour et des liens entre un homme et une femme qui s'aiment, et je pensais à ceux unissant deux amies, ou deux sœurs. Est-ce parfois juste de mentir à une amie, même si cela peut leur épargner de terribles nouvelles ?

Lothiriel resta silencieuse quelques instants. « Que voulez-vous dire ? » demanda-t-elle lentement.

« Depuis combien de temps aimez-vous mon frère ? » La question resta suspendue dans l'air comme le collet d'un bourreau, bref et terrifiant.

Lothiriel se redressa davantage et fixa Rhoswen. « Comment savez-vous ? » demanda-t-elle, emplie de peur.

Ce fut le tour de Rhoswen de rire légèrement. « Cela n'est pas bien difficile à voir, Lottie. La façon dont il vous regarde, dont vous le regardez, vos tentatives pour essayer de vous éviter lorsque vous dansez ou que vous vous croisez dans un couloir, et pourtant parvenez toujours à vous retrouver. » Elle regarda Lottie avec un sourire sinistre. « La façon dont vous parlez de lui dans votre sommeil, et que vous vous refusez à me dire. »

Lottie s'affaissa, ses épaules retombant telles des feuilles sous une pluie battante. « D'en parler dans mon sommeil, » répéta-t-elle, comme si elle n'avait pas bien entendu. Rhoswen acquiesça.

« Depuis combien de temps, Lottie ? »

Lothiriel soupira, son secret n'en étant désormais plus un. « Depuis combien de temps est-ce que je l'aime ? » elle marqua une pause, haussant désespérément les épaules. « Bien assez. Je savais que j'appréciais son apparence bien avant votre arrivée, mais je ne pense pas que nous ayons jamais eu une raison d'échanger plus que quelques mots avant cela. Et à présent … nous y voici. » Elle haussa les épaules et désigna la pièce autour d'elle. « Rêvant. »

« Faites attention à ce à quoi vous rêvez, Lottie, » dit Rhoswen, se souvenant de la conversation qu'elle avait eu avec Amrothos à la fin des festivités du Nouvel An, à propos des fiançailles à venir de Lottie et d'une possible alliance avec le Rohan. « Ils ne deviennent pas tous réalité. »

Lothiriel regarda Rhoswen et, soudainement, la prit dans ses bras. « Je pense que vous savez cela autant que moi, Rhos. »


Accrochez-vous à vos rêves
Car si les rêves meurent
La vie est telle un oiseau brisé
Qui ne peut voler.
Accrochez-vous à vos rêves
Car lorsqu'ils s'en vont
La vie est une terre aride
Gelée par le froid.

Dreams, Langston Hughes


Si Boromir rêva, il tira un certain réconfort de ne point s'en souvenir. Se réveiller au milieu de la canopée de la forêt, laissant filtrer quelques rais de lumière, apportait déjà en soi un certain réconfort, bien loin des abris de roches ou des ciels ouverts qui avaient accompagné une bonne partie de leur périple jusqu'ici. Les arbres lui rappelèrent les jours passés en Ithilien il y a bien longtemps, auprès de Faramir et des Rôdeurs, à apprendre comment survivre dans la nature. Il n'avait pas eu l'occasion d'appliquer les compétences que ces hommes lui avaient apprises depuis de nombreuses années, mais il lui semblait que chaque jour, chaque pas effectué sur la route pour le Mordor lui rappelait quelque chose, comment lire une empreinte de pas dans la mousse ou interpréter de petits éboulements de pierres.

« Vous semblez vous souvenir de temps plus heureux, » constata Rinnelaisse, détournant l'attention de Boromir du toit de feuillage qu'il contemplait, pour regarder l'elfe.

« C'était le cas, » admit Boromir. « Je n'ai pas eu d'occasion de me rappeler de ce souvenir en particulier depuis bien longtemps. Je n'en avais pas eu le temps, jusqu'à présent. »

Elle acquiesça, comprenant ce qu'il voulait dire. « Vous joindriez-vous à moi pour parler de temps plus heureux ? » elle désigna le chemin qui quittait la clairière où ils avaient dormi, le même sentier que Boromir avait suivi la nuit dernière jusqu'au jardin. Boromir accepta, chaussant ses bottes avant de la suivre, rabattant les pans de sa cape autour de lui pour lutter contre la douceur de la matinée. Durant un temps, aucun d'eux ne parla.

« Vos rêves vous ont-ils apporté quelque apaisement, cette nuit ? »

« Je puis dire avec certitude que je ne m'en souviens pas, ma Dame, et cela est un apaisement bien suffisant. » Boromir rit légèrement, mais arrêta lorsqu'il observa le visage de sa compagne, affichant un air d'assentiment distrait. « Toutefois il semblerait, ma Dame, que vous ayez également besoin d'un peu de réconfort. Comment s'est passée votre rencontre ? »

Rinnelaisse esquissa le plus mince des sourires. « Le Seigneur Haldir m'offrit bien des choses, mais le réconfort n'en faisait pas partie, même s'il l'aurait souhaité. Calmez-vous, fils de Denethor ! » s'exclama-t-elle avec un sourire. « Je ne suis point votre sœur ou votre parente, dont la défense de son honneur mérite un tel air sombre. Le Gardien m'a demandé honorablement ce qu'il m'a toujours offert, et j'ai refusé comme je l'ai toujours fait. Notre histoire est longue, et ces arbres s'en souviennent fort bien. »

« Vous vécûtes ici, ma Dame ? »

« Lorsque je n'étais pas plus âgée que votre dame, aux yeux des elfes, mes parents m'envoyèrent auprès de la Dame Galadriel pour devenir une de ses dames de compagnie, et apprendre les arts de notre peuple. Ma mère est une parente du Seigneur Celeborn, un cousin de la lointaine Doriath. »

« Ainsi donc les elfes pratiquent également ce genre d'éducation ? » demanda Boromir, curieux. Chaque jour depuis son passage à Fondcombe lui enseignait une nouvelle leçon.

« Bien des secrets connus ici en Laurelindorian ont été oubliés par mon peuple. C'était le souhait de ma mère que je ramène une partie de leur art à Mirkwood. Hélas pour elle, ce ne fut point le cas. Mon cœur apprécie peu l'art délicat de la roue, ou les travaux d'aiguille. Il rêve d'horizons lointains et sauvages, ce que, pour ma plus grande joie, comprit la Dame. Elle m'offrit mon premier arc, et me proposa de rester avec les sentinelles plutôt qu'avec ses dames de compagnie. »

« Et c'est ainsi que vous avez rencontré Haldir, » compléta Boromir d'un léger hochement de tête. Rinnelaisse acquiesça.

« Il est coutume parmi les elfes de mener de longues cours. L'amour dans notre peuple est … une chose très précieuse. Ce qui pourrait se passer entre vous et votre dame en l'espace de quelques mois, ou de semaines, pourrait s'étendre sur plusieurs décennies entre deux Premiers-nés. Lorsqu'il me posa enfin la question à laquelle il avait grandement réfléchi, je lui demandai du temps pour considérer la chose, ce qu'il m'accorda. Mais je crains que ce temps ne touche à sa fin. »

Sa voix, parlant de la fin d'une chose bien moins grave que la fin du monde, était pourtant une des plus tristes que Boromir ait pu entendre, et pendant quelques minutes ils marchèrent tous deux en silence, chacun pris dans ses propres pensées, réfléchissant intérieurement.

« Comment avez-vous mis ce temps à profit ? » demanda soudainement Boromir, lui-même à moitié absorbé par la question de ce qu'il aurait fait si Rhoswen lui avait demandé d'attendre plusieurs années avant de lui répondre si elle l'aimait. (Cette pensée supposait qu'il aurait fait la première manœuvre dans leur petit jeu d'échecs, ce qui lui paraissait bien présomptueux, si l'on se référait à leur passé).

Rinnelaisse se tourna vers lui, surprise par son ton. « Ma mère avait toujours su que j'étais une âme libre. Je ne restais jamais en place, et ne prenait jamais part à une tâche plus longtemps qu'il n'était nécessaire. Je rentrai chez moi, pris mon arc et mon sac, et partit sur les routes vers des terres oubliées depuis bien longtemps par mon peuple. D'abord à Esgaroth, et au Royaume de Dale, puis le long de la Rivière Courante, jusqu'à la mer de Rhûn où l'herbe ne pousse plus et où s'étendent des dunes de sable à perte de vue, telles une mer intérieure. J'ai parcouru les Terres Brunes et le Calenhardon, j'ai suivi l'Anduin jusqu'à Umbar, la Cité des Corsaires. Mais jamais ne suis-je allée à l'ouest des Monts Brumeux. Je ne pensais pas pouvoir ignorer l'appel de la mer si je venais à m'approcher des Havres Gris et des Ports des Tours Blanches. »

« Avez-vous vue la Cité Blanche, ma Dame ? » demanda timidement Boromir. Il était soudainement anxieux de savoir ce que cette femme sage et âgée pensait de l'endroit où il avait grandi, redevenant un enfant cherchant l'approbation des adultes.

« A ma dernière visite au Gondor, Ecthelion était Intendant. Votre grand-père, Ecthelion, » précisa-t-elle, face à la question muette que reflétaient les yeux de Boromir. « Même si … il ne m'aurait point appelé ma Dame, comme vous le faites aujourd'hui. Halendron était le nom sous lequel on me connaissait. Oui, » elle sourit face à la surprise de Boromir. « J'accompagnais un ami, et une femme, même une elfe, n'était pas un compagnon de route bienvenu en ces temps-là. »

« Cela ne m'a point dérangé de partager la route avec vous, ma Dame, » répondit sincèrement Boromir. « Vous avez été l'égale de n'importe quel homme durant ce voyage. » C'était la vérité, elle avait été l'égale de tous, à la chasse ou au pistage ou bien simplement en suivant la route, gardant un œil vigilant sur l'horizon. Boromir ne pouvait penser à une autre femme comme elle parmi toutes ses connaissances – mais là encore, ils attendaient des choses bien différentes des femmes du Gondor. Peut-être sa cousine Lothiriel aurait pu lui ressembler, si on lui avait permis de s'entraîner dès son plus jeune âge. « Et vous ne fûtes jamais prise pour une femme ? » demanda-t-il.

« Les elfes et leurs us paraissaient bien étranges aux Hommes du Sud en ce temps, tout comme aujourd'hui, » répondit Rinnelaisse, et même si sa voix ne comportait aucun reproche face à ce constat, Boromir rougit et détourna le regard. « J'avais la taille et le nom d'un homme, et je maîtrisais l'arc et les couteaux comme un homme. Personne ne questionna mon manque d'enthousiasme pour la bière ou les femmes des niveaux inférieurs. » Elle sourit, se remémorant secrètement un instant de gaieté de cette période si lointaine. « Oui … il était bien connu que Halendron et Thorongil ne partageaient pas les mêmes goûts que les autres hommes. »

« Thorongil – était-ce un autre elfe qui vous accompagnait ? » demanda Boromir, encore empli d'une sorte de curiosité enfantine. Rinnelaisse lui retourna un de ses sourires vagues.

« Demandez à Aragorn de vous en dire plus sur Thorongil, lorsque vous le verrez. Il le connaissait bien, en ce temps. »

Boromir sourit faiblement. Parler avec Aragorn de ses souvenirs ? Et peut-être que Sauron se rendra aujourd'hui. « Je ne pense point qu'il souhaiterait discuter de telles choses avec moi, ma Dame. Il y a … bien peu d'amour entre le Dunedain et moi-même. »

L'elfe se tourna vers lui, et Boromir vit sur son visage l'expression d'un tuteur faisant face à l'insolence de son élève, ou, plus proche encore, d'une mère peu impressionnée par les pauvres arguments de son fils. « Vous avez bien plus en commun avec Aragorn que vous ne le pensez, fils de Denethor. Il serait mieux de parler maintenant avec lui plutôt qu'aux frontières du Gondor lorsque tous les choix auront déjà été faits. » Son regard noir – car il s'agissait bien d'un, ses yeux émettant des éclairs dans sa direction – le fit presque se recroqueviller sur lui-même. « Parlez-lui de temps plus heureux, avec des mots simples et légers. Ensuite, confiez de ce qui vous perturbe tant. »

Elle ne dit rien de plus à ce sujet durant le reste de leur promenade, et Boromir n'insista pas non plus. Le sujet Aragorn, qui il était et ce qu'il était, l'avait en effet grandement vexé depuis le Conseil d'Elrond, un sujet insignifiant en apparence qui l'était devenu de moins en moins, et bien moins facile à ignorer à mesure qu'ils se rapprochaient de chez lui. Aragorn, fils d'Arathorn, fils d'une lignée d'humbles rôdeurs et de chevaliers remontant aux légendaires fils d'Isildur. Aragorn, nommé Espoir, qui retournait à la cité des rois pour clamer son trône légitime – le trône au-dessus du siège de l'Intendant, le trône qui rendait ce siège noir et lisse aussi inutile que la pierre dans laquelle il avait été taillé. Et où irait la Maison d'Hurin, lorsque celle d'Elendil reviendrait ? Où est ma place, fils d'Intendants ayant dirigé quand vous n'étiez pas là ?

Boromir portait peu d'intérêt au trône de l'Intendant. Il avait été satisfait de l'ignorer une bonne partie de sa vie, un fait qui avait énervé son père au plus haut point. Denethor avait toujours prêté beaucoup d'attention à comment on se souviendrait de lui, et il savait que ses fils seraient la première chose que les historiens lui attribueraient. Cela le chagrinait grandement que son aîné semble bien peu intéressé à l'idée de diriger le Gondor. Boromir avait toujours préféré la vie simple de l'épée, comme il l'appelait, et laissait volontiers les affaires d'état à son père et son frère. Mais Faramir n'était pas non plus fait pour gérer tout cela – il était bien trop honnête, juste et impartial pour les jeux de la cour. Aucun de nous deux n'est né pour diriger, songea Boromir. Faramir, peut-être, en des temps plus anciens, mais pas dans le nôtre.

Jusqu'ici, le retour mythique du roi sur le trône lui avait bien peu importé les rois ont toujours besoin de guerriers. Tous les récits confirmaient ce fait, et au vu du climat actuel, Boromir savait que cela serait à nouveau vrai. C'était tout ce qu'il était, tout ce qu'il aspirait à être – un guerrier, un défenseur de la beauté de ce monde. Mais Rhoswen … Rhoswen compliquait les choses. De la plus agréable des façons, admit Boromir en esquissant un sourire. Maintenant qu'elle faisait partie de sa vie il ne pouvait plus simplement être un guerrier il l'avait réalisé depuis bien longtemps. Il serait un époux, et, si les dieux le permettaient, un père.

Ses paroles prononcées au Conseil d'Elrond lui revinrent en tête. Le Gondor n'a pas de roi. Il n'en a pas besoin. Vu la façon avec laquelle il avait accueilli Aragorn lors de leur première rencontre, il n'était pas bien sûr de savoir comment n'importe lequel de ses fils pourrait à son tour être reçu un jour. Dans les récits d'antan, des hommes et leurs fils étaient condamnés à mort pour bien moins qu'aspirer à un trône qui ne leur revenait pas, songea sombrement Boromir.

Mais je ne veux point de ce trône, réalisa-t-il. Je ne l'ai jamais voulu. Bien que cela fut l'ambition de mon père de devenir roi, je ne la partageais pas. Et aucun de mes fils n'en voudra non plus. J'ai toujours souhaité servir, et c'est ce qu'ils souhaiteront, eux aussi. Peut-être le Gondor a-t-il besoin d'un roi, en ces jours sombres. J'étais trop aveuglé pour le voir à Fondcombe, mais n'est-ce point Aragorn qui nous a guidés durant notre voyage, et non moi ?

Oui – c'était la vérité. Aragorn avait été leur unique meneur, à présent que Gandalf n'était plus, et il les avait bien guidés, durant la brève période où la responsabilité lui avait échoué.

Boromir erra sur le chemin revenant à leur campement, son esprit décidé, ses pensées plus claires qu'elles ne l'avaient été depuis bien des mois. Peut-être était-ce quelque chose dans la Lorien qui soulageait son esprit, ou le guérissait, ou quelque chose de la sorte, ou peut-être étaient-ce les discussions avec une Rinnelaisse toujours sereine, qui avaient calmé ses pensées.

Aragorn se tenait à l'écart du campement, accaparé par ses propres pensées, tenant dans la main une des petites fleurs blanches qui semblaient pousser en abondance dans certaines parties du bois. Loin du désordre et de la saleté du voyage, il paraissait être un homme différent, et il y avait un certain air elfique qui se reflétait sur ses traits et qui (Boromir fut presque honteux de l'admettre) lui conférait davantage l'aura d'un héros des anciens temps que jusqu'ici.

« Est-ce un souvenir agréable ? » demanda-t-il, interrompant Aragorn dans ses pensées avec une soudaineté qui le surprit.

Le Dunedain leva les yeux, la fleur tombant presque de sa main. « Oui, » répondit-il, « Un des plus beaux. Cela fait bien, bien longtemps que je ne m'étais pas rendu en Lorien. Les années ne sont pas tendres avec moi, mais pas les souvenirs de cet endroit … et de ce qu'il s'y est passé. » Il posa la fleur, et désigna la bûche couverte de mousse à côté de lui, une invitation silencieuse à s'asseoir.

« J'ai appris ce matin que Rinnelaisse est également familière des Bois Dorés, » remarqua Boromir. « Elle m'a parlé de son enfance et de son accueil ici par la Dame Galadriel … et d'un ami qu'elle se fit en ces temps-là. Thorongil. »

L'expression d'Aragorn changea, reflétant d'abord la surprise, avant qu'il ne retrouve un air de réminiscence. « Cela fait bien, bien des années que ce nom n'a pas été mentionné, » admit-il. « Que vous a dit Rinnelaisse sur Thorongil et son séjour au Gondor ? »

« Bien peu, » admit Boromir. « Elle m'a dit de vous demander à vous. Qu'il était … un ami à vous. »

Aragorn sourit légèrement. « Il l'était. Il … m'a beaucoup appris sur le monde, et sur les peuples qui l'habitaient. Il était un capitaine du Gondor sous le commandement d'Echtelion, votre grand-père – et du Rohan, aussi, lorsqu'il servit Thengel durant un temps. »

« Comment a-t-il servi mon grand-père ? » demanda Boromir.

« Il fit route vers la guerre à l'est, à Osgiliath, et en Ithilien, pour un temps, puis voyagea au sud, vers Umbar et les villages des Corsaires, où il se distingua par ses faits d'arme et son commandement.

« Un tel homme serait le bienvenu au Gondor ! » s'exclama Boromir. « Au temps de mon grand-père nous avions bien peu de capitaines dans nos Compagnies qui pouvaient se vanter de tels faits. Vous devez être fort chanceux pour pouvoir compter un tel homme parmi vos amis, » dit sincèrement le Gondorien, pensant chaque mot.

Les yeux d'Aragorn brillaient de l'éclat des souvenirs, et son regard était lointain. « Il est vrai. Hélas ce n'était point suffisant pour le père de son aimée, » ajouta-t-il doucement.

Les deux hommes restèrent silencieux un moment, contemplant chacun le destin d'un tel homme. « J'aime une femme qui pourrait me rendre capable de tels exploits, » admit Boromir. « Elle attend mon retour à Minas Tirith, et je ne pense pas qu'il passe un seul jour sans que je pense à elle d'une façon ou d'une autre. Et je pense à tout ce qu'elle fera pour moi, lorsque je retournerai à la cité. » Il sourit et regarda Aragorn. « Avez-vous déjà vue la Cité Blanche se parant pour un retour, Aragorn ? La Tour Blanche d'Ecthelion, scintillant comme une flèche de nacre et d'argent, ses bannières flottant dans la brise du matin ? Avez-vous été rappelé chez vous, par le son retentissant trompettes d'argent ? A la fin, tout n'est que joie et gaité, une grande occasion … avec les bras d'une femme qui vous aime et vous attend. » il redevint silencieux, contemplant une telle vision.

« J'ai déjà vu la Cité Blanche, » répondit son compagnon, « Autrefois, il y a bien longtemps. Je ne pense pas qu'elle était telle que vous la décrivez. Mais peut-être peut-elle le redevenir à nouveau. »

Boromir acquiesça, réfléchissant soigneusement à ce qu'il allait dire ensuite. « J'ai parlé sans réfléchir, au Conseil. Je ne savais pas alors ce que je sais maintenant. J'ai vu et fait bien des choses à vos côtés durant ce périple, qui ont changé ma façon de voir … la régence du Gondor. Mon père est un homme noble, mais son autorité décroît, et notre … notre peuple n'a plus foi en lui. Il compte sur moi pour améliorer les choses et j'aimerais y arriver. J'aimerais voir la gloire du Gondor restaurée, sa splendeur des rois d'antan retrouvée. Mais je ne puis le faire seul. Et pour cela … je vous demande votre pardon, et votre bonne grâce. Voilà. » il débita rapidement ses derniers mots, les laissant sortir tel un torrent et moins comme un flot mesuré. « Et peut-être qu'à notre retour, le garde de la tour pourra clamer très haut 'les Seigneurs du Gondor sont de retour !' »

Aragorn sourit. « Cela ne serait point un mauvais accueil, » admit le rôdeur, et pendant un instant les deux hommes partagèrent un bref sourire, Aragorn compréhensif et Boromir soulagé. Et bien, voilà une bataille d'évitée, pensa Boromir. Voyons si nous pouvons en éviter d'autres ainsi.

Combien de jours s'étaient écoulés en Lorien, il n'aurait su le dire. Le temps ne semblait pas avoir d'emprise sur le Bois Doré les journées paraissaient plus longues ou plus courtes ou, si une telle chose était possible, plus occupées ou fructueuses. Boromir et Aragorn ne reparlèrent pas du Gondor, ou de l'accueil qu'ils pourraient y trouver, mais aux yeux de chacun, il semblait qu'une amitié muette se créait entre les deux hommes. De tout ceci Rinnelaisse ne dit rien, bien que Boromir la surprenne à quelques occasions à les dévisager en souriant légèrement. Il supposait qu'il s'agissait chez elle d'un sourire victorieux. Oui, ma Dame, j'ai suivi vos conseils, et ils ont porté fruits. Vous avez le droit d'en tirer fierté.

Ils se préparèrent au départ avant même que quiconque ne réalise qu'il était temps de partir – après une longue conversation avec Rinnelaisse et Aragorn, le Seigneur Celeborn avait demandé à son peuple de préparer des bateaux, et de les charger des provisions de toutes sortes nécessaires à un voyage le long du grand fleuve Anduin.

Boromir connaissait bien l'Anduin dans son propre Royaume, depuis l'île aux roches blanches de Cair Andros au Nord jusqu'à la Baie de Belfalas au Sud. Mais en amont de Cair Andros, le fleuve lui était inconnu. Autrefois le Gondor s'étendait aussi haut, mais plus à présent – les années avaient rognées les terres autrefois revendiquées par les rois d'antan. Certaines avaient été données, comme l'était le Rohan, en remerciement de soutien en bataille et d'autres, comme les étendues lointaines d'Ithilien par-delà les Gués du Poros, tombaient simplement en déchéance, trop reculées pour qu'on y envoie de l'aide en cas d'attaque, et trop éloignées des coutumes et des lois du Gondor pour prêter attention à un seigneur du désert en revendiquant le droit. Mais peut-être tout ceci changera lorsque le roi reviendra, songea Boromir en souriant. Peut-être pouvons-nous reprendre ces terres qui nous appartiennent.

A Merry et Pippin, les plus jeunes de la compagnie, la Dame donna de petites dagues de glorieuse origine, et à Samsagace, le plus pragmatique de tous, des graines de son jardin et une corde elfique faite en hithlain, supposément confectionnée par la Dame elle-même, un des arts que Rinnelaisse avait certainement dû apprendre. Frodon reçut une étrange fiole remplie d'eau venant du puits de la Dame, et Gimli osa demander avec audace une mèche des cheveux lumineux qui l'avaient transporté dans des rêves éveillés lorsqu'ils avaient été reçus pour la première fois par la dame. Le cadeau d'Aragorn était petit mais à l'évidence d'une grande signification pour lui – une broche sertie d'une grande émeraude, façonnée en forme d'aigle et Rinnelaisse reçut un arc, plus long et de meilleure facture que celui qu'elle avait porté avec elle depuis Mirkwood, un présent qui apporta un étrange sourire aux deux femmes.

Lorsque Galadriel vint enfin vers Boromir, se tenant à la fin de la rangée, aussi loin possible qu'il le pouvait du regard scrutateur de la Dame, il réussit à peine à rencontrer son regard. « J'avais un présent à vous remettre, Boromir, fils de Denethor, que vous auriez apprécié – un ceinturon et un fourreau pour l'épée que vous avez portée si galamment. Mais certains mots échangés avec ma nièce m'ont fait changer d'avis, afin que je vous en offre un autre, tout autant approprié. »

Il leva son regard pour croiser celui de la Dame, se sentant toujours autant l'âme d'un écolier attendant d'être réprimandé. Pourtant lorsqu'il rencontra les yeux de Galadriel, ce ne fut pas la peur qui résonna en lui, mais une chaleur et un étrange réconfort. Elle sourit.

« Un présent pour une personne qui ne se trouve point ici, mais dont vous portez le souvenir dans votre cœur. Votre promise aime les plantes, m'a-t-on dit. Ramenez-lui ceci, avec mes salutations. » Elle tendit une sacoche de cuir, soigneusement ornée d'écritures Elfiques que Boromir ne pouvait lire. En l'ouvrant, une douce flagrance monta jusqu'à lui, et il trouva, dans différentes petites poches, un grand nombre d'herbes séchées. « Elles proviennent de mon jardin et sont d'une noble lignée, et possèdent un pouvoir bien supérieur à ce qu'elle pourra trouver sur vos propres terres. Elles lui seront d'une grande aide dans les temps à venir. Car viennent les jours où les mains d'une guérisseuse seront plus précieuses que tous les joyaux du monde. » Elle regarda le reste de la compagnie, et ses yeux rencontrèrent brièvement ceux d'Aragorn. « Portez-les près de votre cœur, » suggéra la Dame, se tournant à nouveau vers Boromir. « Elles vous feront penser à elle, en son absence. »

« Elle vous en sera très reconnaissante, ma Dame. Tout comme je le suis en son nom. » répondit humblement Boromir, en pensant chaque mot. La Dame sourit comme si elle savait quelque chose qu'il ignorait, et hocha simplement la tête face à sa réponse avant qu'elle ne tourne son attention vers le reste de la compagnie.

Ce qu'elle dit après cela, Boromir ne l'entendit pas vraiment – son esprit était tourné vers le Gondor, dans un petit jardin muré rempli de roses.


Bonjour à tous !

Comment ça vous ne vous attendiez plus à me revoir ?! Bon je plaide coupable, ça fait un bon moment …

En tout cas j'ai le plaisir de vous retrouver avec ce nouveau chapitre, assez conséquent il faut bien le dire ! Pour tous ceux m'ayant un jour demandé des nouvelles de Boromir, vous voici servis haha

Qu'avez-vous pensé de ce chapitre particulier dans la Lorien ? Des pensées de Boromir ? De l'intervention mystique de Rhoswen pour soulager son fardeau ?

Et que pensez-vous de cette étrange Rinnelaisse ayant pris la place de notre Legolas national ?

N'hésitez pas à me faire part de vos impressions ! Je tiens d'ailleurs à remercie Aliete pour sa gentille review au chapitre précédent.

Cela me ferait vraiment plaisir si vous preniez le temps de me laisser un petit mot pour apprécier ce lourd travail de traduction 😊

A la prochaine, bises !

Mimi