Chapitre 10

« Il y a des moments rares dans l'existence où une porte s'ouvre et où la vie vous offre une rencontre que vous n'attendiez plus. Celle de l'être complémentaire qui vous accepte tel que vous êtes, qui vous prend dans votre globalité, qui devine et admet vos contradictions, vos peurs, votre ressentiment, votre colère, le torrent de boue sombre qui coule dans votre tête. Et qui l'apaise. Celui qui vous tend un miroir dans lequel vous n'avez plus peur de vous regarder. »

Guillaume Musso

XxXxX

Westchester, New York – Mercredi 7 novembre 1962

Quand Erik voyait Charles avancer péniblement avec son fauteuil roulant, il se sentait coupable et se souvenait qu'il était celui qui avait blessé son ami. C'était principalement l'inquiétude qui l'avait fait rester car il savait que Charles et lui ne partageaient pas les mêmes idéaux et que leurs opinions étaient sans doute inconciliables.

- Arrête de faire cette tête quand tu me vois ou je ne viendrai plus te parler, lança Charles.

- Je n'y peux rien. C'est de ma faute après tout…

- C'était un accident. Et puis le fauteuil n'est que temporaire, rappela le télépathe.

- De quoi veux-tu parler alors ? Tu veux essayer me convaincre que tu as raison et que moi j'ai tort ?

- Non, répondit Charles en secouant gravement la tête. Je voulais juste te dire que Moira est partie.

- C'était prévu, non ?

- J'ai effacé sa mémoire.

- Je croyais que tu lui faisais confiance…

- Je l'ai fait pour sa sécurité et la nôtre.

- Je suis désolé pour toi.

- Tu ne l'es pas. Mais merci quand même.

Le télépathe fit rouler son fauteuil vers l'extérieur du salon mais Erik le retint avec ses pouvoirs.

- Tu sais que je déteste quand tu prends contrôle de mon fauteuil…

- Nous devons parler, annonça Erik.

- Parler de quoi ?

Charles avait changé. Autrefois, il aurait souri et accepté volontiers de discuter même de leurs désaccords. Maintenant, le télépathe fuyait et évitait au maximum de rester seul avec lui. Et quand c'était le cas, il se montrait facilement froid et cassant.

- Tu dis que ce n'était qu'un accident, pourtant tu m'en veux, lâcha le mutant en avançant jusqu'à Charles pour se mettre face à lui.

- Je ne t'en veux pas pour ça, Erik.

- C'est d'avoir tué Schmidt…

- Tu veux vraiment parler de ça maintenant ?

- Oui.

- C'est tout toi : tu veux faire les choses quand tu le décides et tu te moques de ce qu'en pensent les autres.

- Nous devons en parler, répéta Erik dans un soupir.

- Que veux-tu que je te dise ? Tu as fait ton choix. Tu as décidé de le tuer en sachant que c'était moi qui prenais le contrôle de son esprit pour te protéger. Ose nier ! Tu avais le choix. Tu n'as pensé qu'à toi. Et à chaque fois que je te regarde, je revois l'expression que tu avais en le tuant, en me tuant. Et je sais que tu avais l'intention de partir, que la seule chose qui t'as empêché de quitter cette plage pour former ta confrérie mutante a été de me voir blessé. Comment suis-je sensé réagir à ça ?

- Je suis désolé pour ça, dit le mutant.

- Pour quelqu'un qui voulait parler, tu es bien avare de mots, cingla le télépathe. Maintenant, laisse-moi passer. Tu peux même partir si tu le souhaites car comme tu peux le voir, je vais bien !

- Tu n'as pas le droit de m'en vouloir pour ce que j'ai pensé sur cette plage ! réagit Erik. Tu n'avais pas non plus le droit de lire mes pensées.

- Le droit ? ricana Charles. Personne ne m'a appris à contrôler mes pouvoirs dans la souffrance. Je ne suis pas comme toi !

Erik se poussa de la trajectoire de Charles pour ne pas se prendre un coup de genoux. Le télépathe semblait déterminer à passer, quitte à lui rouler sur les pieds. Il l'observa faire avancer énergiquement son fauteuil jusqu'à l'ascenseur.

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Alex et Sean étaient de bonne humeur, ils s'affrontaient férocement sur un jeu de société. Hank, lui, s'isolait et persistait à rechercher un remède pour son apparence. Quant à Raven, Erik se refusait de lui dire de le laisser tranquille. Il appréciait trop la jeune femme pour lui faire de la peine alors il tolérait sa présence à côté de lui dans le canapé.

- Charles n'est pas descendu manger, fit-il remarquer.

- Il boude. Il déteste quand il n'arrive pas à avoir le contrôle sur les gens qui l'entourent, accusa-t-elle durement.

Erik fronça les sourcils et se tourna franchement vers la jeune femme.

- Que s'est-il passé ?

- Il est contrarié car il a lu dans mon esprit que j'étais d'accord avec ce que tu disais à Cuba et que j'aurais été prête à te suivre…

- Peut-on vraiment lui reprocher ça ?

- Je sais qu'il n'a pas contrôlé ses pouvoirs mais il utilise ce qu'il a vu pour nous faire culpabiliser…

- Vous êtes stupides ou vous le faites exprès ? fit la voix d'Alex derrière eux.

Erik n'avait pas remarqué que Sean et lui avait cessé de jouer et il croisait maintenant le regard colérique du jeune homme.

- Vous l'avez trahi. Vous n'avez rien fait en acte mais vous l'avez trahi en pensée. Pour un télépathe, j'imagine qu'il n'y a aucune différence. Alors il ne boude pas, il souffre réellement. Imaginez que votre sœur et votre meilleur ami soient prêts à vous laisser tomber aussi facilement, vous n'auriez pas mal ?

- Je n'ai pas à m'excuser d'avoir pensé ce que j'ai pensé, affirma Raven.

- Elle n'a pas tort, intervint Sean d'un air pensif. D'un autre côté, ce n'est pas cool de votre part d'avoir pensé à nous lâcher…

- Nous ne l'avons pas fait, dit la jeune femme.

- Erik ne l'a pas fait, rectifia Alex. Il a décidé de rester et toi tu n'as fait que le suivre…

- Ça suffit, s'agaça Erik en se levant du canapé. Vous me fatiguez tous !

XxXxX

Erik ne frappa pas à la porte avant d'entrer dans la chambre de Charles. Il savait qu'il ne serait pas invité à entrer. Quand il fut à l'intérieur, il remarqua que le télépathe était déjà au lit, un livre à la main. Il ne commenta pas la familiarité d'Erik et le regardait curieusement. Il avait l'air épuisé et préoccupé.

- Je suis désolé, dit Erik.

- Erik…

- Laisse-moi continuer. Je suis désolé et c'est la dernière fois que je te le dis. Je ne compte pas passer mon temps à te présenter mes excuses si tu refuses de les accepter.

- Je comprends. Peux-tu me laisser maintenant ? J'aimerais dormir…

- Tu ne peux pas repousser notre discussion à chaque fois…

Le télépathe soupira et tourna la tête vers le côté. Finalement, il tapota le côté de son lit pour inviter Erik à s'y assoir.

- Quand j'ai tué Schmidt, je n'ai pas pensé à toi ni à ce que tu pourrais ressentir, avoua Erik. Je me disais simplement que j'arrivais enfin à mon but et que c'était la solution à nos problèmes, qu'en le tuant, nous serions tous en sécurité. Puis j'ai senti le métal des flottes américaines et soviétiques sur nous et…

- Tu voulais partir. Tu voulais recruter les mutants de Shaw et ma sœur puis partir, coupa Charles.

- Oui, c'est ce que je pensais faire. Et je te mentirais si je t'affirmais que je n'ai plus cette idée en tête. Tu connais ma position sur le sujet…

- J'imagine que tu attends mon rétablissement complet...

- Effectivement. Regarde-nous Charles ! Me reste-t-il une raison de rester ?

- Ce n'est pas à moi de te le dire, répondit le télépathe.

- Si je reste, je renonce à tous mes projets… Je ne peux pas faire ça, je dois me battre contre l'oppression qui menace les mutants maintenant que notre existence a été révélée…

- Pourquoi as-tu l'air aussi anxieux et partagé ? Je ne t'ai pas demandé de rester, Erik… Tu es libre d'aller où bon te semble !

Erik se figea face à la véracité des paroles de Charles. Personne ne le retenait ici, pourtant il se sentait prisonnier maintenant qu'il prenait conscience de certaines choses.

- Je ne suis pas libre, je suis terrifié, murmura-t-il. J'ai tué Schmidt mais ce n'est pas assez, j'ai toujours aussi peur d'être traqué, j'ai encore cette colère sourde contre le monde…

Charles resta silencieux et l'observa. Son regard ne trahissait ni animosité, ni compassion, il était juste attentif.

- En fait, quelles que soient mes décisions, j'ai toujours peur…

- Et j'ai peur de tes décisions depuis que tu es mon meilleur ami, souffla le télépathe.

- Le sentiment est réciproque Charles. Tu t'es focalisé sur le négatif sur cette plage mais n'as-tu pas ressenti ma détresse face à ta souffrance ? Ma peur de te voir disparaître ? J'ai renoncé à mon idée pour toi, ça ne compte pas à tes yeux ?

- Bien sûr que ça compte…

Erik saisit instinctivement la main du télépathe qui reposait sur son ventre.

- Que cherches-tu ? demanda le plus jeune en ne refusant pas le contact.

- Tu me manques. Notre amitié me manque et je sais que c'est de ma faute. J'ai peur que mes sentiments se mettent en travers de mes objectifs alors j'ai cherché à les étouffer mais maintenant, je suis fatigué…

- Si tu restes, tu seras frustré de ne pas te battre pour nos semblables, fit remarquer Charles.

- Et si je pars, je souffrirai de ton absence. Je n'ai vraiment aucune chance de te convaincre de me suivre ?

- Non… Je veux faire ce cet endroit une école, un lieu sûr où les jeunes mutants pourront s'épanouir et apprendre à maîtriser ses pouvoirs pour s'intégrer à la société sans peur.

- Tu ne crois pas qu'il faut plutôt faire de ce monde un lieu assez sûr pour les mutants afin que tu n'aies pas besoin de créer ce havre de paix mutant ? demanda Erik. Imagine, les mutants du monde entier, libres d'utiliser leurs pouvoirs ! Notre nouvelle espèce prenant l'ascendant sur nos prédécesseurs !

- Tu ne peux pas imposer cela aux humains par la force. Il faut laisser les choses se faire naturellement, comme l'ont fait les premiers hommes…

- Les premiers hommes n'avaient pas d'armes à feu ou de missiles. Ils ne construisaient pas de camps de concentrations, ils…

Erik s'interrompit de lui-même, secouant la tête énergiquement car il venait de prendre conscience que cette discussion ne mènerait à rien. Ils avaient tous les deux des convictions fermement ancrées dans leur tête et rien qu'en voyant le visage déterminé de Charles, il savait qu'essayer de le convaincre ne servirait pas à grand-chose. Alors il tendit un paquet de feuilles pliées à son ami, tout en précisant :

- Le carnet que tu m'as donné… j'ai écrit dedans mais en yiddish. Voilà la traduction des choses que je voulais que tu saches. S'il te plait, lis les mais ne m'en reparle pas après… C'est assez compliqué comme ça…

- Je les lirai, promis Charles en gardant les notes d'Erik dans ses mains.

Erik soupira légèrement. Charles pouvait sentir à la fois le soulagement et l'inquiétude, le genre de chose qu'on ressentait après un aveu pénible. Quel que soit le contenu de ces écrits, Charles savaient qu'ils étaient d'une importance capitale pour son ami.
Erik fixa Charles un moment et se leva après lui avoir souhaité bonne nuit. Mais il savait que le télépathe commencerait à lire dès qu'il aurait fermé la porte derrière lui…

« Je me souviens t'avoir promis de te parler d'Auschwitz. Je n'ai pas pu tenir cette promesse alors considère ceci comme mon aveu, comme les paroles que je n'ai jamais osé te dire. Mon passé tel que je l'ai vécu. »

Charles retint son souffle. Une part de curiosité le pressait à continuer sa lecture mais pour la première fois dans sa vie, la vérité l'effraya.

« Jeudi 18 octobre 1962

Tu me dis que mon passé ne peut plus me blesser aujourd'hui, pourtant, il ne cesse de le faire, comme s'il me lacérait de l'intérieur continuellement. Je suis désolé de m'être emporté hier soir, tu essayais seulement de m'aider en me réveillant de mon cauchemar mais je reste horrifié de savoir que tu aies pu en voir le contenu. Parce que ce n'était pas qu'un simple cauchemar sans cohérence mais le reflet de ce que j'ai vécu pendant presque un an à Auschwitz. Je sais ce que tu me dirais : « tu dois parler Erik, même si ce n'est pas à moi. Tu dois avancer et il y a des tas de personnes qualifiées qui pourraient t'aider. » Tu veux que je parle ? Ne suis-je pas en train de le faire, là maintenant ?

Tu sais, Charles, j'étais croyant avant d'être déporté. Profondément. J'étudiais le Talmud, je ne manquais jamais un jour à la Synagogue même quand j'étais souffrant. Dieu était la pièce majeure de mon existence, j'avais confiance et foi en lui. Mon père était plus pragmatique que moi. Bien sûr, il était croyant aussi mais il était rationnel et ne se reposait pas sur les prières pour obtenir ce qu'il voulait. Ainsi, en partant de rien du tout, il était parvenu à obtenir un commerce fleurissant et ses bijoux étaient renommés jusque dans les villes voisines. Il aimait me raconter que ma mère et lui avaient vécu dans une grande précarité avant qu'il s'enrichisse, et ma mère le regardait avec une tendresse sincère. Et là je me disais à quel point j'avais de la chance d'avoir une famille aussi unie et aimante. Il y avait aussi mon oncle Max qui mangeait presque tous les soirs avec nous. Il travaillait avec mon père à la boutique et à table, il m'ébouriffait les cheveux en disant « un jour Erik, tu reprendras le flambeau » et là, mon père répliquait : « non, Erik fera mieux que nous. Il fera des études et deviendra un grand homme ». Je voulais être médecin et je travaillais dur à l'école pour être le premier de ma classe. Mes parents étaient toujours si fiers quand je recevais les premiers prix dans toutes les matières ! Mon père me glissait une pièce que je mettais soigneusement de côté pour en faire don à Dieu qui m'avait accordé l'intelligence et la volonté d'apprendre.

Mais en 1941, les écoles juives ont été fermées par les autorités allemandes. J'avais onze ans et je n'avais plus le droit d'aller à l'école. Cette même année, le port de l'étoile jaune a été imposé et bizarrement, je ne comprenais pas pourquoi c'était mal. Je me disais que j'étais fier d'être juif alors pourquoi mes parents et leurs amis étaient-ils aussi scandalisés ? Je me souviens que mon père est venu m'expliquer de ce qu'il se passait depuis la montée au pouvoir d'Hitler. Alors que je croyais le commerce de mon père fleurissant, il avait été obligé de fermer sa boutique des années auparavant à cause des discriminations contre les juifs et nous vivions sur les larges économies de la famille. J'avais l'impression de tomber de haut et je crois que c'est à ce moment que j'ai perdu mon enfance. J'étais frappé de plein fouet par la réalité et ça faisait mal. Je me souviens de ma question innocente : « mais Dieu va bien finir par nous aider, non ? »

Mais Dieu n'était déjà plus là. En 1942, mon père a pris la décision de nous emmener en Pologne avant que nous soyons forcés d'y aller. Les autorités envoyaient déjà des juifs au ghetto de Lodz mais nous avions reçus de très mauvaises rumeurs à ce propos. Mon père pensait donc qu'il valait mieux rejoindre celui de Varsovie, plus grand et sans doute plus sûr. Je pensais que c'était ça l'Enfer : des milliers de personnes entassées dans un petit coin de ville, des inconnus forcés de partager le même logement… Le quotidien pendant ces deux années passées là-bas était de voir mon père partir tous les jours faire son travail forcé à l'usine en craignant qu'il ne revienne jamais, de se presser dans les rues jusqu'au point de rationnement en ignorant les corps des enfants morts de faim, de pleurer en songeant que nous serions peut-être les prochains déportés… Et plus le ghetto se vidait, moins je priais pour celui qui nous avait abandonné. Et quand est venu notre tour pour la déportation, j'avais complètement cessé de le faire… »

Charles n'avait jamais réfléchi à l'enfance d'Erik et il avait un pincement au cœur à l'idée que son bonheur passé ait été aussi durement touché uniquement parce qu'il était de confession juive. Il comprenait mieux le traumatisme de son ami même s'il était certain qu'il ne s'agissait que du début de ses souffrances… Et plus il poursuivit sa lecture, plus l'horreur le frappa. Les conditions de vies d'Auschwitz, les expériences terribles menées par Shaw… Le télépathe était trop horrifié pour avoir pitié. Ce n'était pas qu'il refusait de croire les mots d'Erik, seulement sa conscience ne l'acceptait pas. Comment des êtres humains pouvaient-ils infliger ce genre de choses à ses semblables ? Il dut suspendre sa lecture un moment pour reprendre ses esprits et assimiler toutes les horreurs qu'avait vécues Erik.

« Tu as dit que nous étions des hommes meilleurs. J'ai acquiescé mais seulement c'est faux : j'ai cessé d'être un homme le jour où je suis arrivé à Auschwitz. Je suis devenu un animal, tatoué et traité comme tel, puis un monstre quand la haine a commencé à me consumer. »

Non, Erik, songea Charles. Tu es plus que tout cela !

Charles ne voulait pas croire qu'Erik ait complètement renoncé à son humanité. Après tout, il ressentait encore des choses positives ! Leur amitié en était la preuve. Un monstre ne serait pas autant capable d'amour, de protection…

« Chaque jour j'essaie de me convaincre que ce que j'ai vécu ne me définis pas. Chaque jour j'essaie de ne pas être qu'un survivant. Pourtant, l'air que je respire est encore chargé de cendre et quand je ferme les yeux, ce n'est pas les ténèbres que je vois mais les crématoriums fonctionnant à plein régime… »

Charles savait le rôle d'Erik dans les camps, sa culpabilité d'avoir mené des centaines d'hommes et de femmes dans les chambres à gaz avant de participer à la crémation des corps. Il savait aussi que ce sentiment ne le quitterait jamais. Erik avait déjà ses pouvoirs mais ne s'en était jamais servi pour protéger les prisonniers et il s'en voudrait probablement toute sa vie…

« J'ai perdu les miens, j'ai erré des années sans savoir à quoi j'appartenais. Maintenant j'ai trouvé mon nouveau peuple, les mutants. Et je le protègerai, même si pour cela je dois renoncer à mon humanité déjà éprouvé. On me dépeindra comme un monstre, peut-être même que pour me toucher on me comparera à un nazi. Moi je répondrai que c'est une sélection naturelle, nous sommes le prochain stade de l'évolution, nous sommes plus forts, nous devons nous affirmer dans ce monde et non accepter d'être dirigés par la majorité. Une majorité trop stupide pour réfléchir, trop stupide pour empêcher les massacres. »

C'était là la conclusion des écrits d'Erik. Charles ne partageait toujours pas son point de vue mais maintenant il le comprenait. Erik avait déjà admis être guidé par la peur de revoir un génocide et là, il était prêt à se battre pour l'éviter, quitte à être le tyran… Alors Charles songea qu'il ne pourrait rien faire pour le convaincre de renoncer à ses projets. Erik les avait murement réfléchi, autant que lui quand il avait décidé de faire de cet endroit une école. Une part de tristesse envahit le télépathe, conscient qu'ils ne seraient jamais des alliés. Pas des ennemis non plus mais des opposants suffisamment fermes pour se déchirer…

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Westchester, New York – Mardi 27 novembre 1962

Charles attendit qu'Erik lui donne l'accord pour entrer dans sa chambre. Son ami était penché sur sa valise qu'il remplissait de ses effets personnels.

- Ça ne t'ennuie pas si je laisse quelques petites choses ici ? demanda-t-il sans se retourner.

- Non, ne t'en fais pas pour ça, répondit Charles qui savait qu'il parlait de son carton rempli de souvenirs d'antan.

- Tu es bien matinal, réalisa Erik en se tournant enfin vers Charles.

- Mauvais sommeil…

Charles sentit le regard scrutateur d'Erik sur lui. Son ami brûlait de lui demander plus de détails mais ne le fit pas, se contentant d'acquiescer mollement.

- Je ne fais plus de cauchemars depuis que j'ai tué Schmidt, admit Erik.

Malgré que ce soit un fait positif, Erik semblait ne pas se sentir à l'aise avec l'idée que ce meurtre ait pu effacer ces mauvais rêves.

- Et moi j'en fais depuis, laissa échapper le télépathe dans un rire ironique.

- Je sais…

- Je me disais que je pourrais t'emmener à l'aéroport plutôt que d'appeler un taxi, proposa Charles.

Erik ne commenta pas ce brusque changement de sujet et accepta la proposition.

- Tu sais, Charles, ce n'est pas de toi que je m'éloigne…

- Je n'ai jamais pensé ça, dit Charles, surpris par les paroles d'Erik. Ne t'avais-je pas suggéré de te retourner à Auschwitz ?

- C'est vrai. Mais je n'y vais pas pour prier, juste pour refermer la page. Je reviendrai...

Charles laissa échapper un sourire. Erik était plein de contradictions, son désir de partir associé à celui de revenir. Le télépathe pouvait sentir la peur de son ami mais ne savait pas où elle résidait. Il ne souhaitait pas chercher dans son esprit mais il comprenait qu'Erik avait une fragilité qui l'empêchait d'être en paix avec lui-même. Il espérait que son voyage en Europe l'apaiserait un peu et l'aiderait à tirer un trait sur son passé.

- Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec moi ?

Ce n'était pas la première fois qu'Erik posait la question, et comme toujours, Charles répondit oui. C'était un voyage qu'Erik devait entreprendre seul. Charles ne pouvait pas être son appui, pas quand il savait que leurs chemins finiraient par se diviser.

- Tout se passera bien Erik, assura le télépathe en posant une main sur l'épaule de son ami. N'oublie pas pourquoi tu y vas : récupérer l'humanité qu'on t'a volé, la paix que tu as perdue.

- Et si je n'y arrive pas ? Et si ça ne fait qu'alimenter encore plus ma colère ?

- Alors promets-moi que tu reviendras même si ce voyage ne t'apporte pas ce que tu espères…

Leurs yeux se rencontrèrent un moment sans se lâcher. Finalement Erik se rapprocha pour combler l'espace entre leurs lèvres. Le baiser fut apprécié, à la fois doux et avide qui sonnait comme un au revoir et une promesse de retour. Charles sourit en constatant que le Erik qu'il connaissait avant Cuba n'avait pas disparu comme il l'avait cru. Son regard était encore capable de douceur, sa colère pouvait encore s'atténuer au profit d'un échange tendre.

- Je te le promets, souffla Erik contre ses lèvres.

Ils restèrent un moment enlacés, profitant d'un contact amical dont ils seraient privés pendant longtemps. Mais ils ne perdaient pas espoir. Même s'ils ne seraient jamais d'accords sur leurs idées, cela ne signifiait pas qu'ils devaient être ennemis ! Charles nourrissait quand même l'espoir que les opinions d'Erik s'adouciraient, qu'il prendrait conscience que la radicalité de ses objectifs n'étaient pas une solution de paix…

- Je comprends pourquoi tu voulais tuer Shaw. Je n'approuve pas mais je comprends.

Erik se recula pour regarder Charles attentivement. Le télépathe s'assit sur le lit, à côté de la valise qu'Erik poussa pour prendre place à son tour.

- Je ne reviendrai pas sur ce que tu as écrit. Seulement, quand j'étais dans sa tête j'ai vu quel genre de personne il était. Il n'y avait rien de bon en lui mais…

- Mais tu n'es pas un meurtrier, moi si. Je sais que tu n'arrives pas à accepter ce que j'ai fait, ce que tu m'as vu faire via l'esprit de Schmidt. C'est ce qui te donne des cauchemars, n'est-ce pas ?

- Tu te trompes, sourit tristement le télépathe. Nous sommes tous les deux les meurtriers de Shaw. Je suis devenu ton complice quand je l'ai figé avec mon pouvoir et quand je t'ai laissé le tuer. J'espérais que tu changes d'avis en sachant que tu ne le ferais pas. C'est ce qui m'empêche de dormir correctement. Mes sentiments pour toi ont eu raison de mon jugement pendant la minute qu'il t'a fallu pour tuer un homme.

- Tu es trop gentil pour ce monde, Charles, soupira Erik. Je n'éprouve aucune culpabilité sauf celle de te voir aussi perturbé. Mais si tu ne l'avais pas retenu, il m'aurait tué et tu le sais. Tu ne pensais pas au meurtre pendant ce temps mais à me protéger. Ma mère disait souvent que les bonnes intentions pouvaient avoir de mauvaises conséquences mais que l'inverse n'était pas possible. C'est un peu ce qui t'es arrivé finalement…

- Quoi que tu décides, j'espère que tu ne me confronteras plus à un tel choix, murmura Charles en détournant légèrement le visage pour laisser son regard se perdre sur la peinture fixée au mur.

- Non, car j'ai bien compris que mon combat ne sera pas le tien. Notre alliance contre Schmidt n'était même pas motivée par les mêmes raisons alors je doute que nous soyons côte à côte à l'avenir dans la lutte pour le bien-être des mutants.

- Mais rien ne nous empêche de l'être personnellement… laissa entendre Charles.

- Que veux-tu dire par là ?

- Tu sais très bien ce que je veux dire, sourit le télépathe.

- C'est vrai, admit Erik. Mais tu es toujours contrarié par le fait que j'ai songé à partir avec les mutants de Schmidt et ta sœur, rappela-t-il ensuite.

Une ombre passa sur le visage de Charles. C'était un sujet assez sensible effectivement. Il avait vécu cette idée comme une trahison mais il était assez mature pour la comprendre.

- Nous en avons parlé plusieurs fois. Oui, c'est difficile à accepter mais je connais ton impulsivité. Avec le recul, je pense ne pas me tromper en disant que c'est une idée qui t'est venue sur le moment et non pas quelque chose de prémédité.

- Ce qui était prévu depuis le début, c'est le meurtre de Schmidt...

- Je sais même si je me suis mis des œillères pendant trop longtemps. Je ne suis plus en colère contre toi Erik, je pensais que tu l'avais déjà compris !

Erik ne répondit pas mais laissa ses lèvres s'étirer alors que sa main et celle de Charles se mêlaient affectueusement. Ils n'avaient pas besoin d'avoir les mêmes opinions, les mêmes idées et les mêmes projets pour avancer ensemble. Après tout leur amitié était bien trop forte pour se diviser ainsi. Alors Charles ne redoutait plus le départ d'Erik puisque désormais il savait qu'il avait une place importante dans sa vie…

Ils échangèrent une nouvelle étreinte, chaste mais personnelle et intime, en ayant conscience que ce qu'ils avaient construit durant ces semaines était un lien d'une nature spéciale, oscillant entre amour et amitié. Ils savaient que peu de gens serait capable de le comprendre mais ils s'en moquaient pas mal.

- Je veux que tu viennes avec moi, Charles, souffla Erik à l'oreille de son ami. Tu m'as dit que c'était quelque chose que je devais faire seul mais ne m'as-tu pas dit aussi que je n'étais pas seul ?

- Erik... soupira le télépathe.

- Je ne te demande pas de prendre part à mes idées. Je veux juste que tu fasses ce voyage avec moi...

- Je ne viendrai pas à Auschwitz avec toi, statua fermement Charles sous le regard dépité d'Erik. En revanche, t'accompagner en Pologne n'est pas impossible, ajouta-t-il d'un ton songeur alors qu'il réfléchissait aux détails techniques des billets d'avion.

- Merci, dit Erik avant de déposer un baiser sur la tempe de Charles, lui arrachant un long frisson dans tout le corps.

- Ne va pas t'imaginer que je cèderai à toutes tes demandes aussi facilement, dit le télépathe, les yeux clos alors qu'il recevait les attentions de son ami.

- Facilement ? J'ai mis presque deux semaines à te convaincre...

- Me convaincre ? J'ai accepté de venir uniquement en Pologne, pas de rester avec toi pendant tout ton voyage. Contrairement à toi, je prendrai mon billet retour. J'ai une école à fonder, rappela le plus jeune.

- Alors quoi qu'il arrive, je viendrai te voir quand ton école sera ouverte. Puisque tu étais inquiet de ne pas savoir quand tu me reverras, cela ne tiendra qu'à toi...

Charles laissa échapper un léger rire, conscient que c'était la façon qu'avait Erik de l'encourager dans son projet sans l'avouer ouvertement. Alors il acquiesça et ils se serrèrent la main comme on le ferait après avoir conclu un pacte de haute importance... Leurs liens étaient maintenant scellés de façon définitive. Même si leurs opinions les opposeraient tôt ou tard, ils choisissaient de les mettre de côté pour s'accepter mutuellement tels qu'ils étaient au fond, sans jugement de valeur et sans manichéisme...