2.

Il ne sait pas depuis combien de temps il est là. La tête dans une bassine à ne vomir désormais que de la bile.
Acide et jaunâtre.
Il a mal partout.
Plus encore qu'il y a deux heures.
Ses membres sont rigides, douloureux comme atrophiés sous la peur, la panique et la honte.

Il n'ose pas regarder son professeur, sait déjà ce qu'il va trouver dans les yeux noirs de Rogue.
La même chose que dans ceux de son oncle Vernon.
De la satisfaction et peut-être aussi une certaine excitation.
Un engouement.
Devant sa détresse, à lui.
L'élu.

Une nouvelle vague de nausée arrive, contracte son estomac, libère la bile.
Et la douleur.
Alors la main, celle qui est restée contre sa nuque, chaude et rassurante, exerce une légère pression, comme pour le ramener à la réalité, celle qu'il essaie de fuir.

-Calmez-vous, Potter, fait la voix basse de Rogue. Il n'y a pas de danger ici...
A ça, Harry relève un peu la tête.
-Vraiment ?
-Vraiment. Assure Rogue, répétant les mots qu'ils ont échangé un peu plus tôt.

D'un coup de baguette et sans un mot, Rogue dispose de la bassine et du dernier repas de Harry, puis il se lève, fais tournoyer une nouvelle fois sa baguette de bois noir, toujours en silence et laisse apparaître un biche de lumière.

-Potter est dans mes quartiers, il va bien, il restera cette nuit, pour McGonagall maintenant, va !
La biche tourne un peu la tête, pose ses yeux expressifs sur Harry, semble presque sourire, avant de partir dans un bond gracieux délivrer son message.
-Je reste là ? Demande la voix tremblante de Harry.
-C'est ce que j'ai dit, répond Rogue.
-Mais... Harry se tait, fronce les sourcils.
-Mais quoi, Potter ?
-Vous me détestez...

Le silence ne dure qu'une seconde.

Severus expire, ferme un instant les yeux, avant de répondre.
-Je ne vous aime pas, en effet, mais rassurez-vous Potter, je n'aime pas grand monde.

Etrangement ça rassure Harry, il se laisse retomber dans le confort du canapé, recroquevillant ses jambes et venant poser sa tête sur ses genoux.
-Chaussures ! Lance Rogue sans le regarder, partant une fois encore vers la porte qui mène vers sa réserve grogne, avant de se débarrasser de ses chaussures qui tombent sur le tapis dans un bruit sourd.
Il soupire.
Presque calmé, mais refusant de fermer les yeux, trop conscient de son environnement pour se laisser aller à l'espoir qu'il est en sécurité.

Trois minutes s'écoulent avant que Rogue ne revienne, deux fioles et un bocal dans une main, un bol dans l'autre.
Il ne dit rien, vient s'asseoir devant Harry, sur la table basse, pose son attirail à coté de lui.
Harry l'observe, fasciné par les mouvements assurés et précis du Maitre des potions. Ce dernier déboutonne sa robe de sorcier avant de la jeter sur un fauteuil club juste un peu plus loin, puis il fait pareil avec les manches de sa chemine blanche et les roule doucement jusqu'à son coude, dévoilant sans crainte et sans embarras la Marque des Ténèbres.

L'adolescent devant lui laisse échapper une inspiration de surprise. Rogue sourit sans joie d'un air suffisant.

-Effrayé, Potter ?
Harry secoue la tête, continue de regarder son professeur verser une des fiole dans le bol avant d'y ajouter une incantation en latin.
-Pourquoi vous n'étiez pas là ? Il demande soudain, sans bouger la tête de ses genoux.
Rogue fronce les sourcils.
Harry explique.
-Ce soir là, quand Il est revenu, au cimetière...
Severus comprend, soupire, oublie un instant sa préparation.
-Je n'étais pas encore un espion... Il répond sans mentir.
-Pas encore ? Demande Harry. Mais... Mais vous l'étiez avant, durant la première Guerre, c'est pour ça que Dumbledore vous fait confiance, parce que vous faites partie des gentils !
Rogue sourit presque au mot « gentil », mais se contente de dire.
-Tout n'est pas noir ou blanc, dans une guerre Potter, et ce sera pareil pour celle qui se prépare. Tout n'est qu'une nuance de gris...
Harry sourit un peu
-Ça explique votre dress code...

Rogue secoue la tête, termine la potion qui tournoie un peu dans le bol qu'il a ramené.

-Assez de diversions Potter, je veux des réponses.
De nouveau Harry se tend, prenant de nouveau conscience des tremblements qui ne se sont jamais arrêtés.
-Quelles réponses ? Il tente de feindre une innocence qu'il n'a plus.
-Pourquoi en l'espace d'une heure vous avez subis pas une mais trois crises de panique, dont les effets sont encore présents, malgré une dose plus qu'importante d'un philtre calmant ? Pourquoi votre main gauche semble avoir rencontré les griffes acérées de vingts hippogriffes et surtout Potter, je veux savoir ce qu'il s'est passé cet été...
-Professeur... Ce n'est pas important... Je vais juste retourner dans la tour...
-Bougez d'un centimètre Potter et vous serez en retenue avec moi jusqu'à ce que vous soyez en âge de quitter Poudlard.
Harry stoppe ses mouvements puis soupire, sa tête revenant contre ses genoux, ses bras les entourant, les serrant fort.
-Personne n'écoute jamais et quand ils le font ça devient pire. Il dit seulement.

Rogue le regarde, ne fait rien, ne dit rien.
Laisse le silence s'installer quelques secondes, puis finalement se penche vers le jeune garçon, attrape doucement sa main gauche et vient la placer dans le bol qu'il a préparé plus tôt.

-De l'essence de Murlap, explique le professeur.
Harry se laisse faire, puis laisse échapper un soupir de soulagement quand la douleur s'apaise.
Il ferme les yeux mais commence à parler.

-Elle a cette plume... Et elle me fait écrire des lignes, à d'autres aussi, des centaines de lignes, « Je ne dois pas dire de mensonges », encore et encore... Mais il n'y a jamais d'encre...
-Seulement du sang... Termine Rogue.
Harry hoche la tête.
-Potter, le Directeur doit...
-Non ! Crie Harry. Il ne doit pas savoir, s'il fait quelque chose, elle saura que c'est moi et elle trouvera le moyen de le renvoyer. Le Ministère et elle...
-Potter...
-Non ! Professeur, il ne doit rien savoir, rien... Pas Ombrage et pas le reste...

Rogue le regarde étrangement.

-Je pensais votre relation avec le Professeur Dumbledore plus...
-Honnête ?
-Véridique...

Harry rit un peu, sans humour et sans réconfort.

-Je croyais aussi, mais plus maintenant.
-Ahhh... même le Grand Albus Dumbledore n'est pas assez bien pour l'important Potter. Grince Rogue.
L'adolescent serre les dents, et le poing droit.
-Vraiment professeur, je crois que c'est l'inverse.

Rogue grogne.

-Potter, vous pourriez arrivez demain avec un masque de Mangemort et la Marque des Ténèbres sur le front, le directeur nous assurerait encore à tous que vous n'avez rien fait de mal.
-Un peu comme il fait pour vous, donc... glousse Harry.

Severus secoue la tête, le jeune garçon continue.

-Il ne me parle même plus. Il ne m'a même pas regardé lors du procès pour l'attaque des Détraqueurs, ni même au Square Grimmaurd !

Rogue semble être surpris, réfléchit une minute puis abdique.

-Très bien oublions le directeur pour le moment, il dit en sortant la main d'Harry du bol de Murlap avant de faire apparaître un bandage et d'enrouler la main blessée avec précaution.
-Combien d'autres retenues avez-vous mérité avec le professeur Ombrage ?
-Je n'ai rien mérité du tout ! Crie Harry.
-Potter, Le professeur Ombrage est la figure de proue du Ministère et vous, vous avez réussi à l'enrager en moins d'un mois. Idiot, je savais que vous l'étiez, mais suicidaire, ça c'est nouveau.

Le jeune sorcier soupire, sait que d'une certaine façon son professeur à raison.
-Je ne voulais pas que Ced... Cédric soit mort pour rien et si tout le Monde refuse de croire que Voldemort est de retour alors sa mort... Sa mort ne veut plus rien dire.
Severus grimace à l'emploi du nom puis soupire.
-Combien de retenues encore Potter ?
-Huit
Rogue retient un autre soupir, Harry le voit.
-Je ne peux pas faire disparaître la blessure, il explique, parce qu'elle a été faite avec un objet issus de la Magie Noire et ensuite parce que ça éveillerait les soupçons et je pense que ça enragerait davantage Dolores.
Potter hoche la tête.
-Je comprends, Professeur. Il dit sincère.
-Mais j'aurai quelque chose pour vous, avant votre prochaine détention, vous viendrez me voir, dans mon bureau, prétextez un oubli, ou un soupçon sur mes activités douteuses, ça ne sera pas la première fois.

Harry esquisse un sourire.

-Le reste maintenant ? Demande Rogue.

Le sourire disparaît.

-Potter...
Mais ce dernier secoue la tête, les yeux fixés sur sa main bandée.
Rogue ne dit rien pendant un moment, il s'occupe à faire disparaître la fiole vide et le bol d'essence de Murlap.
-Je vous ai vu voler Potter, l'équilibre, la vitesse, vous avez ça dans le sang, aussi je tiens à vous dire que j'aurai du mal à croire à l'excuse de la chute dans les escaliers.
Harry relève la tête, un sourcil levé, un peu à la manière de Rogue, mais il ne dit toujours rien, ses yeux trouvent une horloge sur le rebord de la cheminée.

Deux heures du matin.
Il sera certainement épuisé demain.
Encore.
Et Rogue de mauvaise humeur.
Encore.

-Un accord alors peut-être Potter ?
-Un accord ? Demande Harry.
Rogue acquiesce.
-Un de mes souvenirs pour une de vos histoires...
-Mes histoires ?
-Vos histoires, Potter, comment vos bras ont-ils fait pour devenir la réplique d'un Picasso ou d'un Basquiat ?
-Qui ?
-Potter ! Rage Severus.
-Et pourquoi vous souvenirs m'intéresseraient ?
Rogue sourit, connaisseur.
-Croyez-moi, Potter, ils vous intéresseront...

Harry fronce les sourcils, hésite, sait ce qu'il a perdre et pense ne pas gagner grand chose.

Un jour, il devait avoir six ans, sept peut-être, il avait raconté à Madame Stellar, l'infirmière de l'école que la coupure sur sa joue mal soignée était due au couteau qu'Oncle Vernon avait appuyé dessus parce qu'il avait osé demander s'il pourrait avoir un cadeau à Noël cette année là.
Madame Stellar avait fait un rapport, le lendemain Tante Pétunia était venue et avait forcé Harry à avouer que tout était faux, qu'il était juste jaloux de Dudley.
Les services sociaux étaient quand même venus, mais les Dursleys savaient mentir et prétendre.
Les agents s'étaient excusés.
Harry avait passé les trois nuits suivantes dehors, en octobre.
Et l'infirmière ne voulait plus entendre parler de lui.

C'était il y a neuf ans et depuis il s'est toujours arrangé pour se taire, pour masquer les coups et les abus.
Oui il est maigre, mais c'est sa morphologie.
Les manches longues ? Le château et ses courants d'air.
Les lunettes cassées ? Un match de foot un peu musclé.
Les sursauts aux portes qui claquent ? Le manque de concentration.

Vraiment il arrive à tenir la mascarade. Même Ron et Hermione, bien que douteux, n'ont jamais eu assez de preuves pour le confronter.
Les barreaux à sa fenêtre, l'été avant la seconde année ? La faute à Dobby ?
Les gâteaux pour son anniversaire et le reste de l'été ?La faute au régime de Dudley.
Oui ses proches ne l'aiment pas beaucoup, mais il s'en sort, il n'a besoin de personne, il n'a jamais eu besoin de personne.

Jamais.

Alors pourquoi hésite-t-il. Et pourquoi avec Rogue.
Rogue !
Rogue qu'il déteste et réciproquement.
Et pourtant il reste là, affalé sur ce canapé, fiévreux, tremblant et avec sa main soignée.
Il aurait pu partir mille fois, insister pour retourner dans la tour de Gryffondor et le voilà qui reste et qui murmure.

-Okay...
-Pardon ? Demande Rogue feignant de ne pas avoir entendu.
-Je suis d'accord pour... l'accord... Répète Harry la voix sure.

Bien que légèrement surpris Rogue acquiesce.
Il se tourne un peu sur la table basse saisit la fiole encore pleine et le bocal.

-Enlevez votre tee-shirt Potter.
-Quoi ?
-Votre tee-shirt, enlevez-le.
-Pourquoi ?
-C'est à moi de choisir quelle histoire vous allez me raconter, maintenant. Enlevez. Votre. Tee-shirt.

Harry s'exécute, se demande comment Rogue peut savoir qu'il y en a d'autres. D'autres marques, d'autres bleus.

Il laisse son tee-shirt sur le canapé, la tête baissée, il est sursaute un peu quand il voit apparaître une fiole devant ses yeux.

-Pour la fièvre. Explique Rogue.
Il l'ouvre, l'avale, puis rend la fiole à son professeur.
Ce dernier à ouvert le bocal dans lequel se trouve une sorte de pâte verte qui sent l'eucalyptus, le pin et... la crème solaire ?

-Voilà ce que je vais faire Potter, je vais appliquer ce baume sur les endroits les plus douloureux, à chaque application une histoire.
-Et un souvenir ? Demande Harry.
-Un souvenir toutes les trois applications.

Harry acquiesce.

-Qu'est-ce qui fait le plus mal ? Questionne Rogue.
Le jeune sorcier se redresse, pointe son torse puis ses côtes.
-Je pense qu'il y en a une de fêlée... avoue l'adolescent.
Rogue fronce les sourcils ne dit rien commence simplement à appliquer le baume sur le côté droit.
-L'histoire Potter... Il grogne.

Harry soupire.

-C'était la nuit après les Détraqueurs. J'étais dans ma chambre, j'ai... j'ai dû m'assoupir et je me suis réveillé en hurlant... Dudley... Dudley pensait que c'était moi pour les Détraqueurs et mon Oncle... Il est arrivé beaucoup trop vite, au début c'était ses poings, après... après il m'a jeté contre mon bureau.
La main s'arrête, retourne dans le bocal, deuxième application.
Coté gauche.
-La même nuit. J'ai essayé de m'échapper, j'étais dans le couloir et... il... il m'a rattrapé. J'ai heurté le mur d'abord, puis la rambarde... Ensuite... ensuite il y a eu une batte de baseball...
-Quoi ? Demande Rogue, croyant avoir mal entendu.
-Un coup. Avec une batte de baseball.

Ils ne disent rien.
Pas un mot.
Finalement Severus replonge la main dans le bocal de pommade, avant de venir sur le torse de Harry.

-Ça c'est la tante Marge. La sœur de Vernon, elle... elle est arrivée le lendemain, après l'attaque. Avant que l'Ordre n'arrive... Il s'arrête une seconde, réajuste un peu sa position, laisse sa tête tomber sur les coussins, ferme les yeux, baille une fois, se surprend à se relaxer sous la pression de la main de Rogue et des cercles du massage sur son bleu presque noir, juste au dessus de sa cage thoracique.
-Potter...
-Marge adore Dudley et elle adore encore plus ses chiens. Son préféré s'appelle Molaire. Il me déteste... à vrai dire je n'aime pas trop les chiens, je préfère les chats.
-Black est au courant ? Grince Rogue dans un sourire qu'Harry ne voit pas, les yeux toujours fermés.

Le baume a déjà pénétré et le bleu s'est déjà estompé mais Rogue laisse sa main sur le torse du jeune sorcier, comme plus tôt dans le couloir, le geste calme, rassure et surprend Harry.

-Elle a lancé Molaire sur moi, toute la matinée, dans le jardin. Et quand je ne pouvais plus courir, quand Molaire m'avait déjà mordu près de dix fois, elle a posé sa botte ici, et elle a appuyé...longtemps... Et Molaire aboyait, et les Dursleys riaient et elle, elle sautait presque sur mon torse...
Il ne dit rien d'autre. Rogue n'en demande pas plus.
D'un geste il fait s'asseoir Harry, l'aide à remettre son tee-shirt, essaye de ne pas regarder les autres marques.
Son tee-shirt enfilé, Potter se laisse retomber. Les yeux mi-clos il regarde son professeur.

-Le souvenir ? Il demande, sa voix lourde de sommeil.
Severus se lève de la table basse referme le bocal, fait disparaître la fiole.
Il récupère sa robe de sorcier sur le fauteuil, la pend dans l'entrée, revient, attrape un plaid qu'il passe a Harry et finalement se laisse tomber dans le fauteuil près de la cheminée.

Harry s'enroule dans le plaid, attend, surpris d'être un peu impatient.

-J'ai grandi dans une ville minière. Commence le professeur de Potions. Dans une rue qui s'appelle l'Impasse du Tisseur. Mon père était un moldu et ma mère une sorcière...

Surpris, Harry se redresse presque.
Rogue sourit en coin.

-Surprenant n'est-ce pas ?
Le jeune garçon ne dit rien, écoute avec attention.
Il veut savoir maintenant.
Connaitre qui est Rogue.
Son enfance.
Ses amis.
Ses rêves.

On ne peut pas rêver d'être Mangemort...

-Exactement vingt-quatre maisons plus loin que la mienne, vivaient Mark et Elisabeth Evans et leurs deux filles Pétunia et Lily.
Harry ouvre la bouche, ne sait pas quoi dire.

Rogue se lève.

-Un souvenir Potter.

D'un coup de baguette les lumières du cachot se tamisent, le feu aussi.

-Je vous réveillerez pour que vous soyez de retour dans la tour avant le réveil de vos camarades.
Il n' y a pas de réponse, le silence est encore surpris.
-Et Potter, ce soir n'est jamais arrivé.

Il s'en va, disparaît derrière une porte lourde, laissant seuls Harry et sa centaine de questions.

A suivre.

A/N : Merci pour vos commentaires et vos encouragements ! Je suis ravie que cette fiction vous plaise à très vite. Mow.