Coucou ! voici le huitième chapitre de la fic ! J'ai mis du temps à le poster, alors qu'il était déjà traduit depuis un moment, parce que je voulais un peu attendre avant de rattraper la fic originale (qui en est au chapitre 9 !), mais comme l'auteure est dans une sorte de hiatus pour le moment, je le poste, même si l'attente risque d'être un peu longue pour les chapitres suivants :(


Avant

— Tu te souviens de la promesse que tu m'as fait Tobio ?

Ce dernier leva les yeux vers lui, les joues roses d'enthousiasme. Il portait son armure : toute de plaques de fer et de cuir, lui protégeant les cuisses, le torse, les épaules… tout endroit potentiellement vulnérable, tout endroit pouvant être protégé sans que ses mouvements en soient entravés. C'en était presque excessif, mais Tooru ne voulait rien laisser à la chance. La moindre imprudence pouvait coûter très cher.

Tobio hocha la tête.

— Je fais exactement tout ce que tu dis.

— Si je te dis de te cacher, qu'est-ce que tu réponds ?

— Oui, mon seigneur.

— Si je te dis de t'enfuir, qu'est-ce que tu réponds ?

— Oui, mon seigneur.

— Si je décide que tu restes à mes côtés, ou avec Tetsu-chan ou Yahaba… qu'est-ce que tu réponds ?

Un froncement de sourcils apparut.

— Je n'ai pas besoin qu'on me protège.

— Tobio, dit Tooru sévèrement. Qu'est-ce que tu réponds ?

Après un soupir agacé, il baissa la tête et détourna les yeux.

— Oui, mon seigneur.

Tooru se sentit momentanément coupable de traiter Tobio comme un enfant. Après tout, ils n'avaient pas une grande différence d'âge, Tooru n'avait que deux ans de plus que lui. Mais il y avait une différence drastique au niveau de leurs expériences. Tobio avait beau savoir bien manier le katana, on ne l'avait jamais vraiment attaqué dans le but de véritablement le tuer. Tooru pouvait simuler des situations mortelles pendant l'entraînement tant qu'il le voulait, certaines leçons devaient être vécues pour pouvoir être assimilées.

— N'aie pas l'air si dépité. Il y a peu de chance que ça en arrive là.

Il jeta un coup d'œil au village en question, de là où ils montaient la garde, protégés par les arbres et cachés derrière des buissons comme des voyeurs.

— J'ai déjà envoyé Kei-chan en éclaireur. Si c'était Shiratorizawa, tu ne ferais pas un pas de plus. Mais je pense que tu seras certainement capable de gérer cette situation pour ta première fois.

— Je serais capable de gérer la situation, corrigea prestement Tobio.

Sa confiance en lui était à la fois admirable et agaçante. Tooru aurait bien aimé le faire redescendre sur terre avant l'assaut, juste pour lui remettre les idées en place, mais une voix s'éleva derrière eux :

— Oikawa-sama.

Tooru se retourna.

— Sawamura -san.

— Nous sommes prêts, nous attendons votre signal.

Ses guerriers se tenaient derrière lui, une quinzaine d'hommes et de femmes qui avait fait le voyage tout spécialement à la requête de Tooru. L'infaillible Sugawara était à l'avant, au centre, et était accompagné d'un guerrier chauve et d'un plus petit aux yeux les plus féroces et assoiffés de sang que Tooru avait jamais vus. C'était un groupe compétent. Il avait eu raison de faire appel à eux : Noboru souhaitait mener les forces de Karasuno lui-même plus tard, et que cette mission soit un coup d'essai. Tooru était content d'être celui qui jaugerait leurs capacités.

Le village se trouvait non loin de la frontière entre Aoba Johsai et Shiratorizawa. C'était un lieu important pour ceux qui partaient creuser les collines alentour à la recherche d'argent et d'or : c'était un endroit où l'on pouvait se procurer un bon repas et une nuit de sommeil avant d'aller travailler dans les mines. Cependant, il y a un mois de cela, le château fut informé d'une nuisance qui avait mis un terme à cette routine. Des bandits avaient pris la ville, chassé tous ceux qui avaient voulu y entrer, et menacé ceux qui avaient tenté de fuir. L'audace en était presque insultante. Ils aiment s'attaquer à des villes de la frontière, car ils pensent que nous ne ferons pas l'effort de nous y déplacer.

Ils se rendront vite compte de leur erreur.

– Excellent. Je veux que tout le monde se rapproche, pour éviter de crier et d'alerter toute la ville de notre présence.

Sawamura hocha la tête, et produit un sifflement qui ressemblait à s'y méprendre à un chant d'oiseau. Ceci attira instantanément l'attention de ces soldats, qui se hâtèrent de se rassembler. Tooru fit signe aux siens de les imiter, et prit la parole une fois tout le monde réuni, agenouillé et attentif. Sawamura se tenait à ses côtés, les bras croisés, et le groupe était tellement silencieux que Tooru n'avait pas à élever sa voix pour se faire entendre.

– J'ai amené trente-trois de mes propres hommes, et avec l'addition de vos forces (il fit un geste rapide en direction de Sawamura), nous avons l'avantage du nombre sur les bandits.

Ce nombre ne comptait pas Tetsurou, qui avait dû rester au château, à son grand regret.

– Mes éclaireurs me disent qu'ils sont environ une trentaine. Ils sont sauvages et brutaux, pillant les villageois, violant les femmes, s'appropriant leurs nourritures et leurs maisons. Il n'y a pas eu de meurtres jusque là, mais je suis sûr qu'ils en sont capables.

Il les observa sérieusement.

– « Battre l'herbe pour effrayer le serpent, et attirer le tigre hors de la montagne. » Provoquer l'ennemi grâce à une distraction, pour pouvoir le déloger d'une position avantageuse. Ce sera notre stratégie.

Ces stratagèmes avaient déjà fait leurs preuves, mais il ne les avait jamais mis en pratique lui-même. Ce serait un test de ses propres capacités, s'ils y arrivaient. Et ce serait le cas, si ça ne tenait qu'à lui.

– Comment effraierons-nous le serpent ? C'est simple, sourit-il légèrement menaçant, nous allumerons un feu, littéralement. Pas assez proche pour que les flammes se propagent, mais suffisamment pour les rendre nerveux et les pousser agir. Le plan est d'attirer ses « tigres » lâches à l'écart pour qu'ils ne puissent se cacher dans les bâtiments ou utiliser les habitants comme bouclier. Nous voulons qu'ils soient à découvert pour mieux les cueillir. Les implorations de pitié et de paix ne m'intéressent pas. Tuez-les tous, et n'épargnez personne. Je veux en faire un exemple.

Tooru cherchait des yeux tout mouvement de son audience : des yeux fuyants, des gigotements, des lèvres mordues. Des signes d'hésitation, ou de réticence. Il ne pouvait y avoir un maillon faible parmi eux, car une seule âme clémente ruinerait son idéal d'une victoire totale et de châtiment absolu. À sa grande satisfaction, il ne vit personne bouger un seul muscle, et tous semblaient indiquer qu'ils tueraient une fois que l'occasion se présenterait. Il leur indiqua alors l'endroit au-delà des arbres derrière lesquels ils s'étaient rassemblés.

– Il y a une colline qui descend vers la forêt au bord ouest. Allez-y seulement si vous êtes sûr de pouvoir garder l'avantage. Les rizières s'étendent de la frontière est sur une centaine de mètres.

Il faisait bouger son doigt à mesure qu'il parlait, le bout de son ongle traçant les berges de l'eau boueuse.

– Je veux qu'un petit groupe soit la source de notre distraction. Le bâtiment auquel nous mettrons le feu a déjà était choisi, tout ce dont j'ai besoin c'est de quelqu'un pour l'allumer, et faire du bruit. Tout ce qui pourrait attirer leur attention, et les faire sortir. Une fois qu'ils seront concentrés autre part, nous les attaquerons de tous les côtés. Nous sommes assez pour pouvoir complètement les encercler.

Une femme de Karasuno aux beaux cheveux noirs prit la parole, sa voix semblable au doux son des cloches.

– Comment allons-nous différencier les bandits des civils ? On ne peut se permettre de deviner lorsque des vies sont en jeu.

Tooru acquiesça.

– Très bonne question. Mon éclaireur a quelques jours d'avance. Il a fait passer un message qui a été relayé au village dans son intégralité ; les villageois auront des rubans rouges noués à leur poignet gauche. Si vous n'êtes pas sûr, vérifiez d'abord.

Il passa en revue les visages qui lui faisaient face, et posa les mains sur les hanches.

– Gardez à l'esprit que je ne veux pas impliquer la population plus que de nécessaire. Refusez l'aide de ceux qui la proposeraient et dites-leur de rester à l'abri jusqu'à ce que le combat soit terminé.

Après ces mots, il frappa des mains et arbora un grand sourire.

– Bien, c'est tout ce que j'avais à vous dire concernant notre stratégie ! Je vais vous répartir en plus petits groupes provisoires, mais d'abord, quelque mots d'encouragement et de grande sagesse !

Il écarta les bras devant eux dans un grand geste.

– J'ai confiance en vous tous, et en vos capacités. Soyez intelligent, soyez rapides, soyez forts. Aidez-vous les uns les autres lorsque cela est nécessaire. Ne prenez pas de risques inconsidérés.

À ces mots, il prit la peine de regarder avec insistance quelques-uns de ses samouraïs les plus impulsifs : Kyouken, et plus subtilement Tobio.

– Je sais pour sûr que vous êtes tous très compétents. Je vous en prie, rendez-moi fier.

Il se tourna vers Sawamura.

– À présent, Sawamura-san, pourriez-vous me faire l'honneur de choisir ceux qui feront partie de notre entrée grandiose ?

Sawamura se racla la gorge, une expression étrange sur le visage, puis il désigna la femme aux cheveux noirs.

– Shimizu, prends Noya et Tanaka avec toi. Tu sais bien allumer des feux, et ils sont de loin les plus bruyants : ils créeront la meilleure diversion. S'il te plaît, empêche-les de se blesser.

Son visage se crispa dès qu'il commença à parler, mais elle ravala les quelconques réclamations qu'elle aurait pu avoir, et hocha la tête.

– Je comprends.

Tooru se frotta le menton et observa ses propres hommes, comme s'il n'avait pas déjà choisi chacun des rôles avant même d'être parti du château. Mais ce fut à ce moment qu'il perçut un son étrange : une reprise de souffle et un juron étouffé. Il tourna la tête pour voir un homme fin remonter la colline en courant, trébuchant plusieurs fois dans sa hâte. Il écartait les herbes hautes avec une ferveur déterminée, et Tooru fronça les sourcils. Cet homme avait été entraîné à la discrétion : qu'est-ce qui pouvait l'avoir bouleversé à ce point ?

– Oikawa-sama ! s'exclama l'homme à bout de souffle une fois qu'il eut atteint les arbres. Les hommes de Tooru s'écartèrent prestement de son passage.

– Watari ? Où est Kei-chan ?

– Il m'a envoyé vous chercher.

Watari essayait de reprendre son souffle, toussant, presque plié en deux. Il devait avoir couru aussi vite qu'il pouvait depuis on ne sait combien de temps. Ses yeux écarquillés traduisaient de sa panique.

– Ils réunissent les villageois. Des épées sur leurs gorges ! Je… Je ne sais pas comment ils ont su, mais ils sont au courant que nous sommes ici, ils le hurlent et demandent que nous nous montrions…

Tooru sentit un poids dans son estomac et son sang bouillonner tandis qu'en un seul instant tous ses plans minutieusement préparés se révélaient inutiles. Comment ? Ils n'avaient laissé aucune trace de leur approche, d'aucune façon. Ils avaient laissé leurs chevaux dans une ville à quelques kilomètres. Ils étaient arrivés dans la matinée et n'avaient pas allumé de feu. Cela voulait dire aucune trace de fumée, et la verdure luxuriante voulait dire qu'ils étaient indétectables depuis le village. Où était le faux pas ? Où s'étaient-ils trompés ? C'était là les questions qu'il se jurait d'examiner bientôt, mais pour l'instant il devait se concentrer sur le problème devant lui.

Immédiatement, un changement fut perceptible dans son attitude, et l'atmosphère se figea. Le visage de Tooru se durcit, son esprit allant à toute allure.

– Ils ont réuni tous les villageois ?

Watari secoua la tête.

– Non, ils vont de maison en maison et les traînent dehors.

– Où est Keiji ?

– Il est au village, cherchant les maisons qu'ils n'ont pas encore fouillées pour faire évacuer les habitants. Il leur a ordonné de se rendre dans la rizière.

Les hommes de Tooru auraient plus de facilité à protéger les villageois s'ils étaient tous réunis en un seul lieu facilement repérable. Keiji était un maître dans les situations de crise, et Tooru lui adressa des remerciements rapides.

– Sawamura, prenez vos hommes et suivez les ordres de Keiji. Trouvez ceux qui n'ont pas encore trouvé refuge et amenez-les en sûreté. Envoyez la moitié pour protéger ceux qui attendent aux champs. Ne les quittez pas avant mon signal.

Il leva la voix, car il n'avait plus aucune raison de rester discret à présent.

– Le reste d'entre vous, suivez-moi. Pour l'instant, nous devons nous plier à leur demande si nous voulons éviter de faire couler le sang des innocents.


La clameur de voix agressives les guida jusqu'au centre du village. Le groupe de Tooru était à présent significativement réduit par rapport à son auditoire d'il y a quelques minutes, Sawamura avait rapidement séparé ses gens et leur avait donné l'ordre de se disperser dans des directions opposées une fois le village atteint. Watari s'en était allé, certainement vers là où il avait vu Keiji pour la dernière fois, et une poignée d'hommes avait eu l'ordre de faire s'approcher dans une autre direction avantageuse. Ce fut une course folle de la forêt jusqu'au village, et même si aucun d'eux ne manquait d'endurance, la gorge de Tooru était en feu à cause de sa respiration saccadée, et sa nuque était couverte de sueur. Tobio, qui portait de nombreuses pièces d'armures auxquelles il n'était pas habitué, avait l'inconfort marqué sur le visage, et s'essoufflait à côté de son mentor alors qu'ils atteignaient le rassemblement de la foule.

Un chêne solitaire au centre était la seule chose qui différencier cette place centrale d'une cour ordinaire. Ce n'était guère plus qu'un large carré de terre, avec plusieurs échoppes (à présent fermées) sur les côtés, une auberge et une boutique, une forge et un atelier de couture. C'était là que les villageois étaient malmenés et mis en rang, les mains liées dans le dos à l'aide d'une corde. Les bandits étaient commandés par un seul homme sous l'arbre, qui aboyait des ordres entrecoupés par des cris comme « Sortez, sortez, sales rats ! Ou je leur trouerais tous la peau, jusqu'au dernier ! » Il se tenait directement derrière un rang de six gredins portants des armes diverses, toutes pointées de manière menaçante vers le ventre des villageois devant eux. Même de là où il était, Tooru pouvait voir leur corps trembler de terreur.

– Allons, allons ! Pourquoi toute cette agitation ? intervint Tooru dès qu'il fut assez proche pour être entendu au-dessus du chaos ambiant.

Immédiatement, tout mouvement cessa, et plusieurs paires d'yeux hostiles se tournèrent vers lui. Les armes des bandits les plus proches furent brandies de manière menaçante, il leva donc les mains pour apaiser la tension, et sourit.

– Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Je veux juste parler.

– Donc, tu montres enfin ton visage, Ô, Roi des vermines, ricana le chef.

Ses traits étaient grossiers et épais, ses cheveux raides et noirs encadrant son visage comme des bouts de paille souillée. Il ne bougea pas de sa position sous le chêne, Tooru nota avec un sourire que c'était la distance idéale pour proférer des insultes en sécurité.

– Je suis Raizo. Tu es peut-être roi pour le reste du territoire, mais pas ici. Pars maintenant, et je t'autoriserai à quitter les lieux avec ta tête encore sur tes épaules.

Les rubans étaient rouge cramoisi, attachés en des nœuds précis autour des poignets gauches de ceux qui tremblaient au centre, et de plusieurs sur le côté. C'était une couleur suffisamment voyante pour qu'elle se remarque par un simple coup d'œil. Une expression se retrouvait sur tous les visages des villageois : le désespoir. S'il vous plaît, aidez-nous, disaient-ils. Tooru porta compulsivement sa main sur la poignée de son katana.

– Raizo-san, vous avez commis un tort terrible à ses villageois.

Il s'avança d'un pas, et le chef des bandits tressaillit.

– J'ai bien peur que je ne puisse vous laisser rester. Le daimyo d'Aoba Johsai n'apprécie pas ceux qui maltraitent son peuple.

Raizo éclata de rire, un son agaçant, qui encouragea le ricanement de plusieurs de ses hommes. Puis, il dévisagea, le regardant de haut en bas.

– En fin de compte, tes hommes peuvent partir, mais je pense que tu vas rester ici.

Il eut un sourire répugnant.

– Tu es plus mignon qu'on le dit, Ô, Roi. Une nuit avec toi, et je pardonnerais tes samouraïs.

Tooru leva une main, un ordre muet à ceux qui derrière lui grondaient et s'avançaient comme pour attaquer. Son rire fut léger, et il décida en cet instant que personne d'autre que lui ne mettrait fin à la vie de Raizo.

– Je ne suis pas si facile, j'en ai bien peur. Tu devras faire mieux que ça.

Cette fois-ci, il ne put réprimer le réflexe : sa main se porta doucement à la poignée de son épée. Ses guerriers bouillonnaient.

– Vu que tu es si attentionné, laisse-moi en faire de même. Rembourse à ce village tout ce que vous leur avez volé, jusqu'à la dernière pièce de cuivre. Mets-toi à genoux et prosterne-toi devant eux. Et ensuite, tu nous suivras et vivras une vie de servitude au château d'Aoba Johsai. Ce sera un travail dur, mais pour une cause honorable. Fais tout cela, et vos vies seront épargnées. Qu'est-ce que tu en penses ?

– Je pense que c'est de la merde, cracha Raizo.

Sa posture était devenue quelque peu nerveuse, et ses yeux se portaient fréquemment vers les forêts à l'ouest.

– Qu'est-ce que tu dis de ça plutôt : je tue tous tes samouraïs pathétiques et je te baise jusqu'à ce que tu crèves ?

Le katana de Tooru reflétait à présent la lumière du soleil et son sourire était dur et froid. Le bruit d'armes que l'on dégaine résonna derrière lui, et les yeux de Raizo guettaient désespérément la forêt, comme s'il espérait qu'une biche ou qu'un sanglier viennent le sauver.

– Je pense, dit Tooru lentement, que tu vas regretter de ne pas avoir accepté mon offre.

Il leva la main et la voix, pour hurler dans l'air :

– Feu !

Et avec ça, une poignée de ses meilleurs archers apparurent sur les toits à proximité.

L'instant d'après, dans un sifflement, les flèches trouvèrent leur cible avec un bruit étouffé à l'impact. Les six hommes qui se tenaient en ligne avec leurs armes pointées vers les villageois sans défense étaient maintenant morts, des flèches plantées dans leurs poitrines, sauf pour l'un d'eux qui avait été touché en plein dans l'œil. Ça doit sûrement être Keiji, pensa affectueusement Tooru, avant de s'avancer, et de donner à son katana quelque chose à transpercer.

Le combat fut aussi difficile que ce qu'il avait imaginé, c'est-à-dire très abordable. Ces porcs les attaquaient avec des tantos et des naginata, mais ils se mouvaient comme s'ils n'avaient jamais tenu d'armes auparavant. Leur maladresse et gaucherie en étaient presque embarrassantes, et en peu de temps leur sang imbiba la terre sèche de la place. Tooru essuya le rouge de son katana, et observa les alentours pour surveiller leur situation. Quasiment la moitié, si ce n'est plus, des vermines avaient été neutralisées en l'espace de deux minutes. S'il devait marcher vers le centre, il aurait à enjamber un corps presque à tous les pas. Tobio lui-même se trouvait proche, ridiculisant ces bandits. Mais il prenait la situation au sérieux : c'était un bon entraînement pour lui. Tooru était content d'avoir choisi cette mission pour la première expédition de Tobio.

– Ils avaient promis que ça n'en arriverait pas là ! cria l'un d'eux à Raizo, que Tooru n'avait pas encore eu le temps d'abattre.

Suite à ce rappel, il commença à s'approcher d'eux prudemment, fronçant les sourcils. Ils ?

Raizo le remarqua, et c'était avec une immense satisfaction que Tooru le vit trébucher dans sa hâte pour s'enfuir.

– Repli ! Ils seront là d'un moment à l'autre ! Repli !

Il alla jusque là où l'ombre du chêne s'achevait, et il haleta lorsqu'une lame le transperça de part et d'autre. Tooru eut du mal à libérer son katana. Son regard était glacial lorsqu'il baissa les yeux vers sa victime mourante.

– Je suis toujours aussi mignon ? demanda-t-il doucement.

Le reste des brigands s'enfuir dans une sorte de frénésie, courant dans tous les sens comme des poulets tout juste décapités.

– Doit-on les laisser s'enfuir ? demanda Kindaichi.

Tooru se tourna pour lui faire face. Il transpirait à peine.

– Vous nous avez donné l'ordre de ne pas laisser de survivants.

En tant normal, Tooru donnerait l'ordre à ses hommes (qui n'étaient absolument pas fatigués) de poursuivre ceux qui pensaient pouvoir l'insulter et s'en sortir vivants. Mais quelque chose lui semblait étrange, son instinct était en alerte, l'adrénaline parcourant son corps malgré l'absence de danger. Quelque chose n'allait pas, mais il était incapable de dire ce que c'était.

Son attention fut captée par le son d'une commotion dans le lointain. Il ne pouvait entendre ce qui se disait, jusqu'à ce que Kyoutani, l'air en colère et de mauvaise humeur comme à son habitude, grogna doucement :

– Pourquoi est-ce qu'ils hurlent ?

Ses yeux furieux se plissèrent de plus belle.

– Qui est « ici » ?

Ils seront là d'un moment à l'autre, c'est ce qu'avait dit Raizo. Les cris distants venaient de la forêt à l'ouest.

– Des renforts ? proposa Tooru.

Cela n'avait pas d'importance. S'ils étaient aussi doués que la première tournée, alors ils n'avaient strictement rien à craindre. Mais Tooru avait maintenant appris à détester voir Watari courir dans sa direction avec cette expression, alors son estomac se tordit d'un inconfort à propos. Ce sentiment ne fit qu'empirer lorsqu'il remarqua un Keiji sinistre le dépasser en courant, son arc et carquois par dessus son épaule.

Watari commença à bafouiller avant même d'avoir fini sa course, son visage livide et trempé de sueur.

– On les a vus, depuis les toits, haleta-t-il. C'était un piège. Shiratori… caché… nous attendait…

Quoi --

Ushijima… il est ici...

Le sang de Tooru ne fit qu'un tour, et son estomac se contracta. La nouvelle fut annoncée, saccadée, et par à-coups, mais ce seul mot lui suffisait pour comprendre la situation. Ce simple nom. Il regarda Keiji pour plus de détails.

– On a été attiré ici, expliqua directement Keiji, la voix remplie de dégoût. Tout ça n'était qu'une façade. Ces mercenaires pathétiques ont très certainement été placés ici pour qu'on déploie nos hommes et qu'on les affronte. Ils ont attendu notre arrivée depuis la forêt à l'ouest. Je les ai seulement remarqués il y a quelques instants. Peut-être cinquante samouraïs, si ce n'est plus. Ils sont entrés dans le village, et ils arrivent vers nous.

Battre l'herbe pour effrayer le serpent, et attirer le tigre hors de la montagne. Créer des troubles dans une importante ville minière pour attirer l'attention du daimyo, et de manière assez forte pour provoquer l'un de ses généraux à quitter les murs protecteurs du château pour les terres convoitées. Tooru serra les dents, ses mains formant des poings.

– Ushijima Wakatoshi est ici ? demanda Tobio, les yeux habités d'une lueur étrange.

La nouvelle ne l'horrifiait pas autant qu'elle aurait due. Tu ne l'as pas rencontré, Tobio. Tu ne t'es jamais battu contre lui. Tu ne te rends pas compte de sa force. Il pourrait te couper un bras avec l'extrémité émoussée d'un fourreau.

Mais Wakatoshi n'était pas le cerveau derrière ce piège. Il n'en était pas capable. Il était trop simple. C'était son père, Katsuo. Noboru avait raison : il pensait pouvoir légitimement posséder tout ce qu'il convoitait. Il avait les yeux sur ses collines frontalières depuis un moment déjà. C'était du génie, à sa façon abjecte. Il engageait des brigands pour terroriser ce village, sachant qu'Aoba Johsai ne prendrait pas la peine d'y envoyer toute son armée pour les mater, mais que Noboru ne confierait ce travail à personne d'autre que son propre sang. C'était une mission taillée sur mesure pour Tooru, c'était de notoriété publique qu'il était le plus jeune fils, le plus doué en stratégie. Celui qui essayait désespérément de prouver sa valeur. Il était le choix le plus logique pour cette expédition, surtout que ses frères étaient à l'étranger à négocier des traités avec les factions voisines.

C'était pour cette raison que Katsuo n'oserait envoyer personne d'autre que son précieux bâtard pour le vaincre.

– Changement de plans, siffla Tooru. Yahaba !

Ses joues étaient maculées du sang de quelqu'un d'autre, mais il semblait que l'affrontement qui venait d'avoir lieu ne l'avait que très peu fatigué. Il avait l'air enthousiaste et prêt à tout.

– Oui !

Tooru poussa son élève en avant.

– Garde Tobio près de toi. Continue d'aider Karasuno à évacuer le plus de civils possible et emmène-les à la rizière. Ils devraient être en sécurité là-bas en attendant la fin du combat. Et pour le reste d'entre vous…

Tooru se détournait déjà, mais Tobio agrippa sa manche. Sa bouche était sur le point de formuler une objection, les yeux suppliants.

– Mais -

Tooru retira son bras.

– Je ne veux rien entendre. Tu m'as fait une promesse. Tu n'es pas prêt pour ça. Va, et obéis à Yahaba comme si c'était moi.

Après l'avoir poussé une dernière fois, Yahaba prit le bras de Tobio et l'emmena avec lui, malgré la réticence visible de ce dernier.

Tooru mit ses mains autour de sa bouche avant de hurler :

– Personne d'autre que moi ne doit affronter Wakatoshi !

Ses hommes se tournèrent pour le dévisager avec des yeux féroces.

– Si vous le voyez, détournez-vous ! Combattez autant de samouraïs de Shiratorizawa que vous pouvez, mais ce ne sera pas chose facile ! Ils n'ont rien à voir avec ces bandits et nous sommes en infériorité numérique ! N'en sous-estimez aucun !

Il baissa le ton et se tourna vers Keiji.

– Ils arrivent par l'ouest, c'est ça ? Combien de temps avons-nous ?

Keiji le considéra avec ses yeux sombres et monotones.

– Une minute, deux tout au plus. Ses hommes se dispersent pour bloquer les sorties. Le bâtard reste à l'arrière.

– Peut-être qu'on peut de nouveau utiliser les archers ? proposa Watari, triturant nerveusement ses doigts.

Tooru hocha la tête.

– Keiji, Watari, je vous veux tous les deux de retour sur les toits. Prenez mes meilleurs soldats avec vous. Faites tout ce que vous pouvez pour viser leur tête.

– Oui, mon seigneur ! dit Watari avant de détaler. Keiji resta immobile, et regarda fixement Tooru. Sa voix n'était guère plus haute qu'un murmure.

– Il sait que tu vas le chercher. Tu es prêt pour ça ?

Tooru sourit tristement.

– Mon cher Keiji, je pourrais me préparer encore dix ans que je ne serais toujours pas prêt.

Il déglutit difficilement, et ferma les yeux un bref instant.

– Mais je suis notre meilleure chance.

Et il se retourna vers le chemin menant à l'ouest, et se prépara.

Cette fois, lorsque les ennemis commencèrent à envahir la place, ce fut totalement différent. Il était évident dès les premiers coups d'épée que ces samouraïs de Shiratorizawa étaient entraînés, et bien entraînés. Cela aurait pu être gérable, si les forces avaient été plus équilibrées. Mais même alors que leurs nombres diminuaient petit à petit sous les coups des flèches, il y en avait toujours plus, accourant les uns après les autres sur la place, attaquant les guerriers de Tooru sans une once de peur. Tooru n'avait que deux bras et une épée, il ne pouvait donc tous les affronter, même s'il en avait l'envie. Il ferait tout pour protéger ceux qui se battaient en son nom. Il ferait tout pour empêcher ce qu'il voyait maintenant : des épées ennemies atteindre leur cible, le sang d'êtres chers se répandre et se mélanger avec celui des vermines sur le sol. Il ne pouvait en combattre qu'un à la fois, et même s'il était efficace pour tuer, il n'était qu'un seul homme.

Un homme dont l'endurance avait une limite. Il avait besoin de quitter cet affrontement et de chercher Ushijima tant qu'il avait encore du souffle : il ne tiendrait pas une minute s'il n'avait plus d'énergie. À son grand désarroi, il se mit rapidement à haleter à cause de l'effort continu, mais il ne pouvait se permettre de se reposer un seul instant. Un samouraï ennemi visait le dos de Kindaichi pendant que celui-ci était occupé avec un autre assaillant : en un coup, Tooru lui coupa la main ; et puis, alors qu'il criait, l'acheva d'une attaque vive. Kindaichi se débarrassa de son propre adversaire, et jeta un œil derrière lui suite au son bruyant qui retentit derrière lui. Ses yeux s'écarquillèrent à la vue du corps à ses pieds, et à celle du sang dégoulinant de l'épée de Tooru.

– Merci, mon seigneur ! s'exclama-t-il à bout de souffle.

Il ne pouvait se laisser distraire un seul instant, car un autre guerrier s'avançait vers lui et il dut parer le coup avant de se faire éviscérer.

– Fais attention ! cria Tooru, en s'avançant pour engager le combat avec une femme qui regardait l'un des siens avec les yeux dans lesquels luisait une promesse mortelle. Mais ce fut à ce moment précis qu'un éclair noir fila devant lui, suivi d'un cri lointain.

Arrête-toi !

Tooru tourna la tête pour voir un Yahaba écarlate, ses yeux déjà ronds lui prenant presque tout le visage. Il n'y avait pas de garçon à ses côtés, et il comprit tout de suite. Tooru localisa la forme noire, déjà loin sur la route de terre principale menant à la partie ouest du village. Son armure complète était maintenant remarquablement absente, et ses cheveux avaient des éclats presque bleus au soleil, rappelant des plumes de corbeaux.

– Qu'est ce qu'il fait, dit Tooru avec un rire, même s'il ne trouvait pas la situation amusante. (Pas même un petit peu. Pas du tout.) Qu'est-ce qu'il essaye de faire.

Sans y réfléchir, il se mit à sa poursuite, esquivant les samouraïs en plein combat et priant que les archers soient attentifs et ne le confondent pas avec un ennemi. Il courrait aussi vite qu'il pouvait, et il était rapide, mais Tobio avait déjà une vingtaine de mètres d'avance.

Tobio ! hurla Tooru, ayant du mal à se faire entendre parmi les cris d'agonie, et le fer s'entrechoquant.

Il prit une grande inspiration, criant aussi fort qu'il le pouvait.

– Reviens ! Reviens, tout de suite !

Le garçon s'arrêta un instant pour regarder derrière son épaule, et pendant une seconde, une once de soulagement apaisa sa gorge en feu. Mais ensuite, le garçon ouvrit la bouche pour rétorquer : « ça ira ! » avant de s'esquiver dans une ruelle entre deux maisons. Et comme si de rien n'était, il était parti, et Tooru émit un grognement de désespoir.

Yahaba le rattrapa un instant plus tard, haletant comme s'il avait poursuivi Tobio depuis que le combat avait commencé. Tooru se tira les cheveux jusqu'à que des larmes lui viennent aux yeux. Il avait envie de vomir.

– Il n'est pas prêt putain, il n'est pas prêt, il est doué, mais il n'a que quinze ans…

– Oui, mais, vous l'avez dit vous-même, Oikawa-sama, haleta Yahaba, les mains sur les genoux. Il est doué. Il… (un sifflement) il peut rivaliser avec la plupart de ses... (il reprit son souffle) hommes.

Il t'a même battu plus d'une fois, n'est-ce pas ? Ne franchit pas ses lèvres. C'était la vérité : Tobio s'était amélioré à une vitesse affolante pendant les deux ans durant lesquels Tooru l'avait entraîné. Il était très doué. Et si ça avait été n'importe qui d'autre, Tooru ne serait pas dans un tel état de panique.

Mais il n'y avait qu'un seul homme que Tooru n'avait jamais, pas même une fois, réussi à battre.

– Oui, la plupart d'entre eux.

Ces mots firent s'arrêter Yahaba, une expression d'horreur envahissant son visage et lui tordit la bouche.

– Tu ne penses pas que…

Tooru se tourna pour fixer l'endroit que Tobio venait de quitter.

– Il n'est pas aussi stupide.

Sauf qu'il l'était. Il était assez stupide, et tout à fait arrogant pour le faire. Tooru avait autrefois trouvé sa ténacité attachante ; son obstination un trait de caractère qui nourrirait ses ambitions jusqu'à ce qu'il devienne un samouraï craint dans le monde entier. Mais c'était ce satané entêtement qui lui faisait en vouloir plus, plus d'entraînements, plus d'expérience, plus d'adversaires de qui apprendre. Plus de gens à battre ou pour le battre.

Mais aucune de ces personnes n'avait tenté de le tuer. Aucun d'entre eux n'avait vraiment cherché à atteindre la peau tendre et vulnérable de sa gorge. Tobio ne savait pas ce que c'était de voir l'envie de meurtre dans le regard d'un autre homme.

Aucun de ses adversaires n'avait été Ushijima Wakatoshi.

Tooru s'engouffrait déjà dans la ruelle avant même d'avoir fait le choix conscient de bouger, laissant Yahaba derrière. Tobio avait déjà disparu : des traces de pas en attestaient sur le chemin de terre longé de maisons sur les deux côtés. Les escaliers se divisaient en haut vers la droite et la gauche, et Tooru se dirigea rapidement vers la gauche, c'était vers la partie ouest du village, et s'il avait vu juste, alors Tobio irait là où il pensait que son rival serait.

Reste en vie jusqu'à ce que je te trouve, pitié reste en vie jusqu'à ce que je te trouve.

Il se trouva face à deux samouraïs de Shiratorizawa peu après. Ils n'avaient pas l'air de l'avoir reconnu, après tout, son armure n'était pas différente de celle de ses hommes. Il ne portait pas un éventail pour symboliser son rang, et son fourreau accroché à sa hanche était fait de cuir simple, sans fioriture. Ils ne réalisaient pas qu'ils faisaient face au commandant de leurs ennemis, ils se précipitèrent donc sur lui sans aucune hésitation, leurs katanas levés.

Un coup horizontal vif. Une brusque rotation, puis un mouvement en arrière. Il y eut des bruits étouffés, de corps s'effondrant sur le sol. Sans un regard, Tooru savait que leur blessure leur serait fatale. Il ne s'arrêta pas pour vérifier. Un nouveau coup sec, et le sang qui dégoulinait de sa lame arrosa la terre. Il continua sa course, la main toujours serrée sur la poignée de son katana.

Pitié. Pitié. Pitié.

Il ne fit pas attention à sa respiration. Sa concentration ne pouvait s'égarer ; il courrait droit devant lui sans faire attention au reste, ses jambes le poussant en avant avec un seul objectif en tête. Derrière lui, ses samouraïs combattaient sans leur commandant. Certains étaient certainement en train de mourir. Keiji, Watari, Kindaichi, Kyouken, Yahaba, Kunimi. Ils n'étaient pas que ses soldats, mais aussi ses amis. Restait-il des flèches dans leur carquois ? Lesquels d'entre eux étaient blessés ? Lesquels d'entre eux n'arrivaient plus à reprendre leur souffle, à lever leur lame pour attaquer, encore et encore ? C'étaient les questions que se posait tout commandant, et elles étaient les plus éloignées de son esprit. Au lieu de cela, il pensait aux journées ensoleillées dans la cour de son château. Souriant, riant, versant de l'eau sur la tête de Tobio. La façon dont le visage de son élève rayonnait quand on le complimentait. La façon dont il avait grandi, d'un petit orphelin crasseux vivant parmi le bétail, jusqu'à devenir le projet envié du plus talentueux des fils du daimyo.

Tooru pensait à son petit frère adoré, et à personne d'autre.

Alors quand il le trouva enfin, rien d'autre ne passa dans son esprit que : il est en vie. Il ne prit pas en compte la horde ennemie de samouraïs qui était regroupée dans cette petite cour. Ceux qui vinrent sur lui pour l'affronter furent abattus rapidement de toute façon. C'étaient des obstacles insignifiants qui le séparaient de ce qui devait être protégé. Rien ne pouvait l'arrêter : chaque soldat sur son chemin se faisait descendre d'un seul coup d'épée sans merci. Ses yeux ne tremblaient pas. Un, deux, trois, quatre. Il regardait ces cheveux noirs aux lueurs bleues. Ses épaules tremblaient à cause de sa respiration, et quand Tooru put voir son visage, il vit qu'il était trempé de sueur. Ses cheveux en étaient plaqués contre son front et ses tempes. Le reste de l'armure qu'il n'avait pas retirés arboraient des déchirures, ses bras et côtes couverts d'entailles desquelles coulaient du sang. Ses lèvres étaient ouvertes, en quête de souffle, et ses yeux étaient sans vie. C'étaient les yeux de celui qui avait vu sa propre mort. Tobio avait maintenant compris ce qu'il avait ignoré jusque là : qu'être un prodige ne le rendait pas immortel. Et que les hommes puissants n'avaient pas de pitié pour les prodiges.

Wakatoshi.

Ses yeux étaient perçants, froids et impitoyables comme toujours. Il parait les attaques de Tobio comme s'il ne s'agissait que d'un moucheron agaçant. Tooru l'avait vu pour la dernière fois il y a un an et demi : au château de Shiratorizawa, accompagnant Noboru pour une énième supplication d'un accord convenable. Ils s'étaient entraînés ensemble, et Tooru avait quitté le château avec un nez cassé et un hématome violet qui lui couvrait tout le côté droit. Ils avaient utilisé des épées en bois au lieu de katana, et c'était l'unique raison pour laquelle Tooru avait survécu à ce duel.

Et Ushijima n'était pas un monstre. C'était ce qui était le plus terrifiant. C'était juste un homme.

(Raison de plus pour le craindre.)

C'était un homme, qui ne sous-estimait jamais un adversaire. C'était pourquoi il ne retenait pas ses coups contre Tobio, qui n'était qu'un adolescent, pas encore tout à fait formé. Tout du moins, Ushijima avait équilibré le combat : sa propre armure de général gisait sur le côté.

(Comme si ça allait changer quoi que ce soit au résultat.)

Ushijima porta son tachi en avant. Le coup fut assez fort pour que Tobio parte en arrière, parant difficilement l'attaque. Ses joues roses étaient devenues aussi blanches que de la farine de riz. Il ôta furieusement la sueur de ses yeux. Et Ushijima ne lui laissait pas le temps de se remettre avant de lever son épée encore une fois, pour calmement l'abattre sur lui. Tobio n'avait toujours pas levé son katana. Il regardait le tachi d'Ushijima avec une résignation vide.

Il va mourir.

Il n'eut pas d'autres pensées. Tooru plongea, poussant avec son corps Tobio hors d'atteinte.

Il ne put lever son katana à temps. Le tachi trancha, et initialement Tooru crut qu'Ushijima l'avait raté, qu'il n'avait proprement coupé que le vent…

Puis il la sentit.

Une agonie brûlante qui n'avait aucun égal. Son genou, sa jambe, avait-il encore une jambe ? Il ne prit pas le temps de vérifier. Il ne pouvait se permettre d'être distrait, même pas par ça, même pas une seconde. Je dois le sauver. Mais il tangua sans le vouloir, pas même l'adrénaline dans ses veines n'était assez puissante pour soutenir ce qui ne pouvait plus l'être.

La seconde suivante, un coup retentissant était porté à son ventre. Le souffle coupé, il perdit totalement l'équilibre. Il tomba au sol, la bouche pleine de terre, une substance gluante sur les mains. Il baissa les yeux par réflexe, tout en sachant pertinemment qu'il n'aurait pas dû. Rouge. Soudainement, il vit tellement de rouge, s'écoulant spontanément d'une blessure si profonde qu'il pouvait voir le blanc de l'os. Creusée à travers les muscles, les tendons, la peau ; la plaie s'ouvrait comme une gueule béante.

Tooru tourna la tête, et vomit.

Reprenant son souffle, les yeux fermés et le corps blottis contre sa blessure, il tentait de l'enserrer de ses doigts, comme si d'une quelconque façon ses doigts tremblants pouvaient réunifier la chair. Il serra les dents, se rappelant malgré son esprit brumeux que la bataille n'était pas encore gagnée, que Tobio gisait quelque part derrière lui et que le prince bâtard vivait toujours.

Sa vision était floue à cause de la douleur lorsqu'il leva les yeux, toujours plus haut, pour voir le soleil qui illuminait le visage qui le regardait de haut. C'était une scène trop familière : Wakatoshi regardant, hautain, le corps meurtri d'Oikawa Tooru pendant que ses servants, immobiles, regardaient. L'expression sur le visage du bâtard était calme et apathique. Il n'y avait jamais rien de mesquin dans sa façon d'agir. Son but était toujours clair et net. Contrairement à son père sans honneur, il n'y avait rien de sale ou d'impur en son caractère. Il était simplement victorieux, toujours victorieux.

(Il n'avait aucune raison d'user de coups bas vu qu'il ne perdait jamais.)

Et Tooru n'avait jamais autant haï quelqu'un.

Quand il se fit assez confiance pour parler, sa voix était plus venimeuse qu'il ne l'avait jamais entendu. Jamais elle n'avait été emplie d'autant de rage, de peur, de haine.

– Va te faire foutre, Ushijima, va te faire foutre, c'est juste un garçon, comment oses-tu

Ushijima inclina la tête, arborant une expression quelque peu perplexe. Comme s'il ne comprenait pas pourquoi l'on proférait de telles insultes à son égard.

– Il faut le courage d'un homme pour me défier. Je n'ai fait que l'affronter selon son souhait.

C'est un enfant !

– Tout comme toi.

Tooru se mordit violemment la langue, un cri coincé au fond de la gorge. Ushijima regardait derrière Tooru, là où l'on entendait Tobio respirer difficilement. Ushijima détourna le regard, comme si ses adversaires n'avaient plus d'intérêt à ses yeux maintenant qu'ils n'étaient plus en état de le divertir.

– Cette bataille est terminée. Tu es leur commandant, et tu es tombé. Sonne la retraite immédiatement, et j'épargnerais ta vie.

Tooru lui cracha presque aux pieds.

– Ma vie ne vaut pas de se soumettre à un homme comme toi.

Ushijima le considéra un instant. Il regarda à nouveau Tobio.

– Ce n'est pas une motivation suffisante apparemment. Je vois.

Il dépassa Tooru, qui tourna la tête pour voir le général de Shiratorizawa pointer son tachi vers Tobio, dont le visage était si pâle et maladif que Tooru avait du mal à croire que son cœur battait toujours. Il ressemblait déjà à un cadavre.

– Rends-toi immédiatement. Si tu refuses, je tue le garçon.

Il était sérieux. Tooru savait qu'il était sérieux.

– Très bien.

Il s'humecta les lèvres, sa vision brouillée par les larmes qu'il refusait de laisser couler. Il ne prit même pas une seconde pour réfléchir à la proposition.

– Je vais me rendre.

Il gisait dans une flaque de son propre sang, et il commençait à se sentir pris de vertige. Il sentit Tobio le regarder avec horreur, mais il ne put croiser son regard, car ses paupières se faisaient lourdes. Ses oreilles bourdonnaient, mais elles fonctionnèrent suffisamment longtemps pour entendre :

– Tu ne seras jamais assez bon pour me battre, Oikawa. Pas toi, et certainement pas ton disciple.

Il ferma les yeux.

– Ne l'oublie pas.


Les semaines suivant la bataille furent un mélange confus de douleur et de torpeur.

Le trajet de retour n'eut aucun sens : il ne se souvenait que de quelques bribes, alternant entre conscience et inconscience. Il ne vit que des bouts de paysage défiler depuis le cheval de Keiji. La ville dans laquelle la bataille avait eu lieu ne possédait pas les ressources médicales nécessaires pour lui sauver la vie. Alors, il avait été décidé à l'unanimité qu'il serait envoyé avant tous les autres. On s'occuperait de soigner ceux qui étaient moins gravement blessés au village, avant de voyager jusqu'au château.

(Il avait été décidé que les morts seraient enterrés dans la forêt environnante.)

Pour le retour, un garrot de fortune enserrait le haut de sa jambe mutilée. Malgré cela, le sang imprégnait le tissu de son pantalon et tachait d'écarlate toute sa jambe. Keiji poussa son cheval jusqu'à l'épuisement : ils arrivèrent à rentrer en un seul jour, un exploit non sans sacrifice. Le cheval mourut d'épuisement, s'effondrant dès qu'ils eurent passé les premières portes.

Les événements qui suivirent leur retour au château étaient ceux des rares dont, malheureusement, il avait gardé le souvenir. Il fut transporté jusqu'à l'infirmerie, entouré d'une effusion de panique : Oikawa-sama a été blessé pendant la bataille, il se vide de son sang, Shiratorizawa leur avait tendu une embuscade. Il regrettait la douceur de l'inconscience, car elle lui aurait évité d'entendre ce rappel incessant qu'il avait échoué. C'était comme entendre des mots sous l'eau : même déformé,il pouvait toujours les entendre. Et puis, il y avait la douleur. Et oh, comme cela faisait mal. L'intégralité d'une bouteille de saké lui fut versée au fond de la gorge, dans l'espoir qu'il serait trop ivre et faible pour se débattre pendant que l'aiguille et le fil rassembleraient le muscle et la peau. L'espoir fut vain, et même s'il s'était vidé de son sang pendant tout le trajet jusqu'à Aoba Johsai, il fallut trois personnes pour le tenir alors qu'il hurlait et s'agitait : une personne pour chaque membre encore fonctionnel. Keiji lui couvrit les yeux de ses mains moites pour l'empêcher devoir ce qui lui était fait. Le temps était comme altéré lorsqu'il était ivre, et une éternité s'écoula avant que le dernier point de suture ne soit cousu et que Keiji n'enlève ses mains. Son visage était livide, il regardait Tooru comme s'il avait devant lui un fantôme.

Et puis Tooru se coucha sur le matelas, et trembla.

Il avait de la fièvre. Une infection. La faiblesse de son corps lui était insupportable. Il avait perdu tellement de sang, et cela empirait à mesure que les médecins s'occupaient de sa jambe. Il restait donc presque immobile, et dormait, et transpirait. Il ne pouvait rien faire d'autre. La transpiration imprégnait tout ce qui était en contact avec sa peau, alors ils le déshabillèrent. Il était couché nu sur un matelas humide et se tordait, s'entendait hurler dès qu'il bougeait. Alors même que celle-ci était couverte de cataplasmes, la blessure de sa jambes'infecta. Ou, ce qui fut naguère sa jambe. Il ne savait pas à quoi elle ressemblait, car il refusait de regarder. Il ne savait que ce les autres lui disaient. Que la plaie était horrible et à vif, suintant de pus et empestant la chair en décomposition. Qu'il allait peut-être en mourir. On considérait l'amputation, et Tooru commença à halluciner. Il voyait Tobio assis au bord de son lit armé d'un couteau, et il regardait, comme dans un rêve, le garçon s'attaquer à sa jambe, et lentement, très lentement à creuser la blessure qui l'avait ruiné.

Sa mère vint lui tenir compagnie. Elle passait ses mains dans ses cheveux trempés et dégageait son front pour y déposer des baisers. Il ne l'avait pas laissée faire ça depuis des années. Mais elle était en larmes, car ils savaient qu'il allait peut-être mourir.

Ce ne fut pas le cas, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que cela aurait été préférable.


Il resta inconscient pendant une semaine, et lorsqu'il se réveilla, la fièvre avait baissé et l'infection avait été maîtrisée. Les médecins avaient retiré la chair morte pendant qu'il dormait, et à présent, de nombreux autres points de suture s'alignaient sur son genou. Encore plus de futures cicatrices.

Il était trop faible pour se tenir assis, et la brume envahissait son esprit, alors il restait couché pendant que Keiji lui relatait les événements. C'était assez horrifiant pour lui retourner l'estomac. Des trente-trois hommes qui avaient accompagné Tooru, onze avait été massacré. Un tiers d'entre eux était mort.

Un bain de sang.

Parmi eux : Yahaba. Kunimi. Watari. La culpabilité et la honte lui pesaient comme une pierre brûlante sur l'estomac, et Keiji lui passa un bol en bois. Tooru eut assez de forces pour se mettre sur le côté pour ne pas qu'il s'étouffe dans ses propres vomissements. La sensation lui rappela un moment trop difficile à oublier, et il sentit à nouveau nauséeux.

La bonne nouvelle ne le fit guère se sentir mieux, mais c'était un apaisement, un petit réconfort qui l'empêchait de totalement imploser. Grâce aux efforts de Karasuno, il n'y avait eu aucune perte civile. Un faible rayon de lumière dans une mer d'obscurité. Même si Karasuno avait tenu sa promesse, lui en avait été incapable.

Il ne méritait pas de vivre, pas alors qu'il avait si spectaculairement laissé tomber ceux qui avaient le plus compté sur lui.


Une nouvelle semaine s'était écoulée, et ses pensées devenaient plus cohérentes. Il s'était habitué à ce que les médecins et leurs assistants soient à ses petits soins : il les tolérait, même si sa patience diminuait petit à petit. Vous avez perdu tellement de sang, disaient-ils. C'est un miracle que vous ayez survécu. C'est un miracle que vous n'ayez pas perdu ta jambe.

Tetsurou lui rendit visite et lui apporta des fleurs, qu'il avait lui-même cueillies près de la rivière. Tooru lui offrit un faible sourire, et plaisanta en lui disant qu'il ne s'était pas attendu à ce qu'il lui fasse la cour de cette façon. Un sourire mince et sombre lui répondit. Ses yeux luisaient d'envies de meurtre, et Tooru savait quel sang Tetsurou voulait faire couler.

(Il ne savait pas où était Tobio, et ne posa pas la question.

Son disciple ne vint pas lui rendre visite, et Tooru n'était pas entièrement sûr de vouloir le voir.)


La rééducation s'éternisait, et cela le frustrait.

La première étape fut de rester assis pendant de longues périodes sans assistance, et de bouger légèrement sa jambe, pour encourager la circulation. Il s'obligeait à manger même lorsqu'il n'avait plus faim, car il avait besoin de toute l'énergie qu'il pouvait obtenir pour pouvoir guérir. Il se força à enfin regarder sa blessure, pour constater la gravité des dégâts. Et ce fut bien plus difficile qu'il ne se l'était imaginé. Les points de suture étaient faits de fins fils de soie, devenus marron à cause du sang : la couture allait en profondeur, et les points s'alignaient les uns par-dessus les avaient été faits avec maîtrise en des rangs très nets, mais l'appréciation de ce travail minutieux était rendue difficile par la vue de ce que ces points de suture retenaient. L'hématome était affreux, même après plusieurs semaines ; la chair était plissée en plusieurs cicatrices disgracieuses, le muscle et la peau réunis seulement grâce au fil du médecin. C'était incroyablement douloureux au toucher, et seule une pommade froide à la camomille pouvait l'apaiser.

À la vue de ce qu'il était devenu, pour la première fois de sa vie, il se sentait hideux.


Dans les semaines qui suivirent, il faisait en sorte de s'étirer pour que le muscle scarifié ne devienne pas trop rigide. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour compenser les semaines fiévreuses d'inactivité qui lui avait fait perdre un temps précieux. Tetsurou l'aidait pendant les exercices où il fallait garder le genou tendu, et puis, lorsqu'il se sentit enfin prêt, ils s'entraînèrent à le plier. Il pouvait se tenir debout, mais devait prendre appui sur l'épaule de Tetsurou. Dès qu'il plaçait du poids sur sa jambe droite, une douleur vive lui remontait jusqu'à l'os ; la souffrance était étourdissante, et il n'avait pas d'autre choix que de s'asseoir.

Ses quartiers reçurent de nombreuses visites pendant ces jours de rétablissement. Il y eut un après-midi particulièrement animé durant lequel il eut la chance de recevoir Issei et Takahiro, qui étaient venus ensemble. Lorsqu'ils partirent, il était complètement épuisé, et resta couché pour le restant de la journée pour se reposer. Sa mère venait le voir la plupart des jours, tout comme Tetsurou ou Keiji. Ses frères étaient de retour au château, mais il ne les avait pas vus. Noboru ne vint pas le voir, parce qu'il était occupé selon Hichiko, mais Tooru savait. Il savait que voir son précieux fils infirme ; voir son futur prometteur anéanti ainsi, ce serait trop.

Mais c'est moi qui souffre, Père. C'est moi qui devrais être en colère.

Et lorsqu'il s'en rendit compte, l'amertume commença à se métamorphoser. D'abord, ce fut de l'irritation. Ses points de suture le démangeaient, et cela faisait un mois qu'il n'avait pu profiter d'un bain digne de ce nom. Son genou était trop gonflé pour qu'il puisse effectuer normalement ses exercices quotidiens. C'était agaçant, mais il le supportait.

Puis l'irritation se changea en colère.

Il ne pouvait rien faire comme avant. Il ne pouvait se déplaçait sans aide : Tetsurou lui avait interdit de sortir hors de ses quatre murs sans son bras à tenir. Je ne veux pas que tu tombes et te fasses encore plus mal, était son raisonnement. Et c'était honnête. Mais pour combien de temps ? Est-ce que ce serait comme cela pour toujours ? Tout ce qu'il avait fait ; le produit de dix-sept ans de travail harassant, d'aiguisement de ses talents, de perfectionnement de sa stratégie…

Viendrait-il un temps où il pourrait les mettre réellement en pratique ? Tous ses rêves avaient-ils été anéantis avant même qu'ils ne puissent tenter de les réaliser ?

Est-ce que je pourrais un jour remarcher tout seul ?

Alors que Tetsurou était près de lui, Tooru décida de tenter ses premiers pas sans assistance. Il tendit ses bras pour garder son équilibre, et tenta de mettre un peu de poids sur sa jambe droite : passable. Cela faisait mal, mais c'était supportable. Avec un soupir de soulagement, il s'appuya dessus avec plus de force, tout son poids d'un coup, pour qu'il puisse faire un pas et passer son poids sur sa jambe gauche. Ce fut à ce moment-là qu'il hurla, la douleur étant devenue atroce. Sa jambe s'effondra sous lui. Il tomba au sol, les mains contre le tatami. Il regardait ses doigts tandis que ses ongles s'enfonçaient dans la paille tissée.

Ce n'est pas de ta faute.

Quelque chose en lui se brisa, et il fut soudainement empli d'une rage aveuglante, effrayante.

C'est la sienne.

– Amène-le-moi.

Tetsurou s'était précipité vers lui, vérifiant déjà sa jambe pour s'assurer qu'aucun point de suture ne s'était déchiré. Il leva la tête, les sourcils froncés.

– Quoi ?

Tooru respira bruyamment. La rage lui laissait un goût acide dans la bouche.

– Trouve Tobio, et amène-le-moi.

Tetsurou le regarda, alarmé. Il ferma la bouche.

– Ah, Tooru. Ce n'est probablement pas le moment idéal pour avoir cette conversation avec lui…

Amène-le-moi.

Pour cracher du venin, il était pire qu'une vipère.

Tetsurou se leva, et quitta la pièce. Tooru tendit sa jambe devant lui, examinant méthodiquement la blessure. Il pouvait sentir son cœur battre sous la peau brisée. Il avait si mal. À cause de cette jambe inutile, hideuse, et ignoble. Il aurait dû la couper lui-même quand il en avait eu la chance. Il aurait dû laisser Ushijima le tuer lorsqu'il l'avait proposé. À quoi servait-il de vivre à présent ? Il n'avait aucun but. Son but lui avait été volé, par un garçon, par un orphelin qui se croyait trop doué pour obéir à l'homme qui l'avait élevé de sa condition misérable.

Son expression était calme quand Tobio fut mené dans la pièce. Tetsurou resta, ignorant s'il devait protéger Tobio de ce qui lui était destiné. Tooru le renvoya d'un geste du poignet.

– Laisse-nous.

Tetsurou s'exécuta, après un moment d'hésitation. Il fit glisser la porte shoji et la ferma derrière lui, puis le silence se fit. Tooru était assis sur le sol. Il n'avait toujours pas pris de bain, ses cheveux étaient gras et décoiffés. Il portait une simple robe qui ne cachait pas sa blessure. Bien. Il voulait que Tobio la regarde. Il voulait qu'il pose les yeux sur les fruits de sa trahison.

Tobio se tenait aussi droit qu'un piquet près de la porte. Tooru pouvait voir la sueur perler au-dessus de sa lèvre ; il le regarda y passer sa langue nerveusement.

– Tu ne m'as jamais rendu visite.

Tobio le regarda, les yeux écarquillés. L'expression de Tooru ne changea pas. Il ne proposa pas à Tobio de s'asseoir sur un des coussins qui couvraient le sol de la pièce.

– Je…

– C'est comme ça que tu remercies l'homme qui t'a sauvé la vie ? demanda Tooru, le début d'un sourire sur les lèvres.

Tobio le connaissait suffisamment pour ne pas l'interpréter comme un signe d'amitié. Son visage pâlit.

– Tout ce temps, et même pas un « merci » ?

– Je suis désolé.

– Tu es désolé, sourit-il.

Il inclina la tête.

– Tu te sens coupable de ce que tu as fait. Tu le regrettes terriblement.

Un rire.

– Mais pas suffisamment pour m'apporter des fleurs ou des sucreries ? Pas suffisamment pour me tenir la main alors que je suis sur mon lit de mort ? Eh bien, Tobio-chan. Je pensais qu'on était plus proche que ça.

Il ne répondit pas, la tête baissée. Il tremblait.

Tooru prit une grande inspiration, et expira lentement. Il décida qu'il en avait fini de le ménager.

– Je suis ton commandant, Tobio. Ma parole est indiscutable et tu as trahi ta promesse.

Tobio s'avança, la voix soudainement aiguë, ses yeux brillants de larmes à peine contenues.

– Je.. Je suis désolé. Oikawa-san, je pensais pouvoir…

Je ne veux pas de tes excuses inutiles.

Sa mâchoire se ferma dans un claquement audible.

Tooru ne leva pas la voix. Il la garda basse, frémissante. Il voulait que Tobio entende chaque mot, et qu'il ressente leur brûlure.

– Tu m'as désobéi. Tu m'as manqué de respect. Ton mépris m'a coûté plus que ce qui peut être réparé. Tu t'en rends compte, n'est-ce pas ?

Tobio déglutit, le menton contre son torse. Il ne croisait pas le regard de Tooru.

– Je ne pourrais peut-être plus jamais marcher normalement. Il se peut que mon père me rétrograde, vu que je ne suis plus capable de commander sur le terrain.

À mesure qu'il parlait, il se rendait compte de la véracité de ses propos. Pour sa famille, il n'était maintenant rien d'autre qu'une bouche à nourrir, et aucun effort de sa part ne pourrait changer la situation.

Tu m'as volé ça. Ton erreur m'a tout coûté. Tout ce pour quoi j'ai travaillé toute ma vie.

Tobio semblait pris de nausées, et Tooru ne se laissa pas le temps d'hésiter. Il l'acheva, plus vicieusement qu'Ushijima.

– Tu n'es plus le bienvenu à Aoba Johsai.

Tobio le regarda enfin, pour le fixer simplement. Sans comprendre.

Tooru ferma les yeux. Son cœur était serré. Son genou était douloureux. Son cœur semblait se déchirer en deux.

– Je ne peux même plus te regarder. Je ne peux plus te regarder sans voir son visage. Je ne peux plus te regarder et ne pas ressentir la même douleur encore et encore.

– Je…

– Je veux que tu partes, dit Tooru en ouvrant les yeux.

Ils étaient aussi froids et durs que la glace.

– Et que tu ne reviennes jamais.

Il n'y avait pas de mots, pas de moyens qui puissent décrire l'expression que Tobio arborait. Tooru n'avait jamais vu un autre être humain faire cette tête, il n'avait donc aucun nom pour la décrire. Tout ce qu'il savait, c'était que la voir lui donnait l'impression qu'il était mourant. Il avait l'impression que sa poitrine se déchirait et qu'il était difficile de respirer. Pourquoi Tobio insistait-il tant à le tuer ? Pourquoi Tooru laissait-il son meurtrier en liberté ?

– Dégage.

Tobio (mon adorable, et stupide Tobio) se tourna sans un mot, et la porte se ferma doucement derrière lui. Le silence qu'il laissa derrière lui fut comme un poids palpable contre les tympans de Tooru. C'était si tranquille que lorsqu'il commença à sangloter : ce fut un son déchirant qui blessa ses oreilles. Ça sert à rien de pleurer. Ça ne fera pas partir la douleur. Cette voix d'un souvenir distant ne lui évoquait aucun visage, et il l'ignora, car il n'avait pas d'autre moyen d'empêcher l'agonie de le consumer entièrement. Il se recroquevilla, des larmes tombant sur ses joues en de grosses gouttes, sa voix brisée et lamentable, la gorge à vif. Il pleurait la perte de son corps, et la gloire qu'il n'aurait jamais.

Mais plus que tout, il pleurait la perte d'un frère, et de l'amour le plus pur qu'il avait jamais ressenti.


N'hésitez pas à me donner votre avis ^^