L'appartement du 221B Baker Street était parfaitement calme et rien n'attirait l'attention. Pas de cadavre horriblement mutilé planqué dans le frigo. Pas de mannequin de vitrine pendu au plafond. Aucun bacille mortel retenu prisonnier dans une boîte de pétri. Pas de globe oculaire dans une tasse de thé. Mêmes les erlenmeyers du scientifique autodidacte paraissaient rangés, parfaitement alignés sur la table de la cuisine aux cotés du microscope. Le PC du détective était resté allumé sur une image ma foi peu ragoûtante de macchabée ravagé par ce qui à première vue semblait être une colonie d'asticots. Tout semblait s'être figé dans un silence de plomb, uniquement troublé par les moteurs vrombissants des Cabs passant dans la rue en contrebas. Pourtant, en tendant l'oreille, on pouvait percevoir la mélopée cachottière de quelques chuchotements étouffés par la porte de la chambre.

La première voix, grave, faisait vibrer l'air de son timbre malgré l'effort évident de son propriétaire à se faire le plus discret possible. La seconde, plus aiguë et visiblement féminine, était lourde d'inquiétude.

« Est-ce qu'on peut vraiment faire ça ? »

« Et pourquoi pas ? Je pense être en droit de faire ce que bon me semble dans l'enceinte de mon appartement. »

« Arrête, Sherlock, tu vois très bien de quoi je veux parler. »

Un long silence, suivit du brut mat d'un tissu tombant sur le parquet vieillit, obstruant le faible rai de lumière sous la porte.

« On s'était dis que la fois précédente, c'était la dernière. »

« Statistiquement, plus un être humain se force à ne pas répéter une action et plus il a de chances de le faire. »

« Tu inventes, là, Sherlock. »

« Bien évidement. Mais si ça peut aider à faire disparaître le ton désagréablement angoissé de ta voix, je veux bien faire semblant d'y croire. »

Silence.

« J'ai promis à John de ne pas recommencer... pour Rose... Et toi aussi, d'ailleurs ! »

« Pour Rose ? Parce que tu penses que ta fille est en âge d'émettre un jugement sur ta conduite ? Si c'est le cas, félicitations, dans deux ans elle maîtrisera parfaitement la physique fondamentale et sera capable d'utiliser un accélérateur de particules. »

« T'es un connard. »

« Et toi tu es grossière. Nous avons tous les deux promis à John. Cependant, lui avait également certifié de ne jamais plus se laisser pousser la moustache. Ca ne l'empêche pas d'arborer cet espèce de rangée de poils ridicule. »

« Ca n'a rien à voir ! »

« Pourquoi ? »

« Parce que... enfin je ne sais pas, moi, ce ne sont pas des promesses à la même échelle ! »

« Les seules échelles en lesquelles j'ai foi sont celles de Glasgow, de Mulliken et de Pauling. »

Le silence avait reprit ses droits au 221B. Dans la chambre, les voix s'étaient éteintes. Seuls persistaient un ballet d' inspirations et d'expirations insistantes et, parfois, le claquement sourd d'un battant de fenêtre claquant contre le mur.

John Watson était exténué. Il avait passé la journée à courir seul à travers la ville - Mary et Sherlock avaient refusés de l'accompagner - , et après des taxis. Etrangement, lorsque Sherlock en hélait un, il s'arrêtait presque instantanément, comme par enchantement. Et lui, il avait beau tendre le bras pendant dix minutes, il paraissait invisible. Bien sûr, il n'était pas question d'en toucher un mot au détective, qui aurait tôt fait de lui rappeler que sa petite taille l'empêchait d'être bien vu sur les trottoirs encombrés de Londres.

Lorsqu'il avait franchit le seuil, il s'était attendu à voir Madame Hudson l'accueillir avec un sourire tout en lui reprochant de ne pas avoir amenée la petite Rose qui, pour une fois, était restée avec sa marraine. Mais non. Elle ne semblait pas avoir entendu la porte, sans doute plongée dans la rediffusion d'un jeu télévisée.

Et quant il avait pénétré dans le salon à l'étage, idem : La même solitude.

« Sherlock ? Mary ? Est-ce que vous êtes dans le coin ?»

« John ?! Je. Euh, oui, on arrive, chéri ! »

La voix de son épouse lui parue étouffée. Mais c'est le branle-bas de combat qui s'ensuivit dans la chambre qui lui fit froncer les sourcils. A pas de loup, il traversa le couloir, essayant d'identifier les gestes rapides et paniqués qui se déroulaient derrière la porte. Sa main se posa sur la poignée et l'enclencha d'un coup sec.

« Putain mais qu'est-ce que...»

Ses yeux s'écarquillèrent un instant, avant que ses lèvres ne viennent se pincer en une ligne blême sous sa - ridicule il fallait l'avouer - moustache. Son regard noir de colère dériva quelques secondes entre les deux adultes qui se tenaient là, cherchant dans le regard contrit de l'amour de sa vie et celui "Je-ne-vois-pas-de-quoi-tu-parles " de son meilleur ami des réponses à ses questions muettes.

« Est-ce que... Bordel, est-ce que vous êtes en train de fumer ?! »