[[ Terre de sang ]]


— On peut sortir ? Fit la voix ténue de Lou tandis que l'enfant, collée à la fenêtre, détaillait l'environnement de ses iris bruns.

La route qu'ils avaient suivie pour accéder à la terre ferme avait été sinueuse et criblée de détours. Aux abords des côtes, le danger était permanent : impossible de rester longtemps au même endroit, sauf si, comme le Belladone, on avait des liens avec un des camps.

Pour l'heure, le Polar Tang avait suivi le navire des époux Delonde dans une sorte de crique qui s'enfonçait dans une des îles de l'archipel : amarrés, les deux vaisseaux ne craignaient, en théorie, plus grand-chose. Cette zone appartenait à Marc.

Lou leva la tête pour mieux voir. Par précaution, elle et Shachi restaient à l'intérieur. Sur le pont du Tang, la gamine voyait Ikkaku et Jean Bart faisant le guet. Plus loin, débarqués sur la terre ferme, elle reconnaissait d'autres silhouettes : Trafalgar, Penguin, Melissandre et Heaven, qui s'entretenaient avec des inconnus.

— Pas encore, Lou.

La blonde écarquillait les yeux, fascinée par ce qu'elle voyait.

Tous ces gens dont elle ignorait l'identité, là-bas sur la terre rougeâtre de l'archipel, avaient entre eux des liens lumineux qui ressemblaient à ceux qui unissaient l'équipage du Heart. Une autre trainée de lumière, plus puissante que les autres, presque aveuglante, reliait chacun de ces individus à un endroit que Lou ne pouvait pas voir. La fin du fil lui était imperceptible à cette distance. La personne qui rassemblait toutes ces âmes n'était pas sur les lieux.

Et en même temps qu'elle s'étonnait de toutes ces nouvelles connexions, son fruit du démon mystérieux lui faisait sentir tout ce que Shachi ne lui avait pas expliqué, ne sachant pas trouver les bons mots : la souffrance, la guerre, la mort possible à chaque instant et l'espoir de liberté.

Le rouquin n'avait pas ce pouvoir, mais lui aussi avait un étrange pressentiment — comme si son Destin à lui se jouait également sur cette île maudite.

L'archipel hostile et ravagé leur ouvrait les bras. Un vent de chagrin soufflait sur la plage brune.


— Entendu, fit l'insurgé chargé des vérifications une fois que Melissandre eut expliqué que le Heart étaient leurs alliés.

Lorsque les membres du Belladone étaient arrivés dans le port, une large effervescence s'était produite au milieu des rebelles au visage sombre. Tout le monde semblait connaître l'équipage, et leur présence avait l'air d'un soulagement. Beaucoup de ces gens étaient venus respectueusement saluer Melissandre — Nil était resté à bord, plus en retrait.

Trafalgar demeurait soucieux. Certes, l'accueil était plus chaleureux que ce à quoi il s'attendait (apparemment, être venu avec le Belladone levait la méfiance à l'égard des étrangers), mais il avait l'esprit ailleurs. Difficile de jouer l'indifférence alors qu'il avait cent cœurs de pirates à livrer, des alliés à berner et un navire à remettre sur pied.

Il s'approcha de l'insurgé qui semblait responsable de cette crique pour lui toucher un mot :

— Y-a-t-il possibilité que nous réparions notre bateau ici… ?

Thot et ses compagnons leur avaient préalablement proposé leur aide, mais toutes les pièces et matériaux nécessaires n'étaient pas à leur disposition.

— Bien sûr, répondit l'homme, la crique est une des seules totalement sécurisée… par contre, s'il y a des éléments que vous ne trouvez pas, il va vous falloir envoyer une expédition dans les usines ou les entrepôts désaf…

— HOURRAAAAAAA !

Ils se retournèrent, brusquement interrompus par ce hurlement général qui venait du Belladone.

Trafalgar plissa les yeux, n'arrivant pas à comprendre la cause de cet émoi.

Soudain, il aperçut sur la passerelle du gigantesque navire, une flopée d'insurgés et de membres d'équipage qui trainaient avec eux de lourdes caisses frappées du sigle « poison ».

Elles arrivaient, massives et lourdes, jusqu'au pont, ou d'autres insurgés prenaient le relai. L'une d'entre elles fut ouverte : il en sortit des kilogrammes de conserves, d'aliments basiques, de boites hermétiques, de céréales et de riz.

« La nourriture y est plus rare que l'or », avait dit un jour Law à propos de l'Insurrection ; mais c'était seulement maintenant qu'il comprenait le véritable sens de ces mots.

Et tous les emplacements ou presque du Belladone destinés à accueillir leurs trouvailles en matière de toxicologie avaient été remplacés par des provisions alimentaires.

Les yeux des insurgés brillaient, on entendait presque leurs cœurs battre et leurs estomacs hurler à mesure qu'ils envoyaient les caissons en direction du quartier général.

Par terre, un gosse d'une douzaine d'année léchait de ses doigts ce qui ressemblait à de la chantilly.

Nil était le meilleur pâtissier de Grand Line : alors il avait fait des gâteaux, des centaines de gâteaux, et chaque rebelle qui en goutait un demeurait suspendu à ce bout de paradis, comme si la guerre avait cessé pour un instant d'exister...


Étrange comme l'existence pouvait jouer de tours.

Thot relâcha ses muscles épuisés. Il avait passé l'après-midi à décharger le Belladone de toutes les rations de nourriture qu'ils avaient amenées pour soulager la disette de leurs alliés. Désormais, dans le quartier général — un sous-sol transformé en refuge des insurgés —, on voyait des gens à même le sol, les mains tremblantes, mangeant avec délice une conserve sur laquelle ils étaient parfois deux malgré l'abondance apparente des provisions. En réalité, aux quatre coins de l'archipel, d'autres avaient besoin de cette nourriture : ils ne pouvaient pas se permettre de se goinfrer abusivement.

Le soleil était tombé sur l'Insurrection. Pas de nouvelle du reste des îles : comme souvent, les communications étaient coupées cette nuit. Le reste de son équipage se reposait dans le navire ou fêtait ses retrouvailles avec les locaux.

Thot, Heaven, Melissandre, Deli, Perle, Nérone… la plupart des membres de l'équipage du Belladone étaient originaires de l'Insurrection. Ils y avaient grandi ensemble, alors que l'invasion n'avait pas encore lieu et que les îles étaient remplies de paisibles habitants vivant du troc et de la contemplation de la nature.

Au milieu de ce calme et de cette modestie, Thot et ses compagnons avaient toujours fait tâche : assoiffés de liberté, révoltés contre l'inaction de leurs parents et leur absence d'ambition, délinquants à leurs heures perdues lorsque l'ennui se faisait trop grand : à seize ans, ils avaient organisé une fugue quasi-suicidaire. Embarqués à dix sur une barque construite de leurs propres mains, ils avaient traversé l'horizon.

Leurs familles étaient restées là-bas, mais eux avaient décidé de se lancer dans une aventure dangereuse et extraordinaire, poussés par la fièvre de leur jeunesse. Les parents n'auraient pas compris, même s'ils leur avaient expliqué.

Aujourd'hui encore, il n'avait pas tranché si c'était la pire ou la meilleure décision de sa vie.

— Nil est toujours… ?

— Oui.

Inévitablement, les pensées de Thot arrivèrent sur le second co-capitaine — Nil, qu'il devinait somnolant dans sa cabine, le visage pâle.

Nil se démarquait du reste de ses compagnons par sa jeunesse. En fait, il appartenait plus à la génération damnée de Marc qu'à la leur. Mais autre chose l'éloignait de l'équipage : il avait vu le jour sur East Blue.

Dans sa vie, Thot avait vu des choses improbables, des évènements dépassant toute logique et des tragédies innommables : mais l'amour indéfinissable qui avait frappé Nil et Melissandre lorsqu'ils s'étaient rencontrés échappait encore plus à son intelligence.

Pendant des semaines, Melissandre avait supplié Nil de s'embarquer avec eux. Il avait refusé. Il détestait la mer, le danger, la violence. Vivre sur cette embarcation précaire, avec le risque de se faire couler à chaque instant, sur l'océan le plus hostile du monde ? Plutôt crever tout de suite. Nil n'avait jamais été un aventurier. Tout ce qu'il savait faire, c'était des gâteaux. Pourquoi sacrifier son existence paisible ?

Alors Melissandre était repartie sur Grand Line pendant un an. Elle avait dépensé tout l'argent durement amassé. Et lorsqu'elle revint, c'était pour offrir à Nil un cadeau qu'il ne pourrait pas refuser — un séjour éternel sur le navire le plus grandiose et sécurisé du monde : le Belladone flambant neuf.

Quelque part, Nil était leur otage, songea Thot avec amertume. Un otage qu'il leur fallait protéger à tout prix.

A tout prix…

Thot soupira. Il avait beau se forcer, ses pensées revenaient inlassablement sur ce jour maudit.

Nil avait raison de ne pas se montrer. Et il avait beau être prêt à s'enfoncer un couteau dans le cœur pour sauver son capitaine, il ne pouvait pas s'empêcher de penser que ça n'était qu'à sens unique. Jamais Nil ne vaincrait sa peur. C'était une angoisse ancrée en lui, qui le tétanisait, le soumettait totalement.

Nil ne sortait pas du Belladone, parce qu'il ne voulait pas faire face aux conséquences de ses actes. Parce qu'il avait honte, en voyant l'archipel, de songer à la dernière fois qu'il l'avait foulé...


Sur le Polar Tang, la plupart des membres du Heart s'activaient. Bepo, à la tête des opérations, dirigeait ses compagnons avec ferveur. Tant qu'ils n'avaient pas les pièces nécessaires pour réparer le moteur, ils devaient au moins s'occuper du pont et de la coque — ce qui n'était pas une mince affaire !

Ouch ! Gémit Clione, qui venait de taper le marteau contre son doigt.

Le froid de la nuit tombante ne les empêchaient pas de se charrier entre eux : Uni venait avec une remarquable dextérité de retirer le tabouret d'Ikkaku juste avant qu'elle ne s'asseye, provoquant l'hilarité générale. Jean Bart, quant à lui, s'occupait de tailler les planches.

Pensif, Penguin ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil furtifs vers le port d'où sortait un brouhaha de voix humaines. L'euphorie des insurgés était palpable : un homme qui ne le connaissait pas lui avait fourgué une bouteille d'alcool et une demi-douzaine de petits pains en guise de remerciement. Penguin était demeuré les bras ballants, presque coupable : lui n'avait pas souffert de la faim au cours du voyage. Il ne pouvait pas comprendre cette fraternité de survivants qu'on vient secourir.

Il avait souri, baissé la tête, rangé la bouteille loin des regards. Il n'était pas le dernier pour boire, mais malgré la bonne humeur générale, il ne parvenait pas à se détendre sur cette île… ne serait-ce que parce que régulièrement, un coup de canon retentissait au loin.

Parfois, de vives douleurs fantômes le reprenaient, traitresses.

De ce qu'il avait compris, ils se trouvaient actuellement dans un des seuls repaires fixes des rebelles : le reste était en constant mouvement, les positions changeaient de jour en jour. A intervalles réguliers, les insurgés alternaient des tours de garde. Deux fois, des expéditions étaient revenues — parties chercher de la nourriture —, épuisées. La vue du Belladone avait allumé une flamme de joie dans leurs yeux que bouffait la faim.

Non seulement Penguin demeurait sur ses gardes, mais il savait pertinemment que ce n'était pas ici que se jouait la véritable bataille. Ce quartier général était avant tout réservé aux personnes ne pouvant pas se battre : ouvriers venant de quitter leur usine, infirmes, mômes (quoique beaucoup servaient d'éclaireurs ou d'estafettes…). Le Belladone, après avoir ravitaillé ses alliés, voudrait sans doute s'enfoncer là où se jouait le véritable avenir de l'Insurrection : alors, que ferait le Heart ? Jouer la comédie, sans doute… éviter le conflit de quelque manière que ce soit.

Law n'était jamais là quand les interrogations bourdonnaient dans son crâne. Il avait beau essayer de se calmer, l'anxiété le reprenait.

— En soi, la Marine ferait mieux de s'allier avec les insurgés, non ? Si le Gouvernement est prêt à pactiser avec Kaido, je ne vois pas ce qui les empêcherait de lui donner l'extraction de granit marin en échange d'un coup de pouce contre les rebelles… fit Penguin, ne parlant à personne en particulier.

Il se répondit tout seul après une courte minute de réflexion.

— Mais s'ils font ça maintenant, ils perdent d'ores et déjà le contrôle du granit… la Marine sera du côté de celui qui a l'extraction. Son seul objectif est d'empêcher Kaido de la prendre… pour ça, deux scénarios : aider Marc, ou aider le Gouvernement. Or, pour le moment, le Gouvernement a le granit… Mais alors, pourquoi le Gouvernement ne s'allie pas ouvertement à Kaido ?

— Parce qu'ils n'ont pas confiance, fit une voix familière derrière lui. Qui leur dit que Kaido n'écrasera pas et les rebelles, et le Gouvernement, lorsqu'il aura ouvert ses frontières ? Pour le moment, Kaido ne fait qu'attendre de savoir si la Marine est assez faible pour qu'il tente le coup, et allécher le Gouvernement avec ses troupes, qui feraient un sacré bien à l'armée…

Penguin se retourna. Nonchalamment adossé contre le rebord du navire, comme si cela faisait deux heures qu'ils discutaient, Trafalgar avait un léger sourire aux lèvres, ce qui surprit son nakama. L'homme au nodachi reprit la parole d'un air railleur qu'on ne lui avait plus vu depuis longtemps.

— D'autres questions ?

— Que nous vaut cette bonne humeur, capitaine ? Rétorqua Penguin sur le même ton, qui avait pris l'habitude de voir son supérieur soucieux et agacé dernièrement.

Trafalgar agita ses doigts avec désinvolture pour toute réponse : Penguin ne pouvait pas voir son visage dans l'obscurité, mais le tas de bois qu'il s'évertuait à essayer de déplacer depuis vingt minutes s'éleva tranquillement dans les airs pour aller à sa place.

Après tout ce temps à récupérer, Law était enfin en mesure de réutiliser son fruit du démon à pleine puissance.


— Putain !

Clione avait trébuché. L'absence de lampes rendait le déplacement à l'extérieur très compliqué, même s'il n'y avait que quelques dizaines de mètres jusqu'à l'entrepôt où ils prenaient le bois nécessaire aux réparations.

Un insurgé — Jim — avait tenu à les accompagner, mais ça n'empêchait pas Clione et Ikkaku de s'étaler comme des demeurés, peu habitués à ce sol mouvant et imprévisible.

— Bon sang, si on ressort de là, fit la jeune femme en arrachant sa jambe à des ronces, tu diras à Jean Bart qu'on lui passe le relai.

Soudain, Jim leur fit signe de s'arrêter. Il tapa dans ses mains à intervalles calculés : une fois, stop, deux fois, une fois, stop, deux fois : un autre signe lui répondit — apparemment positif, puisque le trio continua de s'avancer.

D'un coup, Jim frotta une allumette, révélant la façade délabrée de l'édifice. La végétation avait commencé à prendre d'assaut les fondations peu entretenues du bâtiment. Précautionneusement, Clione enjamba les quelques obstacles avant de suivre Jim à l'intérieur.

Ikkaku resta immobile quelques secondes. Au-dessus de la porte, un écriteau avait été ravagé, illisible. Mais à côté, sur la palissade vaguement éclairée, de larges lettres rouges traçaient les mots « TERRE DE SANG ».

Elle repensa à l'embuscade, aux visages déformés par la faim, aux centaines de morts journaliers, aux figures fermées du Belladone lorsqu'ils annonçaient se rendre à l'Insurrection.

Ils ne se rendaient pas encore compte de la violence que renfermait cet endroit, même après être passés par New-Dusk.

Terre de sang...

— Ikkaku, grouille !


[Merci d'avoir lu jusqu'au bout ! Chapitre un peu plus dépourvu d'action pour poser tranquillement l'arrivée sur l'archipel et développer le personnage de Nil... (+ retour de Lou, héhé !) après tout, tout le monde n'est pas fait pour la vie de pirates et les sacrifices ! L'équipage du Heart essaye de réparer le Polar Tang, à voir comment ils vont faire pour ne pas attiser les soupçons du Belladone, qui espère toujours que Law va les aider... Il va falloir temporiser le temps que tout soit prêt pour l'échange, n'est-ce pas ? Et l'Insurrection qui gronde derrière... quelle est réellement la stratégie des insurgés ? Celle du gouvernement ? Pourquoi la Marine est inactive ? Est-ce que cette île peut être pire que New-Dusk ?

J'hésite à plus détailler la situation globale afin de ne pas vous perdre, mais comme j'ai peu de retours, je ne peux pas me faire d'idée... si vous rejoignez en cours de route, n'hésitez pas à reprendre depuis le début, j'ai tendance à éparpiller beaucoup de choses, haha :x

Laissez un avis si l'aventure vous plait, le prochain chapitre sera plutôt sympa pour ceux qui ont suivi depuis les premiers chapitres ! Vos conseils valent autant que de la nourriture sur cet archipel anarchique...!]