THE PRETENDER

Aussi profond que l'océan (réécriture)

CHAPITRE 1

Voilà quelques heures que le soleil s'est couché, emportant avec lui ses derniers rayons plongeant dès lors la ville de Blue Cove dans les ténèbres nocturnes. Mère nature fit alors acte de présence emportant avec elle, l'accalmie de ces dernières heures. La pluie tombait en discontinue, très vite les flaques se formèrent et le vent qui se levait, consentit à rendre la visibilité plus pénible encore. Il pleuvait des cordes et les gouttes véhémentes martelaient sans sommation les carreaux de cette imposante demeure située à Mountain Spring Drive. Le quartier est résidentiel, calme et plutôt réservé à une population aisée. Ici donc, se dresse de somptueuses propriétés. Certaines sont à l'abri des regards dissimulées derrière d'imposants portails, tandis que d'autres à la vue de tous, se livrent quotidiennement une lutte féroce pour déterminer qui aura la plus belle des pelouses. Cependant, face aux caprices de Mère Nature, tous sont sur un même pied d'égalité et devront, à n'en pas douter, dire adieu à leur sacro-saint belle pelouse.

À travers l'épais voilage du brouillard et malgré l'heure tardive, l'on percevait très nettement une faible lueur émanait de l'imposante demeure en pierre qui nous fait face. La lueur n'avait de cesse de vaciller, sûrement parce qu'elle n'émanait pas d'une lampe, mais d'une bougie ou d'une autre source non-électrique. Tout se faisait sombre à l'intérieur et l'on comprit très aisément, en apercevant la cheminée en pierre située au milieu du salon, que les flammes dansantes dans l'âtre constituaient le seul éclairage de la pièce. Assise dans son canapé de facture italienne, un verre de Whisky pur malt en main, une belle brune à la chevelure ébène et au regard d'acier, semblait totalement perdue dans ses pensées. Elle demeurait là immobile, depuis plusieurs minutes, peut-être même plusieurs heures à fixer les flammes dansaient avec insolence. Et la voilà en train de se perdre d'échapper encore au présent pour se réfugier dans le passé, se remémorant ainsi tout un tas de souvenirs vécus pour la plupart avec ce garçon qu'elle se plaisait à appeler « Wonderboy » Malgré le déchaînement climatique à l'extérieur, la propriétaire des lieux fixait encore le ballet incendiaire, effleurant du bout de ses lèvres son verre pourvu d'un fond de liquide ambré qu'en une gorgée elle pouvait faire disparaître. Indubitablement, en fixant cette cheminée, elle ne put se résoudre à ne pas songer aux évènements survenus trois ans plus tôt, sur une petite île, au large des côtes écossaises.

La pluie et la neige tombaient de concert. La tempête du Diable comme l'appelait les locaux, avait envahi l'île de Carthis inconnue des touristes, mais crainte des continentaux qui se plaisaient à la surnommer « l'Antre du diable » au vu des sinistres évènements survenus par le passé. Jarod et Mademoiselle Parker s'étaient ainsi retrouvés coincés ici, tous deux en quête de réponses à leurs multiples questions. Tout ça à cause d'une photo postée par un interlocuteur sans nom. Un cliché au combien mystérieux qui laissait paraître une femme à la chevelure flamboyante et une autre au sourire triste. Ainsi, Catherine Parker et Margareth se connaissaient tel fut le point de départ de cette nouvelle quête en terre hostile. L'entente ne fut pas de mise et les retrouvailles non plus. Miss Parker étant toujours à la botte du Centre, il ne pouvait en être autrement. Toutefois, si l'un et l'autre voulaient avoir des réponses, ils devaient collaborer. Ce n'était pas une alternative, mais bel et bien une obligation pour mener à bien ce séjour. Et c'est au bout de plusieurs jours de péripéties plus haletantes les unes que les autres, que la belle brune au regard d'acier, découvrit par le biais de morbides révélations, le véritable visage des siens. Tout avait commencé avec l'arrière-grand-père, le fondateur même du Centre, qui avant de bâtir une nouvelle existence sur le continent américain, avait réduit à néant celle de sa famille, en brûlant leur cottage lors d'une nuit de folie. Tout cela à cause d'une histoire de « rouleaux » pourvu de pouvoirs bibliques. Des suppositions, dira-t-on, toujours est-il que le gardien de la crypte avait assassiné froidement sa femme, sa propre fille, ainsi que le frère Theo, l'homme de foi de l'île et le confident de la petite mademoiselle.

Il en va de soi, que malgré son irascibilité chronique, Parker fut ébranlée par toutes ces révélations macabres sur le passé de sa famille. Une fois de plus, le tableau s'était assombri, emportant avec lui, les dernières bribes d'espoir. La famille Parker était maudite, ce n'était pour elle pas une supposition, mais un fait, et ce, malgré l'athéisme de la demoiselle. Mais que pouvait-elle faire de plus ? Le passé étant par définition, révolu, Mademoiselle Parker était tout bonnement incapable de changer quoique ce soit et devait dès lors vivre avec cela sur la conscience. Faute de mieux, lors des premières minutes et après avoir fui la violente averse qui s'était abattu sur le cimetière où reposait la famille du gardien de la crypte, la demoiselle se mura dans le silence et regagna l'étage supérieur de l'échoppe de plantes et remèdes médicinaux tenue par Ocee, une vieille femme aveugle pas avare de bonnes citations. Parker voulait être seule, un impératif qui semblait avoir échappé à ce cher Jarod, qui toujours guidé par les bonnes vibrations de la vieille femme, était à son tour monté à l'étage pour porter à son amie, une tasse de thé. La pièce étant délestée de porte, le caméléon passa par un rideau sans prendre le temps au préalable d'annoncer sa présence.

Et c'est donc quelque peu intimidé que le caméléon fit son entrée et qu'elle ne fut pas sa surprise en découvrant sa comparse se dévêtir derrière un paravent. Incapable de détourner le regard et de bouger, il se mit à déglutir, car malgré les rainures du paravent qui préservait encore la nudité de la demoiselle, l'on distinguait aisément chacune de ses formes. Quelques longues secondes s'écoulèrent avant que la demoiselle ne consente à revêtir un peignoir tout en se dégageant du paravent. Aussitôt, son regard croisa celui de Jarod qui plus gêné que jamais ne sentit le rouge monté à ses joues. Il en était presque mignon à agir de la sorte et rappela à la miss l'espace d'un instant, le jeune garçon à qui elle avait offert son tout premier baiser des années auparavant. Toutefois, Parker ayant une réputation à entretenir, elle ne put s'empêcher de l'affubler d'un regard noir en guise de désapprobation alors que tasse en main, il essayait de se dépêtrer comme il pouvait en s'enquérant de la situation et de son hypothétique migraine. Il lui tendit ensuite l'infusion préparée avec soin par leur hôtesse bien décidée à ce que, Jarod, lui transmettre ce breuvage. « Ca ne vaut pas le brandy des moines, mais Ocee affirme que ce thé-là est un breuvage apaisant » Il regagnait en confiance, tandis que la demoiselle saisissait au passage la tasse qui lui était tendue. « Est-ce qu'elle m'en livrera un chargement de plusieurs caisses ? » renchérissait-elle avec ironie peu convaincue qu'une simple tasse de thé parvienne à apaiser chacun de ses mots.

Jarod, pas avide de paroles malgré la gêne occasionnée quelques secondes auparavant, se rapprocha d'une couverture qu'il attrapa pour se sécher les cheveux. La demoiselle qui ne le calcula que peu, se rapprocha du rebord de la cheminée, elle espérait ainsi mieux se réchauffer. Jarod avait quant à lui opté pour un pull épais pouvant aisément le prémunir du froid. « - Laissons la tempête faire rage dehors Mademoiselle Parker » lança-t-il pour concurrencer le crépitement des flammes dans la cheminée. Peut-être ne se rendait-il pas compte que c'était plus facile à dire qu'à faire ce que Parker ne manqua pas de lui faire savoir tout en argumentant, car même si elle ne voulait le reconnaître de vive voix, elle avait besoin de parler, de mettre des mots sur ses maux et Jarod était là, il fallait s'en contentait. « - Un cimetière remplit de Parker, brûlés vifs par leur propre père, leur mari, mon arrière-grand-père. L'année même où il est arrivé en Amérique, seul et qu'il a fondé le Centre. Génération après génération, toute cette cruauté, ce mal m'a été transmis, Jarod se sentait mal pour elle, apprendre ainsi l'histoire de sa fille semblait cruel, mais elle au moins pouvait se targuer de savoir qui elle était alors que lui continuait à assembler les pièces du puzzle et se demandait s'il parviendrait un jour à parachever son œuvre. Se sentant un peu plus légère, à mesure qu'elle s'exprimait et parce qu'elle sentait Jarod réceptif, Parker continua sans qu'il n'ait à lui demander quoique ce soit. « - Je suis une Parker ! Au fil des révélations qui ont marquées ma vie, le portrait de ma famille s'est assombri pour devenir d'une laideur accablante. »

La tasse de thé entre ses mains, tentant de conjurer la lourdeur du mal qui l'assaillait, la belle brune tâcha de faire émerger de sa mémoire de bons souvenirs qu'elle partageait bien évidemment avec Jarod. Une époque où il était le petit rat de laboratoire qu'elle se plaisait à visiter elle, la petite fille intrépide au sourire d'ange. D'ailleurs c'est ce même sourire qu'elle esquissa en se remémorant l'un de leur souvenir commun qu'elle s'empressa de faire partager « - Tu te souviens quand nous étions enfants, cette nuit où je t'ai fait entrer en cachette dans le bureau de mon père ? » A l'énoncé du souvenir, Jarod ne put s'empêcher de sourire en retour, tout en prenant place aux côtés de celle qui fut jadis son amie d'enfance. « - Oui je m'en souviens. Tu m'as dit que si j'étais vraiment un génie, je serais capable de deviner où se trouvait le cadeau qu'il t'avait rapporté de voyage. Et tu l'as trouvé à l'endroit exact que je t'avais indiqué. » déclara-t-il non sans fierté. « - Mais c'était un mensonge ! Je t'ai dit que je l'avais trouvé, mais il m'avait extrêmement déçue. Une fois encore, mon père n'avait pas tenu sa promesse. Ce qu'il y a de plus pathétique dans tout ça, c'est que j'attends encore qu'il me fasse ce cadeau. » Cette réflexion toucha Jarod, qui ne s'était nullement douté de la ruse de la jeune fille et qui l'avait crû, lorsqu'elle lui fit savoir tout sourire, qu'elle avait trouvé le cadeau. La blessure était encore à vive pour cette petite fille dans l'attente d'une démonstration d'affection paternelle. Jarod le savait, il avait compris que Mr Parker était probablement incapable d'un tel prodige. Peut-être était-ce le bon moment pour le faire entendre à Mademoiselle Parker.

« - Parker, ton père et le Centre n'ont qu'un credo, la manipulation. Le seul cadeau qu'il ne t'ait jamais offert est comme une grande boite vide. »

« - Toutes ces sépultures alignées dans le cimetière sont loin d'être vides. Ce qui m'amène à me poser la question... »

« -... Qui suis-je ? » coupa le Caméléon qui s'était tant de fois posé cette question sans en connaître la réponse. Quelque chose était en train d'arriver, une accalmie dans la tempête, une évidence dans l'ignorance. Pour la première fois depuis longtemps, Jarod et Mademoiselle Parker se retrouvaient liés autour de cette vaste problématique de l'identité. Parker était perdue, toutes ses certitudes semblaient s'envoler. Jarod l'avait compris nul besoin d'être un génie pour percevoir la défaillance de la chasseresse. Il s'en voulait déjà de penser ainsi, mais peut-être était-ce le bon moment pour tenter de lui ouvrir les yeux et de mettre en exergue tout le mal engendré par le Centre ainsi que toutes ces souffrances subit par chacun. Jarod le savait, ce moment de faiblesse, c'était sa chance d'être écouté et de rallier cette femme pour laquelle il éprouvait bons nombres de sentiments contradictoires, à sa cause.

La demoiselle, loin de se douter de ce qui se tramait dans la tête de son comparse acheva son long soliloque sur cette réplique « - Et aujourd'hui je ne sais pas si j'ai envie de connaître la réponse » déclarait-elle la main sur le cœur, alors que Jarod connaissait déjà la réponse. « - Mais si, bien sûr que si ! » Il ne la connaissait que trop bien, bien sûr qu'elle voulait connaître la suite de son histoire malgré la laideur accablante du tableau familial. Leurs regards se croisèrent à nouveau et gênée par cet échange visuel, la jeune femme préféra détacher ses perles azurs pour les poser sur un ailleurs certes incertain, mais moins périlleux que le regard enfantin de son comparse. Un frisson l'assaillit alors parcourant l'ensemble de son corps, pour lui rappeler qu'elle avait froid. Jarod se saisit alors de la couverture qui se trouvait près de lui et la déposa avec une infime précaution sur les épaules de la demoiselle. Leurs doigts se croisèrent alors ravivant à son paroxysme le sentiment de gêne et pour l'un et pour l'autre. Décidément, ils avaient beau avoir passé l'âge des fausses pudeurs, ils n'en demeuraient pas moins difficilement à l'aise sur le contact, aussi futile soit-il. Sentant que la situation commençait à lui échapper, Jarod reprit presque aussitôt la parole et son argumentaire pour tenter de convaincre son interlocutrice.

« - Le Centre veut que nous pensions que de découvrir la vérité, ne nous mènerait à rien. Que chercher des réponses sur qui nous sommes est futile. Et que bien entendu, tisser des liens qui échapperaient à leur contrôle, est une erreur. Je sais que tu ne veux pas entendre ça, mais dans le fond, tu le sais bien. Tu as été prisonnière du Centre durant toutes ces années, tout comme moi. Et au fil de tes découvertes, tu as réalisé que le Centre t'a toujours traité en pariât, tout comme moi. » Parker, plus attentive que jamais aux paroles de Jarod, était forcée de l'admettre, malgré la douleur que cela pouvait engendrer. On l'avait manipulé, on lui avait empli le cerveau de mensonge, mais pire, encore, on l'avait impunément éloigné de la seule personne susceptible de la comprendre. Jarod lui-même était dépassé par ce qu'il venait de dire, inconsciemment sûrement, il venait de faire entendre à son amie d'enfance, qu'il demeurait malgré les années passées, malgré la traque, l'épaule sur laquelle, elle pouvait s'appuyer si vraiment elle consentait à le faire. Et à cet instant précis, il haïssait le Centre, de lui avoir pris la seule personne capable de le comprendre. Leurs regards se croisèrent à nouveau, sans gêne, mais pourvue d'une certitude qui les ébranlaient l'un et l'autre. Parker reprit alors la parole, prête à faire entendre, ce qu'elle refusait d'admettre jusqu'alors.

« - Pourquoi faut-il que la seule personne dont on m'a enseigné à me méfier, que je devais haïr et capturer, soit toujours auprès de moi chaque fois que je traverse une épreuve difficile dans ma vie ? » Le regard plongeait dans le sien, Jarod parvenait difficilement à faire abstraction des battements de son cœur rendu plus intenses par la proximité. Il peinait même à contrôler sa respiration tant il était ébranlé par ce qu'elle venait de faire entendre. Jamais encore, il ne l'avait entendu se livrer ainsi et jamais encore, il n'avait, en de telles circonstances, était aussi proche physiquement. Cependant, il était loin de s'imaginer ressentir de telles émotions, mais il ne pouvait, une fois encore, se résoudre à rester silencieux. À son tour, bien loin de chercher à la convaincre de quoique ce soit, il se laissa aller à ce qui semblait être une évidence « - Peut-être que... les choses devaient se passer ainsi » Le temps semblait s'être arrêté dans la pièce, le silence avait quant à lui imposer son règne, mais consentait à laisser le crépitement des flammes dans la cheminée se faire entendre au fond sonore. Jarod et miss Parker commencèrent dès lors à se rapprocher dangereusement l'un de l'autre, happés par l'évidence et peut-être prêts à s'abandonner. Ils étaient à présent si prêt si l'un de l'autre, qu'ils pouvaient aisément sentir leur respiration haletante et les battements irréguliers de l'organe vital, le désir quant à lui, montait progressivement, tellement que d'ici peu, la demoiselle n'aurait plus besoin de la couverture ou de la cheminée pour se réchauffer. Les derniers centimètres atteint, leurs lèvres se frôlaient presque, elles étaient d'ailleurs sur le point de se rencontrer, quand soudain Ocee entra dans la pièce, visiblement pas au fait de la situation elle qui semblait extralucide malgré la cécité.