Le lycée Suzuki, dans la région de Hokkaido, tombait en ruine, littéralement.

La moisissure recouvrait les murs tandis que le papier-peint blanc cassé se décollait, tombant parfois mollement sur les élèves. Dans certaines salles de cours, il y avait même des flaques d'eau qui goûtaient depuis le plafond. Quand il pleuvait, l'administration devait prévoir des sceaux pour récupérer l'eau de pluie. Il n'y avait pas de chauffages l'hiver ni de climatisation l'été. Lorsqu'un professeur fermait une porte, le plâtre se décomposait en une fine couche de poussière.

Voilà pourquoi la ville de Kushiro avait décidé de détruire l'école, les réparations coûtant trop chères. Cependant, le maire, «charitable», proposa au principal de Suzuki de créer plusieurs clubs de sport. En effet, si l'un d'entre eux arrivait à devenir l'équipe numéro un du Japon, il payerait les réparations de l'école.

Parmi tous les clubs du lycée, c'est celui de basket-ball qui avait le moins de chance de sauver ce lieu. À vrai dire, il n'existait même pas. Et pourtant, ce club allait sauver l'établissement.

黒子のバスケ


UN

- S'il te plaît, supplia une lycéenne en joignant ses mains.

- Hors de question, répondit une autre.

Elle soupira.

- Je ferais tout ce que tu veux, Miura...

Les deux filles se regardèrent dans le blanc des yeux. La dénommée Miura, agacée, finit par rompre le contact visuel. Elle lui tourna le dos et récupéra ses chaussures dans son casier.

- J'ai dit non, se répéta Miura. On se connaît à peine et tu me demandes, comme ça, sur un coup de tête, de rejoindre ton club de basket-ball ?

- On est dans la même classe, donc on peut dire qu'on se connaîtra bientôt ! suggéra l'autre fille. Je suis Nobutara Seiko, mais je préfère qu'on m'appelle Nobu !

Miura mit ses chaussures noirs sans rien répondre. Elle ne se rappelait pas avoir vu cette fille dans sa classe. Les cours avaient commencé depuis plus d'une semaine et Miura n'avait pas décidé le club qu'elle intégrerait, contrairement à ses camarades. Elle hésitait entre celui de lecture et celui de shôgi. Mais depuis qu'elle était sortie de cours, c'était Nobu qui l'harcelait avec le club de basket-ball.

- Je sais que tu étais connue pour tes talents de basketteuse quand tu étais en France... Il faut que tu joues dans notre club de basket ! ajouta Nobu.

- Et alors ? Pourquoi je devrais te rejoindre ?

- Parce que tu en a follement envie ! répondit simplement la fille aux cheveux noirs, comme si c'était la chose la plus évidente du monde.

Miura se gratta l'arrière du crâne en grommelant. Il était effectivement possible que l'idée lui ait traversé l'esprit.

- Je vais y réfléchir, promit Miura et elle pointa la chemise de Nobu du doigt. Tu as une tâche de mayonnaise.

Nobu baissa les yeux vers sa chemise et poussa un soupir en essayant de nettoyer la tâche avec un peu de salive. Quand elle releva les yeux vers Miura, elle avait disparu.

Miura resserra sa veste noire contre elle et sortit du lycée. Elle avait fini les cours et rentrait chez elle. Quand elle s'était inscrite à Suzuki, après son retour de France, Miura avait remarqué le nombre de club de sport de son lycée de secteur. Elle avait envisagé de continuer le basket mais avait rapidement abandonné l'idée. Elle chérissait ce sport, bien sûr. Sentir le cuir contre ses doigts, entendre le bruit de ses baskets frapper contre le parquet et voir le ballon entrer dans les filets lui donnait toujours le même sentiment. Cependant, elle s'était promis de ne plus jamais pratiquer le basket-ball. Elle aimait jouer, mais les contraintes étaient trop importantes. Est-ce que le jeu en valait vraiment la chandelle ?

Les poils de sa nuque se hérissèrent soudainement, signe que quelqu'un la fixait. Elle se retourna et surprit Nobu. L'adolescente aux longs cheveux bruns la suivait tranquillement, un grand sourire aux lèvres. Miura fronça le nez.

- Rentre chez toi, ordonna la lycéenne en reprenant son chemin.

- Nop. Tu sais, ça ne me dérange pas de dormir devant chez toi si tu me donnes ta réponse demain. J'ai même amené mon pyjama, assura la brune en levant les pouces.

Miura arqua un sourcil.

- Tu ne rentreras pas chez toi tant que je ne t'aurais pas dit oui, c'est ça ? supposa-t-elle.

- C'est exact, sourit Nobutara en se rapprochant de plusieurs pas.

Nobu marcha dans une flaque de boue et Miura se recula d'un pas pour ne pas être éclabousser. Elle voulait à ce point que Miura rejoigne l'équipe ? Tout d'un coup, une vague de souvenirs remonta des méandres de son esprit. Elle se souvint du jeu. De la défaite. Et de la victoire. Et puis, de ce qui s'était passé avant aussi. Miura secoua la tête, chassant les mauvaises pensées qui étaient revenues la tourmenter.

- T'es vraiment une chieuse, lâcha Miura en continuant son chemin. À demain. Au gymnase, je suppose ?

Les yeux de Nobu s'illuminèrent.

- Oui !

Miura ouvrit difficilement les yeux et tourna la tête vers son réveil, constatant que, comme prévue, elle s'était réveillée cinq minutes en avance. Soupirant, la jeune fille sortit du lit et descendit à l'étage inférieur. Elle passa devant la chambre de ses parents ainsi que celle de son petit frère de cinq ans. Elle savait d'avance qu'elle ne pourrait pas les voir ce matin car elle avait décidé de se lever plus tôt que d'habitude pour penser au basket.

Peut-être aurait-elle dû demander conseil à son père ? Lui qui paraissait lire en elle comme dans un livre ouvert. Ou bien à sa mère ? Elle aimait le basket autant qu'elle si ce n'est plus. Miura secoua la tête et refréna l'envie d'ouvrir la porte de la chambre de son frère. Elle mourrait d'envie de voir son visage endormie. La jeune fille déjeuna silencieusement avant de se préparer pour aller au lycée. Au moment où elle fermait la porte d'entrée derrière elle, elle entendit distinctement le son du réveil de sa mère. Miura sourit et partit.

Lorsqu'elle arriva au lycée, elle savoura le simple fait d'être seule dans sa salle de classe. Elle inspira profondément et sortit ses affaires. Elle resta ensuite un instant à observer le tableau noir, se demandant si elle arriverait un jour à se pardonner pour ce qu'il s'était passé en France, sur ce terrain de basket. Elle qui s'était promis de ne plus jamais briser les rêves des autres, voilà que quelqu'un recommençait à lui confier ses objectifs. Miura ne pouvait pas encore prendre le risque de tout faire rater.

- Salut ! s'exclama une voix dans son dos.

Miura se retourna, faisant désormais face à Nobu. Les cheveux noirs de jais de la fille étaient attachés en deux couettes qui lui arrivaient en bas du dos. La tâche de mayonnaise sur sa chemise avait disparu. «Alors elle est vraiment dans ma classe» songea Miura.

- Je ne savais pas que tu venais aussi tôt le matin.

- Parce que je ne viens jamais le matin, expliqua la stalkeuse.

- Pardon ?

Je sèche tous les cours de la matinée. Donc, officiellement, je ne viens pas vu que les cours se finissent à midi ! Mais aujourd'hui est un jour spécial, je vais avoir mon premier entraînement avec toi !

- Oui... Mais ce sera cet après-midi, précisa Miura.

Sa camarade lui sourit et s'installa juste devant elle. Durant tous les cours de la journée, Nobu ne la quitta pas d'une semelle, allant jusqu'à l'accompagner aux toilettes. Les deux jeunes filles, en plus de passer leurs cours et leurs pauses ensembles, déjeunèrent côte à côte. Cela énervait autant Miura que cela la gênait, n'étant pas habituée à autant de bruit. Elle n'avait pas vraiment d'amis et rester avec Nobutara la mettait mal à l'aise.

- Ils sont où les autres joueurs ? demanda Miura.

- J't'ai pas dis ? sourit Nobu en croquant dans une pomme. On est que toutes les deux.

La jeune fille aux cheveux châtains se retourna vers sa coéquipière qui était tranquillement assise au sol. Elles n'étaient que toutes les deux dans l'équipe. D'accord.

- Tu te fous de moi ?

- Nop.

Miura se passa une main sur le visage. Elle avait décidé de jouer dans un club de basket où il n'y avait que deux joueuses ? Il fallait au minimum être cinq pour faire un match. Et il n'y avait même pas d'entraîneur.

- Ça sert à rien de recruter des membres, expliqua Nobu. On se renseignera pour en trouver des bons puis après on les forcera à nous rejoindre.

- C'est ce que t'as fais pour moi ?

- C'est exacte.

Miura regarda autour d'elle. Elle détestait l'état de leur gymnase qui était sûrement la partie la plus dangereuse du lycée. Les trous dans les lattes de bois au sol étaient cachés par de vulgaire feuilles de papiers journal. Quant au toit, il ne servait plus à rien. L'eau suintait de partout, créant d'immense flaques d'eau par terre. L'établissement était tellement pauvre qu'il n'y avait même pas de ballons pour jouer, il fallait s'en procurer soi-même. «Pourquoi est-ce que je me suis inscrite dans ce trou déjà ?» pensa la fille.

- Je pense pouvoir ramener des ballons demain ou après demain, informa t-elle. Mais du coup, on fait quoi en attendant ? Faudrait qu'on se trouve un entraîneur, qu'on recherche sur Internet si il y a plusieurs gens de notre lycée bon en basket, qu'on…

- On a qu'à boire du thé, pour l'instant, sourit sa camarade en posant sa pomme à côté d'elle.

Miura tourna la page de son livre, tentant d'oublier la voix nasillarde de Nobu. Cette dernière avait fait l'incroyable effort de venir en cours, au plus grand malheur de Miura qui s'était rendue compte ô combien sa camarade était bavarde. La jeune fille aux cheveux châtains était assise à l'avant dernier rang dans le fond et lisait tranquillement tandis que son amie bavardait toute seule juste devant elle.

- Miura-chan, Nobutara-chan !

Nobu se tendit légèrement en entendant son prénom prononcé en entier. Il s'agissait d'une petite adolescente aux longs cheveux blonds.

- Je veux rejoindre votre club de basket-ball ! s'exclama la jeune fille en s'approchant des deux bureaux et en posant ses mains à plat sur celui de Miura. J'ai déjà joué au football au collège mais le basket... c'est un peu pareil, pas vrai ?

- Pas du tout.

Miura regarda longuement la lycéenne qui s'était postée devant elle.

- Je voudrais vraiment rejoindre votre…

- On verra, déclara Miura en faisant une fixation sur l'énorme poitrine de sa camarade. On a beaucoup de demandes...

Nobu pouffa.

- Pourquoi tu rigoles ? demanda la blonde.

- Euh… bafouilla Nobu qui n'était pas très douée pour mentir. C'est… euh…

- Nous nous entraînerons à quatorze heures au gymnase, la coupa Miura avant de commencer à partir. Comment tu t'appelles ?

- Miura… s'étonna Nobu. Tu vas où ? On a cours ! Me laisse pas !

- Je suis Misaki Kasao, enchantée de vous connaître, sourit la nouvelle en rougissant.

Elle partit en sautillant gaiement, sa poitrine rebondissant au rythme de ses pas. Miura se tourna vers sa coéquipière.

- Trois. On est que trois. À deux, c'était déjà mort mais là, avec elle et sa poitrine ultra-imposante, personne ne nous prendra au sérieux. Surtout qu'on est des filles... Ils nous faut des mecs ! Fort, si possible... Je sais pas dunker et toi, tu m'as dis que tu ne savais pas bien jouer.

- À vrai dire… bredouilla Nobu. Je n'ai jamais touché un ballon de basket.

Miura regarda sa camarade. Non, cela n'avait pas l'air d'être de l'humour. Entre la fille qui croyait que le basket et le foot, c'était la même chose et celle qui ne savait pas jouer mais par contre, qui avait créer un club, Miura était complètement larguée.

- Qu'est-ce que je vais devenir ? se lamenta Miura en se recroquevillant dans un coin du gymnase.

Nobu n'arrivait pas à mettre un seul panier et perdait la balle quand elle dribblait. Quant à Misaki, elle n'était même pas encore arrivée. Miura était complètement désespérée devant le niveau quasi-nul de Nobu. Cette dernière mangeait une pomme, assise comme à son habitude à même le sol, prenant une pause. Miura soupira. Elle faisait partie d'un club composée uniquement que de trois joueuses. De plus, elles n'étaient pas vraiment motivées -sauf Nobu mais cela restait à prouver. Le proviseur, malgré cela, accepterait-il d'investir dans les réparations du toit et du plancher ? Ou les élèves devraient s'en charger ?

- Mais oui ! Il y a bien des riches, dans notre lycée ! hurla Nobu en se levant.

- Non, répondit Miura en prenant dans ses mains le seul ballon que possédait le club. La grande majorité des élèves sont aussi pauvre que ce lycée.

- On a qu'à demander au plus riche des pauvres de nous rejoindre et de réparer le gymnase avec ses sous, s'écria l'adolescente aux cheveux noirs.

Miura n'était pas très convaincue. Comment demander à quelqu'un de refaire un gymnase complètement dévasté pour une équipe de trois joueuses ? Les réparations coûteraient extrêmement chères. Personne ne pourrait jamais accepter de payer… C'était foutu d'avance.

- Tu m'emmènes où ? demanda une voix de jeune homme.

- Tais-toi un peu, Yoshi, répondit quelqu'un d'autre.

- Comment tu me parles, connard ?!

Miura et Nobu se retournèrent vers deux adolescents qui venaient de franchir la porte. L'un était très grand. Sa tête avait risqué de cogner contre le haut de la porte. Ses cheveux étaient courts et de couleurs roses. Sa peau, pâle comme la mort, lui donnait un air de cadavre. Les avant-bras du lycéens étaient musclés, ainsi que ses mollets, démontrant du sport de ballon qu'il pratiquait. Son ami à côté de lui était bien plus petit et bien plus mince. Il possédait une chevelure blonde cendrée et de beaux yeux marrons foncés. Les deux lycéens portaient l'uniforme masculin du lycée Suzuki qui se composait d'une veste noire, d'une chemise blanche, d'un pantalon sombre et de chaussures cirées.

- Vous ch'êtes qui ? questionna Nobu en se levant, sa pomme toujours dans la bouche.

- On vous retourne la question, rétorqua l'adolescent à la peau très claire.

Miura fit quelques pas vers les deux intrus en baissant la tête, une aura noire se dégageant d'elle. Il avait grandi, mais pas changé. La jeune fille se posta face au lycéen aux cheveux roses. Un sourire sarcastique sur les lèvres, elle planta ses yeux dans ceux de son interlocuteur.

- Tiens, tiens… Yoshi Shizuyo, comme on se retrouve, rigola t-elle en faisant craquer les articulations de ses mains.

- Oh… c'est drôle, tu ne m'as pas manqué du tout, répondit l'individu.

- De même. Surprenant, n'est-ce pas ?

Miura grinça des dents. Elle détestait ce type. Yoshi était quelqu'un d'arrogant et égoïste. La première fois qu'elle lui avait parlé, c'était au collège. Ils se haïssaient et cela n'était pas prêt de changer. Malgré le tempérament aggressif du garçon, l'adolescente reconnaissait son camarade comme étant un bon handballeur. De plus, il savait donner le meilleur de lui-même sur le terrain.

- Alors, c'est le club de basket ici ? railla Yoshi en remarquant le ballon dans les mains de son interlocutrice.

- Et alors ? T'as quelque chose contre le basket-ball ?!

- Arrêtez de vous chamaillez, s'il vous plaît !

Miura arqua un sourcil en se tournant vers l'autre garçon.

- Je m'appelle Sora Rowing, se présenta celui-ci. J'ai fait du basket au collège et je voudrais rejoindre votre club.

- Pas moi, précisa son ami.

Cela n'étonnait pas Miura. Yoshi était, depuis toujours, passionné par son sport. Il était doué et aimait mener les autres jusqu'à la victoire. Même si il était vraiment agressif sur le terrain et méchant dans la vie courante, il avait un potentiel non-négligeable. Miura nota qu'il savait dribbler -ce qui serait sans aucun doute un avantage pour l'équipe. Quant à Sora, il serait toujours un joueur de plus. Ces deux-là pourraient leur être utile.

- Je fais du hand et rien d'autre, rappela Yoshi en partant.

Sora haussa les épaules, prenant une expression habitué.

- Je suis désolé, mais si je dois jouer, ce sera avec lui et seulement avec lui. Il peut avoir un caractère de chien, mais c'est mon meilleur ami, soupira t-il.

- Dans ce cas, ne revenez pas, cracha Miura, reniant toutes ses pensées précédentes.

- J'ai compris, sourit Nobutara, s'attirant les regards de ces camarades. Je vais forcer Yoshi à rejoindre le club.

Miura se retint de sourire. C'était gagné, alors.