Un premier amour ne se remplace jamais.

Honoré de Balzac

-Alicia, ça va ?

Je sursautai et me tournai vers ma grand-mère. Cette dernière m'observait attentivement, armée de son légendaire borsalino blanc et de ses grosses lunettes de soleil, tranquillement allongée sur la chaise-longue voisine. Je réalisai alors en la voyant sourire que de toutes les personnes de ma famille, c'était à elle que je ressemblais le plus. Cheveux châtain foncé, yeux bleu nuit, teint bronzé. Nous étions exactement pareilles, sauf que ses cheveux tiraient plus vers le blanc que vers le châtain foncé, naturellement.

-Tout baigne, répondis-je avec un sourire forcé.

-Faux. Tu fixes la mer depuis environ vingt minutes. J'admets volontiers que l'océan est sans doute l'une des choses des plus étonnantes et merveilleuses qui égayent ce triste monde, mais à moins que tu ne veuilles faire une thèse sur comment le sable bouge dans l'eau, je ne vois pas pourquoi tu aurais un air si pensif imprimé sur le visage. Alors dis-moi ce qui te tracasse.

Je souris malgré moi. Esmeralda Muonez était trop observatrice pour son propre bien. Je n'ose compter le nombre de fois où elle a réussi à démasquer avec une extrême rapidité un mensonge quelconque d'un des membres de la famille. Et si cela est combiné avec son célèbre entêtement et ses origines espagnoles, son interlocuteur n'est pas sorti de l'apothicaire.

-Ce n'est rien, vraiment. Je pensais juste à des gens de mon collège.

Elle jeta un coup d'œil circulaire autour d'elle, rapprocha sa chaise et se pencha vers moi.

-Poudlard, hein ?

-Exactement.

-Tu songes à ce charmant jeune homme que j'ai aperçu l'été dernier ?

M'étouffant avec ma salive, je lui fis face, incrédule.

-Bien sûr je pense à lui, mais pas de la façon dont tu l'entends, voyons ! C'est mon meilleur ami, pas mon petit ami. Ni futur petit ami.

Ma grand-mère repositionna son coussin derrière son dos et bu une longue gorgée de son cocktail, l'air déçu. (Oui, ma grand-mère, une femme déjà assez âgée, boit des cocktails alcoolisés à trois heures de l'après-midi. Aucun commentaire, s'il-vous-plait.)

-Ah ? Dommage. On n'en trouve plus des garçons de ton âge si gentlemen de nos jours. Et en plus, il est mignon. Et intelligent.

-Je ne suis pas d'accord, il y en a plein à Poudlard, déclarai-je en souriant.

-Dans ta maison, Serdaigle ? demanda-t-elle, innocemment, tentant de dissimuler son regard machiavélique, avide de renseignements.

-Pas particulièrement. Il y en a dans toutes les maisons, même à Serpentard, à vrai dire…

-Et il n'y en n'a pas un qui t'intéresse plus que les autres ? lança-t-elle en feignant de s'intéresser ses ongles rose pâle.

Je fronce les sourcils, partagée entre l'amusement et l'agacement.

-Et tu crois que je vais te le dire ! m'insurgeai-je faussement, optant pour l'amusement.

-Oh, aller ! Je suis certaine que Matthew est au courant de tout.

-Oui, mais Matt n'est pas- Attends, tu me faisais marcher avant avec lui ?!

-Non, je te testais. Et je viens de le refaire. Tu ne marches pas, ma chérie, tu cours ! Il faut que tu apprennes à gérer ta fougue.

Ma grand-mère éclata de rire en voyant mon expression scandalisée, bien réelle cette fois-ci.

-Tu n'es qu'une sale manipulatrice, grognai-je en croisant les bras.

-Mais non, mais non. Je suis une personne observatrice - tu le dis toi-même ! - qui a de l'expérience, et qui sait jouer avec les mots. Tu as encore beaucoup à apprendre, soupira-t-elle avec fatalisme.

Je me mis à pouffer. Ma grand-mère avait un caractère complexe : elle peut passer d'un sujet à l'autre, ni vu ni connu. À un moment donné elle peut s'indigner de l'augmentation du coût de la courgette au marché de Santander avec un sérieux inébranlable, et une seconde plus tard, elle discute du nouveau parti politique avec une indifférence hors du commun.

-OK, j'abandonne. Un garçon hante mes pensées depuis quelque temps. Enfin, quelque temps… Ça fait un bon moment, déjà !

-Comment ai-je fait pour ne pas le deviner auparavant ? marmonna-t-elle plus pour elle-même que pour moi en levant les bras au ciel.

-Peut-être que je ne suis pas aussi transparente que tu ne le penses, souriai-je, victorieuse.

-Et…?

-Et rien.

C'est au tour de ma grand-mère de froncer les sourcils.

-Quoi ? Tu ne vas rien faire pour le conquérir ?

Levant les yeux au ciel, je poussai un soupir exaspéré.

-Le conquérir ? Plus personne n'utilise des mots comme ça !

-Ose essayer encore une fois de changer de sujet, et j'emplois la manière forte.

Je frissonnai en me souvenant du jour où ma grand-mère avait réussit à organiser une énorme bataille de chatouillis qui s'était déroulée sur la plage, entre tous les membres de la famille. Mon oncle et mon cousin s'étaient retrouvés la face contre de sable chaud, et ma tante était ensevelie sous un tas de serviette. Ma mère et mon frère tentaient d'échapper à mon grand-père en courant sous le regard amusé des touristes et mon père, perché sur l'arbre le plus proche, se marrait en nous prenant tous en photo. Quant à moi, j'étais aux prises avec la terrible Esmeralda, que tout le monde avait évitée jusque là. Plus lâche que ça, tu meurs !

-Il est inapprochable, hors de portée, abuelita.

-Mi querida, soit donc la première à l'approcher ! Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit…

Un sourire triste tordit mes lèvres.

-T'en as d'autres, des citations comme ça ?

Ma grand-mère se tourna vers moi et me regarda fixement par-dessus ses grosses lunettes de soleil.

-Les batailles de la vie, mi corazón, ne sont pas gagnées par les plus forts, ni par les plus rapides, mais par ceux qui n'abandonnent jamais.