1.

Il soupire, longuement.

Il voudrait s'arrêter un instant, se poser contre les murs de pierres et masser ses tempes tambourinantes dans l'espoir d'échapper à une énième migraine.

Il ne succombe pas à son envie, plus vite il aura terminé cette ronde idiote, plus vite il pourra retrouver le confort de ses quartiers.

Sans élèves bruyants, incompétents, irrespectueux et irresponsables.

Severus Rogue tourne dans un autre couloir, grimpe encore un étage, jure intérieurement contre Ombrage et ses décrets stupides.

Deux fois plus de rondes.

Deux fois plus longues.

Et le mois de Novembre n'a pas encore commencé.

Les escaliers tentent de jouer leur tour de passe-passe mais il les arrête d'une incantation murmurée. Il n'a pas le temps de jouer ce soir et encore moins de succomber aux facéties idiotes du château. Celles-là même qu'Albus semble trouver si réjouissantes.

Avant dernier couloir, une poignée de minutes et enfin il sera libre.

La migraine est là, et il est presque tenté de s'enfuir avant la fin de son tour de garde, mais au coin du quatrième étage il croise le regard malicieux et tout aussi blasé de Minerva McGonagall.

Le pas juste un peu plus léger il s'approche de sa collègue.

-Aucun élève appréhendé Severus ? Elle dit dans un sourire. C'est une surprise...

Rogue lève seulement un sourcil.

-Il semblerait que le Ministère ait réussi à venir à bout du courage des plus téméraires Gryffondor...

Minerva pouffe

-Où peut-être mes Lions ont-ils appris quelques tours de vos Serpents...

Deuxième sourcil levé, avant que Severus ne secoue la tête, une grimace sur le visage tandis que sa migraine redouble d'efforts contre ses tempes.

-Alors Dolores a du soucis à se faire... Il grince en se passant une main contre le front.

Il y a un silence pendant quelques secondes avant que McGonagall ne fouille dans sa robe.

-Maitre des potions et pas même un anti-douleur dans les poches... Elle dit simplement en passant un fiole au liquide bleu nuit à son collègue.

Rogue la saisit dans un grognement qui ressemble à un merci, avant de l'engloutir en une gorgée.

-Thé demain, disons seize heures ? Il demande seulement en rendant la fiole à sa collègue.

Minerva hoche la tête, un sourire au coin des lèvres.

-Dobby aura … Elle commence.

-Celui au jasmin, oui...

-Et...

-Les biscuits au beurre de cacahuètes...

-Très bien, seize heures Severus, bonne nuit...

-Minerva...

Et sans un bruit aucun, tous deux se séparent.

Au loin dans la Grande salle, une horloge sonne minuit, Severus soupire, il est libre, enfin.


C'est une suite d'expirations bruyantes qui le font s'arrêter. Une seconde il se dit qu'il ferait mieux de continuer, que les cachots ne sont pas si loin et qu'Ombrage et son décret mille deux cent douze pourront s'occuper du pauvre fou qui a voulu braver le couvre-feu.

Seulement il connait ces expirations.

Il les a déjà entendu.

Il y a vingt ans.

Quand il était pourchassé par quatre Gryffondors, leurs sorts stupides et leur immense insolence.

Quand c'était lui qui se cachait.

Derrière une armure.

Dans une classe vide.

Dans un placard à balai.

Il grogne en s'engouffrant un peu plus dans le couloir du deuxième étage.

Il remarque d'abord la lumière sous la porte du bureau d'Ombrage avant de distinguer la silhouette prostrée, un peu à l'écart dans une alcôve.

Et les respirations qui s'accélèrent, qui deviennent des râles presque.

Paniqués.

Irréguliers.

Ses doigts se resserrent sur sa baguette, tandis qu'il s'approche du déserteur, les yeux toujours sur la porte d'Ombrage.

Soudain il s'arrête comme pétrifié devant l'identité de la masse apeurée qui se trouve recroquevillée contre les murs froids du couloir.

-Potter ! Il siffle dans un murmure dédaigneux.

Mais ce dernier ne l'entend pas, ne bouge même pas.

Ses pupilles dilatées semblent être perdues dans le vide et la panique.

-Potter ! Grince une nouvelle fois Rogue.

Rien, seulement l'accélération des respirations.

Puis les tremblements.

Si fort que sa baguette glisse de ses doigts et vient rouler contre les chaussures de son professeur de Potions.

Et toujours aucun mouvement.

Aucun signe.

Severus ferme les yeux, inspire une bouffée d'air, essaye de ne pas voir le fils de son ennemi mais celui de son amie perdue.

Essaye de ne pas y voir du karma, là où il n'y a que de la peur et de la douleur.

Le grincement d'une chaise suivi de miaulements d'une dizaine de chatons, le sort de son dilemme.

Il s'accroupit doucement, saisit la baguette de Harry, la glisse dans une poche intérieure de sa robe de sorcier, avant de se positionner en face de l'adolescent.

-Potter, il commence sa voix plus basse, moins menaçante. Il faut que vous vous leviez...

Une seconde les yeux verts aux pupilles immenses se posent sur lui et s'écarquillent davantage avant que les respirations saccadées ne s'arrêtent complètement.

Une seconde. Deux. Cinq. Dix...

-Respirez ! Pauvre idiot ! Lâche Rogue en venant poser sans y réfléchir, une main contre le torse du jeune garçon.

Il voudrait hurler, lui dire d'arrêter de faire l'enfant, lui qui veut toujours tant d'attention. Il a la sienne, pleinement. Ce n'est plus la peine de jouer les martyrs.

Oui il voudrait dire tout ça, seulement dans les yeux de Harry il ne trouve que de la peur.

Pure.

Immense.

Et familière.

Derrière eux, sous la porte, la lumière s'est éteinte et Rogue se relaxe un peu. Un éventuel problème de moins.

En laissant toujours sa main contre le torse de son élève il réajuste sa position, se penche un peu en avant, exerce un plus de pression contre la cage thoracique du jeune sorcier.

-Une inspiration Potter, juste une inspiration...

Son autre main vient doucement se poser sur le front d'Harry.

De la fièvre.

Elevée.

Et des sueurs froides.

Harry sous le contact a fermé les yeux. Surpris par la douceur du geste, il ouvre la bouche, engouffre une gorgée d'air.

-Bien... Murmure Rogue, sa main laissant le front du garçon pour venir se poser derrière sa nuque. Une autre Potter, encore une autre...

Mais l'adolescent, secoue la tête, perdu.

-N'... N... N'y … arrive... pas... Il dit la voix roque, le visage pâle, sa vision de flouant sous le manque d'air.

Alors encore une fois Rogue le surprend. Avec aisance et facilité, il vient se positionner derrière Harry, contre le mur froid. Il le laisse tomber contre sa poitrine, sa main gauche toujours contre son torse et la droite de nouveau contre son front.

-Suivez mon rythme, doucement. Une inspiration... voilà, une expiration... encore... Il murmure à son oreille.

Une fois.

Une autre.

Et peu à peu Harry se laisse bercer, réconforter presque et si ses yeux se ferment sous sa respirations régulière, les tremblements, eux ne cessent pas.

Severus saisit le poignet de l'adolescent, y cherche un pouls, le trouve, faible et un peu trop fuyant.

Le professeur soupire.

Sait ce qu'il doit faire.

Il est tard.

L'infirmerie pourrait être une solution mais il est presque certain qu'Ombrage sera immédiatement informée si Potter se trouve dans un des lits de Pomfresh.

Il ne sait pas ce qu'il s'est passé avec le vieux crapaud ce soir mais même lui n'est pas assez cruel pour laisser Potter retomber dans les griffes du professeur de Défense contre les Forces du Mal.

-Debout Potter. Il dit abruptement, ses mains glissant sous les aisselles du jeune homme pour l'aider à se mettre debout.

Harry grogne, ferme les yeux devant le Monde qui tournoie.

-Où ? Il demande la mâchoire serrée.

Rogue ne répond rien, l'entraine juste, le pas pressé, le visage fermé.

Harry tente de garder le rythme, les yeux plissés, les lèvres pincées pour lutter contre la nausée qui l'envahie.

Des escaliers, puis le grand hall, d'autres escaliers, les cuisines, puis les cachots et finalement ils s'arrêtent devant un mur.

Un mur totalement banal à l'exception d'une pierre manquante.

Rogue sort sa baguette, tape l'endroit sans pierre et murmure « oath », avant de reculer d'un pas.

Une porte en bois aux armatures de fer se matérialise alors, surprenant Harry.

-Home sweet home. Lance Severus en entrant dans ses quartiers, trainant Potter derrière lui.

-Pas … Pas de cercueil ? Demande ce dernier, la respiration encore haletante.

-Décevant, je le conçois... répond Rogue, en l'emmenant vers un sofa confortable à la couleur bleu canard et aux coussins moutarde.

-Assis, et débarrassez-vous de votre robe et de ce pull. Ne touchez à rien, je reviens.

Harry hoche la tête, le regrette quand une nouvelle vague de nausée vient lui frapper l'estomac.

Il expire, avant de s'extirper de sa robe de sorcier. Tremblant de tout son corps, il essaye de se lever pour enlever sa main droite prise dans la manche, trébuche en avant et vient heurter la table basse, son arcade trouvant le coin saillant et lui finissant parterre, à plat ventre, frustré et blessé.

Il voudrait pleurer, n'y arrive même pas.

La douleur est partout, depuis plus de trois heures.

Depuis qu'il est entré pour la douzième fois dans le bureau rose d'Ombrage.

Non, il ment.

La douleur est là depuis plus longtemps.

Depuis Cédric et le cimetière et Quedevert...et Volde...

Non, avant ça même.

Depuis les Dursley.

Et son placard.

Et...

Et tout le reste...

Là, étalé de tout son long, perdu sous des tremblements qu'il n'arrive pas à contrôler, saignant et fatigué, il pense à Sirius.

Il se demande ce qu'il dirait s'il le voyait maintenant, comme ça.

Faible.

Et pitoyable.

Lui, qu'il voudrait être James.

L'amusant, l'intrépide James.

L'invulnérable.

Harry sourit.

Sirius lui manque, ses étreintes lui manquent.

Personne ne lui offre jamais d'étreintes.

Sauf Hermione.

Ou Molly Weasley.

Mais si peu...

Peut-être que Cho voudra partager une étreinte... un jour.

Il entend à peine le « Potter » que lui lance son professeur avant que de nouveau il ne se retrouve sur le canapé, un gant sorti de nulle part et légèrement mouillé contre sa tempe ouverte, ses lunettes posées sur l'accoudoir du canapé.

-Encore une fois incapable de suivre un ordre simple, Potter... Lance Rogue, un sourcil levé.

-Ma manche m'a gardé prisonnier. Il répond en fermant les yeux. Et la table basse m'a attaqué... Il continue dans un murmure.

Les yeux toujours fermés il ne voit pas le minuscule sourire en coin de Rogue.

-Vraiment ?

-Vraiment.

Le silence s'installe, mais étrangement il n'est pas pesant, juste présent.

Severus prend le temps d'observer l'adolescent à ses côtés.

Pâle, les traits tirés, fatigué.

Epuisé plutôt.

Maigre.

Et triste.

-Depuis combien de temps durent les cauchemars, Potter ? Demande Rogue en enlevant le gant de la tempe d'Harry.

Ce dernier surpris ouvre un œil, puis le referme, ne répond pas tout de suite.

Severus fait disparaître le gant, avant de pointer sa baguette sur l'arcade d'Harry.

-Vulnera Sanentur.

En moins d'une seconde la blessure est refermée, sans une trace, sans une cicatrice.

Le maitre des potions regarde alors son tapis où résident quelques traces de sang, jette un rapide « Tergeo » avant de s'installer plus confortablement dans son canapé, les bras croisés contre sa poitrine.

-Les cauchemars Potter ? Il demande une fois encore.

-Lesquels ?

Rogue est surpris par la réponse, change de résonnement.

-Combien de fois ?

-Assez souvent...

-Combien de fois ?

Harry soupire, ouvre les yeux pour trouver le regard noir de son professeur.

Il y voit de l'intérêt, de la surprise aussi et un peu de...préoccupation ?

-Cet été, après Ced... Après le cimetière, tous les soirs ou presque...maintenant...

-Maintenant ?

-Moins.

Il ne dit rien de plus et Rogue sait qu'il n'avouera rien de plus ce soir.

Un nouveau silence.

Harry ferme de nouveau les yeux, expire, se relaxe un instant, quand soudain au travers de ses paupières fermées, il voit une ombre, puis sent des mains attraper son pull.

Ses yeux s'ouvrent, il se tend, sa respiration s'accélère encore.

La nausée revient.

Mais ce n'est que Rogue.

-Pas encore Potter... Il soupire et Harry tente de reprendre le contrôle de sa respiration.

-Dés...Désolé, Professeur.

Rogue secoue la tête.

-Il faut qu'on enlève votre pull, ensuite vous boirez ça. Il explique en montrant à Harry une fiole au liquide violet.

-Qu'est-ce que c'est ?

-Du poison. Répond Rogue. Les bras en l'air Potter. Il continue, avant de tirer sur le pull bleu d'Harry au milieu duquel un énorme « H » doré scintille.

Harry s'exécute sans un mot, il grimace quand la laine du pull rencontre sa main écorchée par les retenues à répétitions, mais réussi à cacher la douleur devant Rogue.

Jusqu'à ce qu'il se souvienne qu'il n' y a pas que sa main qu'il doit cacher.

Et qu'après le diner il n'a pas pensé à mettre un tee-shirt à manches longues.

Parce qu'Ombrage ne s'arrête toujours qu'à sa main.

Elle ne relève jamais son pull plus haut que son coude.

Là où se trouvent les bleus.

Et les jaunes.

Et les verts.

Et les noirs.

Le pull tombe à ses pieds.

Ses yeux rencontrent ceux de son professeur.

Il ne comprend pas ce qu'il y voit. La seconde d'après la fiole est à ses lèvres, il la boit, garde les yeux fermés, essaye d'oublier que le second professeur de l'école à le haïr complètement vient de découvrir son secret.

Son immense secret.

La panique revient.

Son estomac se rebelle.

Il ouvre de nouveau les yeux.

Rogue n'a pas bougé.

-Professeur ? Je... Je vais être malade...

Il n'a pas fini sa phrase que déjà son maigre repas refait le sens inverse.

Mais Rogue est là, une bassine tout juste apparue dans les mains, Harry y plonge la tête et le contenu de son estomac.

Une fois.

Une autre.

Encore.

Les larmes sont là, mais il ne pleure toujours pas, n'y arrive pas.

Alors il reste là, la tête dans sa bassine, le cœur battant et sent à peine la main contre sa nuque qui l'empêche de succomber à ses démons.

Cette main qui l'ancre dans l'instant.

Juste là.

A suivre.