Un immense merci à Candiec, Johncourtepatte, Danao, Mizukihelo, NinonDG, Janet, pour vos super review,et à ma sœur pour ses corrections avisées
[coeur sur vous]
Merci de suivre cette histoire malgré le rythme considérablement ralenti ! Promis, je ne vous laisse pas tomber : le prochain chapitre est déjà prêt, l'épilogue aussi, il ne me reste que le dénouement à terminer quand cette ouverture de café-restaurant me laissera quelques heures de répit d'affilée ! Merci encore plus à ceux qui reviewent, vous me motivez pour ne pas laisser traîner les choses et continuer d'écrire au lieu de me détendre en chillant devant Netflix pendant mon jour off...

Disclaimer : Rien ne m'appartient (à part quelques personnages de mon invention), JK Rowling et la Warner sont les heureux propriétaires, et je ne gagne pas une noise en écrivant cette histoire !

Avertissement : T en raison des thèmes politiques, amoureux/sexuels, de la guerre et des histoires de famille compliquées.

Rappelez-vous : On n'a pas vu Darren depuis sa fuite de la Cabane Hurlante : il a retrouvé Mary, la sœur de Penny (décédée au chapitre 1), membre militante du mouvement sans-pouvoirs qui s'est fait décimer pendant l'attaque de Pré-au-lard (chapitre 9) et s'est rapproché de Croupton Junior qui fait visiblement double jeu. Matt Hughville s'est empoisonné à l'hebona au dernier épisode et a été retrouvé par Sirius et Lily. Le professeur Mercador s'en est rescapée de justesse.


Chapitre 24 : Justes Noces

La robe noire et opaque de Mary se recouvrait peu à peu d'une pellicule luisante et moribonde. Seconde après seconde, la sorcière saignait plus abondamment encore, et la main de Darren se trouvait davantage trempée de liquide chaud et visqueux qui ruisselait à travers sa manche – jusqu'à atteindre son coude.

« BARTY ! » cria-t-il après avoir fait claquer la porte de la petite maison d'Ashford derrière eux. « APPORTE LE DICTAME ! »

Mary se cramponna à lui telle une naufragée s'accrochant à un radeau de fortune. En dépit de la perte de conscience imminente qui faisait rouler ses yeux derrière ses paupières, elle trouva la force à d'ajouter à travers ses dents serrées : « Et du Firewhisky ! »

Darren la déposa le plus délicatement possible sur le canapé. Il entendit avec soulagement l'escalier grincer, et le garçon dévaler les marches.

« Attrape ! »

La bouteille de dictame arriva dans les mains de Darren. Il s'agenouilla puis commença dégager l'étoffe qui recouvrait les côtes de Mary. Le regard de la jeune femme se posa sur lui, vague et fiévreux. Barty fouilla le bureau couvert d'alambics et d'objets variés avant de revenir vers eux : il tenait à la main de longues bandes d'un blanc argenté et scintillant.

« Qu'est-ce que c'est ? » grogna Mary.

« Pansements en crin de licorne ! Tu cicatriseras plus vite avec que sans. Je les avais piqués chez mes parents, au cas où. »

« Acheter à prix d'or des cheveux d'animal sacré pour les barbouiller de sang ? Les gens riches sont insupportables… » sourit Mary à travers sa douleur. Barty lui adressa un clin d'œil mi-amusé, mi-résigné que contredisaient ses traits inquiets. Darren acheva de nettoyer la plaie à l'aide de sa baguette. La sorcière se tortilla inconfortablement sur le divan à son passage : il se trouva désolé de lui causer encore plus de souffrance, mais il était nécessaire de désinfecter la blessure avant le début des soins. Enfin, il déboucha la fiole de dictame et répandit l'essence odorante sur une serviette propre que Barty lui avait tendue.

« Chut… maintenant, économise tes forces. » intima-t-il doucement. « Attention, ça risque de piquer… »

« SAC À GORGONES ! » s'écria la blessée quand le dictame coula sur sa plaie fraîchement nettoyée. Ses ongles s'enfoncèrent dans l'épaule de Darren, mais celui-ci endura la douleur sans un mot.

« La plaie a l'air profonde… » murmura Barty avec angoisse en se penchant par-dessus le canapé.

« C'est pour ça que j'ai préféré nous faire transplaner immédiatement après. » expliqua-t-il. « L'Auror qui l'a touchée n'y est pas allé de main morte. »

« Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est-ce que vous étiez, exactement ? »

Barty étant mineur, il était forcé de rentrer chez ses parents chaque soir. Darren et Mary jugeaient donc préférable de ne l'informer de leurs actions qu'en aval de celles-ci. Ils ne pouvaient risquer le bon fonctionnement de leurs plans en les confiant à un adolescent qui passait autant de temps en présence d'une ponte du ministère. Même si c'était la mort dans l'âme que le jeune garçon les quittait en fin de journée, il n'en restait pas moins le fils de Bartemius Croupton.

« Nous avons rendu une visite à Ivy Hemlock. » annonça Darren. « Comme le Ministère refuse de l'arrêter, malgré le nombre de victimes empoisonnées par sa faute, on a décidé de s'en mêler. C'est chez elle que s'approvisionnent les sorciers qui mettent au monde des cracmols et veulent sans débarrasser sans attirer l'attention du Ministère… tu comprends ? »

Une ride d'inquiétude se forma entre les deux sourcils cendrés de Barty, mais il opina lentement du chef. Puis il s'agenouilla pour l'aider à nouer le pansement autour des côtes abîmées de Mary.

« On se doutait qu'elle manigançait avec les partisans de Tu-sais-qui… mais pas à ce point. Quand elle nous a vus entrer, elle a tout de suite compris que nous n'étions pas des clients habituels. Elle a saisi une… une espèce de rapeltout sur la table. Il y a eu un cri strident, et soudainement, ils ont fondu sur nous. »

L'information parut déconcerter Barty au plus haut point. « Une Siralarme. » expliqua-t-il. « C'est un système que le Ministère fournit à des établissements hautement sécurisés, comme Gringotts ou le Centre de détention des bêtes fantastiques. Normalement, elles sont reliées directement au service de la police magique ou du bureau des Aurors. Mais son usage a été détourné… Ça signifie qu'au moins un Mangemort de Vous-savez-qui travaille au Ministère. »

« Et ça te choque ? Le système est pourri jusqu'à la moelle… Prends ça, Mary, ça va te faire dormir. »

« Je préférerais rester éveillée… » protesta-t-elle mollement.

« C'est parce que ton adrénaline n'est pas redescendue. Tu cicatriseras plus vite si tu dors. »

Trop faible désormais pour argumenter, la sorcière avala l'infusion de valériane que lui tendait Darren et se laissa porter dans sa petite chambre du rez-de-chaussée. Darren n'y était jamais entré : il y trouva un désordre particulièrement dérangeant. Mary n'avait jamais été très maniaque, mais le chaos qui régnait dans la pièce portait le voile du deuil. Quelques vêtements que la sorcière passait en roulement étaient éparpillés sans soin par terre. En revanche, la grande armoire posée contre le mur laissait entrevoir des robes de sorciers bien trop larges pour elle… Elles avaient sans doute appartenu à son mari. Accrochées sur leurs cintres, protégées par un sort de contre-oxydation, elles n'accueillaient aucun grain de poussière – au contraire du reste de la pièce qui puait le renfermé.

Après avoir retiré ses bottes pleines de sang et tiré une couverture sur elle, il remarqua un cadre posé au bord de la table de chevet. Liwanu souriait, immobile, stagné sur son papier glacé moldu. Mary n'évoquait la disparition de sa sœur et de son époux qu'à demi-mots, plus difficilement que si on lui avait arraché la langue : mais elle avait pourtant placé le portrait de Liwanu à quelques centimètres seulement de son oreiller, comme s'il pouvait veiller sur son sommeil par-delà la mort. Le cœur lourd, Darren caressa furtivement ses cheveux blonds salis par le sang et la sueur, et laissa la porte entrouverte au cas où elle les appellerait au réveil.

Maintenant que Mary était saine et sauve, son corps lui rappelait les dommages qu'il venait de subir. Sûrement parce que la magie dans ses veines n'était pas totalement sienne, ou parce qu'il ne s'y était pas encore complètement accoutumé, elle demeurait instable. En faire un usage intense réclamait généralement un paiement sous forme de terribles courbatures ou d'abominables migraines.

Lorsqu'il revint dans le salon, Barty triturait nerveusement les alambics. « Elle s'en sortira, n'est-ce pas ? »

Pris de vertige, Darren se laissa tomber sur le canapé et prit sa tête entre ses mains. « Plus de peur que de mal… il lui faudra quelques jours pour récupérer. » Écartant ses doigts, il essaya de détendre la tension accumulée sur son front, ses paupières, sur le haut de son nez.

Barty poussa timidement une chaise et s'y assit à califourchon. « Qu'est-ce qu'il s'est passé, après l'arrivée des Mangemorts ? »

« On a commencé à se battre. L'échoppe d'Hemlock a beau se situer dans l'Allée des Embrumes, il n'est en réalité qu'à deux pas de l'allée principale du Chemin de Traverse. Des passants ont entendu du grabuge, ils sont intervenus. »

« Pour vous aider ? »

Darren fut traversé par un rire ironique. « Non, pour aider Ivy Hemlock… et les Mangemorts, donc. C'est bien ça le problème. Dans leur tête, nous étions en train d'attaquer une honnête commerçante. Hemlock a toujours bradé ses produits de première nécessité pour s'acheter une façade respectable. De l'autre côté, elle vend à prix d'or des ingrédients non autorisés. De nombreux sorciers refusent de comprendre qu'en achetant chez elle plutôt que chez l'apothicaire, ils encouragent des pratiques de magie noire révoltantes… D'autres la défendent en toute connaissance de cause, ce qui est encore pire. »

« Il y a eu d'autres blessés ? »

« Un Mangemort au moins. Deux civils, peut-être trois… puis les Aurors sont arrivés. Un type qui devait avoir mon âge a essayé de les séparer. Il a blessé Mary alors qu'elle jetait un sort à un Mangemort. »

Après un moment de silence, Barty déclara : « Vous auriez dû m'en parler. »

Il haussa les épaules. « Qu'est-ce que tu aurais pu faire ? »

« Déjà, j'aurais pu être prêt à vous accueillir. Réellement prêt à faire les premiers soins. Qu'est-ce qui ce serait passé si elle avait été plus gravement blessée ? Si vous aviez été touchés tous les deux ? Il aurait fallu plus que du simple dictame. Je sais que je suis plus jeune que vous et que vous ne me faites pas complètement confiance, parce que je suis le fils de Bartemius Croupton… »

« Nous te faisons confiance. » rectifia Darren, touché par la soudaine rougeur de Barty, par son ton farouche et passionné.

« Non, pas complètement ! Je le comprends, vous seriez idiots d'être moins méfiants. Mais je veux vraiment vous aider, et le combat que vous menez… il n'est pas équitable. Ils sont plus nombreux que vous, mieux organisés, en meilleure forme… »

C'était une chose de le savoir et une autre de l'entendre dire. Cela faisait plus de six mois que Darren errait de cachette en cachette. Au bout du compte, la clandestinité permanente (aussi inconfortable et ingrate soit-elle) lui pesait moins que le fait de savoir, un peu plus à chaque incident, à chaque attaque, que leurs forces se réduisaient comme peau de chagrin. D'où l'urgence à agir, urgence qui ne se ressentait plus lorsqu'il se trouvait terré dans la Cabane Hurlante, dorloté par des élèves qui avaient plus à cœur de réussir leurs examens ou d'organiser un championnat de quidditch que de se jeter dans la bataille. Bien sûr, ses longues conversations avec Lily lui manquaient – ainsi que les copieux paniers repas apportés par Black et les plaisanteries qui les accompagnaient. Mais la guerre se déroulait dans les villes et les campagnes, pas dans une forteresse protégée par le sorcier le plus puissant du pays.

Barty quitta sa chaise et le jaugea avec orgueil.

« Tu crois que je ne vois pas à quel point tu fatigues vite ? On dirait que tu arrives à bout de ta magie cinq fois plus rapidement qu'un sorcier normal. Il existe des potions reconstituantes, mais je n'ai aucune idée de laquelle te serait utile, et de laquelle pourrait s'avérer toxique pour ton cas ! Je ne suis peut-être pas passé par Poudlard, mais je suis doué, et je pourrais faire ma part. Mais ça ne sert à rien que je passe tout mon temps libre ici si vous continuez de me cacher des choses… »

Darren haussa une main pour le calmer : les cris du garçon accentuaient son mal de crâne.

« Calme-toi ! Tu as raison. » Il évalua la situation tandis que Barty serrait les poings, l'air plus déterminé que jamais. « Je ne peux pas te promettre de te tenir plus au courant sans en parler avec Mary avant. Mais en ce qui me concerne… »

Incertain, il hésita sur le choix de ses mots, et Barty le dévisagea avec avidité. Comme Darren ne poursuivait pas, il se dirigea vers la bibliothèque de fortune, agrippa une vieille brochure du Ministère, l'ouvrit nerveusement et brandit le document en avant. Il s'agissait d'une liste de naissances de la population sorcière.

« Tiens ! Je ne suis pas idiot, j'ai vérifié les registres : le dernier Warwick est né sans pouvoirs magiques, il n'a jamais été inscrit à Poudlard. Or, tu portes une baguette, et je t'ai vu jeter des sorts… Je ne comprends pas. Tu n'es pas… normal. Ton nom est-il seulement Warwick ? »

Il sourit amèrement. « Hélas, oui. »

Insistant, Barty pointa l'index sur la ligne parlant de Cybel et Octave Warwick. « Alors pourquoi ce registre prétend que tu n'as pas de pouvoirs ? Il n'y a pas de moyen d'échapper au recensement magique. »

« Parce que c'est vrai. » répondit Darren en plongeant ses yeux dans ceux de Barty. « Je suis né cracmol. »

Le jeune homme fronça les sourcils et désigna sa baguette qui pendait à son poignet. « Mais comment est-ce possible, alors ? »

La douleur lancinante se répandait maintenant de son genou gauche à ses cervicales. Les maléfices qu'il avait lancés, doublés au transplanage d'escorte, l'avaient épuisé. Machinalement, sa main se mit à jouer avec la pierre céladon qui pendait à son cou. « Si je te racontais ce qui m'est arrivé… tu crois vraiment que tu pourrais concocter un remontant adapté ? »

Barty roula des yeux, mais parut d'un coup moins fâché. « Tu as vu la qualité de mon polynectar ? Bien sûr, que je pourrais trouver quelque chose ! » C'était étonnant : l'adolescent était loin d'être beau ou gracieux, mais son sourire était désarmant. Darren jaugea ses bras minces croisés sur sa poitrine étroite, sa silhouette dégingandée propre à son âge, son visage décidé…

Il s'apprêtait à répondre… quand la sonnette retentit.
Aussitôt, il serra sa main sur sa baguette et croisa le regard alerté du garçon.

« Le cellier. » chuchota-t-il à Barty. La curiosité sembla prendre le pas sur l'affolement : l'adolescent tendit le cou vers la porte d'entrée, espérant avoir un aperçu de celui, celle ou ceux qui venaient perturber leur clandestinité. Mais il trembla violemment lorsque Darren posa sa paume sur son épaule, ses yeux insistant avec emphase sur la porte menant au cellier. Une fois Barty disparu derrière la porte en bois, Darren prépara sa garde et se déplaça avec prudence vers la porte d'entrée. Un œil dans le judas, et il se trouva à la fois soulagé et déconcerté.

En dépit de sa vision qui tanguait dangereusement, il maintint sa garde et ouvrit la porte.

Il ne l'avait vu qu'en photo dans la Gazette, et on le lui avait souvent décrit.

Très grand malgré son âge déjà avancé, il ne semblait pas subir les effets du temps de la même façon que le commun des mortels : ses épaules étaient dégagées, son dos demeurait droit, et ses yeux n'étaient pas vitreux, bien au contraire. Malgré son visage buriné et ses mains ridées, ses cheveux argentés et sa longue barbe blanche, l'acuité de son regard transperça Darren sur place.

« Bonjour. Je suis Albus Dumbledore. » Et comme il restait silencieux, le mage ajouta : « Loin de moi l'envie de nuire aux bonnes manières, mais il serait préférable que nous ne soyons pas vus sur ce perron, n'est-ce pas ? »

Darren se décala pour le laisser entrer et ferma la porte derrière lui, mais le bout de sa baguette visait toujours la poitrine du vieux sorcier. Pourtant, ce dernier n'avait pas lancé le moindre regard à son arme. Les mains sagement dissimulées dans ses manches, il s'arrêta dans l'entrée et le dévisagea avec un intérêt poli.

« Vous devez être Cynog Warwick. »

« On m'a connu sous ce nom. »

Dumbledore sourit brièvement.

« Je ne crois pas dans le bienfait des pseudonymes. »

« Ni moi dans le fait d'avoir quatre prénoms. » répliqua Darren en s'appuyant sur l'horloge de grand-mère qui trônait depuis des années dans le vestibule.

« Cette tradition sorcière est un brin pompeuse, n'est-ce pas ? » approuva Dumbledore d'un air entendu. « Malgré tout, j'ai connu tes parents. Je les ai même eus comme élèves. Si Cynog est le nom qu'ils t'ont donné, il me conviendra. »

« Tant mieux pour vous… vous avez fait tout ce chemin depuis l'Écosse pour parler état civil ? »

Le visage de Dumbledore se fit anxieux, et Darren en éprouva un profond agacement quand il lui conseilla : « Si tu te sens mal, tu devrais sûrement t'asseoir. »

« Tout va bien. » rétorqua le jeune homme, mais il se trouva incapable de résister quand Dumbledore le tira doucement par le bras pour l'installer sur le canapé qu'il avait quitté quelques minutes auparavant. Darren essaya bien de cacher le drap plein de sang qu'il n'avait pas débarrassé depuis les soins de Mary, mais le mage interrompit son geste pour mieux le faire asseoir.

« Ne t'inquiète pas. Je sais ce qui s'est produit aujourd'hui, et viens en connaissance de cause. »

Il lança un regard soupçonneux au directeur de Poudlard. « Si vous saviez où nous trouver, pourquoi les soldats de Croupton ne tambourinent pas à la porte à l'instant-même ? »

« Parce qu'aux dernières nouvelles, je ne travaille pas pour le Ministère. »

« C'est tout comme… » Enfin assis, il reprenait un peu ses esprits.

« Ils n'ont pas gardé de trace de l'héritage moldu de Mary. Ils ne connaissent pas cette adresse, et je vous jure que s'ils apprennent l'existence de cette maison, ce ne sera pas de mon fait. »

« Qu'est-ce que vous faites ici ? » répéta Darren, de plus en plus irrité malgré sa torpeur.

Dumbledore s'assit à côté de lui.

« J'aimerais vous aider. Saviez-vous que les Aurors avaient prévu de procéder à l'arrestation d'Ivy Hemlock cette nuit ? »

Le son rauque que Darren émit pour exprimer son incrédulité résonna bizarrement dans le salon.

« Et pourquoi vous croirais-je… ? Ils auraient dû l'arrêter depuis des années déjà. »

« Maugrey avait réussi à établir un lien entre la mort d'une fillette née chez les Lestrange et l'intervention d'Ivy Hemlock elle-même dans leur propriété, à quelques heures d'intervalle. Ils devaient saisir ledit poison chez elle dans la nuit, mais votre action les en a empêchés. Cynog, est-ce que tu comprends ce que j'essaie de te dire ? »

« Arrêtez immédiatement, Dumbledore. » cingla une voix féminine. Livide du sang perdu, pâle de fureur, Mary se tenait dans l'encadrement de la porte. « Arrêtez tout de suite de nous faire passer pour les méchants de l'histoire. Je crois que vous nous racontez n'importe quoi en espérant que nous aussi, nous devenions vos petites marionnettes destinées à servir votre soif de pouvoir… et quand bien même ce serait la vérité, Darren a raison : Maugrey aurait dû se charger de ce problème depuis plus de trente ans. »

Elle avait peut-être réussi à s'extirper de son lit, mais elle chancelait, sa main droite crispée sur son flanc abîmé. Darren réussit à se lever et allonger le pas pour la soutenir. Elle était blanche comme un spectre, mais ses yeux brillaient d'un éclat presque sauvage tandis qu'elle affrontait Dumbledore du regard.

« Vous devriez vous reposer, Mary. » conseilla ce dernier avec douceur. « Et peut-être traiter cette blessure avec une substance plus appropriée à sa gravité que du simple dictame… »

« Je crois que je saurais quoi appliquer à l'avenir. » le cingla la sorcière. « Vous pouvez garder vos conseils pour vous. »

« Laissez-moi vous aider. » implora à nouveau Dumbledore. « Vous avez été mes élèves. Vous, Mary, mais aussi Liwanu, et Penny… »

« Et où étiez-vous lorsque Penny se faisait brûler vive dans son restaurant ? Où étiez-vous quand Liwanu recevait la flèche d'un Sombrarcher ? Où étiez-vous, Dumbledore, quand nous nous sommes fait massacrer un par un ? »

Dumbledore cligna des yeux, une ombre douloureuse s'imprimant sur son visage à l'évocation de ses élèves désormais disparus.

« Je ne vous apprendrais rien en répondant que combattre Voldemort et ses Mangemorts… s'avère plus compliqué que je l'aurais espéré. »

« Ce le serait beaucoup moins si le Ministère s'attelait à la tâche. » répliqua Darren avec colère. « Que faites-vous pour les convaincre, exactement ? Rien, vous restez enfermé dans votre tour d'ivoire pendant que d'autres prennent de véritables risques !»

« Le Ministère est hélas peuplé de sorciers qui sympathisent avec les idées de pureté du sang. Leurs membres peinent à condamner les agissements de Voldemort. J'essaie de leur faire entendre raison, de leur faire comprendre que leurs propres enfants ne seront pas en sécurité si nous laissons les mages noirs prendre l'avantage, mais… »

« Peut-être que vous ne vous montrez pas assez persuasif ? » interrogea sèchement Mary. « Vous savez quoi, Dumbledore ? Je suis épuisée par les sorciers bien-nés qui trouvent – pour reprendre vos mots – que la préservation des racines magiques, que l'éradication des sorciers nés-moldus sont des idées sympathiques. Nous les avons interpellés, nous leur avons expliqué à quoi ils nous exposaient… mais la vérité, c'est qu'ils s'en fichent. Ils nous détestent. Ils préféreraient nous éradiquer du monde magique. Et rien ne changera cela. »

« Ils ont peur… » commença le vieux mage.

« Bien sûr, qu'ils ont peur ! C'est le problème. Ils sont plus terrifiés à l'idée de se métisser avec des nés-moldus que par la perspective de vivre sous le joug d'un terrifiant mage noir qui impose son pouvoir par de véritables boucheries. Ma compassion s'arrête là. Ils ont eu leur chance. Maintenant, c'est la guerre, et ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. Cette blessure, c'est Frank Londubat qui me l'a infligée, pas un Mangemort. Avec des amis pareils, on n'a plus besoin d'ennemis. »

« Mary… vous êtes peu nombreux, vous êtes affaiblis, et vous êtes recherchés. Vous n'avez pas à vous battre seuls. Nous essayons de monter un groupe indépendant du Ministère, une formation qui… »

« … qui est dirigée par Alastor Maugrey – un ponte du Ministère – et compte des sang-purs comme Londubat ou Fenwick parmi ses rangs ? Je ne vous fais pas confiance, Dumbledore. La Gazette vous présente comme le défenseur des moldus ? Mais vos ancêtres attaquaient les moldus ! Votre propre père a été envoyé à Azkaban pour s'en être pris à des moldus ! Votre sœur était presque cracmol et vos parents l'ont traitée en recluse toute sa courte vie ! Ce genre de violence laisse des traces. Perdez votre temps à essayer de nous faire croire l'inverse, mais vous êtes comme les autres. » cracha Mary à la figure du sorcier.

Celui-ci resta silencieux un instant, ses yeux bleus naviguant entre Mary, figée par la fureur et la douleur, et Darren qui ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil vers la porte d'entrée : et si Dumbledore avait finalement révélé leur position au Ministère… ? Il prétendait l'inverse, mais les propos de Mary commençaient à prendre racine en lui. Enfin, le vieux sorcier reprit la parole.

« Je connais l'infinie douleur de perdre ceux qu'on aime. Mary, vous avez perdu votre sœur et votre mari. Rien ne vous les rendra et j'en suis tellement, tellement désolé… Quant au chagrin de naître sans pouvoirs dans une famille qui ne se distingue que par son héritage magique, j'ai été témoin du déchirement que cela peut causer. J'imagine la peine qui a dû être la vôtre, Cynog. Votre cause est juste, mais nous serons plus forts en unissant nos forces. Si nous pouvions réunir des sang-pur, des nés-moldus et des cracmols autour d'un ordre luttant contre les idées putrides de Voldemort et de ses alliés… »

Mary émit un sifflement moqueur. « Les sang-pur prétendent que le métissage pervertit leur héritage, mais je crois que c'est eux qui détruisent la culture sorcière à force de nier l'existence même de leurs privilèges. Je les connais, les Londubat, les McMillan, les Potter… tous nés avec une baguette en argent dans les mains. Plus jeune, j'ai cru naïvement que nous pourrions nous entendre, mais c'est faux. C'est toujours à nous de faire des concessions, jamais, jamais leur tour… »

« Si vous choisissez de rester isolés, vous courez à votre perte. » prévint le directeur de Poudlard.

« Plus les Mangemorts font de victimes, plus nos rangs se refont. Une révolution de nés-moldus pend au nez du Ministère, tâchez de leur transmettre le message. Maintenant, Dumbledore… sortez de chez moi. »

Dumbledore soupira de lassitude. « Vous savez où me joindre si vous venez à changer d'avis. »

Mary pointa sa baguette sur l'entrée, faisant jaillir un courant d'air qui fit claquer la porte derrière le mage.

« Il fait mine de s'opposer au Ministère, mais continue d'y passer la moitié de son temps. Quel hypocrite. » grogna-t-elle.

La porte du cellier s'ouvrit et laissa apparaître Barty. « Vous croyez qu'il a… senti ma présence, ou quelque chose comme ça ? »

« Non, je ne crois pas. Il était trop occupé à nous sermonner. » répondit-elle. « Nom d'un dragon, mon pansement suinte déjà… »

Tandis que Barty prenait le relais pour s'occuper d'elle, il jeta des regards de commisération à Darren.

« Le vieux avait raison sur un seul point : tu as une mine atroce. Qu'est-ce que je pourrais te préparer ? Quelque chose pour tes muscles, pour tes nerfs ? S'il s'agit d'une maladie magique chronique, il faudrait peut-être un traitement de fond… »

Mary et Darren se concertèrent muettement. Puis elle dodelina la tête en arrière et s'étira pour laisser un meilleur accès à Barty qui commençait à panser ses côtes.

« Tu devrais lui dire. La version courte, en tout cas. Regarde-le… j'ai jamais vu un ado aussi mature. Regarde ce qu'il fait en ce moment-même, et pas une ombre de rouge sur les joues ! »

Barty rit doucement en scellant le pansement, et quand Mary rebaissa son pull, une jolie teinte rosée s'était paradoxalement installée sur le haut de son nez et le haut de ses pommettes.

« Je comprendrai si vous préférez garder le secret. » ajouta-t-il, mais ses yeux brûlaient de curiosité tandis qu'il inspectait la silhouette de Darren, le moindre trait de son visage qui pourrait trahir ce qu'il dissimulait.

« Non… Mary a raison, tu as gagné le droit de connaître la vérité. »

Darren prit une profonde inspiration.
Quand le récit fut terminé, Mary somnolait doucement à la lumière de la lampe à huile qu'ils avaient allumée à la tombée de la nuit. Barty, en revanche, paraissait plus réveillé que jamais. Il laissa les informations couler en lui, imprégner son raisonnement et ses réflexions, avant de prendre la parole. Il contemplait Darren comme un spécimen d'oiseau rare à admirer sous toutes les coutures.

« Mais… si ta magie n'est pas la tienne… ça veut dire que la personne à qui elle a appartenu s'en est trouvée dépourvue à un moment, n'est-ce pas ? »

« En théorie, oui. Mais je pense que cette personne était morte depuis longtemps. Que sa magie avait traversé les siècles, en quelque sorte. »

« Fascinant… Ce qui t'est arrivé, c'est du jamais-vu ! » Barty se leva brusquement et fit les cent pas dans le petit salon. « Si tu as reçu de la magie, tu pourrais donc la perdre. Ça remet tout en question… »

« Si le Ministère l'apprend, c'est terminé pour moi. » renchérit Darren avec gravité. Mais Barty dispersa ses craintes d'un geste.

« Ils ne le sauront pas. Tu crois que tu pourrais retracer le pentagramme, noter exactement ce qui t'est arrivé ? »

Darren le jaugea avec méfiance. « Pourquoi faire ? »

« Dumbledore, mon père… Ils auraient besoin qu'on leur donne une leçon. »

Barty lui adressa un sourire juvénile et surexcité.

« Et je crois que j'ai une idée. »


Les rangs de Poudlard semblaient plus clairsemés que jamais, mais la mort de Matt Hughville n'avait pas provoqué la vague de départs que James avait crainte.
Le garçon n'étant qu'un première année, il était de fait inconnu de la plupart des élèves qui considéraient sa disparition comme accidentelle. Rares étaient ceux ayant saisi que deux empoisonnements à l'hebona, la même soirée, dans l'enceinte de Poudlard, ne relevaient pas d'un tragique concours de circonstances…
Après avoir contemplé le siège vide de Mercador et déploré l'absence du professeur de défenses en ces temps si troublés, James laissa errer son regard vers la table des Serpentard. Mulciber avait clairement été le leader de l'attaque sur le terrain de quidditch.

Est-ce qu'Avery avait pris le relais après sa fuite ? Ou peut-être… Regulus Black ? Il avait beau ne pas le porter dans son cœur, James pria intérieurement pour que le petit frère de Sirius ne se soit pas embourbé au point de participer à une tentative de meurtre.
Quant à Severus Rogue… Même dans sa maison en vert et argent, sa nemesis n'était guère populaire. Il ne possédait pas l'étoffe d'un meneur d'hommes. Mais si l'un d'eux avait eu l'idée de l'empoisonnement… Administrer du philtre-fange à ses victimes ressemblait bien à une idée de Rogue… Rogue qui ne se mettait jamais en avant, préférait agir dans l'ombre, mais frappait généralement juste… Rogue qui s'illustrait en potions et connaissait plus d'ingrédients que toute la classe réunie…

Rogue qui l'observait aussi à l'instant même…

Ils se fixèrent en fléreurs de faïence, au milieu de la douce agitation du petit-déjeuner, des assiettes de crumpets et des théières fumantes, jusqu'à ce que James se lasse de ce duel oculaire et décide d'y mettre fin à son avantage. Faisant mine de s'étirer, il laissa son bras gauche retomber doucement autour des épaules de Lily. Celle-ci, plongée dans sa lecture du journal, n'esquissa pas un geste. Il ne put s'empêcher de sourire tandis que sa main droite levait discrètement un verre de jus de citrouille en direction de Snivellus. Les yeux noirs de son rival se plissèrent pendant un infime instant avant de se reporter sur un point vague de la Grande Salle. Satisfait, James porta la boisson à ses lèvres. Il savait que Rogue avait bien distingué son geste, et c'était exactement ce qu'il cherchait. Il n'était pas certain de la part de responsabilité du Serpentard dans les tragiques incidents qui avaient frappé Poudlard, mais rien que sur le plan personnel, la liste des reproches à son encontre suffisait à le provoquer de la sorte.

« Vous avez vu les nouvelles ? »

Essoufflé, Remus s'arrêta devant eux sans prendre place.

« Qu'est-ce qui se passe ? » s'inquiéta Lily en revenant nerveusement à la une de la Gazette, qui n'indiquait pourtant rien de plus alarmant qu'à l'ordinaire.

« Va à la page 7, en haut à droite. »

Lily s'exécuta et commença à lire à voix haute. James, Sirius et Peter se penchèrent tant bien que mal pour distinguer ses paroles.

« Le Magenmagot institue un nouveau décret et créée la polémique

C'est un pas significatif que vient de franchir le Magenmagot. Jeudi dernier, l'instance justice magique avait sévèrement jugé Arnav Patil, âgé de dix-huit ans et inscrit à Poudlard. Le sorcier était entendu suite à l'agression d'une de ses camarades. Soupçonné d'avoir également participé à divers incidents ayant troublé l'ordre de l'école de magie britannique, il avait été condamné à Azkaban pour purger une peine à perpétuité – une sanction notamment contestée par le directeur de Poudlard en personne. « Albus Dumbledore prend la défense de ses élèves – et c'est tout à son honneur. » avait déclaré dans nos pages Cornelius Fudge, nouvellement promu à la direction de la Police Magique. « Mais notre devoir, au Ministère, est avant tout de protéger les autres enfants inscrits à Poudlard, ceux qui subissent les actions de quelques jeunes sorciers perturbés. J'ai confiance dans le Magenmagot : depuis sa naissance, cette institution a élu la sécurité des magiciens de Grande-Bretagne comme priorité absolue. »

Le condamné se préparait donc à rejoindre la prison des sorciers, lorsqu'un décret spécial émis par le bureau de Bartemius Croupton et appliqué par voie d'urgence a changé la donne. Ce décret établit que dans certains cas extrêmes (tentatives d'homicides, meurtres, utilisation déshumanisante de magie noire), les peines d'emprisonnement à perpétuité puissent être transformées en sentence de mort exécutées par baiser de détraqueur. Le décret, mis en œuvre une heure avant la condamnation d'Arnav Patil, venait d'être expliqué au Chef-Détraqueur quand ce dernier aurait été introduit dans la cellule du sorcier afin de l'amener à Azkaban. Malentendu ou excès de zèle ? Le condamné a reçu le baiser du détraqueur avant que le bureau des Aurors ait pu se présenter dans sa cellule. Selon le bureau de Croupton, aucune faute n'a été commise dans le processus.

« J'entends déjà les voix de certains cœurs sensibles qui s'interrogeront sur la légitimité de cette sentence. » s'est exprimée Dolores Ombrage, membre de l'administration Croupton depuis plus de dix ans. « Mais j'ai supervisé la rédaction du décret Azkaban-1215 et le début de son application. Son but est précisément d'endiguer les recours excessifs à la magie noire que nous avons observés ces derniers mois. Le condamné dont vous parliez n'était pas expressément visé par cette mesure, malgré son implication évidente dans les tragiques incidents qui ont mis en danger les élèves de Poudlard. Mais les Détraqueurs, mis au courant de son cas, ont jugé que leur intervention rentrait dans le cadre du décret que nous venions de leur expliquer. Et qui de mieux placé pour décider que les gardiens d'Azkaban, qui passent plus de temps avec les criminels que n'importe quel autre membre de notre communauté ? »

Patil n'ayant pas commis de meurtre à proprement parler, et prétendant avoir agi sous influence de l'Imperium, on pourrait toutefois se demander si le Ministère a bien maîtrisé le processus menant à la sentence finale.
« Je ne crois pas qu'une erreur ait été commise. Il ne s'agit pas d'une injustice ! Nous savons, grâce au bureau des Aurors, que le condamné n'était pas un ange. A peine majeur, il aurait été impliqué dans de nombreux actes illégaux pratiqués en toute clandestinité à Poudlard. Quant à l'Imperium dont il aurait été victime… ce maléfice a bon dos, vous ne croyez pas ? Peut-on vraiment attaquer un camarade de classe aussi sauvagement sans en avoir au moins un peu envie ? Le Ministère tient à envoyer un message fort aux jeunes sorciers qui, à un âge encore bien tendre, se trouvent affectés par la situation actuelle et pourraient hésiter sur le comportement à adopter en dehors de l'école : gare à vous si vous vous orientez vers la magie noire ! » a conclu Dolores Ombrage avec bonne humeur. »

Lentement, chacun se redressa sur son siège, abasourdi.

« Arnav Patil est… mort ? » résuma Sirius d'un ton factuel que démentait son regard incrédule.

« C'est de la folie ! » s'exclama James, les yeux écarquillés. « Et ils publient cette bombe sous un titre aussi banal ! Pas étonnant qu'on l'ait pas vu à la première lecture ! »

« Où est Marlene ? » demanda Lily en levant les yeux sur Remus.

« Aux dortoirs, je pense. J'y remonte. » répondit-il en esquissant déjà un pas vers la grande porte.

« Je t'accompagne ! » déclara la sorcière avec résolution.

« Tu devrais manger quelque chose avant. » James avait voulu prononcer ces mots comme un conseil bienveillant, mais ils sonnèrent plus autoritaires qu'il l'avait escompté. Quand Lily le considéra avec un agacement manifeste, il sut que la journée s'annonçait mal. « Ce n'est pas une bonne idée d'utiliser un portoloin et de transplaner le ventre vide, c'est tout. » se justifia-t-il.

Les lèvres serrées, elle se tourna vers Remus. « Je finis mon thé et j'arrive. » l'informa-t-elle. Il acquiesça et repartit en sens inverse.

« Je croyais que subir un sortilège de l'Imperium permettait d'échapper à une condamnation à mort. » fit remarquer Peter d'une voix tremblante. « Mais le Ministère prétend que si on en est victime, c'est qu'au fond… on le voulait un peu quand même ? C'est vrai ça ? »

« C'est n'importe quoi ! » rétorqua aussitôt James. « Pendant l'attaque de Pré-au-lard, j'ai obéi au Mangemort qui nous a trouvés uniquement parce qu'il nous avait lancé le maléfice. Et crois-moi, c'était pas de gaieté de cœur… »

« Mais Lily a réussi à résister. » Sirius dévisagea la sorcière avec curiosité. « Et je ne pense pas que ce soit uniquement pour tes beaux yeux, Potter. »

« Ils essayaient de me faire tuer quelqu'un. » murmura-t-elle. « Mais ça n'a duré que quelques secondes avant qu'on soit sauvés, je ne sais pas si j'aurais tenu plus longtemps. Peut-être qu'Arnav aussi a résisté au début ? » Elle laissa le journal de côté et se prit la tête dans les mains. « Mon dieu, je n'arrive pas à croire qu'ils l'aient condamné comme ça… Je l'ai vu à Sainte-Mangouste, juste avant l'attaque. Il était bouleversé et n'arrivait pas à se souvenir de tout, mais je ne crois pas qu'il ait jamais réellement voulu attaquer Marlene… »

« Ça, tu ne peux pas savoir. » reprit Sirius en léchant sa cuillère. « Il n'allait pas t'avouer sa culpabilité alors que son destin se trouvait entre les mains des Aurors. Il t'a peut-être menti. »

« Mais il avait l'air tellement triste, tellement perdu… »

« Patmol a raison. » approuva James. « Pour ce qu'on en sait, il est peut-être coupable. Mais ce n'est pas le sujet. »

Lily s'étrangla dans son thé. Quand elle reposa sa tasse, des petites gouttelettes ambrées s'éparpillèrent sur la table. « Comment ça, pas le sujet ? »

« Ils n'auraient pas dû envoyer un détraqueur en finir avec lui comme ça. C'est quasiment de l'abus de pouvoir. Personne n'a voté ce nouveau décret, Croupton profite simplement du chaos général pour agir comme bon lui semble. Et je ne sais pas qui est cette Ombrage, mais elle a l'air complètement à côté de la plaque. On dirait qu'elle s'adresse à des enfants de quatre ans qui auraient fait une bêtise, alors que des raclures comme Mulciber savent très bien ce qu'ils font. Dumbledore doit être furieux… »

« Mais tu crois que Patil a vraiment quelque chose à voir avec l'attaque de l'Ouroboros et le reste ? » demanda Peter.

James haussa les épaules. « Peut-être. »

« Sûrement pas. » répondit Lily au même moment. Ils s'affrontèrent du regard, et cette nouvelle tension poussa Peter à se ronger les ongles en les observant comme deux adversaires sur le point de se livrer à une intense partie de quidditch. « Attends un peu ! » reprit Lily. Mulciber était infâme depuis des années ! Mais je connais un peu Arnav. J'ai passé pas mal de temps avec lui et Sam en sixième année. Il savait très bien que j'étais née-moldue, pourtant on allait à Pré-au-lard tous ensemble… et à sa manière, il aimait beaucoup Marlene. »

James émit une petite toux ironique. « Il a rompu avec elle parce qu'elle te soutenait, ainsi que les autres nés-moldus de Poudlard. » corrigea-t-il.

« C'était un abruti sur certains points, je ne le nie pas. Mais je crois qu'il a été manipulé et ça rend cette nouvelle deux fois plus horrible. » James afficha une moue peu convaincue, et ses traits se crispèrent immédiatement. « Tu t'acharnes juste sur lui parce que tu penses encore qu'Arnav est le rival de Remus. Ta loyauté prend des proportions complètement absurdes ! »

James roula des yeux. « Amusant, venant de quelqu'un qui prend systématiquement partie des canards boiteux… »

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

James se tourna vers Sirius en quête de soutien. Mais le lâche comptait à présent les céréales qui flottaient à la surface de son lait. Quant à Peter, il s'était plongé dans son bol de porridge comme si celui-lui l'aspirait dans un monde parallèle. Optant finalement pour la prudence, il marmonna : « Rien, rien du tout. »

« Oh non, Potter. » s'insurgea-t-elle. « On s'apprête à passer deux jours ensemble alors vas-y, livre-moi le fond de ta pensée ! Si tu l'oses… »

« Très bien ! » répondit-il, piqué au vif. C'est juste… » Il marqua une pause. « … que tu as tendance à te montrer extrêmement indulgente envers ceux qui ne le méritent pas. Tu trouves facilement des excuses aux personnes qui ne sont pas forcément dignes d'être pardonnées. »

Le rouge monta immédiatement aux joues de la jeune fille. « Comme qui, par exemple ? »

Il soupira. « Comme personne. » soupira-t-il, mais son œil avait instinctivement effectué un aller-retour vers la table des Serpentard.

Évidemment, elle avait perçu le mouvement, mais se contenta de hausser un sourcil. « Comme toi, peut-être ? Tu ne te plains pourtant pas que je t'ai donné une seconde chance, en dépit de ton comportement lamentable pendant toutes ces années… »

Bien entendu, il avait songé à Snivellus, et elle le savait parfaitement. Vexé de se retrouver comparé à son pire ennemi, il vit rouge. Par Merlin, était-elle belle quand elle se laissait envahir par la colère – mais ce n'était pas une raison pour s'écraser entièrement devant sa joliesse, alors qu'elle faisait preuve d'autant de mauvaise foi.

« En fait, je pensais plutôt à ta sœur, à Warwick… ou à Rogue. Mais ne le prends pas mal, ça fait juste partie de ta personnalité, après tout. »

Si les yeux avaient pu lancer des avada-kedavra, sa dernière heure était manifestement venue.

« Et comme ça fait manifestement partie de la tienne d'être un véritable crétin, ce n'est plus la peine que tu m'accompagnes. » claqua-t-elle. « Je peux prendre le portoloin toute seule. »

Le regret l'envahit aussitôt. « Lily… »

Elle fit mine de l'ignorer et se leva. « Marlene doit être dans un état épouvantable. Il faut que j'aille la voir avant de partir. »

« McGonagall a dit qu'elle apporterait le portoloin dans le hall. Rendez-vous à quinze heures ? » demanda-t-il quand même.

« Fais comme ça te chante. » lança-t-elle froidement. « Je peux me débrouiller sans toi. »

Et comme elle s'éloignait vraiment, il appela : « Lily ! » Mais la jeune fille poursuivit son chemin sans un autre regard. Prêt à se lever de son siège pour la rattraper, il réalisa que sa voix avait porté suffisamment loin pour que plusieurs élèves les dévisagent avec curiosité. Aux quatre tables, des groupes de filles et de garçons se penchèrent pour commenter et analyser la scène dont ils venaient d'être témoins. Ravalant ses émotions, James se força à retourner à son petit-déjeuner. Deux tables plus loin, Severus Rogue lui adressa un sourire narquois : il décida de l'ignorer souverainement et piqua du bout de sa fourchette dans ses œufs brouillés.

« Dis donc, tu joues avec le feu, Cornedrue. » déclara Peter, vaguement impressionné.

« Elle s'est levée du mauvais pied de toutes manières. Je refuse d'être soumis à la moindre de ses sautes d'humeur ! » s'exclama-t-il avec véhémence.

« Meh. » persifla ironiquement Sirius.

James lui fit mime de garder ses commentaires pour lui, mais son meilleur ami n'avait pas l'intention de tenir sa langue.

« Tu vois, Queudver, c'est pour ça que ça ne sert à rien de vouloir à tout prix une copine. C'est un coup à finir comme le pauvre Cornedrue : complètement émasculé. »

« Hé ! » s'écria James en portant la main à son cœur. Trahi par sa petite amie, c'était une chose, mais par son meilleur ami, c'en était une autre. « Laisse mes attributs là où ils sont ! »

Mais Sirius ne se laissa pas impressionner pour si peu. « Je sais que tu es persuadé de contrôler la situation, alors que tu as clairement abandonné ce qui te restait de dignité pour dépendre entièrement d'Evans. Ça ne sert plus à rien de te voiler la face, tu sais. Mais hauts-les-coeurs, Cornedrue, elle est dans tes bras maintenant. C'est ce que tu voulais, non ? »

James était trop révolté pour maintenir son éloquence habituelle. « Je… on… Lily n'est pas… » bredouilla-t-il à la figure de Patmol.

« Bref. Tu diras aux parents Potter que je les embrasse ? » enchaîna Sirius en reprenant son bol de céréales.

« Je croyais que le mariage de sa sœur avait lieu dans la banlieue de Londres. Vous passez la soirée à Godric's Hollow, alors ? » interrogea Peter, son sempiternel air perdu inscrit sur son visage lunaire.

« Seulement pour y dormir. » répondit James. Abandonnant la partie, il lâcha sa fourchette et croisa les bras. « On dîne dehors. » L'annonce était si lugubre que Peter parut d'autant plus confus. « Avec sa sœur et son beau-frère. » grogna finalement James, résigné. « Elle voulait les voir en tête-à-tête avant le grand jour. »

« Rien que ça, Queudver, ça devrait te dissuader. L'argument ultime pour rester célibataire. » reprit Sirius. « Trouve-toi une copine, et subis… sa belle-famille. En plus de la tienne ! T'imagines l'horreur ? »

Peter soupira à son tour. « Duraille duraille. »

James renonça définitivement à ses œufs tandis que les deux Maraudeurs commençaient à se plaindre des contraintes inhérentes à la fréquentation d'individus de sexe féminin. Il ne l'aurait jamais admis, mais Sirius avait raison sur au moins un point : il ne contrôlait plus rien du tout.

Depuis la mort de Matt Hughville, Lily paraissait de plus en plus hors de portée. Il avait espéré que la serrer dans ses bras quand elle venait le réveiller dans sa chambre après un cauchemar, que lui raconter des plaisanteries stupides, que s'efforcer de reprendre le cours de leurs vies, finalement, l'aiderait à revenir sur la terre ferme… Mais elle s'engonçait dans ses pensées maussades, et lui reprochait une parole sur deux. C'était comme s'il avait été responsable d'une obscure faute, et il se se trouvait plus frustré et impuissant que jamais. Honnêtement, il arrivait à court d'idées.

James avait conscience d'être bourré de défauts – mais il n'était pas le seul. Quelques imperfections n'empêchaient pas la grandeur : Sirius en était la preuve vivante. Il ne s'était jamais attendu à ce que Lily en soit exempt, et leurs caractères respectifs étaient trop trempés pour éviter les prises-de-bec : la plupart du temps, leurs querelles nourrissaient même leur relation. Mais depuis quelques semaines, les amorces de disputes se faisaient de plus en plus nombreuses, de plus en plus virulentes. Lily ne pouvait-elle pas passer à autre chose ? Lui s'y efforçait pourtant avec force – mais son énergie était attaquée par la mélancolie de la jeune fille.

Secrètement, il était terrifié. Après Cassie et Matt, après Ted et Helena, on aurait dit que la mort pouvait surgir à n'importe quel instant du jour et de la nuit, derrière le plus innocent passage dérobé de Poudlard, sous leurs lits à baldaquins, au détour de n'importe quel couloir… Lui aussi se réveillait parfois en sursaut, paralysé par des cauchemars où ses amis se faisaient tuer les uns après les autres, où Lily s'étouffait en crachant du sang, simplement parce qu'elle avait eu l'audace de naître dans une famille moldue. Mais lui n'osait guère monter les escaliers qui les séparaient et faire aveu de faiblesse. Il s'activait donc jusqu'aux lueurs du jour qui l'autorisaient enfin à venir la réveiller et se repaître de la douce chaleur de son corps contre le sien.

C'était comme si elle lui en voulait pour un motif inconnu, comme si la confiance qu'elle lui avait accordée était en sursis. Il en était profondément blessé et ne trouvait rien que mieux de la provoquer pour faire surgir… quelque chose. Peut-être qu'au moins leur escapade à l'extérieur de Poudlard pourrait affaiblir ce mur qui grandissait entre eux ?

Puis, il se rappela qu'il s'agissait d'aller voir la sœur de Lily. Il ne lui restait plus qu'à maudire les dieux qui lui avaient donné un cœur et un corps réclamant leur part du gâteau, insensibles aux sacrifices qui l'attendaient sur la route.


Un peu après six heures, dans une ruelle d'arrière-boutiques de Taunton, un couvercle de poubelle tomba par terre. Un chat de gouttière feula en direction des deux silhouettes qui venaient d'apparaître, précédées par un « pop » semblable au son du vin pétillant que l'on aurait débouché.

« … nous n'avons que quelques minutes de retard, Lily ! »

« Ce qui peut suffire à déclencher un début de troisième guerre mondiale. Vite ! »

Insensible à l'attitude de sa petite amie qui le traînait par le bras, James maintint son rythme de marche. Il était dynamique, mais Lily, qui courait presque maintenant, était forcée de s'arrêter toutes les cinq secondes pour le toiser depuis les quelques mètres qu'elle avait pris d'avance.

« Si Rusard ne nous avait pas arrêtés pour vérifier notre autorisation de sortie, on ne serait pas en retard. » se défendit-il.

« Si tu accélérais un peu, on ne le serait peut-être pas non plus. » déclara Lily avec mauvaise humeur.

Par la grâce de Dieu, James consentit enfin à se caler sur son pas. Ce qu'il pouvait être pénible, quand il y mettait de la mauvaise grâce…

Ils dérivaient loin de l'autre depuis cette terrible soirée. La moitié du temps, elle se sentait vivante quand il se trouvait près d'elle, trouvait son répit quand il l'inondait de cette chaleur qui la séduisait tant. L'autre moitié, elle se posait des questions. Elle avait été bouleversée par la mort de Matthew. L'image de sa dépouille la hantait, Sirius qui l'avait aidée à se relever, les sanglots mêlés à l'odeur du sang et de la boue… Mais James semblait imperméable à l'émotion. Était-il moins inquiet parce que moins concerné ? Après tout, il était de sang-pur. Était-ce la raison de son manque évident d'empathie ? Le garçon qui cachait ses failles sous une armure d'arrogance, celui qui avait manqué de cœur en attaquant tous ceux qui avaient eu le malheur de lui déplaire, celui qu'elle avait tant détesté par le passé surgissait au détour de la plus banale des conversations et la plongeait dans un puits de doute.

Quand enfin ils ressortirent de la rue pour arriver dans l'allée principale, Lily émit un grognement. A quelques mètres d'eux se tenaient sa sœur, raide dans un drôle tailleur gris qui lui donnait l'air bien plus vieille qu'elle ne l'était réellement, et Vernon dont la moustache frémissait à chaque coup d'œil jeté sur son imposante montre. Une fois de plus, Lily songea que les futurs époux Dursley formaient un couple étrangement assorti.

« Pétunia ! Vernon ! » s'exclama-t-elle sur un ton forcé qui lui valut un haussement de sourcil perplexe de James.

Les deux moldus se tournèrent vers eux. Vernon fronça des sourcils fâchés tandis que Pétunia roulait ses yeux globuleux pour exprimer son agacement. Un spectateur extérieur aurait aisément remarqué les similarités avec une rencontre sous tension de deux espèces animales éloignées. Vernon grogna en direction des bottines de sa belle-sœur. Le visage de Pétunia se déforma tandis qu'elle jaugeait les mèches rebelles de James avec le plus grand dédain. Quant au Gryffondor, il considéra le couple de moldus avec un sourire malicieux qui alarma considérablement Lily.

« Vous êtes en retard. » déclara sa sœur aînée d'un ton accusateur.

« Bonjour à vous aussi ! Je suis James Potter ! » s'exclama joyeusement James en tendant une main énergique en direction de son beau-frère. Pétunia tapota maladroitement le bras de Lily pour toute salutation. « Nous nous sommes déjà rencontrés. » siffla-t-elle à l'égard du jeune homme. Puis, elle se hâta vers le restaurant sans lui avoir jeté plus d'un regard.

« On a fait aussi vite que possible, mais… » commença à s'excuser Lily.

« Le concierge de Poudlard ne voulait pas nous laisser sortir. » expliqua James. « Il m'a fait vider toutes mes poches à la recherche de grenouilles sauteuses. Comme si je n'avais pas plus de jugeote qu'un première année ! La rançon de la gloire, je suppose… »

Lily lui donna un coup de coude pour le faire taire mais il se contenta de réprimer un cri de douleur en articulant un « mais quoi ? » silencieux.

« Nous sommes arrivés il y a au moins vingt minutes. Nous étions à l'heure car nous avions pris en compte les embouteillages. » marmonna Pétunia. Ce fut au tour de sa cadette de réprimer une grimace : le fait que Pétunia transforme leurs existences en une compétition permanente avait définitivement cessé de l'amuser.

« Et quand l'Aston trace, elle trace ! » s'exclama bruyamment Vernon. Il tapa virilement dans le dos de James et pointa une luxueuse voiture rouge foncé garée un peu plus loin dans la rue. « Belle bête, hein ? Elle m'a coûté une petite fortune, c'est ma prime qui l'a payée. » annonça-t-il, débordant de fierté. « Et oui, c'est bien l'Aston Martin V8 ! Celle qui est utilisée dans le film… » ajouta-t-il, se méprenant sur l'air de curiosité polie que posait James sur le bolide. « Qu'est-ce que tu conduis, toi, Potter ? »

« Un Nimbus Flash. » répondit le concerné en mettant ses mains dans ses poches.

Vernon parut décontenancé. « Qu'est-ce que c'est que ça ? Une marque étrangère ? »

« Pas du tout, ils sont fabriqués à Cricklewood ! Y'a pas que mieux que les Nimbus pour les accélérations. »

« J'ai jamais entendu parler des voitures Nimbus. » renifla Vernon.

« Oh, non, les voitures, c'est pas trop mon truc. Le transplanage est bien plus pratique, et les balais de course bien plus agréables. »

« Transplaquoi ? Balais de course ? » bredouilla Vernon.

Pétunia émit une petite toux désagréable.

« … Oui, les balais de course. » répéta James en s'adressant Vernon comme si ce dernier était doté d'un cerveau particulièrement lent. « Comme le Nimbus Flash ou la Comète80… »

« Les sorciers utilisent des balais pour se déplacer. » expliqua Lily, de plus en plus nerveuse. « Mais ça n'a pas d'importance. »

« Ils permettent même de jouer au quidditch ! Le meilleur sport du monde ! » ajouta James avec affection.

« B… balais ? » bredouilla Vernon avec l'air de quelqu'un qui craignait pour son ouïe. « Quitruc ? »

« J'avais une Comète80 avant. » poursuivit James. « Le manche était pas mal pour le freinage et la stabilité, mais la brosse avait tendance à me ralentir. Elle bloquait le passage entre les sixième et septième vitesse… Le Nimbus est légèrement moins sûr, mais il m'aide à marquer beaucoup plus de points pendant un match. »

James sembla comprendre qu'il avait perdu son interlocuteur ignorant des choses magiques, et trouva de bon ton de préciser : « Mon meilleur ami bricole une moto moldue, en revanche. Il est en train de s'arranger pour qu'elle puisse voler à hauteur de nuages ! »

Vernon les examina comme s'ils venaient de se coiffer d'entonnoirs et de lui suggérer d'en adopter un à son tour.

« Entrons, nous sommes déjà retard. » suggéra Pétunia d'une voix suraiguë. Ses ongles parfaitement manucurés s'enfonçaient de plus en plus profondément dans son sac à main.

Tandis qu'ils s'installaient autour de la table recouverte d'une nappe blanche immaculée, Lily réalisa que leur petit groupe faisait clairement descendre la moyenne d'âge générale. Néanmoins, elle nota que Vernon et Petunia, vêtus de leurs tenues désuètes, se fondaient dans le décor à la perfection.

« Le quidditch, c'est génial. » reprit James. Avant que Lily ait eu le temps de l'interrompre, un serveur à l'air engoncé leur distribuait à tous des menus de la taille d'un petit atlas, ce qui la coupa du champ de vision du jeune homme. « J'ai des tickets pour les Catapultes contre les Frelons, si ça t'intéresse ? Ça risque d'être un peu violent, mais y'aura du spectacle ! »

Vernon grogna dans sa moustache.

« Je ne m'intéresse qu'aux vrais sports. » grommela-t-il.

« Mais le quidditch est un vrai sport ! » se scandalisa James.

« La soupe n'a pas l'air mal. » glissa Lily, essayant sans succès de changer de sujet.

« Bien sûr que non, ce n'est pas un sport. »

« Bien sûr que si, c'est un sport. »

« La salade semble excellente. » déclara Pétunia, qui ne rencontrera pas plus d'engouement que sa sœur.

« Le foot, le tennis et le cricket sont de vrais sports. » reprit fortement Vernon. « Certainement pas le q… quit… enfin, de quoi aurait-on l'air si on devait monter sur des balais ? Comme s'il pouvait y avoir des compétitions de ce machin ! Ce serait ridicule ! »

« En fait, il y en existe trois au niveau national et une coupe du monde. » répliqua James sans se départir de son sourire en coin.

« Mais ça n'existe pas ! » s'étrangla Vernon, de plus en plus rouge.

« Par Merlin ! Je joue donc depuis sept ans à un jeu qui n'existe pas ! » annonça James d'un ton émerveillé. « Lily, il va falloir passer à Sainte-Mangouste en rentrant. Mon cas doit être grave, ils vont peut-être vouloir m'interner. »

« Sainte-Quoi ? » bougonna Vernon, menaçant.

James ouvrit la bouche mais cette fois-ci, Lily préféra immédiatement couper court.

« Ça ne va pas te plaire, c'est un truc de sorciers. » prévint-elle.

« Est-ce qu'on pourrait éviter de parler de ça ? » chuchota Petunia à voix basse. Ses yeux paraissaient plus exorbités que jamais.

« Absolument. » accepta prestement Lily. « Alors, vous êtes prêts pour le grand jour ? » demanda-t-elle d'une voix qu'elle s'efforça de rendre enjouée.

Trop ravie de pouvoir se plaindre du fleuriste et de commenter le choix cornélien des dragées, Pétunia se lança dans un monologue convenu tandis que Lily décochait un regard d'avertissement à James. Ce dernier se mit à gigoter sur son siège : il tenait sa langue, mais une réplique cinglante devait le démanger. Vernon fronça son mono-sourcil et se contenta de fixer la carafe d'eau d'un air absent. Pendant une demi-heure, la discussion fut certes d'une banalité mortelle, mais se déroula au moins en terrain connu.

« … quant à la maison, je ne te raconte pas le chantier que ça a été. Les ouvriers ne savent simplement plus travailler. »

« Ah oui, c'est sûr… » ânonna bêtement Lily qui luttait pour ne pas sombrer dans un abîme d'ennui.

« Une bande de tire-au-flanc ! » renchérit Vernon en avalant une bouchée de pommes de terre. « Des escrocs ! Mais je leur ai dit que je me laisserai pas faire. »

« Tu leur as dit, Vernon. » approuva Pétunia.

« Trois semaines pour poser du papier peint dans un couloir ! Non mais je vous jure ! »

L'exclamation de Vernon réveilla James qui semblait somnoler à moitié par-dessus son potage.

« C'est bien fâcheux. Un simple sortilège de décoration aurait pourtant suffi à régler le problème… »

« Est-ce qu'on pourrait ne pas parler de ça ? » répéta Pétunia en lançant des regards apeurés autour d'eux.

« James a toujours vécu avec des personnes… comme nous, ce n'est pas évident pour lui de s'adapter à un environnement normal. » intervint Lily en espérant encourager la sympathie des futurs mariés. Mais James se tourna vers elle, surpris.

« Un environnement moldu. » corrigea-t-il.

« C'est ce que j'ai dit. »

« Non, tu as dit normal. Normal pour eux deux, peut-être, mais pas pour nous. Pour nous, ce qui est magique est normal... »

« Pour l'amour du ciel, est-ce qu'il serait possible de ne pas parler de ça ? » persifla Pétunia, sa fourchette commençant à se tordre dangereusement entre ses doigts acérés.

« Ce qui est normal, c'est ici. » déclara Vernon fortement en tapant le plat de sa main sur la table. « Chez les honnêtes gens, qui travaillent pour mener une vie respectable. » Ses petits yeux enfoncés fixèrent le jeune sorcier : clairement, il ne lui avait pas fallu plus d'un plat principal pour décider que James Potter n'était ni honnête, ni respectable. La volonté de conciliation qui animait Lily depuis leur arrivée céda en faveur de ce sentiment très familier… le sentiment de révolte. Certes, James s'entêtait et manquait de tact, mais il agissait par insouciance plus que par animosité. Le regard que venait de lui lancer Vernon, en revanche, débordait de malveillance.

« Question de point de vue. Passer sa vie à fabriquer des machines qui percent des trous alors qu'un simple sortilège de quatrième année peut avoir le même résultat me paraît un peu dément ! » rit James. « Mais c'est parce que je suis sorcier, et vous moldu. Il n'y a rien de mal à ça. »

Le poing de Vernon se crispa sur sa serviette. « De quoi tu m'as traité, Potter ? »

« Ce n'est pas une insulte ! C'est juste le mot pour désigner les personnes non magiques ! »

« Incroyable ! Je suis le numéro quatre de Grunnings et ce gringalet m'insulte alors que ce sont eux qui choisissent de vivre comme des détraqués… »

Lily posa sa main sur celle de James pour l'empêcher de répliquer et affronta Vernon du regard. « Nous sommes nés comme ça. » répliqua-t-elle gravement. « Ce n'est pas un choix. »

« Oh, si, ça l'est. » chuchota Pétunia. « Avant, c'était possible de passer un dîner sans parler de choses absurdes, sans ramener l'attention à toi et tes drôles de… de particularités. Tu sais… Je pourrais te trouver un travail de secrétaire chez Grunnings. » susurra Pétunia en lui lançant un regard par en-dessous.

Vernon s'éclaircit la gorge. « Pétunia t'a déjà conseillé de quitter cette école, non ? Elle a tout à fait raison, tu devrais l'écouter. »

James considéra sa belle-sœur avec stupéfaction.

« Mais Lily est une sorcière ! » s'écria-t-il en ignorant les gesticulations affolées des Dursley. « Et elle ne compte pas quitter le monde des sorciers… n'est-ce pas ? » ajouta-t-il en prenant à partie de sa voisine de table.

Lily resta braquée sur sa sœur aînée.

« Merci pour l'offre, Tuney, mais tu sais très bien que je ne pourrai jamais travailler chez Grunnings. J'ai quitté l'école moldue depuis trop longtemps. Et il y a des limites à la magie qu'un sorcier peut contenir en lui. A force d'être contenue, elle finit toujours par se voir d'une manière ou d'une autre. »

« Laisse tomber, Pétunia. » se résigna Vernon. « Tu vois bien que ça ne l'intéresse pas. Leur diplôme ne doit rien valoir, de toute façon. Je suppose que les gens comme eux préfèrent rester chez eux à ne rien faire et profiter des allocations. Pas vrai, Potter ? »

Ce fut comme si le cor de bataille avait résonné à la table. Abandonnant tout air vaguement sympathique, James croisa les bras sur sa poitrine et poussa un soupir dédaigneux.

« Je t'en prie, Dursley. Je pourrais racheter ce restaurant sans que Gringotts ne voie la différence. »

« Gringotts ? Qu'est-ce que c'est ce truc, encore ? » Vernon n'attendait pas de réponse, mais en reçut une quand même.

« Une banque magique. »

« Billevesées ! De la camelote ! »

« Ce n'est pourtant pas nous qui comptons en pièces de laiton… vous ne le saviez pas ? Les sorciers échangent de l'or. »

Le serveur endimanché ré-apparut à la table et fut accueilli par une froideur sans pareil. « Puis-je vous amener la suite, messieurs-dames ? » s'enquit-il en courbant l'échine.

Vernon se tourna vers Pétunia. « Tout ce charabia m'a coupé l'appétit. Tu veux rester, toi ? »

Les lèvres plus serrées que jamais, Pétunia fit non de la tête et se leva de table.

« Non ! » s'écria Lily. « Écoutez. On n'est pas obligé de se disputer… On pourrait… »

Mais déjà les Dursley s'éloignaient en direction de la sortie. Poussant un juron, Lily récupéra ses affaires en hâte et se précipita sur leurs pas, James sur ses talons.

Vernon tourna sa tête rouge de colère sur son épaule. « Tu comptes utiliser ton or pour l'addition, Potter ? »

James, prenant conscience de la nécessité de régler la note avant de quitter les lieux, ralentit à hauteur de l'accueil.

« Rubis sur l'ongle, Dursley ! » renchérit-il avec insolence.

Une fois dehors, Lily parvint à rattraper Pétunia par la manche avant que celle-ci ne monte dans la voiture.

« Attends ! » Elle se mordit la lèvre. « Pour le mariage, demain ? »

Son aînée la contempla avec hauteur.

« On n'annule pas sa venue la veille d'un événement pareil. Vous êtes toujours invités, mais Lily… » James apparut à son tour à la porte de l'établissement. Il garda une distance de sécurité, observant la scène en hauteur. « … tout ceci est ridicule. » A ses yeux, James était ridicule et les joues de Lily chauffèrent au sous-entendu. « Si tu continues de vivre avec ces gens, après demain, nous n'aurons plus rien à nous dire. »

Lily déglutit avec difficulté en raison de la douloureuse boule de nerfs qui se formait dans sa gorge. « Ni Maman, ni Papa n'auraient voulu ça. »

« Il n'y aura jamais de moyen de le savoir, n'est-ce pas ? » déclara Pétunia d'un ton glacial. « Par la faute de gens comme toi. » ajouta-t-elle en jetant un dernier coup d'œil rancunier vers James.

Vernon klaxonna, Pétunia claqua la portière et la voiture démarra.

A peine s'était-elle éloignée que James dégringolait les quelques marches. Lily fondit en larmes.

« Oh non ! » se lamenta James. Il passa un bras autour de ses épaules pour l'attirer contre lui, mais il fut contraint de reculer quand elle lui asséna un coup de poing sur le torse. Trop surpris pour protester, il se contenta de masser l'endroit où elle l'avait touché en attendant la sentence.

« Tu n'as pas pu t'en empêcher, hein ? » rugit-elle.

« M'empêcher de quoi ? » questionna-t-il, déboussolé.

« Il s'est passé exactement ce que je craignais ! » Elle fulminait, incapable de tenir en place.

« Je suis désolé que ça ait pris cette tournure… » assura-t-il, sincèrement paniqué face aux larmes qui roulaient sur ses joues. « Mais reconnais-le, ce type est un abruti fini ! »

« C'est aussi le futur mari de ma sœur ! » ragea-t-elle. « Pour toute la magie du monde, James ! Tu ne pouvais pas juste… laisser tomber ? Je t'ai répété mille fois que Vernon Dursley ne voulait rien savoir des sorciers ! Le pire, c'est que je sais exactement pourquoi tu t'es obstiné. James Potter ne peut pas s'empêcher de parler de lui, bien sûr ! De ses balais de course et de ses prouesses au Quidditch et de sa montagne de gallions… » déclara-t-elle avec amertume.

James écarquilla les yeux, scandalisé, mais ses joues empourprées trahissaient sa honte. Après avoir émis un petit son ironique, il mit ses mains dans ses poches. S'il cherchait à adopter un air désinvolte, c'était raté, songea-t-elle.

« C'est à se demander ce que tu fais avec moi, si tu as une aussi piètre opinion de moi… »

« Parfois, je me le demande aussi. » répondit-elle avant d'avoir pu réfléchir davantage. C'était injuste, mais la réplique était sortie malgré elle. Un mélange très désagréable de soulagement et de regret l'envahit tandis que James accusait le coup.

« Tu sais quoi, Lily ? Tout ça n'a rien à voir avec moi ! Tu n'as jamais laissé personne à Poudlard te parler sur ce ton ! Mais lui, tu l'autorises à te traiter comme ça ? Ce pauvre type, là ? »

« Son mari ! Demain, ils seront mariés ! »

« Et alors ? Qu'est-ce que ça change ? Ils devraient te soutenir et te protéger ! C'est à ça que ça sert, d'avoir une famille ! »

« Tu n'as aucun droit de dire ça ! Pétunia est la seule famille qu'il me reste. Mais ça te passe au-dessus, hein ? »

L'amertume de sa remarque sembla blesser James au plus haut point. « C'est injuste de me reprocher le fait que mes parents soient encore en vie. »

Elle se mordit la langue. « Ce n'est pas ce que je voulais dire. »

« Et le monde auquel j'appartiens et dont ta sœur et son mari ont horreur, c'est le tien aussi ! Vernon Dursley refuse de reconnaître l'existence du monde magique, alors même qu'il dîne en face de deux sorciers. Il s'apprête à prêter serment, à jurer qu'il prendra le parti de ta sœur contre vents et marées : le moins qu'il puisse faire, c'est un petit effort pour la sœur de sa future femme, tu ne crois pas ? »

Ses yeux la brûlaient. Au fond, il n'avait rien fait de mal. Ce n'était pas sa faute si Vernon Dursley était un représentant aussi indigne de la population moldue, s'il était aussi dépourvu de vivacité d'esprit, du sens de l'humour le plus élémentaire…Mais elle avait beaucoup misé sur ce dîner pour se réconcilier avec sa sœur, et James le savait. Il était grandement responsable de ce fiasco, refusait de l'admettre, et la toisait de haut désormais, certain d'avoir agi dans son bon droit…

« Je rentre. » décréta Lily en s'essuyant les yeux d'un mouvement rapide du poignet.

« Lily, attends ! » l'entendit-elle supplier après deux longues secondes.

Mais avant même qu'il ait pu la rejoindre dans la ruelle déserte, elle avait transplané.


Il rattrapa la porte juste avant qu'elle ne claque.

« Lily ! » appela-t-il à nouveau alors que la doublure du manteau vert disparaissait dans l'escalier. « S'il te plaît, attends ! » implora-t-il avec frustration. Une main familière se posa sur son épaule, l'empêcher de progresser plus loin dans la maison.

« C'est inutile de courir après quelqu'un qui refuse de t'adresser la parole, James. » avisa Fleamont.

« Mais… elle pleurait. » avoua le concerné, honteux.

« Si tu veux mon avis, elle semblait plus en colère que triste. Laisse-la tranquille le temps que la jauge redescende, et viens plutôt m'aider. Il y a un nid de doxys qui s'est niché derrière l'armoire de la réserve et m'empêche de décoller la moto de Sirius du mur. »

Après avoir poussé un lourd soupir, James suivit son père. La pièce, qui avait longtemps servi de laboratoire exclusivement réservé à Fleamont, s'était peu à peu transformée en débarras.

« Le repas ne s'est pas déroulé comme prévu ? »

« Pas vraiment, non. » maugréa le jeune homme en s'armant d'une bombe anti-doxy. « Sa sœur et son mari sont les spécimens de moldus les plus désagréables que j'ai jamais rencontrés ! »

« Mauvaise pioche ! » compatit Fleamont. « La pauvre ! Dire que ce sont les seules personnes qui la rattachent à son enfance, à ce qu'elle a connu avant d'entrer à Poudlard… c'est pas de chance. »

Des couinements s'échappèrent du nid violet et visqueux derrière la moto de Sirius tandis que les Potter l'aspergeaient de produit anti-doxy.

« Peut-être. » admit James, de plus en plus embarrassé. Il conjura une balayette qui se mit à récupérer d'elle-même les nuisibles comatant désormais sur le sol. « Elle et sa sœur n'ont rien en commun. Si seulement Lily pouvait réaliser qu'elle a bien moins besoin d'eux qu'elle ne le croit… »

Fleamont haussa un sourcil perplexe. « Mais tu n'as pas ton mot à dire dans cette affaire, James. » L'intensité de son regard remua encore davantage le jeune homme. « Tu n'as pas à dicter sa conduite à qui que ce soit. »

« Je sais, je sais… » Le couvercle de poubelle se mit à léviter pour recueillir les cadavres de doxys ainsi que le nid désormais déserté. « Je suppose qu'il n'y a plus qu'à faire amende honorable et espérer les amadouer grâce à mon éblouissante personnalité et au charme légendaire que tu m'as légué. Comme tu as réussi à le faire avec la mère de maman… »

« La vieille harpie. » approuva son père. « Vraiment pas commode. Excellente joueuse de quidditch, au demeurant. La batteuse la plus rapide de l'Ouest de l'Angleterre. »

« Je n'ai pas envie de blesser Lily. » avoua-t-il en tirant la moto vers l'arrière. Le souvenir de ses sanglots activait en lui un mécanisme de culpabilité qui le mettait très mal à l'aise. « Mais ils sont vraiment horribles, sa sœur et son beau-frère… Je sais que j'ai une tendance naturelle à exagérer mais ce sont vraiment des sales petits… »

« Oh, je te crois. » sourit Fleamont en s'asseyant sur sa vieille chaise de bureau.

« Elle est très distante, en ce moment. »

« Quoi de plus normal, avec les épreuves qu'elle a traversées ? »

« Elle prend la mouche hyper facilement… »

« Elle est en première ligne. Elle doit angoisser et douter de son avenir. Tu as vu comme tu peux être susceptible quand on te prend de haut ? Multiplie ce sentiment par vingt, mon garçon ! »

James acquiesça, sa colère retombant comme un soufflé. « J'irai m'excuser après en avoir terminé avec ça. »

Tout en se baissant pour examiner les dommages causés sur la moto, James sentit le regard de son père s'appesantir sur sa nuque.

« Un problème ? » demanda-t-il finalement, la main tendue pour attraper un tournevis.

« Aucun. Je pensais juste que tu avais beaucoup changé, ces derniers mois. »

« Quoi ? »

Pris au dépourvu, James laissa tomber l'outil sur le sol. Il se pencha pour le ramasser par terre, oubliant même de se servir d'un accio.

« Ah ? » demanda-t-il, sa voix trahissant l'inquiétude que des cornes ou un cinquième membre lui aient poussé quelque part. « Et c'est bien ? Ou c'est mal ? »

« Tu as mûri. » explicita Fleamont. « J'ignore si c'est parce que tu es amoureux… »

« Heu… » commenta pertinemment le jeune homme en se passant la main à l'arrière du crâne. Pourquoi était-ce si gênant que son père mentionne à haute voix un fait dont il avait intérieurement conscience depuis des mois ?

« … ou si c'est à cause de ce qui se trame en dehors de Poudlard. Ce doit sûrement être un mélange des deux. J'avais presque trente ans quand nous avons commencé à nous battre contre Grindelwald. A l'époque, j'ai eu l'impression d'en apprendre plus en quelques mois que pendant toute ma vie… c'est aussi à ce moment que j'ai rencontré ta mère. Ça commence à faire loin. » ajouta le sorcier d'un ton badin, contrastant avec la nostalgie de ses précédentes déclarations.

James ne répondit rien et se contenta de reposer le tournevis dans sa boîte.

« Elle s'inquiète. Ta mère. Elle s'inquiète à ton sujet. Elle sait que tu ferais tout pour tes amis et qu'il n'y a pas grand-chose qui puisse t'effrayer… »

James laissa échapper un petit rire incrédule.

« J'aimerais tellement que ce soit vrai ! Mais tu lui diras que la deuxième partie n'est plus d'actualité. » avoua-t-il d'une voix sarcastique qui ne faisait que trahir son impuissance et se transforma vite en murmure : « Elle ferait mieux de s'inquiéter pour Lily. »

Fleamont opina gravement du chef. « Tu crains pour sa sécurité ? »

James se retrouva incapable de mettre en mots le véritable effroi qui le saisissait parfois. Vorace, incontrôlable. Généralement au beau milieu de la nuit, quand sa tante lui apparaissait en rêve. Quand le petit cadavre de Matt Hughville, recouvert de draps blancs, reposant à côté d'une Lily défaite, venait le hanter… Il acquiesça silencieusement.

« Elle veut se battre aussi ? »

Nouveau hochement de tête. « Ils ne viendront pas s'en prendre à moi tout de suite. Moi, mon nom me protège… »

« C'est une illusion, James ! Les noms de Scamander et Potter n'ont protégé ni ton oncle, ni ta tante. »

« C'était un cas à part, ils les avaient directement défiés. Ils épargneront les sang-pur, au moins au début… »

« N'insulte pas l'intelligence de ta mère : elle est parfaitement consciente des risques que tu t'apprêtes à prendre. Ce n'est qu'une question de temps avant que tu te battes aux côtés de Dumbledore… Nous n'ayons pas oublié ce qui t'est arrivé à Pré-au-lard l'hiver dernier. Et je doute qu'ils aient également passé l'éponge. Tu as refusé de les rejoindre : le nom de Potter ne doit pas être très apprécié des Mangemorts, en ce moment. »

« Alors quoi ? Je devrais faire profil bas pour sauver ma peau ? » s'enflamma James. « Les brosser dans le sens du poil, en espérant passer entre les mailles du filet comme… comme un lâche ? »

« Pas du tout. Nous t'avons élevé en espérant que tu te dresses pour défendre ce qui te paraît juste. On aurait simplement préféré que l'occasion ne se présente jamais, tu ne peux pas nous reprocher ça. » Fleamont sourit brièvement, tristement. « Tu verras, quand tu auras des enfants… Tu comprendras. »

« Maman est en colère contre moi depuis les vacances de printemps. » pointa James avec mauvaise humeur.

Fleamont haussa à nouveau les épaules. « Elle aime son fils unique, voilà tout. Simplement, elle n'avouera jamais qu'à ton âge, nous aurions fait la même chose que toi et… »

Brusquement, une grimace de douleur défigura le visage du sorcier qui s'interrompit, haletant. Il se pencha en avant, les bras fermement appuyés sur ses cuisses, et ferma les yeux. Des rides supplémentaires apparurent à ses tempes, faisant émerger une veine dans sa peau marquée par le passage du temps.

« Papa ? » s'inquiéta James. « Qu'est-ce qui t'arrive ? »

« Attends… attends un instant… » haleta-t-il soudainement. Il lui fallut une seconde supplémentaire pour ajouter : « Un simple étourdissement… Le fauteuil… »

James se hâta de l'aider à atteindre le siège derrière lui. Son père ré-ouvrit les yeux et observa la pièce d'un air absent : cela ne fit qu'inquiéter davantage le fils.

« Tu veux que j'aille chercher Maman ? »

« Je vous aiderai autant que possible. » reprit Fleamont comme si rien ne les avait interrompus. « L'or de la famille est à votre disposition. Si nous devons héberger ou protéger certains combattants, vous pourrez compter sur nous. Hélas, cette fois-ci je ne pourrai pas participer aux combats… »

James contempla son père avec perplexité. Il avait beau savoir que Fleamont n'était pas resté les bras croisés quarante ans auparavant, il ne s'était de toute façon pas attendu à voir son potionniste de père affronter les Mangemorts sur le terrain. Cela faisait trop longtemps que Fleamont et Euphemia s'étaient retirés du monde actif. Ils vivaient une existence paisible – et c'était bien comme ça, ils s'étaient suffisamment agités en tous sens avant son arrivée. Il y avait quelque chose de rassurant à les imaginer tous deux dans leur maison de Godric's Hollow, toujours bons amis malgré toutes leurs années de vie commune, partageant leur temps entre leurs loisirs et leurs réceptions mondaines…

« Je suis malade, James. »

… comme s'ils s'apprêtaient à passer une éternité, sereine et confortable, aux confins de Godric's Hollow…

« On m'a diagnostiqué une écaillite il y a un mois. »

James eut l'impression que son cœur se détachait de sa cage thoracique.

L'écaillite poussait aux articulations magiques. Non seulement elle bloquait la circulation de magie et rendait les malades incapables de faire appel à leurs pouvoirs, mais à un certain stade, elle augmentait ainsi les risques de contracter une infection magique quelconque. « On meurt rarement de l'écaillite, plus souvent de la dragoncelle ou de l'éclabouille qui suit. » se souvenait-il avoir entendu sa tante lui expliquer quelques années auparavant. Soudainement, il réalisa que son père l'avait laissé accomplir tous les sortilèges pour se débarrasser du nid de doxys.

James traversa le mince espace qui le séparait de son père et posa une main sur son bras. Il la voulait rassurante – il eut pourtant l'impression de s'accrocher à lui comme un enfant apeuré.

« Certains malades durent encore dix ans après avoir reçu le diagnostic, tu sais. » lança Fleamont.

« Bien sûr. » fit mécaniquement James, mais sa voix manquait de conviction. Ces cas étaient exceptionnels. La plupart du temps, les sorciers atteints d'écaillite ne tenaient pas plus d'un ou deux ans.

« J'ai eu une belle vie et j'espère être là pendant encore un certain temps. De toute façon, on ne sait jamais quand la grande faucheuse doit nous rattraper. Ted était bien plus jeune que moi, et pourtant… Regarde ton cousin Rolf, il n'aura connu son père que quelques mois à peine… Je ne regrette pas d'avoir vu naître mon fils à un âge aussi avancé, même si cela signifie que nous devrons subir quelques désagréments… »

James songea que c'était bien là l'élégance de Fleamont Potter : traiter une écaillite de quelques désagréments.

« Mais même si je ne regrette rien… Je suis désolé que tu aies à grandir si vite. »


James ferma la porte de la réserve avec une infinie douceur et se dirigea dans la cuisine. Ses pieds flottaient sur le plancher, les sons lui parvenaient de manière étouffée et distincte à la fois… Il posa ses deux mains sur l'évier et inspira profondément. Comme dans un rêve, il se revit agenouillé auprès d'un Remus de douze ans, ses doigts agrippés à l'épaule tremblante de son ami… « Inspire, expire… » se berça-t-il, les mots sifflant à travers ses dents serrées.

« James ? Où est ton père ? »

Comme il aurait aimé qu'Euphemia lise ses pensées, devine sa terreur sur son visage, le serre dans ses bras comme lorsqu'il était enfant et que tout s'effaçait d'une caresse affectueuse.

« Dans la réserve. » indiqua-t-il.

La sorcière disparut à travers la porte qu'il venait d'emprunter.

« Inspire, expire… » Machinalement, son index caressa le bracelet de cuir que Lily lui avait finalement offert pour son anniversaire. De facture extrêmement simple – elle l'avait réalisé elle-même, ce qui l'avait surpris et émerveillé à la fois – il arborait des mots tracés à même la lanière par une baguette appliquée : audaces fortuna juvat.

La chance sourit aux audacieux.

« J'ai trouvé l'expression appropriée. » avait-elle malicieusement déclaré. Puis elle avait ajouté, d'un ton plus détaché, qu'il n'était en aucun cas obligé de le porter. « Nom d'un dragon... Je t'ai offert un bracelet. Mais qu'est-ce qui m'a pris ? Je vais le reprendre, je vais… » s'était-elle alarmée devant son manque apparent de réaction. Il l'avait rassurée en l'embrassant avec enthousiasme. Le bracelet ne l'avait pas quitté une seconde depuis : un sortilège d'imperméabilité lui permettait de l'emporter même sous la douche.

Audacieux, téméraire, courageux. Toute sa vie, il avait aspiré à incarner l'esprit même de Gryffondor. Il avait tenu des paris, risqué sa réputation, brisé les règlements pour la beauté du geste. Il avait tenu tête au Seigneur des Ténèbres malgré son jeune âge, il avait gagné des cicatrices prouvant sa bravoure.

Alors pourquoi se sentait-il englouti par la trappe qui venait de se dérober sous ses pieds… ?

Il grimpa les étages avec une conscience aiguë de chaque marche qu'il franchissait.

La porte de la chambre d'amie que Lily avait occupée à Noël était ouverte, mais la pièce était plongée dans le noir. Dans sa chambre, en revanche, la lampe à huile continuait de brûler sur sa table de nuit.

Évidemment, elle avait retenu ses histoires de maraude sur le toit avec Sirius. La fenêtre au-dessus de son bureau était ouverte et quand il s'y hissa, ce fut sans surprise qu'il découvrit Lily assise sur les tuiles. Une vague d'affection l'envahit quand il réalisa qu'elle lui avait piqué un pull de quidditch au dos duquel était imprimé « POTTER 01 » en lettres dorées. Les manches, trop grandes pour elle, recouvraient la moitié de ses mains.

« Hé… » dit-elle, ce qui le soulagea considérablement. Au moins, sa colère semblait s'être un peu apaisée.

« Sirius va râler. » sourit-il en désignant la cigarette allumée entre ses doigts pâles, et manifestement piquée d'un paquet que son meilleur ami avait oublié aux vacances d'hiver.

« Ça lui apprendra à oublier ses affaires. » répliqua-t-elle. « Et puis, c'est devenu une tradition. Une cigarette, à la nuit tombée, dans la maison des Potter. »

James haussa un sourcil intrigué, mais Lily sourit avec l'assurance de ceux qui comptent bien garder leur secret. Ainsi, elle était de mèche avec Sirius – sûrement pour quelques motifs futiles, mais peu importait… A nouveau, la tendresse et la culpabilité le submergèrent. Il tendit la main pour replacer une mèche rousse derrière son oreille, et quand les yeux verts se posèrent sur lui, il rassembla tout son courage pour faire amende honorable.

« Tu avais raison. » confessa-t-il. « Je n'ai pas pris le dîner au sérieux. Pas comme je l'aurais dû. Je sais que ta sœur compte pour toi, pourtant, je le sais, mais c'est moi, je suis juste… » Les mots se percutaient, trébuchaient… « Parfois, je suis juste tellement stupide ! J'essaye de me soigner, je te jure. Sortir avec toi fait partie du traitement, en fait. » La bouche de Lily tressauta, mais elle parvint à maintenir une expression placide. « Il y a des fois où mon cerveau m'emmène dans la mauvaise direction avant que j'aie eu le temps de dire ouf. En tout cas, sache que je suis vraiment, sincèrement, désolé. Demain, je serai cavalier exemplaire ! Je te le jure ! Je vais tout faire pour rattraper le coup, et… »

Les grands yeux verts le crucifiaient sur place. Sa nervosité était telle que les tuiles commencèrent à émettre un drôle de bruit sous lui. Instinctivement, elle tendit la main pour le stabiliser.

« Calme-toi. Je ne crois pas qu'il y ait tant de choses à rattraper, de toute façon. »

« Parce que j'ai tout gâché. » réalisa-t-il d'une voix blanche.

Un sourire ironique traversa le visage de Lily. Elle cala son visage dans les paumes de ses mains.

« Ne te crois pas plus important que tu ne l'es, Potter. Ça fait des années que je n'ai pas réussi à avoir de vraie conversation avec Pétunia. Quand mes parents ont disparu, j'ai pensé qu'on pourrait se rapprocher parce que nous étions tout ce qu'il restait l'une à l'autre. J'ai cru que si on se réconciliait avant le mariage, on pourrait sauver ce qui restait de notre famille… J'avais tort. »

Il posa sa main sur son bras et elle ne le repoussa pas.

« On ne s'entend plus depuis que j'ai reçu ma lettre de Poudlard. Mais puisque Papa et Maman sont morts, j'ai pensé que les choses pourraient changer. » Ses yeux se remplirent de larmes. « Je ne sais pas comment elle fait. Si un jour, je me réveille sans parvenir à me rappeler de la nuance exacte des cheveux de mon père, ou des paroles précises que ma mère prononçait au moment d'aller nous coucher… Si un jour, je perds la mémoire, j'aimerais pouvoir appeler Pétunia pour qu'elle me rappelle ce que j'ai oublié. Si quelqu'un pouvait se souvenir avec moi du parfum que portait Jane ou du rire de Stephen, ce serait comme les ramener à la vie pour un court instant à chaque fois. » Elle marqua une pause et essuya ses yeux de sa main libre. Sans la quitter des yeux, James posa affectueusement ses lèvres sur son épaule. « Mais elle préfère tout oublier et vivre de son côté plutôt que de se rappeler ensemble. Je ne la comprends vraiment pas. »

« Certaines personnes préfèrent mettre de côté ce qui pourrait leur faire du mal… » remarqua-t-il sans conviction. S'il avait pu oublier ce que Fleamont venait de lui confier, aurait-il accepté ? Sa tête aurait refusé, mais ses entrailles suggéraient que l'idée n'était pas totalement mauvaise.

« C'est de la fuite en avant, non ? À Poudlard, il n'y a rien qui me rappelle leur existence, tout est si étranger du monde où j'ai passé mon enfance… alors parfois, je ne songe plus à eux du tout. Mais ensuite, ils me hantent encore davantage. Quand ils ne sortent plus de ma tête, c'est pire. »

Elle détourna son regard des étoiles au-dessus d'eux et lui fit à nouveau face.

« Bref, Petunia et moi partageons une longue histoire faite de rancune et de colère. Le désastre de tout à l'heure ne te revient pas uniquement. »

Il acquiesça silencieusement et se mit à tripoter la couture de sa manche. C'était risqué, mais il fallait poser la question… « Au risque de définitivement passer pour quelqu'un qui ne pense qu'à son nombril… » Pourquoi sa gorge était si sèche ? « Est-ce que tu… est-ce que tu regrettes de sortir avec moi ? »

Une vague de tristesse passa sur le visage de Lily qui se serra contre lui.

« J'étais épouvantée par la mort d'Arnav et très stressée à l'idée de revoir Petunia. Tu crois vraiment que je pourrais jamais sortir avec un garçon qui n'aurait pas gagné mon estime ? » Ses doigts s'aventurèrent dans la masse de cheveux noirs et il ferma les yeux à son contact, la caresse accompagnant le soulagement ressenti à ces paroles. « Et toi, tu penses sincèrement que je fais confiance trop facilement ? » s'enquit-elle d'une voix tremblante.

Il fit doucement non de la tête. Sa capacité à sincèrement deviner le meilleur de chacun, même chez ceux qu'on considérait perdus, était une véritable bénédiction – une des raisons pour lesquelles il était tant épris d'elle.

« Je suis quand même désolé d'avoir gâché le repas. »

Elle grimaça. « Tu as peut-être manqué de tact, mais Vernon est vraiment le personnage le plus odieux que je connaisse. Et le plus mal habillé. Avec Argus Rusard, peut-être. » Son ton à nouveau léger laissait entendre une réconciliation imminente, et elle insista devant son manque de réaction. « J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? Tu as l'air bizarre… »

Il prit quelques secondes pour trouver la force nécessaire.

« Mon père est malade. Ça a l'air grave. » articula-t-il.

Ses mots flottèrent dans l'air nocturne. D'abord, Lily demeura parfaitement immobile, puis ses doigts appuyèrent contre sa paume.

« Combien de temps est-ce que… ? »

« Il ne sait pas encore exactement. Un an, peut-être plus, peut-être moins. » Il hocha la tête de gauche à droite, la mâchoire serrée. « Il m'a dit qu'il s'estimait chanceux. Il va pouvoir organiser sa… son départ. Et le pire, c'est qu'il a raison. C'est plus que ce que reçoivent la plupart des gens. »

« Oh, James… Ça n'en fait pas moins mal sur le coup. Je suis désolée… »

Il ne répondit rien. D'un geste protecteur, elle passa son bras autour de sa taille, et ils contemplèrent les nuages qui voilaient les constellations lointaines.

« Tu feras attention, hein ? » s'entendit-il chuchoter après une minute de silence. Il déglutit, embarrassé de dévoiler sa peur, anxieux à l'idée qu'elle se moque de lui. « Depuis que Matt est mort, je ne peux pas m'empêcher d'avoir un peu… peur. Je ne veux pas te perdre toi non plus… »

Elle saisit son visage entre ses deux mains, et l'embrassa avec ferveur.
Quand vint le temps de redescendre par le vasistas, il était incapable de savoir lequel des deux avait apporté le plus de réconfort à l'autre.


Si Miss Teigne figurait au palmarès des animaux domestiques les plus désagréables que la Terre ait jamais vu naître, le bulldog de Marge Dursley représentait une sérieuse concurrence. Depuis le début des festivités, Toro était parvenu à effrayer deux enfants de chœur à force d'aboiements, à s'attaquer à la traîne de la mariée et à uriner sur un des bouquets géants que Pétunia et son fleuriste avaient mis une éternité à mettre au point. Présentement assis sur les genoux de Marge, il mâchonnait un os de volaille rescapé du plat de sa maîtresse tout en fixant Lily de ses petits yeux torves. Celle-ci défia l'horrible créature du regard tout en sirotant sa coupe de champagne : on aurait dit qu'il la narguait, parfaitement conscient d'avoir été, lui, toléré à la table des mariés, tandis que son cavalier et elle avaient été relégués à la table du troisième âge.

« Vous connaissez le marié, ou la mariée ? » ânonna son voisin de table pour la dixième fois depuis le début du repas.

« Je suis la sœur de Pétunia, Mr. Baker. » répéta-t-elle d'une voix légèrement lasse. « Je suis la sœur de la mariée, vous vous souvenez ? »

Le vieil homme s'appuya sur sa canne et rechaussa ses épaisses lunettes, manifestement confus.

« Mais ça ne peut pas être vrai, ma chère ! Sinon, vous seriez assis à sa table ! »

Lily se servit une nouvelle flûte de champagne. Le breuvage, cette fois, fut englouti cul sec.

« Moi, j'ai travaillé avec Georges Dursley, le père de Vernon, le père du marié ! … vous le connaissez, Vernon ? Vous êtes une amie du marié ? » s'enthousiasma le vieillard en radotant de plus belle.

« Non, Mr. Baker, je ne suis pas une amie de Vernon. » répondit-elle machinalement.

Après avoir puérilement tiré la langue à Toro qui répandait sa bave sur les genoux de Marge, elle chercha James des yeux. Le pauvre garçon avait dû tomber dans le piège tendu par les collègues de Grunnings : elle repéra vite sa silhouette juvénile au milieu des quadragénaires endimanchés. Il avait eu beau se parer d'un costume moldu d'excellente facture, il détonnait malgré lui dans l'ensemble. Elle l'observa passer une main dans ses cheveux en bataille, s'amusa de ses manches retroussées et de son nœud de cravate tordu – alors même qu'elle l'avait déjà réajusté en quittant Godric's Hollow puis à la sortie de l'église. Le désastre de la veille ayant porté ses fruits – ainsi que, cruellement, l'annonce de Fleamont : il s'était montré d'une patience d'ange depuis le réveil.

C'était lui qui avait réussi à se reprendre le plus vite après le début de leur fou rire, lorsque Toro s'était enfui de la grippe de Marge pour aboyer à travers l'église plongée dans un silence solennel. Il s'était gardé de presque tout commentaire sur les tenues et les comportements des invités, et se tenait présentement en retrait du groupe d'employés de la Grunnings, un discret sourire aux lèvres. Lily ne se souvenait pas avoir déjà vu James Potter prendre autant sur lui, et cette pensée fit éclore dans sa poitrine une chaleur bien difficile à trouver en cette sombre journée. Leur discussion sur le toit l'avait éclairée sur un point fondamental : James le cachait peut-être mieux, mais il était aussi bouleversé qu'elle. Loin de la rebuter, l'idée la rassurait. Elle était convaincue qu'il était plus facile de tenir la peur à distance à deux que seul, de son côté.

Au moment des vœux ou de l'échange d'alliances ou de la sortie de l'église, elle avait tenté de distinguer sur les traits de sa sœur une émotion quelconque … Mais, toute en retenue, comme à son habitude, Pétunia avait adopté cet air figé des mannequins de papier glacé. Et Lily, toujours reléguée plusieurs rangs en arrière, n'avait pu que continuer de s'interroger sur la conception que sa soeur aînée se faisait du bonheur. En cela, la cérémonie portait un accent de vérité : le repas était bon, mais ne reflétait en rien la pauvreté des conversations à table. Les invités semblaient raides dans leurs jolies tenues. La musique était distinguée mais ne tolérait aucune spontanéité. Toutefois, les frasques de Toro oubliées, la journée ressemblait fortement à tout ce que Pétunia avait prétendu espérer pour le plus beau jour de sa vie. Combien de temps suffirait à craqueler le vernis destiné à masquer le manque d'âme…?

« Ah, le gâteau ! » s'exclama Mr. Baker en essayant de se redresser, les poings crispés sur le pommeau de sa canne. « J'espère qu'il sera à la vanille… j'adore la vanille ! »

« Je vais vous chercher une part. » proposa-t-elle en posant une main sur son épaule.

Les bras croisés sur sa robe bleue marine (après avoir pris connaissance du plan de table, elle avait failli s'éclipser pour changer sa tenue en vert, puisque Petunia tenait sa teinte fétiche en sainte horreur), elle s'approcha pour distinguer les jeunes mariés. Ces derniers s'apprêtaient à découper ensemble la pièce montée. Coincée dans la foule d'invités, elle se retrouva à frôler l'épaule d'un homme d'une trentaine d'années qui discutait à voix basse avec un autre convive.

« … très embarrassant ! Un magicien amateur, Jerry, tu es sûr ? »

« Et pas très bon, apparemment, parce que Dursley me disait qu'il vivait d'aides sociales… Ça n'a rien d'étonnant, ce type à la même dégaine que mon cousin Cliff… tu sais, celui qui se prétend comédien, à qui ma tante fait l'aumône à chaque fin de mois ? ? Ce genre de types me dégoûtent, qu'ils trouvent un vrai travail et qu'ils nous fichent la paix… »

« Il faut se rendre à l'évidence, n'y a que quelques élus qui peuvent percer dans le monde du spectacle. Arrogance mise à part, ce Potter n'a rien de particulier. Qu'est-ce qu'il fait là, d'ailleurs ? »

« Apparemment, il accompagne la sœur de Pétunia. Les pièces rapportées, ça peut être une telle plaie… »

« Attends un peu ! Pétunia a une sœur ? Je croyais qu'elle était fille unique ! »

Écœurée, Lily fit demi-tour. Elle ne tenait plus vraiment à assister au spectacle d'une montagne de crème au beurre maladroitement découpée par le nouveau couple Dursley. Se faisant, elle heurta alors James de plein fouet.

« Je te cherchais ! Tu sais, je crois que j'ai fait des progrès avec Vernon ! Un de ses collègues m'a même proposé d'aller boire un verre de brandy après le gâteau ! Heu… où est-ce qu'on va, exactement ? »

« Ailleurs. » répondit-elle en l'entraînant dans le sens inverse de la file d'invités.

Elle plongea sa main libre dans son petit sac et agita discrètement sa baguette rangée dans la doublure. Une part de gâteau à la vanille se matérialisa dans l'assiette d'un Mr. Baker d'abord abasourdi, puis trop ravi pour s'attarder longtemps sur cette étrangeté. Arrivés au bout de la salle, devant un comptoir déserté par les invités comme par les serveurs, elle attrapa une bouteille de champagne d'un geste fluide et la glissa dans son sac.

« Ouh ! On peut arrêter d'être sage, maintenant ? » se réjouit James. « Si je ne vous connaissais pas mieux, miss Evans, je jurerais que vous essayez de me débaucher ! »

Elle esquissa un tour complet et fit quelques pas en marche arrière, progressant dans un couloir vide de la salle des fêtes. « Tu vas me dénoncer ? » sourit-elle avec malice.

« Parce que tu me sauves de cette horrible chose qui a la prétention de s'appeler fête ? C'est mal me connaître ! »

« Je croyais que tu faisais des progrès avec Vernon et ses amis. » le taquina-t-elle.

James haussa les épaules. « J'ai peut-être, ou peut-être pas, un tout petit peu embelli la réalité en espérant te remonter le moral… »

Lily poussa une porte en enfilade. « Ha ! Parfait ! »

C'était une petite salle qui devait servir d'entrepôt, pleine de cartons et de meubles recouverts de housses blanches. Lily retira le bouchon de liège, ce qui résonna agréablement dans la pièce presque vide. Puis elle but une rasade à même le goulot et tendit le précieux nectar à James qui l'imita avec bonne humeur.

« Ce mariage – représente – tout ce que je déteste ! » avoua-t-elle en tendant un index accusateur en destination de la fête qui se poursuivait sans eux.

« Excuse-moi ! La partie avec le chien était très réussie ! » s'offusqua James en lui rendant la bouteille. « Pendant un moment, j'ai cru que tes explications sur l'église anglicane ne valaient pas grand-chose : tu n'avais jamais mentionné de chasse au bulldog. Mais au final, c'était sûrement le meilleur moment de la journée. Du moins jusqu'ici… »

« Potter, je te dois des excuses. » déclara-t-elle solennellement. « Pardon de t'avoir traîné dans un tel traquenard. »

Il lui lança un regard tétanisant, qui commença à ses escarpins et prit fin dans la prunelle de ses yeux. « Toi dans cette robe, c'était un argument suffisant. Je suis prêt à endurer trois mariages de Pétunia et Vernon pour ça. »

« Menteur. » s'amusa-t-elle en s'efforçant d'ignorer l'accélération de son muscle cardiaque. La lueur qui brillait dans ses yeux noisette, la fossette impertinente au coin de sa bouche la troublaient plus qu'elle ne souhaitait le montrer. « Je t'ai vu, avec les amis de Vernon. Tu faisais la même tête que lorsque Sirius et Peter critiquent le club de Flaquemarre. Avoue que tu étais à deux doigts de lancer un sortilège d'enflement à tout le monde… »

« Tu sous-estimes grandement l'impact de ta tenue sur mon imagination. » assura-t-il. « Tu as été une distraction très efficace. »

« Ha ! Qui aurait cru qu'une robe à dix livres saurait retenir l'attention de James Potter ? Mais tu n'es pas mal non plus, en fait. Le costume te va bien. Cinquante points pour Gryffondor. » jaugea-t-elle d'un œil critique.

Il éclata de rire et fit mine de s'offusquer : « Seulement cinquante points ? C'est moins que ce que rapporte un match de quidditch… » Une musique lointaine leur parvenait depuis la salle de balle. Bien sûr, les nouveaux mariés n'avaient rien de choisi de très excitant. Mais le rythme était suffisant pour que James s'éclaircisse la gorge et se penche vers elle d'une façon obséquieuse qui eut toutefois le mérite de la faire rire.

« Me feriez-vous cet honneur ? »

« Je crois qu'aujourd'hui, tu l'as bien mérité. »

Suivant le rythme de la mélodie qui se faufilait difficilement jusqu'à leurs oreilles, ils se balancèrent dans la salle sans charme. Pressée contre la poitrine du jeune homme, elle se surprit à divaguer, à se cramponner à des idées saugrenues qui avaient au moins le mérite de détourner son attention de leur proximité physique. Comment un adolescent que la puberté avait gagné si tard pouvait atteindre une telle taille en deux ans seulement ? Prenait-il les compléments alimentaires de la Sorcière Sagette, ou bien quoi ? Quant au refus répété d'utiliser le Lissenplis créé par son père, s'agissait-il de simple flemme ou d'une véritable provocation à l'égard de son héritage ? Pas qu'elle s'en plaigne – bien mal lui avait pris de critiquer sa stupide coupe de cheveux, c'était désormais quelque chose qu'elle adorait, passer ses doigts dans les épaisses boucles brunes, surtout lorsqu'ils s'embrassaient – non, Evans ! Mauvaise direction. Ils avaient pourtant traversé plusieurs épisodes d'embrassades passionnées et seulement à demi-vêtus, pourquoi se sentait-elle plus à l'affût maintenant, alors qu'ils tanguaient stupidement dans un débarras poussiéreux ?

« J'ai toujours aimé danser avec toi. » murmura-t-il contre son oreille. Son souffle la chatouilla légèrement.

Elle recula et haussa un sourcil dubitatif. Certes, elle se rappelait la nuit de la Saint-Sylvestre, mais ne parvenait pas pour autant à conjurer d'autres moments où ils s'étaient laissés emporter ensemble sur la musique.

« Argh, tu me brises le cœur. » déclara-t-il en interprétant justement sa confusion. « L'anniversaire de Sirius, cet automne ? Dans la salle commune ? »

« Oh ! » se rappela-t-elle soudainement. « J'étais dans un état épouvantable. Je revenais de… d'une des pires retenues possibles. » conclut-elle, pressentant que rappeler l'existence de Severus Rogue n'était pas la chose la plus intelligente à faire lorsqu'il s'agissait de préserver la bonne humeur de James. « Pour être honnête, j'avais la tête à tout autre chose. Tu venais de découvrir que je brisais régulièrement la loi magique. »

« Tu étais particulièrement belle ce soir-là. Dans un genre différent d'aujourd'hui… »

Une tenue de cérémonie soignée ne souffrait pas de comparaison avec un uniforme scolaire défraîchi. « Je puais la limace écrasée. » rectifia-t-elle. « C'est ton truc, ça ? »

« Aucun souvenir de ça. Incroyable ce que la mémoire peut être sélective, hm ? »

Sans avertissement, il la fit tourner sur elle-même. Quand le vertige cessa, elle atterrit contre lui. Elle avait presque mal dans la poitrine, et distinguait nettement la pomme d'Adam de James qui montait et descendait contre la peau de sa gorge…

« Ta cravate… » Ses doigts se mirent à l'œuvre pour redresser l'accessoire une fois de plus.

Leurs regards se croisèrent. Cette fois, elle tira sur le nœud pour l'amener à elle tandis qu'il plaquait ses mains sur sa taille. Leurs lèvres se scellèrent avec une dévotion aussi étourdissante que galvanisante. Était-ce dû à l'envie de se réconcilier totalement après la dispute de la veille ? A leur union face à la bassesse des mariés et de leurs invités ? Ou simplement au fait de se retrouver seuls dans une salle laissée à l'abandon ? Leurs gestes devinrent erratiques. Avant même de réaliser ce qu'il se passait, elle se sentit soulevée de terre. Déposée sur ce qui devait être une table à tréteau recouverte d'un drap blanc, ses jambes encerclèrent instinctivement la taille du garçon. Elle frissonna quand les mains de celui-ci soulevèrent l'étoffe bleue pour répandre leur chaleur sur ses cuisses.

« Cette robe, Evans, cette robe… » l'entendit-elle murmurer contre son oreille alors que ses propres mains s'acharnaient avec un succès limité sur les boutons de sa chemise. « Je te veux tellement… »

Moi aussi, songea-t-elle. Malgré ses émotions conflictuelles, la salle sombre dans laquelle ils se trouvaient… rien de tout cela ne semblait assez fort pour la dissuader d'obtenir plus. Elle tendit la nuque en arrière tandis que ses mains progressaient de plus en plus haut, de plus en plus insistantes, pensa vaguement à protester pour des raisons indéfinies, ne parvint qu'à s'arquer davantage pour lui laisser plus d'accès…

Un craquement inquiétant retentit mais ils auraient autant pu être sourds. Ce ne fut que lorsque ce qu'ils croyaient être une table – et qui n'était en fait qu'un amas de cartons à moitié remplis et entassés dans un équilibre précaire – céda qu'ils réalisèrent leur erreur.

Dans un vacarme épouvantable, digne d'un stand de chamboule-tout, ils chutèrent lourdement. Le drap anti-poussière, entraîné dans leur chute, libéra tout un tas de bibelots qui s'effondrèrent chaotiquement sur le plancher. James essaya bien de se relever, mais une dizaine de manches à serpillières lui tombèrent dessus avec un bruit sourd, les écrasant encore davantage sur le sol.

Quand le silence fut enfin revenu dans la pièce, Lily prit conscience tout à la fois de la douleur aiguë qui frappait le creux de ses reins, de sa difficulté à capturer de l'oxygène, et du ridicule de la situation. Un son situé entre le grognement et le gémissement émana de James.

« Blessé ? » haleta-t-elle.

« Dans ma fierté, oui… le reste semble intact... Toi ? »

« J'ai du mal à respirer. » indiqua-t-elle, car il s'était écrasé de tout son poids sur elle. Ses joues chauffèrent tandis qu'elle réalisait leur position, tous deux allongés sur le sol, lui pesant lourdement entre ses cuisses. « Est-ce que tu pourrais… »

« Ah, bien sûr ! » souffla-t-il en se propulsant en arrière, et en retirant vivement le genou malencontreusement glissé au niveau de son entrejambe. Elle rabattit sa robe qui avait remonté jusqu'à sa taille, dévoilant une partie de sa garde-robe qu'elle n'avait pas spécialement prévu de révéler ce soir-là.

« Ce n'est pas ta faute. » dit-elle en acceptant la main qu'il lui tendait pour se relever.

« Un peu quand même… »

Ils se dévisagèrent avec embarras, jusqu'à ce qu'elle rompe le silence tendu qui cherchait à s'installer.

« Dis-moi… En parlant de moments gênants qui ont eu lieu aujourd'hui, tu places cet incident avant, ou après le bulledog aboyant dans l'église ? »

Une dernière conserve tomba et roula vers eux avant de buter contre la semelle de James, comme pour ponctuer sa question.

« Cerises marinées. » annonça-t-il, sa voix enjouée ne masquant pas entièrement sa gêne. « Très romantique. »

« J'en ai envie. » éclata-t-elle en essayant de pas faire attention au regard choqué qu'il posait sur elle. « Moi aussi, j'en ai envie. » répéta-t-elle.

« Heu… d'accord ? »

« Seulement… pas sur une pile de fruits au sirop. » prévint-elle avec autant de fermeté que possible.

« Pas sur une pile de lits au sirop. Je veux dire, fruits au sirop. » bégaya-t-il bêtement. « Ça me paraît être une condition raisonnable. »

Elle dansa d'un pied sur l'autre. « Tout va bien, alors ? » Pourquoi sa voix était-elle si ténue ?

Il sourit, débraillé et encore à bout de souffle, comme frappé par la foudre. Puis, il saisit sa main et en embrassa le dos.

« C'est toi qui décides, Evans. »

Le ton d'évidence la fit sourire alors qu'elle sortait sa baguette de son sac pour remettre la pièce en place. Si elle regrettait d'avoir récolté quelques hématomes, ce n'était finalement pas une mauvaise chose que les cartons aient finalement cédé pour les rappeler à l'ordre.

« On y retourne ? » proposa-t-il à contre-cœur, ses yeux s'attardant sans entrain sur la porte.

« Pour se jeter dans la gueule de Marge et Jerry ? Ce n'est pas comme si on était attendu là-bas. On n'a qu'à rentrer. »

« Tu es sûre ? » insista-t-il. « Tu ne préfères pas dire au revoir à ta sœur ? »

Petunia s'était montrée intraitable depuis la veille, et ses yeux surentraînés repéreraient aussitôt leurs vêtements froissés et la coiffure échevelée de Lily. Retourner la voir, c'était à coup sûr s'exposer à des remarques désagréables.

Elle fit non de la tête.

« Ce n'est pas la peine... Rentrons à la maison. »

C'était un éclat différent qui brillait dans les yeux de James alors qu'ils transplanaient. Pas l'embrasement qui la déshabillait sur place et enflammait ses sens, mais autre chose encore… une sorte de douce chaleur, tendre et affectueuse, qui avait surgi à ces mots : rentrons à la maison.


« McGonagall dit quoi, pour le tournoi de quidditch ? »

James ravala sa propre rancune et expliqua aussi sereinement que possible : « Vu les circonstances, annulé jusqu'à nouvel ordre. Ce n'est pas un non définitif… »

« Mais c'est tout comme. » acheva Ramsay.

« On est presque en avril. Si le championnat reprenait maintenant, encore faudrait-il que les équipes s'organisent, et avec les examens qui approchent, c'est peine perdue…

« Quel gâchis. » déplora Margaret Chourave.

Lily approuva du chef. « Difficile de faire autrement, vu ce qui est arrivé à Matt Hughville. »

« Mais est-ce qu'il a été prouvé que sa mort était d'origine criminelle ? » intervint Michael Zabini.

Tous les yeux se tournèrent vers lui.

« Peu importe. » répondit froidement Emma Prewett. « Il s'agit de faire preuve d'un minimum de décence. »

« Je ne dis pas que sa mort n'a attristé personne. » reprit Zabini d'un ton qui criait le contraire. « Seulement que je ne vois pas en quoi annuler un tournoi de quidditch va le ramener à la vie. »

James croisa le regard de Remus : entre eux deux, Lily s'était crispée, ses yeux dirigés comme deux fentes brillantes sur le visage détendu du préfet de Serpentard.

« Matt a été agressé à de nombreuses reprises depuis son arrivée parce qu'il était né-moldu. » énonça-t-elle, la voix pleine de colère contenue.

« Mais sa mort était accidentelle, non ? Il a ingéré une substance qu'il n'aurait jamais dû utiliser de sa vie. C'était stupide et tragique, mais ça arrive. Et ça n'a rien à voir avec ce qui s'est passé pendant le dernier match de quidditch… »

Scandalisées, Lily et Nali Paniandi ouvrirent la bouche pour riposter, mais à ce moment précis, on frappa à la porte.

« Entrez ! » cria James alors que calme revenait instantanément.

Un murmure d'étonnement traversa l'assemblée quand la porte laissa apparaître une minuscule elfe de maison, aux oreilles tachetées de blanc, qui gardait ses gros yeux globuleux obstinément rivés sur le sol.

« Bonjour Elie ! » la saluèrent ensemble Remus et James, ignorants les regards épatés de leurs collègues : il n'était guère commun de croiser un elfe de maison à Poudlard, ces derniers déployant de grands efforts pour se faire le plus discrets possibles.

« Bonjour, Messieurs, Mesdemoiselles. Elie ne voulait pas vous déranger, oh non – mais elle a le devoir de faire passer un message, et Elie respecte les ordres qu'on lui donne… » La créature prit une profonde inspiration et se tourna vers Michael Zabini qui paraissait dubitatif. « Monsieur Zabini est demandé par le professeur Slughorn, monsieur. Dans ses cachots, tout de suite. »

« Slughorn ? Mais pourquoi ? »

L'elfe hocha furieusement la tête de gauche à droite, ses yeux toujours rivés au plancher.

« On n'explique jamais les raisons à Elie, Monsieur, on demande juste à Elie de transmettre les messages, et Elie s'exécute… »

« Pas de problème. » la coupa James. « Vas-y, Zabini, on avait terminé de toute façon. Il y avait un dernier truc à voir sur les tours de garde, mais Emma te passera le mot, d'accord ? »

Le Serpentard fixa le préfet-en-chef d'un air interdit avant de hausser les épaules et de récupérer ses affaires. Elie leur adressa une révérence maladroite puis ferma la porte derrière eux.

« Bon, allons droit au but. » annonça le Gryffondor. « Lily ? »

La sorcière cessa toute prise de notes, posa sa plume sur le côté et s'adressa à la petite assemblée.

« Ai-je raison de considérer que personne ici ne sympathise avec Celui-qui-refuse-de-se-faire-nommer, ses Mangemorts et leur idéologie plus que puante ? » demanda-t-elle avec entrain.

Mis à part James et Remus qui s'installèrent plus confortablement sur leurs sièges, les autres affichèrent des mines ahuries. Ils s'entre-regardèrent, les trois nés-moldus, la fille de cracmol, le sang-mêlé, celle qui avait enterré sa sœur au début de l'année, celui qui avait perdu son oncle et sa tante dans la foulée.

Emma s'éclaircit la gorge. « Zabini les soutient, mais pour ma part… » Elle fit signe qu'il ne fallait pas la compter dans le même panier.

« C'est bien ce qui me semblait. » reprit Lily. « Nous avons bien réfléchi au moyen de faire la différence cette année, à ce que nous allons transmettre après notre départ à Poudlard… »

« Vous avez avancé sur l'album de promotion ? » demanda Margaret.

James grimaça. « Oublie l'album. N'importe qui peut coller des photos dans un bouquin. »

« Les élèves ont besoin d'autre chose. Avec l'absence du professeur Mercador, et la disparition de tant de camarades depuis septembre, nos priorités ont un peu évolué. Il est temps d'apprendre aux plus jeunes à se défendre. » expliqua Lily.

« Mais ils ont des cours de Défense pour ça. Le professeur Mercador devrait revenir d'ici la fin du mois, et… » protesta Emma.

« … et elle devra aussi leur apprendre à reconnaître les créatures qui mordent de celles qui sont domestiquées, et préparer leurs examens de fin d'année, et les faire réviser. » conclut James. « Quand bien même aurait-elle le temps de leur enseigner plus de sortilèges de défense, Poudlard est scruté à la loupe par le Ministère. Il faut que ça vienne de nous pour passer inaperçus. »

« Vous voulez créer un club de duel ? Les septième année en avaient mis un au point il y a cinq ans, je crois… » suggéra Margaret.

James grimaça. « Si on créait un club de duel pour les dernières années, ce serait simplement une petite avance prise sur les prochains mois… si vous voyez ce que je veux dire. »

« Tu veux parler d'Avery ou Rogue ? » reprit la Poufsouffle avec frayeur. « Vous croyez qu'ils vont rejoindre… Vous-savez-qui ? »

Emma roula des yeux. « A mon avis, ils ont déjà pris de l'avance sur leur programme, Margaret. »

La préfète de Poufsouffle parut tomber des nues et James ne put s'empêcher de ressentir de la pitié pour elle. « Hélas, je crains que Prewett ait raison. Et il n'y a pas forcément beaucoup d'intérêt à former les Aurors et les mages noirs au sein d'un même programme, vu qu'on risque de se retrouver face à face dès la sortie de l'école. Mais on pourrait organiser autre chose. »

« Je ne vois pas où vous voulez en venir. » bredouilla Nali Paniandi.

« On parle de chacun d'entre vous, qui pourrait faire ses repérages au sein de sa maison. Listez tous les nés-moldus qui ont été répartis chez vous, et organisez des exercices avec eux. Peu importe qu'ils aient onze ans ou dix-huit. Il faut leur apprendre à se défendre au cas où ils seraient attaqués par les Mangemorts. » assura Lily.

Nali Paniandi tripota nerveusement sa tresse. « Mais on ne peut pas s'entraîner dans nos salles communes… »

« Remus et moi connaissons une pièce dans le château. Elle a été laissée à l'abandon depuis quelques mois, mais elle n'attend que votre arrivée pour être ré-investie. » offrit James.

« Black accepterait qu'on utilise le repère de votre petite bande ? » tiqua Margaret.

« Tu penses que oui, si c'est pour s'entraîner à casser du Serpentard… »

« Hé ! » s'indigna Emma.

« Tout doux, je ne faisais que répéter les propos de Sirius ! »

De mauvaise humeur, Noah Ramsay sortit enfin de son silence. « Mais comment vous voulez apprendre à des enfants de onze ans à attaquer des Mangemorts ? »

Remus tapota une pile de parchemins en face de lui. « Je crois qu'il y a des solutions. Un maléfice du saucisson, par exemple, peut être lancé par un première année. Bien exécuté, il se peut se révéler extrêmement utile. »

« Et ce n'est pas votre petit groupe qu'on irait contredire. » sourit Margaret.

« Surtout si les attaquants sont pris de court. » renchérit Lily. « Un Jambenconton qui atteint sa cible permet de se mettre à l'abri en attendant les renforts. Marlene et Alice, qui préparent les concours pour devenir Aurors, sont prêtes à venir nous entraîner aussi. Elles sont au taquet sur tous les petits sorts bien vilains et bien utiles pendant un duel. »

« Mais quand est-ce qu'on va trouver le temps de faire tout ça ? Avec les ASPICs qui arrivent, on va être surchargé… » commença Emma.

« Je préfère passer moins de temps à réviser et plus de temps à éviter d'autres massacres. » dit doucement Margaret. « A quoi servent de bonnes notes aux examens si on n'est plus là pour s'en vanter ? »

James tendit la main vers elle en signe d'approbation. « C'est aussi notre opinion, Chourave ! »

« On ne pourra pas faire de miracles avant la fin de l'année, mais je suis pour. » reprit Emma.

« Noah et moi reprendront l'année prochaine. » proposa Nali, une lueur inhabituelle brillant dans ses yeux noirs. « Nous – son regard s'attarda sur Noah et Lily – avons vu la situation évoluer depuis plusieurs années. Ce n'est pas facile. » avoua-t-elle, la voix tremblante. « Mais ce n'est même pas comparable aux enfants nés-moldus qui vont débarquer l'année prochaine. Ils vont arriver sans la moindre idée de l'hostilité du monde qui les a pourtant conviés à la fête dans une jolie lettre écrite à l'encre verte… »

« N'attirez pas l'attention. » prévint Lily. « Ce n'est pas une société secrète, mais ce n'est pas non plus le club des bavboules. Usez de votre bon sens. Inutile d'inscrire un clone de Mulciber qui a déjà fait plein de remarques en faveur des sang-pur. On ne ferait qu'aider un futur Mangemort, ce qui serait légèrement contre-productif… »

« Un quoi de Mulciber ? » rebondit Margaret, confuse.

La Gryffondor fit un geste indiquant que ça n'avait pas d'importance. « Tu as compris l'idée générale. »

Le préfet de Poufsouffle croisa les bras sur son torse avec une mauvaise volonté manifeste. « C'est bien beau, tout ça ! Mais je suis pas certain que les profs apprécient qu'on agisse dans leur dos. »

« A mon avis, on leur retirera plutôt une épine du pied. » intervint Remus. « McGonagall et Flitwick n'interdiront pas ce club – pas s'ils peuvent l'éviter. Ils aimeraient trop l'organiser eux-mêmes. Mais ils ne pourraient pas sélectionner leurs élèves et n'ont pas non plus envie de former des duellistes qui deviendront des Mangemorts. »

« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. » insista Noah. « Est-ce que c'est le rôle des préfets-en-chef de flirter aussi dangereusement avec le règlement ? »

« Ramsy, tu sais parfaitement que ce n'est pas une bonne idée mais une excellente idée. » corrigea Emma. « Tu critiques parce que c'est une idée de Potter et Evans et que tu leur en veux de s'afficher comme ça sous ton nez. Quoi ? » s'impatienta-t-elle alors que tout le monde se tournait vers elle en affichant différents degrés d'embarras. « Je ne fais que dire ce que tout le monde pense ! »

« Ça n'a rien à voir ! » s'empourpra Ramsay. « Mais si vous êtes tous tellement emballés… je me rangerai à la majorité… »

« Brave Poufsouffle. » souffla la préfère de Serpentard dans sa manche.

La réunion s'acheva dans une bonne humeur relative tandis qu'ils se répartissaient l'occupation de la salle des Maraudeurs et que Remus notait les horaires, promettant d'être présent aux différents exercices. Lorsqu'ils quittèrent finalement la salle des préfets, l'ambiance n'avait pas semblé si détendue depuis longtemps.

« Quand même ! C'est une chance que Zabini ait été appelé par Slughorn ! » se réjouit la préfète de Serdaigle en passant la porte, fermant la marche entamée par Emma et suivie des deux préfets vêtus de jaune et noir.

« Quel heureux hasard, en effet. » s'amusa Lily en se tournant vers James qui s'étirait encore sur sa chaise.

« Que veux-tu ? Les elfes de maison m'adorent. Slughorn aura eu une visite surprise de Zabini : et alors quoi ? y'a pas mort d'homme… »

Remus émit une petite toux. « Rectification : les elfes te soudoient pour que tu ne mettes plus jamais leur cuisine à sac. Cette bataille de nourriture les a traumatisés. »

« Il y a prescription. » assura James. « Quant au triste épisode auquel tu fais référence, ma culpabilité n'a jamais été prouvée ! »

« C'est cela, oui… à tout à l'heure, les amoureux ! »

La porte se referma sur le Gryffondor. James, persuadé que le silence de Lily s'expliquait par ce qu'elle était plongée dans la lecture d'un document quelconque, eut la surprise de réaliser qu'il n'en était rien. Assise sur le bord de la table, bras et chevilles croisés, elle l'observait avec l'air de lire en lui comme dans un livre ouvert. Et visiblement, ce qu'elle découvrait était hautement comique.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Je suis atteint d'une éruption spontanée d'éclabouille ou quoi ? »

« Non, je te regardais juste. Pour tout dire, je suis un peu impressionnée. »

« Par mon physique avantageux et mes prodigieux talents ? T'auras mis le temps… »

« Il y a quelques mois, tu aurais arraché la tête de Noah. Mais le nouveau Potter ne perd plus de temps à ces peccadilles, il est bien trop occupé à mettre au point un groupe de défense pour les nés-moldus de son école… »

Soudainement inquiet, il laissa tomber son sac par terre et releva la tête.

« Par Circé ! Tu as raison. Il faut que je fasse quelque chose d'immature, rapidement… A tout hasard, tu t'es déjà retrouvée impliquée dans une bataille de nourriture ? Très puéril, très satisfaisant, tu m'en diras des nouvelles. »

Mais Lily ne broncha pas.

« Tu as changé, tu sais. »

« Arrête, on dirait mon père. » Comme elle ne bougeait toujours pas, il ajouta : « C'est les cheveux. Coupés plus ras sur la nuque. Si ça te plaît pas, plains-toi auprès de Remus. »

Mais les yeux iris vertes continuaient de le jauger, accompagnées d'un petit sourire en coin des plus déconcertants.

« Un problème, Evans ? » s'agaça-t-il.

Elle se rapprocha, près, très près, et il retint son souffle, intérieurement honteux de se trouver désarmé par un geste aussi infime… il ferma les yeux, prêt à se perdre dans un baiser dont elle seule avait le secret…

Et écarquilla les yeux de stupeur quand la main ensorceleuse lui tapota finalement la joue avec condescendance.

« Tu sais quoi ? Je te préfère comme ça. » confia-t-elle à son oreille, son souffle chaud faisant surgir une myriade de frissons sur sa peau tendue.

Nonchalamment, elle recula, récupéra son sac et se dirigea vers la sortie, image même de l'innocence.

« Tu viens, Potter ? »

Résigné, il rattrapa son sac sans convictions et obtempéra.

« Tu es persuadé de contrôler la situation mais que tu as clairement abandonné ce qui te restait de dignité pour dépendre entièrement d'Evans. Ça ne sert plus à rien de te voiler la face. Mais hauts-les-coeurs, Cornedrue ! Elle est dans tes bras maintenant, et c'est ce que tu voulais, non ? »

Merlin, ce que donner raison à Sirius Black était frustrant.


A très vite pour la suite !

Un petit review sauve des bébés pingouins ! (... et booste mon moral !)