ANTIGONE, CREON, ISMENE

CREON, s'approche d'Antigone. - Si tu te tais, si tu restes bien sage et si tu arrêtes ta folie alors tu pourras vivre ! Je m'arrangerais avec les gardes, il n'y aura pas de problèmes. Tu peux vivre, Antigone ! Ou aimes-tu tellement la mort que tu souhaites la rejoindre ?

ANTIGONE. - Je dois enterrer mon frère.

ISMENE, depuis les coulisses. - Antigone ! Non !

Ismène entre et se poste face à Antigone. Créon sort discrètement.

CREON, maugréant. - Errete es korakas !*

ISMENE. - Antigone, ma petite Antigone, ma petite sœur... Ne fais pas ça ! Je t'en supplie, écoute Créon ! Renonce !

ANTIGONE. - Je ne peux pas abandonner Polynice. C'est notre frère !

ISMENE. - Non ! Antigone, je t'assure, Polynice n'a jamais été là. Et puis, même si tu le recouvres de terre, même si tu lui voues tous les cultes, que recevras-tu ? A part la mort, à quoi t'attends-tu ? Crois-tu vraiment que Polynice t'en sera reconnaissant ? Il a toujours détesté père, crois-tu qu'il sera heureux de passer l'éternité à ses côtés ? Il réagira comme d'habitude, égoïste qu'il est, il ne t'accordera même pas un regard ! Petite fille qui n'arrive pas à attirer l'attention du grand Polynice ! Petite fille délaissée par son grand frère !

ANTIGONE. - Je... Il... (crie) Il a droit au repos ! Comment peux-tu supporter que ton frère soit rejeté, abandonné aux corbeaux et au soleil ? Que dirait père s'il te voyait dénigrer ainsi ta famille ? Et mère ? Arriveras-tu à supporter leurs reproches, leurs regards accusateurs, leur froideur ? Tu penses à eux ?

ISMENE. - Bien sûr ! Ils me manquent autant qu'à toi ! Mais ils sont morts, Antigone ! Laisse-les donc aux Enfers ! Tu as le temps avant de les rejoindre ! (s'apaise) Et les vivants, Antigone ? Tu vis avec les morts, mais ce sont les vivants qui sont à tes côtés ! Ils ont besoin de toi. J'ai besoin de toi. Hémon... Hémon a besoin de toi, Antigone. Il t'aime.

ANTIGONE, baissant la tête et murmurant. - Hémon est une histoire réglée. Il vivra mieux sans moi... Vous vivrez tous mieux sans moi, la petite Antigone, la petite tâche d'ombre dans la lumière.

ISMENE. - Antigone... Hémon t'aime. Tu l'aimes. Ne le rejette pas. Ne lui brise pas le cœur. Il a droit au bonheur comme tu y as droit ! C'est ensemble que vous serez heureux ! Pense à votre petit garçon... Il a droit au bonheur lui aussi ! A la vie !

ANTIGONE, sourit tristement et passe une main sur son ventre. - Oui... Je vous aime de tout mon cœur.

ISMENE. - Oublie la mort ! Retourne vers la vie ! (s'approche et prend Antigone dans ses bras) Antigone... Pense aux vivants. Ma petite sœur... Reste... Pour moi... Pour Hémon... Pour votre petit garçon...

ANTIGONE. - Et Polynice ?

ISMENE, s'écarte brusquement. - Non ! Non... Laisse-le où il est ! Laisse la mort... Continue à vivre ! Crois au bonheur !

ANTIGONE. - Il était vivant lui aussi ! Ton bonheur, ton fabuleux bonheur, pourquoi n'y aurait-il pas droit ? Il le mérite lui aussi ! Et moi... Comment peux-tu imaginer, penser, envisager que je pourrais être heureuse en le sachant dehors ?! Seul... (murmure) Je veux être libre.

ISMENE. - La mort n'est pas la liberté.

ANTIGONE. - Pour moi, si !

ISMENE. - La vie...

ANTIGONE. - Non ! Laisse-moi avec ta vie, ton bonheur !

ISMENE. - Et Hémon !

ANTIGONE, hurlant. - C'est fini ! C'est fini avec tout ! Les ennuis, les amours, les vaines recherches de bonheur !

ISMENE. - Tu as toute la vie devant toi !

ANTIGONE. - C'est fini ! Laisse-moi mourir grande sœur.

Ismène pleure et Antigone a la tête baissée.

ISMENE, sanglotant. - Je n'arriverai pas à te faire entendre raison n'est-ce pas ? Tu as pris ta décision ?

ANTIGONE. - Depuis longtemps...

ISMENE, sortant lentement. - Je t'aime petite sœur...


*Va aux corbeaux !