Hello tout le monde, voici un nouveau chapitre !

J'espère que ce chapitre vous plaira !

Je le dédie à ma super copine de et complice d'écriture : Grimmynette (allez voir ces fics aussi, elle a des super idées)

Ce chapitre était le dernier sur lequel elle avait bossé sur le scénario et le déroulé à l'époque où elle en avait le temps et je l'en remercie parce qu'elle m'a toujours beaucoup aidé à développer l'univers de cette fic et les background des personnages ! Encore mille merci à toi ma Grimmy ! 3

Bref, assez de blabla, je vous laisse découvrir ce chapitre.

Bonne lecture !


Les prédictions de Yusuf avaient été plutôt exactes quant au temps nécessaire pour terminer les récoltes. À midi dix, tout le raisin avait été ramassé et le responsable du domaine viticole avait pu annoncer officiellement la fin des vendanges. Un repas de salades et de sandwichs avait suivi, à l'ombre des remparts, puis les saisonniers avaient été libérés pour l'après-midi.

Le reste de la journée, jusqu'au soir, Ezio le passa à aider Yusuf et Victoria à installer la table et un peu de décoration dans l'arrière-cour du domaine, où la fête aurait lieu dans quelques heures.

Mary et Anne, à tour de rôle, passaient par moment pour apporter d'avances quelques boissons et plateaux d'encas à stocker dans le frigo. Vers dix-sept heures, Edward fit son apparition, désespéré de n'avoir, une fois de plus, rien vendu de la journée, et proposa un peu d'aide au reste de l'équipe.

A dix-neuf heures, Anne terminait de dresser le buffet froid tandis qu'arrivaient les premiers ouvriers viticoles, suivit par quelques habitants du village, cordialement les bienvenus. Chacun se servit à boire, de cordiales discussions débutaient, des rires fusaient. La bonne humeur était au rendez-vous et se lisait sur le visage de tous. Du moins, jusqu'à l'arrivée d'un homme à l'air sinistre.

— Monsieur le Syndic ! s'exclama joyeusement Yusuf en le voyant s'approcher en dévisageant méticuleusement chacun des convives, leur accordant par le regard un mépris évident. Quel plaisir de votre visite !

Le Turc, jovial et accueillant lui serra énergiquement la main, mais clairement, le nouveau venu ne partageait pas ce trait de caractère et se dégagea le plus rapidement possible.

— Au vu de mes fonctions, ai-je vraiment d'autre choix que de me montrer à ces festivités futiles ?

Ezio, qui était relativement proche et suivait la conversation, remarqua son ami tiquer légèrement, mais sans perdre son sourire ou sa bonhomie pour autant. Yusuf, faisant comme s'il n'avait pas relevé la pique que lui lançait le Syndic, se tourna donc vers l'Auditore et déclara afin de changer de sujet :

— Au fait, permettez-moi de vous présenter mon employeur, puisque pour une fois nous avons la joie de l'accueillir. Monsieur le Syndic, Ezio Auditore. Ezio, notre syndic, Vieri de Pazzi, présenta-t-il.

— Voici donc l'héritier Auditore, lâcha avec cynisme le représentant du pouvoir communal. Que nous vaut ce plaisir (le ton et l'expression faciale hurlait déplaisir en lieu et place dans cette phrase), après tant d'année d'absence.

Ezio le toisa en lui accordant un sourire quelque peu crispé. Il ressentait parfaitement le mépris évident que ce type, qui ressemblait à un freluquet, lui accordait. Mais il décida de ne pas entrer dans son jeu. Il en avait connu des pires que cela, bien plus pernicieux, à Fasmay Hill, et il n'avait aucune envie de rentrer dans son petit jeu. Il ne lui accorda cependant pas sa poignée de main et se contenta de dire :

— Un besoin de changement d'air.

— Je vois, claqua de la langue Vieri en continuant de le dévisager. J'espère que vous ne vous attarderez toutefois pas trop dans notre village. Je ne dis pas cela pour vous chasser, mais je ne souhaiterais pas que le calme de ce dernier finisse par vous lasser. Après tout, vous devez avoir une vie bien plus palpitante Outre-Atlantique qui vous attend.

— Je n'ai aucun impératif en ce moment, répondit simplement Ezio. Aussi resterais-je le temps qui me semblera nécessaire à des vacances réussies.

— On voit ceux qui ont la possibilité d'oisiveté, répliqua Vieri d'un ton tranchant en fronçant les sourcils. Enfin, je vous laisse, j'ai du monde à saluer.

Et sans ajouter rien de plus, le syndic du village s'éloigna sous le regard médusé d'Ezio. Il lui fallut quelques secondes pour revenir à lui. Lorsque ce fut le cas, il se tourna vers Yusuf, médusé, et lui demanda :

— Sérieusement, c'était quoi ce type ? Il vient de se passer quoi au juste, j'ai pas trop compris ce qu'il me voulait.

— De qui vous parler ? intervint Edward, qui s'incrusta entre les deux, une assiette où s'entassaient salades et petits-fours salés en tout genre à la main.

— Ezio vient de faire la connaissance de notre cher syndic, rigola Yusuf.

— Ha, Viaigri ! s'exclama le blondinet suffisamment fort pour que le concerné (qui s'entretenait avec un homme qui semblait être également important) entende du coin de l'oreille ce surnom. Faut pas t'inquiéter, il est méprisant comme ça avec tout le monde, moi le premier ! Il n'aime personne. C'est un sombre con.

— Edward, soit discret, s'il te plait, soupira Yusuf en lui donnant un coup de coupe sans pouvoir cependant retenir son sourire d'approbation. Je n'aimerais pas avoir des histoires avec lui ce soir.

Ezio observa ces deux camarades et fronça les sourcils. Visiblement, Yusuf, malgré son éternelle bonne humeur, semblait craindre quelque peu ce Vieri. Pourquoi ? Il se le demandait. Pourtant il ne lui semblait pas que Yusuf soit du genre à redouter qui que ce soit, mais là, clairement, il y avait quelque chose de tendu avec le maire… enfin, le syndic… il ne comprenait pas trop le système politique italien.

— Et comment quelqu'un comme ça a pu se retrouver à la tête du village ? interrogea-t-il.

— Tu sais, répondit le Turc, ici les choses se passent très différemment de chez toi. Même s'il y a des votations, on ne comprend jamais vraiment comment les gens arrivent au pouvoir.

— Mafia, lâcha Edward avec une décomplexion qui lui valut un nouveau coup de coude de la part de son ami, un peu plus fort, ce qui coupa le souffle de l'antiquaire qui se retrouva un peu plié en deux.

— Je n'irais pas jusque-là, reprit Yusuf avec un sourire qui se voulait rassurant. Mais disons qu'il est clair que l'argent joue un grand rôle dans la dynamique politique et les jeux d'influence sont le moteur principal.

Cette réplique fit sourire intérieurement Ezio. Yusuf ne se rendait probablement pas compte, mais Fasmay Hill, en y pensant, n'était pas non plus très conventionnel. C'était une enclave qui fonctionnait à son rythme au milieu des USA (même s'il y avait plein de villes, surtout dans le sud, fonctionnant un peu sur la même base. Il pensait notamment à une bourgade de Virginie appelée Mystic Falls). Il n'y avait pas de votations pour élire un maire chez lui, c'était encore un système basé sur une hérédité des fondateurs. Bien que la famille Sforza fasse office de Maire et donc d'intermédiaire entre les habitants, le pouvoir (et la constitution américaine), c'était le Conseil qui prenait les décisions à l'interne sans réelle consultation populaire.

— Ouais, c'est exactement ce que je disais, mais avec beaucoup plus de mots, fit remarquer Edward en levant les yeux au ciel.

— Enfin bref, soupira Yusuf. Pour résumer, la famille de Pazzi sont des entrepreneurs florentins ayant une grande influence dans la région et disons qu'ils ont une tendance depuis quelques années à s'immiscer de plus en plus dans la politique toscane.

— Du coup, renchérit Edward, Vieri est venu s'installer ici sur ordre de sa famille et a réussi à se faire élire – honnêtement je ne saurais te dire comment mais y a sûrement eu de la magouille là derrière – et depuis, notre économie s'effondre.

— Heureusement, il y a bientôt les élections, sourit Yusuf en donnant une tape sur l'épaule de son ami.

— Ouais, dans plus d'un an, grommela l'antiquaire en enfournant dans sa bouche une bruschetta.

— Je vois, fit Ezio. Et bien, tant qu'il ne gâche pas cette soirée, je n'ai qu'à l'éviter.

Cela clôtura cette discussion. L'héritier Auditore échangea encore avec eux un moment sur un sujet plus lambda, puis s'éloigna d'eux pour aller donner un coup de main à Anne, qui leur avait demandé si quelqu'un pouvait faire un aller-retour avec elle au restaurant pour ramener plus de roastbeef froid et d'autres choses.

Edward en profita pour aller se prendre une bouteille de vin et une de jus de fruits, et retrouva son ami qui s'était un peu éloigner du brouhaha ambiant – les saisonniers faisant désormais pleinement la fête, dansant et chantant, riant avec les quelques villageois présents – et s'était assis sur le bord du rempart, contemplant le lointain où s'étiraient les coloris du crépuscule naissant.

L'antiquaire remarqua immédiatement l'air profondément mélancolique du Turc. Il devinait qu'il était encore la proie des souvenir empoisonnant de son Français et se sentit attristé de le voir ainsi. Il vint s'assoir à ses côtés, lui tendant le jus de fruits en lui demandant si tout allait bien.

— Oui, ça va super, répondit Yusuf qui s'était immédiatement recaché derrière son air joyeux et souriant à son arrivée. C'est vraiment une belle soirée de clôture.

— C'est vrai, tout le monde semble heureux et les filles se sont données beaucoup de peine avec le buffet, reconnu le blondinet.

Il se versa un verre de vin, but une longue gorgée en observant son ami du coin de l'œil, puis ajouta :

— Tu sais, je te connais depuis longtemps à présent et j'ai l'orgueil d'estimer que toi et moi sommes proches. Aussi, même si tu es fort pour cacher tes vraies émotions, je devine quand ton sourire est forcé. Comme à présent.

Yusuf posa sur lui un regard surpris. Il y eut un silence un peu gêné, mais l'antiquaire posa un regard le plus bienveillant possible sur son ami, puis lui passa le bras autour des épaules et ajouta :

— Allez, vas-y, raconte tout à papa Edward.

Le Turc soupira profondément en fermant les yeux, prit à son tour une gorgée de sa boisson, puis regarda au loin en parlant.

— Tu as l'œil perçant, mon ami. J'avoue, je suis un peu perdu et un peu triste ce soir

— À cause de qui je sais ? interrogea Edward en pensant le plus de mal qu'il puisse de la personne en question.

— À cause de qui tu sais, approuva Yusuf en hochant légèrement la tête. Il était prévu qu'il soit présent ce soir, il disait vouloir partager avec moi ces festivités et ce moment de liesse.

Nouveau silence, le sourire du Turc s'effrita, son visage respirant la mélancolie, ses yeux se fixant sur le verre qu'il tenait dans ses mains.

— Tu sais, je crois que j'étais vraiment en train de tomber amoureux.

— Je sais, fit simplement Edward en frottant le dos de son ami.

— Il m'a fait beaucoup de mal.

— Je sais.

Yusuf se tut, hésita, puis décida d'avouer ce qui le turlupinait le plus depuis quelques jours et lui volait une énergie folle pour faire comme si de rien. Il prit une grande respiration, releva le visage et regarda son ami en déclarant :

— Il m'a écrit en début de semaine.

Edward recracha ce qu'il était en train de boire sous l'effet de la surprise que lui produisait cette révélation et toussa bruyamment. Puis il planta un regard médusé sur son ami.

— Pardon ?! s'exclama-t-il à moitié.

Yusuf jeta un regard derrière lui et vit que deux personnes observaient dans leur direction avec des airs interrogatifs.

— Pourrais-tu être un peu plus discret s'il te plait, déclara-t-il à l'attention de son ami.

— Excuse-moi, mais reconnait que l'annonce vaut la réaction, se défendit l'autre. Donc tu es en train de me dire que ce pourri ose te réécrire après ce qu'il t'a fait ?

— Il semblerait, oui, et ne le traite pas de pourri, je t'ai déjà dit que je ne cautionne pas la haine gratuite.

— Gratuite ?! Tu te fiches de moi Yusuf ?

— Oui, enfin bref, là n'es pas le sujet, soupira encore le Turc.

— Et donc, qu'est-ce qu'il te raconte ce… (il voulait redire pourri, mais se ravisa de justesse pour ne pas créer de conflit avec son ami). Ce tas de cuisses de grenouilles ?

Il essuya un regard en biais de la part de l'autre, mais cela lui passait au-dessus. Il n'allait pas se forcer à dire du bien du Français alors que s'il l'avait sous la main il lui tordrait volontiers le cou. Qui faisait du mal à ceux auxquels il tenait méritait son mépris, c'était comme ça, et puis point.

— Disons que c'est un grand classique dans ce genre de situation. Il me dit qu'il est désolé, qu'il ne voulait pas me faire souffrir, que je lui manque, soupira Yusuf.

— Ouais, le coup classique, en effet, maugréa le blondinet. Mais rassure-moi, il n'a quant même pas osé te dire…

— Qu'il m'aime ? le coupa l'autre avec un petit rire nerveux qui ressemblait davantage à un tressaillement. Evidemment que si, sinon ce serait trop facile, tu penses. Il jure ses grands dieux que ce qu'il éprouve pour moi est sincère, qu'il n'a jamais été heureux avec sa femme car c'est un mariage de raison qui lui a été imposé. Il pousse même le vice jusqu'à prétendre que si je lui laisse une autre chance, il est prêt à divorcer, à renoncer à l'alliance financière que lui assure ce mariage, à venir s'installer ici avec moi – à moins que ce ne soit moi qui désire aller m'établir en France. Bref…

— Ouais, le bon discours du salaud prêt à tout quoi, soupira Edward en soupirant.

En lui, il sentait son sang bouillir. Il ne savait pas ce qui le retenait, là, maintenant, tout de suite, de sauter dans un bus, puis un avion, d'aller en France et de retrouver ce type pour lui expliquer sa manière de penser. Evidemment, il n'en aurait jamais rien fait, mais c'était l'envie qui le brûlait en cet instant.

— Et du coup, avec ça, comment tu te sens ?

Yusuf ne répondit pas de suite. Il se mordilla la lèvre inférieure, pensif. Enfin, après un instant, il posa sur son ami un regard fatigué, soupira du nez, puis répondit avec un sourire triste :

— J'ai mal, évidemment. Prétendre le contraire serait un mensonge. Prétendre que la tentation est grande de céder à ces mots le serait tout autant. Mais qu'ai-je comme autre choix que de l'affronter, d'aller de l'avant et de m'efforcer d'aller bien jour après jour.

Edward eut un sentiment de tristesse pour son ami, mêlé à une réelle admiration. Bien sûr, cela le faisait tiquer quelque peu lorsque ce dernier lui avouait avoir envie de céder, mais il le savait en même temps suffisamment raisonnable et rationnel pour ne pas faire une erreur pareille. Un sermon, là, maintenant, ne serait pas recommandé. Il se contenta donc de passer un bras autour de ses épaules dans un geste d'affection, et lui déclara :

— T'es certainement la personne la plus forte que je connaisse. Je sais que c'est dur, mais ça va aller, je te le promets. Et puis, je suis là pour te soutenir, les filles aussi. Si tu as besoin de parler...

L'antiquaire s'était mordu fort la langue pour ne pas ajouter « et Ezio aussi », parce qu'il le sentait bien, ce p'tit gars, mais s'en était abstenu de justesse. Il ne pouvait pas dire à son ami de se confier à un quasi inconnu, malgré tout le bien qu'il sentait se dégager de lui.

— Je sais, je vous en remercie.

Il y avait de la reconnaissance dans la voix du Turc en disant cela. Il laissa sa tête aller se poser sur l'épaule de son ami, qui ne s'en formalisa pas. De l'extérieur, les gens mal-pensant – genre le syndic – pourraient penser qu'il y avait de l'ambiguïté dans ce geste… il n'y en avait aucune. C'était juste de la belle, de la très belle amitié.

Les deux hommes restèrent ainsi en silence un moment, observant le ciel tirer de plus en plus vers l'obscure et les premières étoiles s'allumant timidement.

C'est à ce moment qu'il y eut un grand cri dans leur dos, suivit du bruit d'une table qui se renverse. Les deux amis se tournèrent en sursaut, virent ce qui se passait, échangèrent un regard médusé, puis se mirent debout en un saut et coururent pour stopper l'altercation qui venait de démarrer entre Ezio et un des saisonniers.

oOoOoOo

Ezio était revenu avec Anne, les bras chargés de victuailles, ils avaient redressé le buffet en compagnie de Mary, puis les deux restauratrices s'étaient servies à leur tour et l'avait plus ou moins abandonné pour aller se poser et manger. Ezio resta un moment près de la table des mets, plusieurs personnes venant lui parler, y compris Vieri qui continuait de lui afficher un mépris plus qu'évident et l'enjoignait à ne pas trop squatter la région.

Lorsqu'il en fut enfin débarrassé, Ezio se dit qu'il était temps pour lui aussi de se sustenter et commença à se préparer une assiette. Etant seul à ce moment-là devant le buffet, quelqu'un s'approcha.

— Excusez-moi.

— Oui ?

L'héritier Auditore tourna les yeux vers le jeune homme qui venait de lui parler et remarqua qu'il s'agissait du saisonnier qui n'avait cessé de le dévisager depuis son arrivée. Ce dernier avait l'air un peu nerveux, voir tendu. Il hésita quelques secondes, ce qui mit un peu mal à l'aise Ezio, mais finit par se présenter.

— J'ai beaucoup hésité à venir vous parler, Monsieur Auditore mais c'est le dernier jour et je ne veux rien regretter.

L'autre frémit, prit d'un sentiment étrange. Houla, la manière d'engager la conversation ne lui disait rien qui vaille. Ce type n'allait tout de même pas lui faire des avances ? Ce serait franchement malvenu, songea-t-il, car il ne saurait pas trop quoi répondre. Evidemment, cela était un peu flatteur qu'il plaise encore, seulement, il n'était pas certain de vouloir à nouveau une relation avec un homme. Il préférait les femmes, cela avait toujours été le cas, Léonardo étant une sacrée exception dans sa vie sexuelle.

Tandis qu'il se faisait déjà des films en se basant sur rien, l'autre enchaina :

— Je m'appelle Darim. Je… je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de moi, ce qu'elle a pu vous raconter à mon propos ou non, mais j'ai vraiment besoin de savoir… Comment va Claudia ?

Il fallut plusieurs secondes au cerveau d'Ezio pour comprendre ce qui était en train de se passer, puis soudain ce fut l'éclair de lucidité. Darim ! Il savait bien que ce nom lui était familier. Oui, maintenant, il comprenait pourquoi il avait eu un sentiment étrange vis-à-vis de ce dernier. Maintenant qu'il l'entendait associer à celui de sa sœur, tout lui revenait clairement, tout prenait du sens.

Claudia, sa petite sœur chipie qu'il aimait plus que tout, lui avait en effet déjà parlé de ce Darim. Et la colère gonfla d'un coup en lui en y repensant. Il fronça les sourcils, sentit tous les muscles de son corps se contracter, et son poing, mu par un spasme incontrôlable, partit droit en direction du visage du jeune homme.

Le coup atteignit Darim sous la mâchoire et il fut projeté en arrière par la violence de l'impact, il tomba sur la table d'appoint en bout de buffet ou étaient disposés les couverts et des assiettes. Le tout tomba par terre dans un terrible fracas qui attira l'attention de tous les convives.

— Mon dieu ! s'exclama Anne, choquée.

— La vaisselle ! s'indigna plutôt Mary, pragmatique en pensant à la somme que cette casse représentait.

Darim, tombé sur les fesses, était encore un peu sonnée et se frottait la mâchoire, ne comprenant pas tout à fait ce qui venait de lui arriver.

— Espèce de saligaud ! s'exclama l'héritier Auditore à son attention en faisant un pas en avant, visiblement prêt à cogner encore.

— Ezio, arrête ! le rappela à l'ordre Yusuf en l'attrapant par les bras, le tirant violement en arrière pour l'éloigner de Darim, démontrant qu'il avait une sacrée force.

— Qu'est-ce qui se passe ici ? C'est quoi ce boxon ? interrogea Edward sur le côté.

Anne et Mary s'étaient accroupies près du jeune homme pour l'aider à se remettre debout.

— Il se passe que ce bastardo a mis en cloque ma petite sœur et l'a abandonnée comme une malpropre ! enrageait Ezio, empli d'une colère sourde.

En disant cela, il fit un pas en avant, mais se vit stopper net par Yusuf, qui lui intima de ne pas avancer en lui posant une main sur le torse brusquement, le dévisageant avec un air surpris et incompréhensif.

— Mais qu'est-ce que tu racontes ? questionna-t-il avec dubitation.

— Attendez, c'est ce qu'elle vous a raconté ? intervint Darim, remis sur pied, se tenant toujours la mâchoire.

Dans son regard, une lueur d'immense tristesse passa et son visage s'étira. Ezio, en voyant cette réaction, compris que quelque chose ne tournait pas rond et cela eut un effet calmant sur lui. Sa tension musculaire se relâcha et son regard alla d'Edward à Yusuf à Darim, qui l'observaient tous trois avec des mines franchement surprises, voir médusée.

— Je pense que tout cela mérite une mise au clair, soupira l'intendant de la villa.

— Effectivement, approuva Edward.

— Mais pas devant tout le monde, conclut l'autre en jetant un coup d'œil au reste des convives, qui observaient la scène dans un silence quasi religieux. Venez, allons dans le bureau pour parler.

Même si sa voix était décontractée, elle avait une intonation qui ne laissait aucune possibilité à la répliquer. Ezio en fut fort surpris. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé, il voyait chez le Turc autre chose que de la pure sympathie. Il lisait dans son regard bleu une certaine déception et cela lui fit presque mal. Il se sentait soudainement idiot.

Yusuf se tourna vers les deux restauratrices et leur demanda en chuchotant presque si elles pouvaient faire diversion. Mary grimaça pour exprimer son mécontentement de la situation, mais Anne acquiesça et prit les choses en main, se tournant vers l'assistance et déclarant avec un grand sourire :

— Ce n'est rien, juste un petit incident ! Pour oublier tout ce dérangement, je vous propose de passer aux desserts !

Ce mot eut un effet magique sur l'ensemble des invités, qui semblèrent reprendre vie, les conversations reprenant alors tandis que la cuisinière se dirigeait vers une autre table dont elle souleva la nappe qui cachait des plats de salade de fruits, de tiramisu, de tartes.

Profitant de ne plus être le centre de l'attention, Yusuf fit signe aux trois autres de le suivre et se dirigea en direction de la villa. Le syndic, qui se tenait à proximité et ne s'était pas laissé distraire par les gourmandises d'Anne, lâcha d'un ton méprisant lorsqu'ils lui passèrent à côté :

— Je vous félicite, Messieurs, quelle belle image vous donnez de notre village.

— Ho vous… ! répliqua Edward en se tournant vers lui car piqué au vif, prêt à lui bondir dessus.

— Laisse tomber, soupira d'agacement Yusuf en le retenant par l'épaule. Viens, on a plus grave à gérer.

Un instant plus tard, les quatre hommes se retrouvaient dans le bureau de l'aile droite, le Turc fermant la porte derrière eux. Chacun avait prit place plus ou moins dans un coin de la pièce. Un silence assez pesant s'étala sur quelques secondes, le temps que chacun se toise mutuellement, puis Yusuf déclara dans un nouveau soupir fatigué :

— Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé mais je ne vous félicite pas tous les deux. Cette soirée est sensée être un moment de partage et de festivité et vous l'avez presque gâché.

Le reproche était là, mais il n'y avait toutefois pas de colère dans le ton, plutôt ce côté « parent en train de donner une leçon ». Il avait déjà retrouvé toute sa contenance.

— Bien, cela dit, expliquez-moi ce qui s'est passé. Ezio ?

Le jeune homme hésita un instant, lançant des regards en biais en direction de Darim, qui massait sa mâchoire encore endolorie, s'humecta les lèvres, puis se résolu à raconter :

— Claudia m'a raconté que, lorsqu'elle a fui ici, il y a quelques années, elle est tombée amoureuse d'un garçon nommé Darim. Il a pris sa vertu et elle est tombée enceinte.

— Comment ça, j'ai pris sa vertu ?! eut un rire nerveux le concerné, visiblement choqué par une telle affirmation.

— Darim, laisse-le terminer, s'il te plait, le coupa Edward, qui écoutait également avec beaucoup d'attention.

— Continue, incita Yusuf.

Ezio jeta un regard interrogatif en direction de celui qu'il avait agressé quelques instants plus tôt, se posant de plus en plus de question. Il poursuivit :

— Ensuite, elle a malheureusement perdu le bébé. Il l'a abandonnée à son triste sort et elle a dû se débrouiller pour rentrer et a subi la colère de nos parents lorsqu'ils ont appris qu'elle était déshonorée.

Il y eut un court silence durant lequel chacun l'observa avec un air perplexe ou choqué, puis Darim eut un nouveau rire ironique.

— Ho, j'y crois pas… c'est vraiment ce qu'elle vous a raconté.

Il y avait un mélange d'agacement, de déception et de profonde tristesse dans le timbre de sa voix.

— Au moins, cela a pour mérite d'expliquer ta réaction, tenta de modérer Edward en soupirant.

— Certes, approuva Yusuf. Seulement, Ezio, je pense que Claudia ne t'a donné qu'une version largement modifiée des faits.

— Je… fit Ezio, déconfit en voyant Darim se couvrir le visage d'une main pour se cacher, ses épaules tremblant de spasmes de chagrin. Enfin, c'est la seule version que je connaisse du moins, nos parents ne m'ont jamais donné la leur et visiblement, il y en a une autre encore.

— Et comment qu'il y en a une autre, approuva l'antiquaire avec une pointe de reproches. Et tu risques de tomber sur le cul, mon gars.

Yusuf s'approcha de la victime de l'histoire, lui posant une main amicale sur l'épaule.

— Est-ce que tu te sens de raconter la véritable histoire, où veux-tu que nous nous en chargions ? interroge-t-il avec douceur.

— Non, renifla Darim en s'essuyant les yeux du revers de la main. Non, il faut que ce soit moi, sinon je vais l'avoir comme un poids au creux du ventre.

— D'accords, mais si tu as besoin, on peut intervenir, l'encouragea Edward en coulant sur lui un regard plein de soutien.

Ezio se sentait réellement mal à l'aise et très con dans cette situation. Il ne comprenait pas vraiment ce qui était en train de se passer, ni s'il s'était mis dans le pétrin. Une pensée le traversa alors en lui procurant un frisson terrible le long de l'échine. Et si, suite à son dérapage, Yusuf lui demandait de quitter la villa ? Et s'il n'était plus autant le bienvenu ? Ce serait vraiment terrible !

Darim respirait profondément, les yeux fermés, semblant rassembler son courage, et probablement ses souvenirs. Voyant qu'il avait besoin d'encore quelques minutes pour faire le point et trouer le courage de remonter son passé, Yusuf décida d'introduire la chose, se tournant vers Ezio.

— Je pense qu'avant cela, il est important que je te fasse un point sur le contexte dans lequel tout cela s'est déroulé.

Il se tut quelques secondes, le temps de rassembler ses souvenir afin de restituer au mieux les faits, puis commença son récit, posant son regard bleu sur Ezio.

— Comme tu le sais, ta sœur, Claudia a débarqué ici aux alentours du mois de février-mars… c'était il y a huit ans, il me semble...

— 2004, oui, approuva Darim, pour qui les dates étaient gravées à jamais dans l'esprit.

— Elle venait d'avoir une période de très grosse dispute avec vos parents…

— Parce qu'elle leur avait désobéi en allant voir Federico à New York et en chipant de l'argent pour payer sa détox, je sais, soupira Ezio.

Il avait déjà entendu cette partie de l'histoire en long et en large. La version de Claudia, la version de son père, la version de sa mère, la version d'Altaïr, qui avait aidé sa cousine à filer à l'étranger alors qu'elle n'avait que 15 ans. Giovanni et Maria avaient cuisiné leur fille durant plus de trois mois pour savoir où elle avait disparu pendant près de quarante-huit heure, et surtout ce qu'elle avait pu faire de l'argent qu'elle avait piqué dans la caisse familiale, réduisant ses libertés aux maimum pour la faire céder.

Lorsque la vérité avait finalement refait surface, leur mère avait littéralement péter un câble, reprochant à Claudia que si elle aidait ce meurtrier de Federico, alors elle ne valait pas mieux que lui. L'adolescente avait argué qu'il restait son frère, quoi qu'il advienne, ce qui avait fini de mettre en colère la femme encore endeuillée de son petit dernier. Maria avait alors ordonné à Claudia que si c'était ainsi, elle considérait qu'elle n'avait plus de fille non plus.

Profondément blessée, Claudia s'était enfuie de la demeure familiale en emportant un simple sac à dos avec quelques affaires, son passeport et toutes ses économies. Giovanni avait tout de même tenté de la rattrapé, mais elle était parvenue à lui échapper.

Après quoi, la jeune fille s'était rendue en pleur chez son cousin, Altaïr, pour lui demander son aide. Le cœur lourd face à la détresse, il avait accepté de l'aider à mettre son plan à exécution. Elle comptait fuguer, mais à un endroit où elle savait pouvoir être en sécurité : la villa Auditore, ici, à Monterigionni.

— Oui, enfin, je te passe la partie sur ce qui s'est passé chez vous, tu dois surement être mieux au courant que nous, résolu à abréger Yusuf. Enfin, toujours est-il qu'elle est arrivée ici, totalement à l'improviste, totalement désemparée et autant te dire que moi-même je ne savais pas comment réagir, car je n'étais pas là depuis très longtemps et que je ne l'avais pas vu depuis deux ans, l'année où vos parents m'ont engagé.

Ezio ne se rappelait pas de cela, il fallait dire que cette année-là, un an avant le drame, il était resté seul à Fasmay Hill car participant à une colonie de vacance pendant que Federico était déjà à l'université et que la cadette et le benjamin avaient suivi les parents en Italie. Et après cela, il n'était jamais revenu… Ezio se rendait soudainement compte qu'il n'avait jamais remis les pieds ici depuis onze ans puisqu'il n'avait jamais rencontré l'intendant ! Mon dieu, le temps passait si vite, réalisa-t-il.

— Je ne l'ai d'ailleurs pas reconnue tout de suite, avoua Yusuf. Elle avait énormément grandi. Heureusement que Victoria était là pour prendre en main les choses, car je ne savais vraiment pas trop quoi faire.

— Faut avouer que c'était assez amusant quand tu as débarqué à ma boutique le soir en marmonnant qu'une fille avait débarqué, rigola Edward dans le but de détendre l'atmosphère, mais sans grande réussite.

— Enfin, toujours est-il qu'après avoir écouté ce qu'elle avait à nous raconter, sur les raisons de sa fuite ici, j'ai tout de même jugé bon d'appeler votre père afin de le rassurer sur où était sa fille. Il était soulagé qu'elle soit saine et sauve et nous à alors consenti, au vu du contexte familial tendu des derniers temps, qu'elle reste avec nous, à la condition expresse qu'elle poursuive son cursus scolaire par correspondance afin de ne pas perdre le fil de ses études.

Le jeune héritier écoutait, attentif, les bras croisés. Cela l'avait toujours énormément étonné que son père ait été aussi coulant quant au fait de laisser sa fille de 15 ans seule à l'autre bout du monde, mais il savait aussi qu'à cette période, Maria, leur mère, était terriblement en colère contre elle d'avoir été retrouvé Federico. La pauvre femme ne s'était réellement jamais remise, jusqu'à sa dernière heure, de la mort de son dernier né, devenant une sorcière avec les siens. Enfin, en tout cas, cette histoire prouvait la totale confiance que Giovanni avait en Yusuf et Victoria.

— Du coup, ça a été une jolie période pour elle comme pour nous, poursuivit Yusuf avec un sourire en se remémorant cette année-là. Elle nous a apporté un peu de vie et de fraicheur dans cette villa, et nous, nous nous sommes efforcés de l'aider à aller de l'avant et éloigner les mauvais souvenirs en lui offrant un lieu et une présence. Aussi bien Victoria, Edward que moi.

— Il aurait fallu que tu vois ça, sourit à son tour l'antiquaire. C'était une vraie boule d'énergie, la gamine ! C'était un peu comme si elle faisait partie de la famille, on la traitait comme une petite princesse… sans la pourrir-gâter non plus, évidemment !

L'image de sa petite sœur heureuse et souriante, courant le long des murailles de la ville dit une petite émotion à Ezio. Ses lèvres se tirèrent vers le haut et son regard se perdit une seconde sur le tableau représentant la famille, en face du bureau et s'attardèrent sur la petite Claudia. Son regard se détourna ensuite, fugacement, sur Darim.

Ce dernier, les bras croisés, observait aussi le portait de la jeune fille. Son visage semblait refléter une immense tristesse intérieure profonde, mais son regard brûlait en même temps d'une certaine colère. Cela intriguait le jeune homme, mais il ne doutait pas que l'explication à cela arriverait sous peu.

— Oui, approuva Yusuf à la dernière remarque de son ami. Et cela à durer pendant plusieurs mois, jusqu'à l'été. Même si les vendanges n'ont pas lieu avant septembre, j'engage toujours une ou deux personnes vers fin juin pour m'aider à soigner la vigne durant la période estivale. Et cette année-là, ce fut donc Darim (il le désigna d'un geste de la main), à qui je vais peut-être désormais laisser le soin de te raconter son histoire.

Ezio se tourna vers le jeune homme et l'observa avec intensité. Ce dernier le toisa un moment, tourna à nouveau le regard sur l'image peinte de Claudia, puis il respira longuement en fermant les yeux et décroisa enfin les bras. Clairement, cela lui coûtait de raconter ce qui allait suivre.

— Comme Yusuf vous l'a expliqué, j'ai donc été engagé pour l'assister dans son travail d'entretien des vignes cette année-là. Je venais d'avoir dix-neuf ans, pas un niveau suffisant pour entrer à l'université et mon oncle, qui habitait ici à l'époque, m'avait parlé de cette opportunité pour débuter dans le monde du travail, le temps de savoir ce que je voulais pour mon avenir. Même si je logeais chez lui, je partageais tous les repas avec les habitants de la villa.

— Ça me semble la moindre des choses, fit Yusuf avec un hochement de tête appréciatif.

— C'est de cette manière que j'ai rencontré Claudia, votre sœur.

Il soupira et ferma les yeux quelques secondes, son visage tendu, puis poursuivit.

— Je ne vais pas vous faire l'affront de prétendre que je ne l'ai pas trouvée très belle dès le début, ce serait un mensonge. Elle était déjà magnifique, avec quelques choses de plus adulte que son âge ne l'aurait laissé supposer.

Il y avait beau n'y avoir rien de lubrique dans cette réflexion, une simple affirmation, une description de fait, Ezio sentit ses muscles se tendre, ses poings se serrer. Il ne put s'empêcher de lancer avec cynisme et non sans une pointe de mépris :

— Il n'empêche qu'elle n'avait que quinze ans.

— Et j'en étais parfaitement conscient, croyez-moi ! riposta Darim en fronçant les sourcils. C'est d'ailleurs bien pour ça que je me suis bien abstenu de m'approcher d'elle autrement que de manière amicale, essayant de la voir juste comme une camarade de discussion, mais elle, de son côté, en avait décidé autrement.

Nouvelle crispation. Est-ce que ce petit con essayait de lui faire avaler que sa frangine, mineur et bien éduquée, était responsable de ce qui s'était passé ? À quel moment espérait-il lui faire gober ça ?

— Je ne sais plus exactement à quel moment les choses ont tourné, mais sur mon honneur, je vous promets que ce n'est pas moi qui ai commencé à la draguer ou lui faire des avances, loin de là.

— Tu es donc en train d'essayer de me faire croire qu'une gentille fille innocente de quinze ans t'as fait du rentre dedans ? répliqua Ezio, sentant la colère affluer à nouveau

S'il n'avait pas été pris par ses émotions, il aurait probablement pu se rendre compte par lui-même qu'au même âge que sa sœur avait à ce moment-là, lui-même commençait à avoir une vie sexuelle active, et que les jeunes filles « bien éduquées » de sa volée au lycée étaient loin d'être de prude petite sainte-nitouche. A vrai dire, il n'avait même pas beaucoup besoin de les courtiser pour qu'elles viennent lui tourner autour. Bien évidemment, ce comportement était beaucoup dû au jeu d'influence et de popularité moteur malheureux de la vie lycéenne.

Même s'il savait inconsciemment cela, le biais de proximité, le fait que Claudia soit sa petite sœur et qu'il l'adore et ait toujours voulu la protéger, faisait qu'il la voyait toujours un peu enfant, un peu plus fragile et un peu plus sage et innocente que ce qu'elle était. Il aurait aimé qu'elle soit pour toujours cette petite fille qu'il pouvait protéger. Mais peut-on réellement protéger les gens que l'on aime de la vie ou d'eux-mêmes ?

— Ezio, intervint Yusuf avec calme, posant une main sur son épaule, pressant doucement pour lui indiquer de relâcher la pression (il était parfaitement conscient de l'explosivité de la situation). Je pense que tu as une image biaisée de ta sœur. Avec tout ce qu'elle a vécu, toutes les douleurs, les traumatismes, elle n'avait déjà plus le même âge dans son esprit que dans sa chair. Et crois-moi, je sais de quoi je parle.

Ezio croisa son regard et cela, sans qu'il puisse l'expliquer, l'apaisa un peu. Oui, c'était vrai, il se souvenait de ce que le Turc lui avait raconté de son propre passé. Lui aussi avait vécu des drames terribles. Il savait de quoi il parlait.

Ayant senti le relâchement de pression, Yusuf fit un petit signe de tête à Darim pour l'inciter à poursuivre.

— Enfin, que tu y croies ou non, ce n'est pas la question. Claudia a usé de tout son charme, et elle pouvait, elle était magnifique, et pas que physiquement.

Cette réplique était sincère. Ce n'était nu de la lubricité, ni de la flatterie ou quoi que ce soit d'autre. Le regard du jeune homme reflétait la sincérité de cette pensée.

— Je la repoussais, encore, et encore, et encore, essayant de lui faire comprendre que c'était mal, par rapport à nos âges respectifs. Mais plus j'apprenais à la connaître, plus je m'y attachais, plus je la trouvais… (il secoua légèrement la tête en levant les yeux au ciel, cherchant ses mots, soupirant avant de terminer) … attirante.

Ezio tiqua du coin de la lèvre, mais se retint de faire une remarque quant à la différence d'âge, qu'il continuait de trouver condamnable, malgré le fait qu'il voyait qu'il y avait autre chose dans le discours de ce jeune homme que de simplement sexuel concernant sa sœur. Il y avait de la souffrance, et celle-ci ne pouvait être plus limpide quant à son origine.

— Finalement, après avoir résisté presque tout l'été, un soir alors que nous nous promenions ensemble, elle ma pris par surprise en m'embrassant. Cela m'a hanté, durant des jours, des nuits. Je ne savais plus quoi faire ! Et finalement, j'ai fini par lui céder lorsqu'elle est revenue à la charge.

— Epargne-moi les détails, par pitié, soupira profondément Ezio en se passant une main sur les yeux, ne voulant pas s'imaginer sa petite sœur perdant sa vertu.

— Toujours est-il que j'étais parfaitement conscient que ce que je venais de faire était mal. Alors, dès le lendemain, j'en ai parlé à Yusuf et à Edward.

L'héritier Auditore se tourna vers les deux autres et leur adressa un regard à la fois accusateur, comme s'ils étaient pour le coup complice, mais dubitatif tout en même temps, dans l'attente de savoir comment eux avaient réagi à l'époque.

— Je confirme ce qu'il te dit, acquiesça Yusuf sans broncher, toujours très calme. Il a été courageux et n'a pas cherché à fuir ou à cacher ce qu'il a fait, il était prêt à assumer.

— Il était complètement affolé et effondré le gamin, ajouta Edward, évidement moins dans la mesure de ses paroles que son ami. Il était déjà sûr qu'il allait aller en prison,

— Il ne faudrait pas exagérer non plus, toussota Darim.

— Bref, coupa le Turc. Bien que cela nous ait surpris…

— Parle pour toi, pouffa presque l'antiquaire avec un sourire.

— …Nous ne pouvions pas non plus le blâmer, l'accuser ou le punir pour ce qui c'était passé. Ils étaient tous les deux consentant au moment des faits, personne n'a subi de préjudice moral ou physique.

— Il s'agissait juste d'un cas classiqie de deux adolescents travaillés par des sentiments et une attirance réciproque, tout travaillés par leurs hormones, justifia le blondinet… Qu'aurais-tu voulu faire contre ça ? S'il fallait vraiment condamner chaque fois que cela se produisait, je serais le premier à être condamnable. S'il y a abus, contrainte ou quoi je ne dis pas, évidemment que ce serait grave. Mais là… c'était jeunesse qui se faisait, rien de plus.

Ezio n'était pas tout à fait convaincu, mais en même temps, il s'était lui-même envoyer en l'air avec des filles plus âgées et déjà majeures alors qu'il était en seconde… et lui n'avait pas de sentiments, ni réciproquement. Était-ce donc condamnable ? Cette réflexion le calma un peu.

— Mais dans tous les cas, nous avons demandé à Claudia de nous rejoindre et nous avons beaucoup parlé de tout cela les quatre, enchaina Yusuf. Même si je comprenais les sentiments, l'attirance, on les a mis en garde.

— Ouais, enfin, toi t'étais un peu rabat joie et alarmiste, se moqua Edward. Moi je leur ai juste dit qu'il n'y avait pas de soucis s'ils s'aimaient – ne me regarde pas comme ça, Ezio, tu sais comme moi qu'interdire un truc à quelqu'un le poussera toujours à le faire quant même, mais en cachette. 'Fin bref. On leur a dit d'essayer d'attendre qu'elle ait au moins seize ans pour éviter trop d'ennuis et en tous les cas de ne pas se faire remarquer.

— D'accord, très bien, soupira Ezio avant de se tourner vers Darim. Mais vu qu'il y a eu un bébé dans l'histoire, j'imagine que vous n'avez pas tenu compte de ses sages remarque, ni l'un ni l'autre.

Darim baissa les yeux, trahissant sa culpabilité. Evidemment qu'ils ne s'étaient pas arrêtés là. La jeunesse, la passion, les hormones.

— Je n'ai pas d'excuse pour ce comportement, avoua-t-il. Mais nous étions deux, et nous étions ensemble dès cet instant. Vous pouvez en penser ce que vous voulez, me frapper encore si ça vous chante, mais j'étais amoureux de Claudia, jamais je ne lui aurais fait de mal volontairement pour mon propre plaisir. Pour moi, et pour elle aussi, enfin je le crois sincèrement, nous étions amoureux. J'étais amoureux.

Il venait de dire tout cela sans quitter Ezio des yeux, le regard plongé dans le sien. Ezio n'y décela à nouveau aucune malice, uniquement de l'assurance. Il commençait de plus en plus à remettre en question tout ce qu'il pensait savoir, puisque ce récit, attesté par trois personnes, avait peu en commun de celui qu'il avait cru comprendre des rares confession de sa sœur.

— La vie à continuer ainsi, la saison des vendanges est arrivée, une fois teminée, j'ai demandé à rester un peu plus longtemps.

— Ce que j'ai accepté avec plaisir, car il reste un long travail à faire pour soigner la vigne après la récolte, confirma Yusuf.

— Le temps passait, enchaina Darim sans en tenir compte. Claudia et moi faisions attention de ne pas attirer l'attention, mais nous avons oublié d'être aussi vigilant pour d'autre chose. Un jour, nous étions déjà en octobre, elle m'a annoncé avec une certaine appréhension qu'elle n'avait pas eu ses règles. On savait tous les deux ce que cela signifiait, on ne pouvait pas faire semblant de ne pas savoir ce qui se passait, alors nous avons demandé de l'aide et des conseils tout de suite plutôt que d'essayer de cacher la chose.

— Ils sont venus me voir en premier, intervint Edward. Ils ne savaient pas exactement comment réagir ou quoi faire dans cette situation et ils croyaient que je prendrais la chose avec plus de zen que Yusuf.

— Quand je pense à la gueulée que tu nous as passée alors, je ne referais pas ce choix si c'était à refaire, soupira le jeune homme.

— Et tu voulais que je réagisse comment ? s'agaça l'autre malgré les années écoulées depuis. On vous avait pourtant bien mis en garde, mais quand on ne pense pas à se protéger, on ne vient pas s'étonner ! L'immaculée conception c'est un mensonge malhonnête pour cacher la sordide vérité aux enfants !

— Ed, tu t'égares, le rappela à la raison Yusuf en lui posant une main sur l'épaule, souriant tout de même en voyant son ami s'agiter.

— Du coup, poursuivit Darim pour couper court à ses reproches avec 8 ans de retardement, nous avons ensuite mis au courant Victoria, vu qu'Edward n'était pas plus de bon conseil que ça et était clairement dépassé par la situation.

— Hé !

— Elle était un peu mortifiée sur le coup, mais elle a rapidement pris les choses en main. D'abord, c'est elle qui a été acheté et a fourni à Claudia un test de grossesse. Lorsque le verdict est tombé, elle nous a mis en contact avec son gynécologue, afin que celui-ci voit Claudia et nous explique d'un point de vue plus professionnel ce qui s'offrait à nous comme possibilités. Ça a donné lieu à de grandes conversations entre nous, mais en fin de compte, je savais que c'était à elle de prendre la décision finale. Tout ce que je pouvais faire et lui promettre, s'était d'assumer ce choix avec elle quoi qu'il arrive.

Cela étonna fortement Ezio. Il n'aurait pas su dire si, au même âge, il aurait été capable d'assumer suffisamment pour laisser l'entière décision à la fille. Aujourd'hui, il le ferait –probablement – mais à l'époque ? Heureusement pour lui, ce cas de figure ne ce n'était jamais présenté à lui puisqu'à cet âge-là, il avait déjà commencé à fréquenter Léonardo et que l'avantage de coucher entre homme, c'était qu'aucun des deux ne risquaient la grossesse. Il y avait plus à parier sur les MST ce qui, heureusement, n'étaient pas arrivé non plus puisque tous les deux avaient été fidèles – un grand temps du moins dans son cas, toujours pour Léo – et prudents.

— Elle a donc décidé que, puisque nous nous aimions, elle se sentait capable de garder l'enfant. Elle le désirait de toutes ses forces et elle l'aimait déjà, je le sentais. Et je savais, au fond de moi, de manière inexplicable que, malgré mon appréhension, je l'aimais aussi. Que je les aimerais tous les deux, elle et ce petit être. J'étais décidé à assumer et à faire en sorte que nous soyons une famille.

— Mais il y avait un hic dans l'histoire, rappela Yusuf, et c'est d'ailleurs pour ça que vous m'avez mis au courant en dernier, n'est-ce pas.

— Un hic ? interrogea Ezio, désormais intrigué plus que fâché par le récit.

— Disons que moralement et légalement, j'été sensé prévenir vos parents, Giovanni et Maria. C'est d'ailleurs ce que je voulais faire initialement. C'est probablement même ce que j'aurais dû faire. Mais…

— Mais ? fit Ezio.

— Mais Claudia l'en a dissuadé, intervint Edward, qui devait estimé ne pas avoir parlé depuis trop longtemps. Et elle a eu raison, si l'on prend en compte ce qu'elle nous a raconté qui, j'en suis certain, était dans le juste.

L'héritier Auditore leva un sourcil dubitatif, interrogeant Yusuf du regard.

— En résumé, elle nous a rappelé que jamais ses parents ne cautionneraient cette grossesse. Selon elle, ils allaient la faire rapatrié en quatrième vitesse et, ou, débarqués, mais dans tous les cas, Darim aurait eu des ennuis, nous aurions eu des ennui (il se désigna lui-même ainsi que son ami blond), ce qu'elle voulait éviter à tous prix. Mais plus encore, elle craignait que, étant mineur, ils prennent la décision à sa place d'un avortement, ce qui, légalement, aurait été dans leur droit.

— Donc, si je comprends bien, fut un peu choqué Ezio, tu as accepté de leur mentir ?

Il s'imaginait Yusuf comme quelqu'un de sage et ne l'imaginait pas dissimuler volontairement une information aussi importante à ses parents, qui lui faisaient pourtant entièrement confiance. Cela altérait quelque peu l'image qu'il avait du Turc.

— Je n'ai ni menti, ni dissimulé quoi que ce soit, se défendit avec calme Yusuf. J'ai simplement accepté de garder l'information jusqu'à ce que le premier trimestre soit passé afin que l'on ne puisse pas obliger ta sœur à subir en son corps quelque chose qu'elle ne désirait pas. J'étais opposé et indigné par cette idée et je pense que c'était ce qui était juste. En plus, si nous attendions janvier, elle aurait eu 16 ans, et donc le droit de prendre auprès des médecins des décisions pour elle-même sans que vos parents puissent trop interférés.

Cette explication sembla rationnelle au jeune homme. Dans son dos, la voix de Darim, qui visiblement voulait aller de l'avant dans le récit et se faisait plus presser dans son ton, réattira son attention.

— J'étais pour ma part décidé à pouvoir rester auprès d'elle et essayer de subvenir en partie aux besoins qui allaient apparaitre avec la venue d'un enfant. Je sais qu'elle n'en avait pas besoin, mais c'était important à mes yeux de ne pas être innactif dans notre famille en devenir. J'ai donc demandé à Yusuf de m'engager à plein temps.

— J'ai accepté, évidemment, que pouvais-je faire d'autre ? Victoria m'a soutenu pour faire la demande de son engagement auprès de Giovanni, nous avons prétendu qu'il nous fallait un aide à tout faire, Victoria vieillissant et moi étant souvent absent pour suivre ma formation. Ça a passé sans trop de peine.

— C'était joli cette période, se souvenait Edward avec une certaine nostalgie dans la voix et le regard, un sourire étirant le coin de ses lèvres. On était une sorte de petite famille.

— C'est vrai que c'était beau, reconnut Darim, plutôt mélancolique dans son cas, ne souriant pas. Trop beau pour durer, sans doute, finit-il par soupirer lourdement.

Il ferma les yeux et ses traits se tirèrent, marquant les bords de ses lèvres et de ses yeux de plis. Ce qu'il était en train de se remémorer était pour lui une grande souffrance, il n'y avait aucun doute là-dessus.

Durant le court silence qui s'installa, Ezio jeta un regard de côté aux deux autres et remarqua qu'eux aussi avaient perdu le sourire. Yusuf baissait les yeux au sol tandis qu'Edward s'était un peu détourné. Le jeune homme comprit que ce qu'il allait apprendre – dont il savait plus ou moins la teneur au travers de ce qu'il avait réussi à obtenir de confession de sa sœur – les avait tous affectés d'une manière ou d'une autre.

— Nous avons fêté la fin d'année tous ensemble et c'était vraiment de jolis moments, reprit la voix de Darim, pesante, presque tremblante, sa gorge étant serrée par l'émotion. Puis il y a eu l'anniversaire de Claudia le deux janvier, elle avait enfin seize ans, nous n'étions plus obligés d'autant nous cacher si nous le voulions. Comme cadeau, je lui ai montré la pièce que j'avais commencé à aménager avec l'aide de Yusuf pour être une pouponnière, elle était tellement heureuse, j'aurais aimé la voir comme ça pour toujours.

Ses yeux rougissaient au fur et à mesure que son récit avançait, s'humectant de plus en plus. Il dut faire une seconde de pause, se pinça les lèvres en levant les yeux au plafond, s'agrippant d'une main au bord de la table toute proche de lui. Il faisait de gros effort pour contenir son émotion, ne pas la laisser le submerger, ne pas pleurer. Ezio en fut mal pour lui, compatissant soudainement à cette détresse qu'il voyait non simulée.

— Mais… quelques jours plus tard… le six, alors que nous fêtions les rois avec les enfants du village, elle a commencé à se plaindre de douleurs, continua-t-il en prenant son souffle. Je l'ai raccompagnée à la villa pour qu'elle s'allonge un peu, mais à peine étions nous arrivé dans le hall que j'ai vu…

Il se passa la langue sur les lèvres, une larme coulant cette fois définitivement le long de sa joue, un mince fil de morve apparaissant au bord de ses narine (qu'il essuya d'un revers de la main). Il n'arrivait plus à regarder Ezio directement en face.

— Elle perdait du sang, finit-il par réussir à poursuivre au prix d'un grand effort. Il y en avait plein son pantalon, ça coulait sur ses chaussures, c'était…

Il se plaqua une main sur la bouche, incapable d'en dire plus. Cette fois son nez et ses yeux coulaient abondamment. Honteux de lui, de l'état dans lequel il se trouvait, il se détourna. Yusuf contourna Ezio – qui n'était pas loin de pleurer lui-même pour le coup – et vint lui apporter son soutien, frottant avec douceur le dos du jeune homme. Ce fut donc lui, comprenant que c'était trop dur, qui poursuivit le récit :

— Darim m'a appelé en urgence. Je ne sais plus ce que je faisais, j'étais au bureau je crois, mais ça n'a pas d'importance. Quand je suis arrivé, Claudia était pliée de douleur et lui en pleine panique. Il y avait effectivement pas mal de sang et j'ai tout de suite compris qu'il fallait réagir vite. J'ai appelé l'ambulance, puis Edward à l'aide.

— J'ai raboulé aussi vite que si le diable était à mes trousse, assura l'antiquaire. On a essayé de rassurer la gamine et de calmer Darim, mais c'était impossible.

— L'ambulance est arrivée, nous leur avons confié ta sœur, puis nous avons appelé un taxi, aucun de nous ne voulant prendre le risque de se mettre au volant.

— On est arrivé à l'hôpital où on nous a dit de patienter, qu'elle était entre de bonnes mains, que ça allait aller… Tu parles, cracha avec une colère froide le blondinet.

Darim sanglotait en silence, Yusuf lui frottant toujours le dos tout en poursuivant :

— On a attendu des heures et des heures, jusqu'au milieu de la nuit, personne ne voulait nous tenir au courant de comment les choses se présentaient. Malheureusement, un médecin a finalement débarqué et nous a dit qu'il avait fallut choisir entre sauver la mère ou les enfants.

Apprendre qu'il avait perdu non pas un, mais bien deux neveux potentiels fit l'effet d'une grande décharge au creux du ventre d'Ezio, mais plus encore, imaginé la détresse et la souffrance de sa petite sœur, mais aussi de ces trois hommes qui l'affectionnaient, était à la limite du supportable. Il en eu presque la nausée et du s'appuyer sur le bord du bureau pour ne pas tomber.

— La blouse blanche a expliqué que l'un des deux était probablement mort in-utero, expliqua Edward. Le corps de la gamine en voulant l'expulser avait déclenché une fausse couche et entrainé le jumeau survivant avec.

Les épaules de Darim tremblaient et Ezio devinait que, même s'il ne le voyait pas, son visage était déchiré par une expression de douleur.

— Ils l'ont gardée quelques jours en observation, reprit Yusuf. Darim était dévasté, mais on lui a expliqué qu'il devait être fort, parce qu'elle aurait besoin de lui plus que jamais. Et ce n'était pas peu dire. Quand elle a enfin pu rentrer, elle était comme… éteinte.

— Amoindrie, pâle, silencieuse, apathique… tout ce que tu veux mais en tous les cas au bout du rouleau, confirma Edward.

— Elle restait dans sa chambre, à fixer le plafond ou à pleurer, parfois bruyamment, parfois en silence. Elle ne mangeait presque plus rien. On a commencé à avoir vraiment peur pour elle.

— Pourtant, on faisait vraiment notre maximum pour tenter de la soutenir, de lui remonter le moral. On se relayait tous les quatre, mais rien n'y faisait.

— Il faut, Ezio, que je te précise que Darim a été d'un extrême courage à ce moment-là, précisa Yusuf. Il a vraiment tenté d'être un pilier, ne montrant pas – trop – sa propre souffrance devant elle.

Le jeune homme, qui était en train de s'essuyer les yeux, prit une grande respiration en levant la tête vers le plafond, puis, lentement se retourna. Il n'avait pas belle tête après ses gros sanglots, mais il semblait avoir réussi à reprendre le contrôle, même si son visage restait crispé. Il voulait terminer l'histoire. C'était la sienne, c'était donc à lui de le faire.

— Elle ne voulait même pas en parler, dit-il dans ce qui était presque un chuchotement, visiblement vidé de son énergie par les pleurs. Elle me repoussait, créait un mur entre elle et moi, entre elle et nous (il désigna les deux autres d'un geste). Je ne savais vraiment plus quoi faire. J'étais évidemment effondré moi aussi, même si je ne lui montrais pas pour ne pas lui peser davantage. J'avais aussi perdu mes bébés, même si la perte que je vivais n'étais pas gravée dans ma chair comme c'était son cas. Et en plus de ce deuil, je voyais la femme que j'aimais sombrer. Perdre les bébés était épouvantable, mais l'idée de la perdre elle, qu'elle ne puisse jamais s'en remettre et reste ainsi, ou pire… Il n'y a pas de mot je pense pour décrire cette souffrance.

Des larmes perlaient encore. Il fit une pose, la gorge nouée, s'essuya à nouveau sur son épaule, se passa les mains sur le visage, déglutit difficilement, puis après s'être passé la langue sur les lèvres, il fixa Ezio en mettant ses poings sur ses hanches, comme pour se donner une contenance, et ajouta :

— Et puis un jour… elle a disparu.

— Comment ça ? interrogea Ezio, surpris. Où était-elle ?

Darim fit une moue en détournant le regard et en secouant la tête.

— Je ne sais pas.

— Personne ne savait, intervint à nouveau Yusuf. Elle n'avait pas prévenu, pas laissé de mots, de message ou quoi que ce soit à qui que ce soit.

— On l'a cherchée partout dans le village, enchaina Edward. On a mobilisé pas mal de monde, mais elle était introuvable. On a aussi fouillé la campagne alentour, téléphoné à la compagnie de bus, de taxis…

— Personne ne l'avait vue, approuva Yusuf. Alors on a attendu en se disant que peut-être avait-elle juste besoin de se promener, de prendre un peu l'air.

— Mais les heures ont, la nuit et tombée, et nous n'avions toujours pas de nouvelle.

— Alors forcément, reprit Darim, Dans l'état psychique où elle était, j'ai commencé à croire… (il ferma les yeux, luttant visiblement contre un sanglot que tentait de lui arracher le souvenir de cette journée)… qu'elle avait décidé d'abandonner. J'ai cru que je l'avais perdue. Et malgré tout le monde qui tentait de me rassurer, je ne pouvais pas m'enlever de la tête que peut-être, elle avait fait une bêtise irrémédiable.

— On essayait de rester calme, fit Edward en serrant les poings. Mais on ne pouvait pas non plus rejeter en bloc cette hypothèse.

— Alors dans le doute, on a appelé les carabinieri pour qu'ils lancent des recherches.

— On a attendu, fit Darim. Un jour, puis deux, puis trois. Ils nous ont dit qu'on devait rester courageux, mais qu'au bout de quarante-huit heures, les chances de la retrouver saine et sauve étaient en baisse constante.

— De mon côté, soupira Yusuf, j'ai tout de même été obligé de dire à tes parents ce qui se passait. Je n'ai pas parlé de la grossesse, de Darim ou de la fausse-couche, mais j'étais obligé de leur dire la vérité quant à la disparition de Claudia. Je crois que de tout le temps que j'ai passé à leur service, c'est la seule fois où je l'ai entendu en colère contre moi. J'étais mal, il voulait venir au plus vite pour prendre la situation en main.

Yusuf semblait garder comme une blessure de cet évènement, son visage s'assombrissant un instant. Visiblement, avoir déçu ceux qui lui avaient offert de telles chances dans la vie le peinait, même tout ce temps après.

— Et puis finalement, il m'a retéléphoné pour m'avertir que Claudia était rentrée chez eux. Apparemment, elle était montée à Milan retrouver une connaissance de votre ville pour lui demander de l'aider à retourner là-bas.

Ha ! D'accord, oui, Ezio comprenait mieux maintenant. Il était tellement perturbé et choqué par le récit qu'on venait de lui faire qu'il n'avait même pas compris que l'histoire touchait à sa fin. Il avait supposé qu'il aurait eu des rebondissements supplémentaires, mais non.

Claudia lui avait vaguement expliqué, un jour qu'il l'avait durement cuisinée pour savoir comment elle avait fait pour revenir, qu'elle avait misé sur le fait que Fadhila Al-Sayf serait à la Fashion Week milanaise avec son agence de mode. Elle lui avait demandé de l'aide et de la protection, car elle voulait retourner à Fasmay Hill, mais avait peur d'affronter leurs parents. Fadhila avait évidemment accepté, ayant un grand cœur malgré son excentricité.

Il y eut un silence pesant durant quelques secondes, qu'Edward, qui n'aimait pas ce silence, se dépêcha de combler en déclarant.

— Elle aurait pu nous demander, on l'aurait aussi aidée à repartir. Mais bon, l'essentiel, c'était de savoir qu'elle était bien vivante et en sécurité. Ça nous a soulagé.

— T'appelles ça un soulagement, railla soudain le jeune homme dans un rire nerveux.

— Darim… fit Yusuf.

— Elle a juste décidé de fuir, déclara-t-il, une certaine colère dans la voix. Elle a fui en nous abandonnant, en m'abandonnant moi !

Il se frappa la poitrine du plat de la main pour souligner ce qu'il disait. L'expression de son visage avait changé. Désormais, la tristesse et la détresse se lisaient encore, mais s'était jointe à de la colère. De la fureur même. Cela surprit tout le monde, quoi que ce soit compréhensible. En même temps, il faisait de grands gestes.

— Elle aurait pu… elle aurai au moins m'en parler si elle voulait partir ! Pas me laisser croire qu'elle s'était tuée sur un bord de route ou faite enlevée ! Et elle aurait pu avoir la décence d'au moins accepter de me parler au téléphone après cela ! De m'appeler, de demander si j'allais bien ! D'au moins daigner me donner au moins UNE explication sur pourquoi elle a préféré m'abandonner !

— Je ne pense pas qu'hurler… voulut le calmer Yusuf.

Mais ce fut Ezio qui le retint de terminer sa phrase en levant une main devant lui (ce qui surpris le Turc). L'héritier Auditore regardait le jeune homme avec empathie désormais. Maintenant qu'il avait eu droit à l'histoire complète – et pas uniquement les fragments de sa sœur déformés volontairement ou non – il ne ressentait plus pour ce Darim qu'une immense compassion. Lui aussi avait souffert, terriblement. Alors si après huit ans à garder tout cela en lui il avait besoin de hurler, c'était normal. Qu'on le laisse seulement hurler, ça ne pouvait que lui faire du bien.

— Je suis revenu ici tous les étés depuis cette histoire, espérant que peut-être… et là, qu'est-ce que j'apprends, qu'elle raconte que c'est MOI qui l'ai abandonnée ! Mais on marche sur la tête.

Il était dans un état assez compréhensif d'hystérie, riant à moitié tant l'ironie de la situation était énorme. Il se plaqua les mains sur le visage, à la limite de se remettre à pleurer. Ezio, chamboulé et ému, s'avança vers le jeune homme et posa ses mains sur ses épaules. Darim sursauta et se découvrit le visage, surpris, et regarda l'autre dans les yeux.

— Je suis vraiment désolé, dit très calmement Ezio. Désolé pour ma réaction tout à l'heure. Désolé pour tout ce que tu as traversé. Je n'aurais jamais dû te juger sans savoir qui tu étais, sans connaître ton histoire.

En disant cela, il réalisa soudainement qu'il faisait sans cesse cela. Il jugeait sans prendre en compte l'histoire des gens, de leur vécu, s'arrêtant à ce qu'il pensait savoir d'eux. C'était exactement ce qu'il avait fait avec Federico. Oui, ce dernier avait été un moins que rien dix ans plus tôt, mais justement, il y avait eu dix ans depuis. Les gens changeaient, allait de l'avant… Et il ne lui avait même pas laissé la moindre chance de lui montrer, de lui expliquer qui il était aujourd'hui. Il avait été injuste, aussi bien avec son frère ainé qu'avec ce Darim.

Il réalisa également que Claudia et lui était encore plus semblable qu'il ne le pensait. Elle avait fui lorsque les choses étaient trop pesantes pour elle. Elle avait fui Fasmay Hill parce que leurs parents étaient trop durs, fui Monterigionni après ce drame, fui également Dallas lorsque son fiancé l'avait plaquée (il pensa qu'il lui faudrait éviter d'évoquer cela à Darim). A chaque fois, sans la moindre explication pour ceux rester en arrière.

Et il fait pareil.

Il avait fait ce tour des Etats-Unis pour fuir leurs parents et les responsabilités à venir en tant qu'héritier au Conseil. Il avait fui son couple lorsque les choses commençaient à pécloter en trompant Léonardo. Et lorsqu'il avait appris que ce dernier refaisait sa vie et qu'en plus son frère était revenu… il avait fui Fasmay Hill à son tour.

Tel frère, telle sœur !

Ça ne pouvait pas continuer comme cela. C'était un cycle sans fin, un cycle néfaste. Il devait y mettre un terme. Car c'était bien là le nœud du problème. S'ils fuyaient ainsi, c'était pour ne jamais avoir la responsabilité de mettre un point final à ce qui se jouait dans leurs vies. Et en faisant ainsi, ils imposaient aux autres, à ceux qui les entouraient, de ne jamais pouvoir mettre fin non plus à quoi que ce soit, de ne pas leur laisser la possibilité de terminer proprement et de pouvoir commencer une nouvelle histoire.

Il devait briser le cycle, pour lui, pour elle, mais aussi pour tous leurs « dégâts collatéraux », sinon, il savait que cela recommencerait encore et encore.

À présent conscient de cela, il comprit ce qu'il devait faire désormais et déclara :

— Et je suis d'accord avec toi, poursuivit-il. La manière dont m'a sœur s'est comportée avec toi, ce départ sans explication, ce détournement de l'histoire à son avantage… ce n'est pas correcte. Tu mérites de pouvoir t'expliquer avec elle. Tu mérites de pouvoir enfin aller de l'avant.

Il tourna légèrement le regard sur le côté et accrocha celui de Yusuf, qui l'observait avec un sourire satisfait. Le Turc devinait ce qu'Ezio était en train de penser – ou s'en doutait du moins – et était content pour son ami. Celui-ci avait trouvé les réponses qu'il était venu chercher en arrivant ici.

— Je dois retourner à Fasmay Hill pour régler certaines choses. J'aimerais beaucoup que tu m'accompagnes, car Claudia y sera. Je ne lui dirais pas que je t'emmène dans mes bagages, elle ne pourra pas se défiler et tu auras enfin l'occasion de la confronter. Si tu acceptes, évidement.

Darim ouvrit de grands yeux ronds et sa bouche s'entrouvrit. Il lui fallut plusieurs secondes afin de réaliser ce que lui proposait Ezio et en peser le pour et le contre. Lorsque ce fut fait, il répondit :

— Ce serait… vraiment important pour moi. Merci.

Il posa à son tour une main sur l'épaule de l'héritier Auditore et lui accorda un sourire reconnaissant. Ils se comprenaient désormais, et la querelle de tout à l'heure était désormais oubliée.

— Bon, super ! s'exclama Edward en applaudissant. Maintenant, après toutes ses émotions, il faut du rhum !

Cela fit rire tout le groupe, et, bien que toujours sous le coup des émotions qu'ils venaient de ressentir, ils retournèrent à l'extérieur pour se vider la tête en retrouvant la légèreté de la fête qui battait son plein, malgré le petit imprévu.

Ezio fit un chèque à Anne et Mary pour la vaisselle abimée et se confondit en excuse, puis il alla trinquer avec Yusuf, Edward et Darim. Demain il commanderait les billets d'avion pour rentrer à Fasmay Hill. Il ne préviendrait personne, ce serait une surprise.

Est-ce qu'il rentrerait pour de bon ou non, il ne savait pas. Il avait réglé pas mal de questions, mais pas celle-ci. Il aurait le temps d'y réfléchir, mais pour l'instant, il voulait profiter de la quiétude de Monterigionni encore le temps qu'il pouvait.