Salut, voici une traduction qui me tient particulièrement à cœur puisque c'est ma fanfiction préférée en anglais ! Elle s'intitule "my castles in the sky are tumbling down" de ohhotlamb que vous pouvez retrouver sur archive of our own. Donc je voulais vous la faire partager (mais si vous pouvez la lire en anglais c'est mieux) et j'espère lui rendre justice. C'est une fic en cours, elle compte pour le moment 8 chapitres mais je n'ai traduit que celui-ci pour le moment. Voilà j'espère que ça vous plaira.


« Fais-en sorte de plaire à ton mari, Tooru. »

Ces mots revenaient inlassablement dans l'esprit de Tooru, encore et encore, comme une cloche de bronze qui résonnait dans l'écho matinal jusqu'au plus profond de son être. Il s'en trouvait engourdi, et c'était sûrement la seule raison qui permettait à ces femmes de le pousser à l'intérieur de l'enceinte, de le traîner comme un chien au bout d'une laisse. C'est le choc, se dit-il sans grande conviction. Il l'avait déjà vu à l'œuvre ; il l'avait déjà vu transformer le plus vaillant des hommes en une coquille vide, inerte et éteinte ; ce doit être la même chose, raisonna-t-il. Il avait déjà vu des corps démembrés, et avait défié la mort telle une proie se jouant de son prédateur, mais rien n'aurait pu le préparer à ce vide qu'il ressentait, à cette profonde terreur logée au creux de son estomac. Tu n'es pas mort. Ton cœur bat toujours, se répéta-t-il, la partie encore rationnelle de son esprit s'accrochant au moindre réconfort qu'elle pouvait trouver. Je ne suis pas mort. Tooru baissa les yeux vers son kimono de cérémonie. Mais c'est tout comme.

Elles le traînèrent à travers les jardins sinueux qui entouraient le donjon du château, dans un silence si désagréable qu'il lui rappelait celui d'une marche funèbre. Le seul son perceptible était celui de ses sandales sur le chemin de terre, le bruissement du tissu et les battements de cœur de Tooru résonnaient dans ses oreilles comme un tambour tribal. Ils passèrent les arbres et les buissons minutieusement taillés et débarrassés de leur feuillage d'automne, et il frissonna. Il n'était pas habitué au froid, pas à celui-ci. Ce palais ne se trouvait certes pas tout au nord, et pourtant c'était un froid inhabituel auquel s'ajoutait un vent agressif, différent de celui qui apportait la fragrance des embruns salés de la mer. Cela semblait étrange, différent, inapproprié...

Tout comme lui.

(Il ne pensa pas à ses yeux sombres familiers qui fixaient les siens sans le voir. Il ne pensa pas aux effluves de saké de son souffle. Il ne pensa pas à la coupe dans laquelle ils avaient dû partager le vin ; il ne pensa pas non plus au rebord sur lequel leurs lèvres avaient partagé une gorgée.

Il ne pensa pas à son mari.)

Cette nuit était magnifique, elle contrastait énormément avec cet événement épouvantable. Tooru leva les yeux vers le ciel illuminé par la pleine lune. Cela le réconfortait légèrement ; peu importe où il irait, la lune serait toujours la même. Elle était la seule à l'avoir suivi jusqu'ici, à des centaines de kilomètres de la fenêtre de sa chambre et de la tour qui servait d'observatoire, dans laquelle il avait passé une grande partie de sa vie à contempler le ciel. Il y avait longuement observé les étoiles et leurs halos argentés, il y avait parfaitement tracé les constellations de ses yeux, pour ensuite les fermer et imaginer quelles sensations le traverseraient s'il pouvait se trouver parmi elles, les jambes dans le vide, de la poussière d'étoiles dans les cheveux. Mais ces rêves n'avaient pas leur place ici. Pas avec lui.

Plus maintenant.

Néanmoins, il était forcé d'admettre, quoiqu'à contrecœur, que le fort central était absolument magnifique. Il avait été trop jeune pour l'apprécier à sa juste valeur la dernière fois qu'il l'avait vu. Les frontons en pierre sombre étaient superbement sculptés, descendant telles des ailes du toit en pente ; un fort contraste avec les pierres apparentes des murs, d'une blancheur telle qu'elles brillaient à la lueur de la lune. Il était presque impossible de compter toutes les fenêtres. Ses yeux les inspectaient, et une partie de son esprit tâchait déjà de cartographier l'architecture probable de l'intérieur et de tout répertorier : les endroits facilitant la fuite ou ceux par lesquels une offensive serait efficace. Il dut se forcer à penser à autre chose : c'était également sa maison à présent. Planifier le siège de son propre château ne le mènerait nulle part.

— C'est celle-là, lui murmura doucement l'une des filles.

Elle indiqua discrètement une des fenêtres les plus à droite, qui semblait être au cinquième ou au sixième étage, depuis laquelle la lueur d'une simple bougie vacillait contre le pan de mur visible. Sa petite main était étonnamment pâle dans le noir de la nuit.

— Ah, des bougies, soupira Tooru.

Aucune des femmes ne lui accorda un regard alors qu'il continuait d'un ton plein de regret:

— Que c'est romantique. Quel dommage que vous ne puissiez pas rester pour la nuit de noces.

— Vous ne voudriez pas que l'on soit là, Oikawa-sama.

C'était toujours la même fille qui s'adressait à lui. Elle semblait nerveuse, cherchant des yeux la réaction des autres femmes, comme si elle craignait quelque réprimande pour avoir osé prendre la parole. Son regard, fixé sur le sol, évitait le sien. Une servante en présence de son maître.

— Ah bon ?

Il esquissa un sourire carnassier et dénué de toute sincérité, dans une tentative de masquer sa panique grandissante. Elle n'avait toujours pas levé les yeux vers lui, mais elle tressaillit: quelque chose dans la voix de Tooru avait dû le trahir. Il en déduisit ce qu'il savait déjà: elle avait pitié de lui. Comme tout le monde d'ailleurs.

(Il ne voulait pas de leur pitié.)

La montée des escaliers fut lente et pénible. Elles étaient au courant pour sa jambe, mais là encore, tout le monde l'était. Il ne boitait pas, mais il devait faire attention à chacun de ses pas, rendant leur progression laborieuse. Il serrait les dents pour ne laisser échapper aucun son quand il s'appuyait sur sa jambe droite, se forçant à monter pas à pas l'escalier de bois. Sa respiration devint rapidement haletante, mais les servantes furent patientes ; la plus jeune, celle qui était nerveuse mais courageuse, s'était plus d'une fois approchée pour l'aider, mais l'aînée l'en dissuada d'un sifflement réprobateur, ce qui mit fin à toute autre tentative.

Elles lui accordèrent un moment pour reprendre son souffle une fois arrivé au palier du sixième étage, puis elles le firent entrer dans la pièce tout au fond du couloir. Il fut soulagé de constater qu'il était arrivé avant son mari. La chambre était vide, et il tenta de ne pas porter trop d'attention au lit parfaitement arrangé.

Un bain avait déjà été préparé à son attention, une baignoire en cuivre remplie d'eau bouillante. De la vapeur s'en élevait et embrumait la salle d'eau, rendant sa peau moite. Les servantes entreprirent de détacher son kimono, défaisant légèrement le nœud de sa ceinture, pour qu'il puisse s'enlever son hakama. Elles l'aidèrent à se défaire de son haut, jusqu'à ce qu'il tombe de ses épaules.

— Je suppose que vous pouvez vous laver tout seul ? demanda l'aîné, qui déposait une robe de bain, ainsi qu'une boîte de rubans sur la chaise en bois à côté de la baignoire.

— Tout à fait, acquiesça Tooru. Mais ça ne veut pas dire que j'en ai envie.

Il fit suivre ce murmure charmeur de battements de cils répétés. Un petit bruit aigu s'échappa de la bouche de la jeune servante, tandis que l'aînée, elle, fronça les sourcils.

— Attendez-le là, lui répondit-elle, avant de désigner le panier posé derrière le bassin. Vous trouverez là-dedans du savon, des crèmes et du parfum. Utilisez-les. Soyez propre et présentable. Le jeune seigneur est patient, mais j'ai l'impression que vous allez être une exception.

Tooru arqua un sourcil avec cynisme, car de ce qu'il se souvenait, elle n'avait pas tort. Mais une fois encore, personne n'était réellement patient avec Tooru, lorsqu'on apprenait à le connaître.

Elle sortit de la pièce, emmenant les autres filles avec elle. La petite servante le regarda avec inquiétude, puis baissa les yeux et s'inclina avant de sortir en fermant la porte derrière elle. Tooru était maintenant seul, et il put enfin respirer.

Il ignora le bain. Il retira le reste de son kimono, le laissa tomber à ses pieds, puis l'envoya dans un coin éloigné de la salle d'eau. Il considéra brièvement le jeter dans l'eau bouillante pour voir le bain se troubler dans les nuances de toutes ces belles teintures. Mais il savait que ce serait du gâchis, il se contenta donc de se rincer le visage avec l'eau fraîche de la vasque posée sur la grande commode. Il se frotta les joues et le front pour enlever la sueur et le fond de teint blanc dont sa peau avait été recouverte, et ainsi abandonner sa pâleur fantomatique au profit d'une allure plus humaine. Il ôta le noir qui avait été appliqué sur ses paupières avant de se sécher le visage avec l'une des serviettes mises à sa disposition. Il essaya toutes les crèmes, l'une d'entre elles dégageait une fragrance florale qui le rendit nostalgique, et il en appliqua une touche derrière chaque oreille. Puis à l'intérieur de son poignet, là où les battements de son cœur réchauffaient sa peau.

Il rapprocha cette peau parfumée de son visage, prit une grande inspiration, et ferma les yeux.

N'ayant rien d'autre à faire, il retira le peu de vêtements qu'il lui restait, avant d'enfiler la robe de soie (rouge écarlate, rouge sang, l'ironie le fit sourire) puis de sortir de la salle d'eau et de s'asseoir sur le lit pour attendre. Le léger goût du vin s'attardait toujours sur sa langue.

(Il ne porta aucune attention sur l'intention évidente de l'éclairage tamisé et intime. Il ne pensa pas à la personne qui avait dormi à cet endroit même pendant des années. Il ne pensa pas au fait que dans les mois à venir, le plafond au-dessus de sa tête allait lui devenir très très familier.)

Son attente, heureusement, fut de courte durée. Avant même qu'il n'eut le temps de réchauffer le matelas de sa présence, il perçut des bruits de pas solitaires. Un bruit retentit contre la cloison de papier, qui s'ouvrit avant que Tooru ne l'ait autorisé à entrer dans la pièce.

Il fut immédiatement pris de nausée. L'angoisse qu'il avait tenté de réprimer en présence des servantes, celle qu'il avait prétendu ignorer pendant qu'il se débarbouillait revint avec plus de force qu'à quelques minutes de la cérémonie, et il dut tout faire pour s'empêcher de trembler.

(Tout aurait été si différent s'il avait voulu tout cela. Mais il n'en avait jamais voulu)

— Iwaizumi, salua sèchement Tooru sans s'embarrasser des politesses d'usage.

La seule réponse qu'il obtint fut un froncement de sourcil. Son mari ne s'éloigna pas du seuil de la porte. Son mari - il était à présent connu de tous pour sa férocité sur le champ de bataille, pour son maniement de l'épée sans égal. Le fils et unique héritier voué à diriger ce royaume à la mort de son père. Mais quand Tooru l'avait rencontré, c'était un petit garçon de tout juste sept ans, au visage bien moins amer ; il espérait seulement que tout ce qu'il restait de cet enfant sincère n'avait pas fondu avec la rondeur de ses joues, et n'était pas enfoui sous une profonde irritation.

— Oikawa.

Tooru sursauta à l'entente de ce premier mot de la part d'Iwaizumi. Il n'avait pas parlé de toute la cérémonie : il avait préféré fixer droit devant lui, les yeux vides de toute émotion, comme ceux d'un poisson mort. Il avait bu le vin quand on le lui avait demandé et il avait baissé la tête dans une prière silencieuse lorsque le prêtre l'avait ordonné. Sa voix avait… énormément changé. C'était la première fois qu'il l'entendait depuis ses seize ans, tous deux alors au seuil de l'âge adulte. Elle était devenue grave, comme du gravier sous les roues d'une charrette, avec l'énonciation parfaite typique d'une éducation noble. L'éducation que Tooru lui-même avait reçue. Mais il conservait tout de même un accent, une indication involontaire d'où il avait grandi.

— Je vois que tu fais comme chez toi, continua-t-il en désignant de la tête le lit, l'air désintéressé.

Ses cheveux étaient mouillés et sa peau légèrement rougie. Il avait dû profiter d'un bain chaud dans une autre pièce. Tooru se refusa à en chercher la raison.

Il s'appliqua à garder un sourire contrôlé.

— Ce qui est mien est tien, ce qui est tien est mien ; n'est-ce pas ce que nous venons de nous promettre ?

— C'est amusant, ma mémoire doit me jouer des tours. Tu n'avais pas l'air aussi enthousiaste pendant la cérémonie.

— Quel dommage que tu sois sénile à ton âge ! Comme tu peux le voir, je suis vraiment très impatient de commencer notre vie ensemble.

— Ah oui ?

Iwaizumi s'approcha finalement d'un pas vers le lit… et Tooru tressaillit instantanément, le cœur au bord des lèvres. Iwaizumi sourit, fier d'avoir percé Tooru à jour.

— Alors pourquoi n'essaies-tu pas de te détendre ? Tu es assis sur notre lit après tout. Il est confortable, n'est-ce pas ? Que penses-tu des draps ?

Il fit un autre pas, et Tooru dut se mordre la langue pour ne pas bondir hors du lit et s'enfuir d'ici. Mais Iwaizumi s'approcha simplement de la fenêtre. La lumière de la lune se déversait dans la pièce par les interstices du bois, qui lui permirent de regarder dehors. Un rayon de lumière pâle apparut sur ses yeux, et Tooru fut surpris de ne pas les voir briller comme ceux des prédateurs à la lumière des torches. Il resta silencieux pendant un long moment ; la tension des muscles de Tooru grandit autant que celle de l'atmosphère, et il se prépara au pire.

Iwaizumi soupira, les mots prononcés lui semblaient aussi douloureux que de l'acier perçant la peau :

— Selon nos lois, un mariage doit être consommé pour être jugé officiel.

Tooru n'hésita pas. Il replia ses jambes contre lui, sans laisser paraître le lancinement qui lui traversa le genou : il garda une expression neutre, alors qu'il se recroquevillait. Il se l'était promis, dès que la nouvelle de cette condamnation avait quitté les lèvres de son père…

Il leva la tête avec défiance, la jambe tremblant, mais il n'en montra rien.

— Que les choses soient claires, chéri, cracha-t-il. (Ses doigts cherchaient le katana qui n'était plus accroché à sa ceinture ; les servantes lui avaient également pris la dague qu'il portait à la cuisse. Il détestait se sentir si vulnérable.) Je suis peut-être infirme, mais je suis pas une petite fleur délicate. Tu ne t'en souviens sûrement pas, mais sache pour ton bien que si tu essaies ne serait-ce que de me toucher…

— Ne te méprends pas, coupa Iwaizumi avec un sourire sans joie, je connais bien ta réputation. Tout le monde est au courant que le plus jeune fils des Oikawa était en voie de mener sa propre armée. Mais c'est du passé.

Il insista sur le dernier mot, et Tooru eut l'irrépressible envie de l'étrangler.

— C'est pas une chose qui s'oublie, reprit-il. Mais maintenant tu es là. Et tu es lié à moi pour la vie.

Iwaizumi grimaça puis déglutit :

— Et maintenant, je te le demande…

Il fit une courte pause et porta son attention sur le lit :

— Allons-nous honorer la tradition des nouveaux mariés ?

La réponse fut rapide et sans aucune hésitation:

— Je préférerais mourir, honnêtement.

— Et où est-ce que ça nous mène tout ça ?

Tooru considéra un instant la question, la tête légèrement penchée.

— Si c'est ce que disent les lois, alors tu n'es pas mon mari.

Iwaizumi lui accorda tout juste un regard du coin de l'œil, le visage soigneusement impassible.

— Alors c'est mieux comme ça, car je n'ai pas l'intention d'être marié à un imbécile.

Une partie de Tooru fut soulagée : il ne restait rien du garçon qu'il avait connu dans cet homme bourru. Laisser sa colère prendre le dessus en devenait plus facile. Il sentit la fureur monter en lui, tordant son estomac d'une rage nouvelle. Ses poings serrèrent la soie de leurs draps nuptiaux :

Dégage.

Iwaizumi s'écarta de la fenêtre avec un rire sombre.

— J'allais partir de toute façon.

— Dis à nos pères qu'on est pas compatibles.

Iwaizumi se tourna pour le regarder avec dédain.

— Je vais dire à mon père que je refuse de perdre mon temps avec le gamin idiot de son clan préféré. On est déjà en bons termes avec votre peuple, je vois pas pourquoi on irait gâcher ça avec un mariage ridicule. Tu pourras dire au tien ce que tu veux. Bonne nuit.

Il déçut Tooru en faisant coulisser la porte avec délicatesse, et il détestait ce genre de choses. Il détestait cette fausse maturité et cette patience exagérée, car c'était une ruse, une ruse pour faire passer Tooru pour un enfant capricieux, et ils le savaient tous les deux. Mais il n'était pas un imbécile. Il en savait suffisamment pour ne pas croire que tout était annulé. Il n'avait pas l'autorité nécessaire. C'était le rôle des seigneurs, leurs pères, les marionnettistes de leur destin…

Cela n'avait jamais été leur choix, alors y mettre fin ne le serait pas non plus.

Tooru se laissa tomber sur les coussins moelleux du lit (mon lit, son lit, notre lit…) avec un soupir tremblant, son corps vide d'énergie. Son genou lui faisait mal, la douleur lancinante d'une vieille blessure ; il s'était enflé par la montée de l'escalier. Il ne savait pas comment il pourrait refaire ce trajet si souvent : il ferait mieux de dormir dans le jardin, sous un des érables d'agréments. Il comprima la peau meurtrie de son genou, sans un bruit. Il ne leur donnerait pas la satisfaction de l'entendre pleurer.

Il pencha la tête pour observer la lune jaune, et laissa des larmes couler sur ses joues en silence.

— Ça doit être bien, murmura-t-il, ça doit être si bien d'être à ta place.


Merci d'avoir lu, n'hésitez pas à donner vos avis, je les transmettrai à l'auteur de la fic, qui je le rappelle est ohhotlamb que vous pouvez retrouver sur tumblr et ao3 !

((Merci à Thalilitwen qui m'a quand même un peu aidée))