Dimanche III

- J'ai t'ai déjà demandé d'arrêter de me parler sur ce ton, gronda Seto.

Mokuba serra les poings. Cette soirée était la soirée de trop. Une fois de plus, son frère avait brillé par son absence lors du souper.

Soit. Il s'était préparé un repas, et l'avait mangé seul – Jonouchi étant au travail –.

Une fois de plus, il avait passé son dimanche à faire les devoirs des cours particuliers que Seto lui imposait.

Soit. Il les avait faits en pestant comme il se devait sur l'économie.

Et voilà que Seto se pointait comme une fleur, en demandant ce qu'il lui avait cuisiné.

- Tu n'avais qu'à me prévenir que tu rentrais si tu souhaitais que je te prépare quelque chose aussi ! Au lieu de te pointer à minuit passé ! rétorqua virulemment Mokuba.

- Je suis occupé en ce moment, marmonna Seto.

Il se massa l'arcade sourcilière, essayant d'apaiser ses nerfs. Il avait déjà dû subir les cris et critiques de nombre de ses employés quant à l'impossible réalisation du projet du nouveau Duel Disk. Si son petit frère s'y mettait aussi.

- Ca fait des mois que tu es soi-disant occupé !

Mokuba n'avait pas voulu lui faire de reproches. Il savait que son frère travaillait dur. Pour lui et pour son entreprise. Mais il ne demandait pas la lune. Il n'espérait plus qu'il s'intéresse à lui, à sa journée, ou à ses préoccupations ! Il ne souhaitait qu'un repas en sa compagnie. Un repas en tête à tête. En famille.

- Si tu me disais ce qui n'allait pas, au lieu de pester dans le vide, lança Seto en poursuivant son massage. Tu ne vas pas me faire croire que tu me cries dessus seulement parce que je te reproche n'avoir rien préparé pour moi.

Ce qui n'allait pas.

Ce qui n'allait pas ?

Au moment où Mokuba s'apprêta à lui vociférer le mélange de tous les sentiments lui arrachant le cœur, Katsuya entra dans la pièce en lançant un joyeux « Je suis rentré. ». Il s'immobilisa cependant dès qu'il vit le regard glacial de Kaiba ainsi que les yeux larmoyants de son frère. Il était moins aveugle que Seto quant à l'état de celui-ci. Il avait bien remarqué qu'entre l'interdiction injustifiée de sorties, et le poids que le PDG faisait peser sur ses épaules de futur président, il ne savait plus ou se mettre… L'ancien voyou avait déjà essayé d'en toucher un mot à Kaiba, mais celui-ci était resté hermétique à toute remarque concernant son frère. Il connaissait ses besoins, soi-disant…

- Je vais prendre une douche, rit nerveusement Katsuya avant de fuir vers la salle de bain salvatrice.

Le claquement de la porte sembla redonner vie aux cordes vocales de Mokuba.

- Tu veux savoir ce qui ne va pas ? hurla-t-il. Bien, alors déjà, qu'est-ce que Jonouchi fiche ici ? C'est notre maison ici ! Notre maison ! Tu me dis tout le temps que les amis ne servent à rien, et toi tu l'invites ici, tu…

- Jonouchi n'est pas mon ami, contra immédiatement Seto.

- C'est quoi alors, ton petit ami peut-être ?

Le cadet ricana. Il poussait son frère à bout. Il voulait le pousser à bout. Le faire réagir.

- Ce n'est pas non plus mon petit ami. Quant à sa présence ici, je te l'ai déjà expliquée. Un bon président ne demanderait pas deux fois la même chose, il emmagasinerait directement l'information, rétorqua calmement Seto.

Mokuba ne sut pas si ce fut l'attitude passive de son frère où les mots « bon président » qui consistèrent en le déclencheur. Toujours est-il qu'il explosa.

- Pourquoi tu ne me laisses pas aller chez mes amis ? s'époumona-t-il. De quoi tu as peur exactement ? Que je me dévergonde ? Que ça m'empêche de devenir un « bon président » ? Alors que toi tu… Toi, tu !

Le cadet reprit une vigoureuse respiration. Les mots étaient sortis tous seuls. Les uns à la suite des autres. Jusqu'à ce que l'air lui fasse défaut.

Seto, premièrement cloué sur place par les cris de son frère – celui-ci ne s'étant jamais réellement élevé contre lui –, ne tarda pas à rétorquer, toujours sur le même ton calculateur.

- Va donc chez tes amis dans ce cas ! Mais ne viens pas pleurer chez moi si ça finit mal. Ou si ça t'empêche de devenir le président de KaibaCorp.

- Mais je n'en veux pas, de ton poste de président de la génialissime KaibaCorp ! Je n'en voudrai jamais ! beugla Mokuba.

Ces paroles eurent l'effet d'un coup de poing dans le ventre de Seto. Abasourdi, il se dirigea vers le divan, tournant le dos à l'adolescent. La respiration de ce dernier était rapide et confuses. Ses larmes, salvatrices et craintives.

- C'est une blague, c'est ça ? demanda le brun, comme absent.

N'obtenant aucune réponse, il poursuivit d'une voix tremblante :

- Tu es en train de me dire que tout ce que j'ai fait jusqu'à présent n'a servi à rien ?

- Je suis désolé grand frère, murmura Mokuba. Mais c'est la vérité. Je ne veux pas diriger ta société. Ce que je veux faire, c'est ingénieur !

- Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour nous, déclara désespérément Seto. Cette adoption par ce fils de pute, c'était pour toi ! Pour nous assurer une vie meilleure !

Seto donna un coup de pied dans la table basse, faisant tomber le luxueux vase posé sur celle-ci. Le bruit de porcelaine brisée en résultant alerta Katsuya qui se précipita, torse nu, dans le salon. Le PDG ne le remarqua pas plus que les restes éparpillés de l'équivalent d'un montant de plusieurs millions de yens, et scanda :

- Si j'ai pris les commandes de cette société, c'était pour nous assurer une belle vie. Et toi, tu foutrais tout à terre ? Tu ne veux pas de la société que je t'offre sur un plateau d'argent ? Que j'ai gagnée quitte à plonger en enfer ?

Katsuya était tétanisé. Jamais il n'avait vu le duelliste dans un tel état de rage. Jamais il n'avait entendu de voix aussi déformée sortir de sa bouche.

- Enfin, ce connard de Gozaburo a tout de même crevé dans l'histoire, donc on peut dire que je n'ai pas fait tout ça pour rien, cracha Seto, le dos toujours tourné.

Un rire sardonique franchit ses lèvres, faisant s'accentuer les larmes de Mokuba.

- Reviens pas, poursuivit le PDG en grimaçant. Je n'en reviens pas. Pensais avoir pris la bonne décision. Mais rien. Que dalle. Alors que. Me suis salis les mains. Corrompu.

Il sembla soudainement reprendre quelques-uns de ses esprits.

- Attends un peu, Mokuba. Comment peux-tu affirmer une absurdité pareille ? Tu ne peux pas être sûr de ce que tu veux faire à seulement quinze ans. Tu ne te rends tout simplement pas compte de ce que tu perds en refusant ce poste.

Le moment de clairvoyance de Seto se termina.

Ses yeux s'étrécirent.

Le délire guida à nouveau ses paroles.

- Je me fiche de ce que tu crois souhaiter ! Tout ça ne peut pas avoir servi à rien !

Soudain, la porte claqua. L'adolescent était monté dans sa chambre, laissant le blond seul face à l'hystérique.

- Tu m'entends, Mokuba ? J'ai fait tout ça pour toi, alors il est hors de question que !

Un coup de poing retentit, mettant un terme au cri.

- Mais calme-toi, bon sang, s'époumona Katsuya en empoignant le PDG par les épaules. Calme-toi !

Seto continua néanmoins à hurler des insanités. Ce qui enjoint le blond à lui donner un nouveau coup de poing dans la joue. Ses jointures craquèrent sous le choc.

- Mais tu vas te calmer, oui ? Je peux t'en donner autant que tu voudras sinon !

L'adrénaline sembla néanmoins lentement quitter le corps du PDG, le rendant de plus en plus amorphe. Si amorphe, que sa tête tomba sur le torse du blond. Passant spontanément une main dans ses cheveux bruns, ce dernier assena :

- Je te laisse finir de te calmer. Quand tu auras totalement repris tes esprits, tu iras parler à ton frère. Et tu écouteras ce qu'il a à te dire au lieu de te focaliser sur ton nombril ! Toi au moins, tu peux encore entendre sa voix.

Joignant le geste à la parole, Katsuya quitta la pièce.

Seto resta prostré. La question qu'il tentait tant bien que mal de bannir de son esprit résonnant dans son crâne. Avait-il fait les bons choix ? En forçant l'adoption par Gozaburo. En lui volant son entreprise.

Soudain, les yeux du duelliste s'agrandirent. Jonouchi avait raison. Il ne pensait qu'à lui. A ce qu'il avait subi…

Seto se leva brusquement. Il devait parler à Mokuba. Parler comme ils ne l'avaient plus fait depuis leur départ de l'orphelinat.


A ce stade, je pense que j'ai un fétichisme pour les hommes se tapant dessus...