J'ai toujours aimé les thrillers un peu glauques à la Karine Giébel ou à la Sire Cédric. La relation entre le RK900 et Gavin Reed peut s'inscrire parfaitement dans ce genre littéraire donc c'est une fic à la fois romantique et un thriller, ce qui implique une enquête qui aborde des thèmes vraiment sensibles, et les exposer pourrait vous mettre sur la voie alors je les garde sous silence. Dans tous les cas, je n'écrirai rien de trop explicite sur les côtés sombres de l'enquête, si toutefois vous voulez vraiment lire mais craignez d'être choqué(e) par le sujet que je garde secret, n'hésitez pas à me contacter, je donnerai peut-être la réponse.

Je compte faire une trilogie appelée "Visage familier" sur ce couple : trois fics pour trois enquêtes différentes avec une relation qui évoluera tout du long. Cette première fic est donc comme un premier tome intitulé "La Horde des enfants".

(c) pour l'illustration : edit par duftonb sur Tumblr.

Bonne lecture~


Chapitre 1 — Visage familier

Les draps sentaient la sueur. Celle sensuelle qui glisse entre les seins d'une femme et qui refroidit sur une peau encore brûlante d'orgasmes. La nuit avait été le témoin des attitudes les plus animales, mais le matin glissait à présent sur Detroit, mettant fin aux passions nocturnes.

Gavin Reed poussa un juron après un éternuement bruyant, se réveillant à peine. Il était bien, là, juste allongé sur ce matelas marqué par l'empreinte de son dos depuis quinze ans. Un matin de septembre où il pouvait prendre son temps. Mais il devait se motiver pour se lever : la chambre avait besoin d'être aérée. La technologie avait inventé les volets électriques mais il fallait encore un androïde pour ouvrir la fenêtre ou bien s'en charger soi-même.

Gavin ne voulait plus penser aux androïdes : Detroit fêtait le dixième mois depuis la tentative de révolution des machines. Bien que menée pacifiquement, le sang bleu et rouge avaient coulé sur la neige et, si certains s'étaient ralliés à la cause des robots humanoïdes, beaucoup avaient renoncé à adopter un AX400, un AP700 ou un BL100, soit par méfiance, soit par altruisme. L'ère de technologie insensible s'était achevée pour qu'une période de remise en question envoie en l'air les convictions les plus fermes. Comme ceux qui avaient rejeté l'héliocentrisme autrefois, une majorité niait cette nouvelle forme de vie, préférant considérer les androïdes comme des objets pour se rassurer dans leurs vieilles habitudes. Mais une nouvelle Renaissance avait débuté, malgré l'obstination de Gavin Reed de croire que ce ne sont que des machines. Une fois les volets poussés, l'homme se réjouit de voir moins de robots dans la rue : depuis la fenêtre, il comptait cinq humains dans leur routine matinale et seulement un robot, docile et paisible avec son sac de courses vide à la main.

Le lit dans la chambre était également vide et Gavin pensa un instant que Fathia était déjà partie. La belle-de-nuit disparaissait parfois avant les premières lueurs, comme pour s'écarter du jour, renonçant à un monde auquel elle n'appartenait pas. Mais tout en enfilant un bas de pyjama, Gavin remarqua la veste en cuir de la jeune femme encore pliée sur le dossier d'une chaise. Il y avait aussi la jupe noire et le débardeur abricot qu'il lui avait retirés avant de se coucher.

En arrivant dans la cuisine pour préparer son café, Gavin aperçut son invitée assise à la table. La rose des trottoirs était encore nue, comme si les vêtements ne la concernaient jamais.

« Salut.

— Salut. T'as bien dormi ? »

Il confirma d'un signe de tête. À en juger par sa mine encore bouffie, elle n'était pas debout depuis longtemps.

Sa silhouette semblait découpée aux ciseaux, et les lames, dans leur chemin, avaient tailladé sa peau il y avait bien longtemps. Sur ses avant-bras, sur ses cuisses, les traces laissées par les baisers coupants étaient vieilles mais toujours boursoufflées. Gavin lui avait déjà demandé si elle avait gardé ses mauvaises habitudes mais elle lui avait répondu que non, et effectivement, aucune trace n'était apparue depuis qu'il l'avait vue nue la première fois. En revanche, il ne comprenait pas comment la jeune femme arrivait à les exposer, se moquant des regards qui glissaient dessus.

« Tu peux pas enfiler quelque chose ?

— Il fait bon dans ton appart. Je suis bien, là. »

Il s'installa face à elle. La frange noire pesait lourd sur ses immenses yeux de biche, assombrissant sa peau olive. En silence, le café au bord des lèvres, Gavin se mit à énumérer les taches de rousseur qui mouchetaient son nez. Sorcière moderne, elle portait sur ses ongles du violet sombre, l'antique couleur du deuil bien qu'elle n'ait personne à pleurer. Ses doigts étaient croisés sur la surface chaude de la tasse, captant la chaleur réconfortante avant d'avaler une gorgée de café qui semble toujours moins amer les matins brumeux.

« Tu as maigri. »

Son observation arracha un grognement à Gavin. Il ne pouvait pas la contredire.

« C'est dommage. J'aimais bien ton petit bide.

— Fallait que je fasse attention, de toute façon. Maintenant, j'ai de la marge. »

Il glissa un regard vers le calendrier pour se souvenir du jour : le 6 septembre. Si le lieutenant Anderson ne s'était pas suicidé en novembre dernier, le commissariat aurait fêté le cinquante-quatrième anniversaire de ce grincheux. Gavin Reed avait été plus touché par la mort de Hank qu'il ne l'aurait cru : il était resté quand certains collègues étaient partis en dépression ou avaient tout fait pour être mutés, mais le choc n'était pas passé au sein de l'équipe. Et le souvenir du RK800 réveillait toujours une colère inapaisable : c'était de la faute de cette machine si Hank avait appuyé sur la détente.

Cette saloperie de machine. Gavin aurait dû le désactiver d'une balle dans sa pompe à thirium dès le début.

Fathia le tira de ses pensées en demandant soudain :

« Hé. Tu sais si il existe des droits pour les androïdes ?

— Qu'est-ce que t'entends par "droits" ?

— Des lois qui les protègent. Avec tout ce qui s'est passé, je me demandais si ces trucs avaient changé.

— Non », sa réponse sonnait comme un tranchoir glacé, « et certainement pas après tout ce qui s'est passé. »

Fathia n'insista pas. Elle connaissait bien sûr l'aversion du détective pour les androïdes mais son cœur était alourdi par un secret qu'elle aurait aimé partager sans oser s'aventurer sur ce terrain.

Ils n'étaient pas ensemble. Fathia était une prostituée en relation avec la police, offrant des témoignages ou des renseignements quand ils en avaient besoin, la laissant tranquille avec son racolage inoffensif. Les petites nuits charnelles qu'ils partageaient étaient des secrets de couloirs, mais aucun amour ne pulsait dans leurs étreintes affectueuses. Fathia appréciait grandement Gavin malgré son attitude parfois infecte, capable de départager ses défauts et ses qualités. Sur l'oreiller, il lui avait révélé des souvenirs et dans le noir, il avait accepté de dévoiler ses plaies pour qu'elle puisse les panser. Depuis, sa tendresse était montée comme une mer dorée et Gavin s'y baignait aussi souvent que possible. L'être humain a toujours soif d'affection.

Et puis elle avait laissé un peu de son âme dans cette chambre grise, dans cette cuisine qui sentait le café, restant car, de façon surprenante, Gavin l'avait toujours réconfortée, la faisant rire avec ses réponses désinvoltes, la rassurant avec son fort caractère. "Qu'ils aillent se faire foutre" était sa réponse à tous les problèmes sociaux : les clients chiants, les parents dépités, le frère agressif, les regards lourds, qu'ils aillent tous se faire foutre, et cette sagesse moderne la faisait rire. Quand sa gorge se déployer, la jeune femme avait l'impression que ses soucis s'exorcisaient dans ses éclats hilares.

Oui, d'une certaine façon, elle avait laissé un peu d'elle ici, même adoptée par Gnocchi, le chat de Gavin, un énorme norvégien malgré son jeune âge, à la robe tigrée quelconque mais à la longueur duveteuse. Le matou quitta enfin le canapé depuis le salon pour venir se nourrir dans la gamelle déjà pleine. Si le détective n'avait pas enfant, il s'occupait de son tigre de salon avec une affection paternelle, malgré le nom idiot qu'il lui avait donné.

« Tu te régales, Gnocchi ? » Fathia se pencha et ses doigts glissèrent dans ce pelage de fauve, déclenchant la machine à ronronnements. « Lui n'a pas perdu son petit bidou, au moins.

— Vu toutes les conneries qu'il dévore, il risque pas. »

La belle-de-nuit souleva la bestiole du sol et l'installa sur ses genoux trop menus pour cette masse de tendresse. Couché comme un bébé sur les cuisses, Gnocchi se laissait faire, comblé comme le plus heureux des princes, laissant l'humaine gratouiller son ventre en forme de tonneau.

« Tu veux que je revienne ce soir ?

— Seulement si tu en as envie. Je termine tard aujourd'hui de toute façon, donc ne viens pas avant minuit.

— Je te dirai vers vingt-et-une heures comment ma soirée s'annonce. »

Dans le secteur du plus vieux métier du monde, les humains avaient de la concurrence avec les androïdes, mais le succès des machines avait baissé et Fathia retrouvait un rythme de travail très lucratif. L'Eden Club avait perdu près d'un tiers de sa clientèle et si le propriétaire, l'an dernier, se vantait de la discrétion des affaires, il avait été obligé d'installer des caméras dans certaines chambres pour s'assurer qu'aucun déviant n'attaquerait un habitué.

Fathia étira ses longues jambes en allumette puis se leva, rinçant sa tasse dans l'évier. Les lueurs acier essayaient de recouvrir sa nudité avec leur froideur, augmentant le contraste de sa peau tatouée, mais malgré sa silhouette fragile, elle brille avec une énergie unique et attire l'admiration de Gavin. Il savait que leur relation comptait comme une faute professionnelle, mais l'affection détachée qu'elle lui portait, ses deux lacs sombres qui lui servaient de yeux, cette tranquillité d'éther dans ce monde fou étaient trop précieux pour qu'il puisse s'en passer. S'ils n'étaient pas amoureux, ils étaient des amis proches.

« Je vais occuper la salle de bains, ça te dérange pas ?

— Non, de toute façon, je commence dans trois bonnes heures. »

Quelques affaires récupérées sur le chemin et elle finit par disparaître derrière la porte. Il l'entend chanter sous l'eau de la douche et l'eau atténue les notes maladroites.

Oui, leur relation était une faute professionnelle, mais depuis le suicide du lieutenant Anderson, Gavin avait besoin de se réfugier dans ces bras filiformes, fragiles mais solides. Fathia était un fantôme de nuit, une sorcière futuriste, une créature qui lui faisait oublier combien le monde était devenu laid.

Il ne l'aimait pas comme on aime d'amour, mais elle lui était précieuse d'une certaine façon.


Avant de quitter son appartement, Fathia lui avait souhaité une bonne journée. Sans baiser, sans embrassade, mais avec ce sourire fatigué qui la rendait si éphémère, telle une fée nocturne qui s'éteint en même temps que les étoiles.

Elle était bien humaine, avec ses imperfections mais, selon Gavin, elle possédait un charme qui tenait de l'orient fantasmé, une aura que les androïdes ne pourraient jamais avoir. Malgré les efforts de CyberLife, les robots manquaient de naturel et surtout de chaleur : des ordinateurs humanoïdes ne pouvaient pas ressentir, encore moins exprimer l'affection. Alors c'était avec douceur qu'elle lui avait souhaité une bonne journée, une touche d'attention qu'une machine ne pourrait pas reproduire.

Cette phrase sincère allait pourtant s'engluer sous le crâne du détective pour résonner et le hanter jusqu'au soir. Quand il arriva au commissariat, le détective tomba sur quelques collègues réunis. Leurs bras croisés et les sourcils froncés trahissaient un sentiment de colère.

« Qu'est-ce qui se passe ? C'est quoi ces tronches de déterrés ?

— Fais pas trop le fier, Gavin, tu seras pas plus beau quand t'auras appris la nouvelle. »

Un policier lui désigna le bureau du capitaine Fowler. Ces grandes surfaces de verre en guise de murs servaient une indiscrétion déplacée : leur capitaine ne pouvait pas se curer le nez ou renverser son café sans être épié par toute son équipe. Il ne pouvait pas non plus discuter avec un agent de CyberLife sans être la cible des regards noirs de ses hommes, regards qui glissaient avec lourdeur sur un androïde qui se tenait derrière le technicien.

« Putain de… »

En quelques enjambées, Gavin se déplaça pour mieux apercevoir le profil de la machine, reconnaissant ces cheveux coupés courts, cette mèche brune qui retombait de façon négligée et cette mâchoire forte. Suivi par une collègue, il l'entendit dire :

« Le jour de l'anniversaire de Hank. À croire que ces fils de pute ont fait exprès de nous envoyer leur nouveau prototype. »

C'était Connor. Sans aucun doute, c'était lui.

« Je croyais qu'ils l'avaient désactivé ?

— Pour quelques mois de boulot ? Non, ils ont dû l'améliorer.

— Tu veux dire qu'il ne poussera plus personne au suicide ? »

Cet humour maquillait une colère encore vibrante. Le RK800 avait sur ses mains uniquement du sang bleu, mais beaucoup étaient convaincus que la cervelle de Hank s'était répandue dans sa cuisine à cause de cet androïde. Bien sûr, tout le monde le savait, le lieutenant Anderson avait des tendances suicidaires depuis la mort de son garçon, mais l'affaire des déviants avait motivé le vieil homme, le poussant sur le chemin du rétablissement, et il avait fait équipe avec un RK800, la dernière merveille de CyberLife. Cinq jours plus tard, il s'était planté la balle ultime dans la tempe. Le délai court était une évidence pour l'équipe. Beaucoup de policiers n'avaient pas digéré ce conflit, ressentant à la fois de la tristesse et de la colère pour leur lieutenant pourtant brillant autrefois.

À en juger par la mine renfrognée de Fowler, la présence de l'androïde ne le réjouissait pas non plus, mais il semblait incapable de contredire le technicien. Quand ce dernier se leva pour tendre sa main, le capitaine fit semblant de ne pas le voir et quitta son fauteuil à son tour, se détournant.

Alors que l'envoyé de CyberLife prenait congé, Fowler demanda à ses hommes de se réunir pour accueillir leur nouveau "collègue". Quand Connor se plaça avec respect derrière le capitaine, Gavin remarqua un détail : les yeux bruns de l'androïde étaient d'un gris glacial. D'où venait cette modification physique ?

« … je n'ai pas pu refuser. Malgré tout ce qui s'est passé, CyberLife continue d'avoir un certain pouvoir et compte bien s'implanter dans la police. Alors je vous présente leur dernier prototype : le RK900. Comme le précédent modèle, je devais l'assigner à quelqu'un, » Fowler désigna la lieutenant White et ajouta avec fermeté, « je te l'ai assignée, Aubrey. Navré. »

La lieutenante venait de devenir livide, déjà malade à l'idée d'être assistée par la machine. L'androïde descendit les marches, les mains croisées dans son dos et se présenta devant sa partenaire.

« Bonjour, lieutenant White, je suis Conrad. J'ai été conçu pour vous assister dans votre travail. »

CyberLife avait été jusqu'à reprendre un prénom similaire à celui du modèle précédent, l'associant à une voix identique. Le visage était aussi le même, hormis ce regard perçant comme une rafale de décembre.

Tout d'un coup, Gavin se remémora ce que Fathia lui avait dit ce matin. Ce "bonne journée" venait de prendre un sens ironique et amer.


La pluie s'était mise à tomber, emportant dans ses chutes les feuilles brunes, annonçant un automne humide et triste.

Précoce, l'hiver s'était déjà engouffré dans le commissariat, poussant les hommes à garder les bras croisés et la tête rentrée entre les épaules. Les boissons chaudes étaient bues dans un silence austère, lourd comme un ciel de neige. La lieutenante White ignorait si le RK900 ressentait cette haine qui cherchait à le poignarder ou s'il n'en avait pas conscience. Tout comme le RK800, ce nouveau modèle était d'un calme froid, imperturbable comme une sentinelle en pierre.

Sous le regard de ses collègues, Aubrey White essayait de se concentrer, le RK900 assis juste à côté d'elle. Il avait passé une heure debout avant que la femme ne craque et ne lui demande de s'asseoir et de retirer cette veste blanche pour paraître plus normal.

« Bien sûr, lieutenant. J'espère que vous pourrez me pardonner cet écart de conduite. Mon programme de sociabilité est encore en éveil. »

Gavin s'était esclaffé : un an après, le dernier prototype de CyberLife avait les mêmes expressions décalées, puant la même politesse automatique que celle de son prédécesseur. Et il savait où ces manières si lisses avaient conduit le lieutenant Anderson.

Le détective avait passé l'après-midi à imaginer des coups bas sans pour autant les appliquer : le formulaire d'inscription au grade de sergent était en ligne depuis ce jour-même et il le convoitait depuis suffisamment longtemps pour parvenir à ignorer le RK900. La présence du robot ne modifiait pas ses plans et Reed postula donc pour le grade supérieur, jugeant que la plaque "Detective" avait assez pris la poussière sur son bureau.

Les années passaient et la paperasse restait la même. Cela faisait neuf ans qu'il était dans la police de Detroit et le logiciel lui demandait encore sa date de naissance. Ses doigts pianotaient sur le clavier tactile avec une vitesse soutenue, habitué aux mêmes questions éternelles. Au moins, les formulaires ne demandaient plus la sexualité de leur employé. Il se souvenait que Tina Chen avait écrit "pédophile" quelques années auparavant, juste pour embêter l'administration. À ce souvenir, il se mit à ricaner.

« Salut. »

Gavin releva la tête : justement, c'était l'officier Chen. Sa collègue rentrait de patrouille et soufflait enfin, mais avant de se servir un gobelet de cappuccino, elle s'était installée sur le rebord du bureau du détective pour discuter rapidement.

« Je suppose que tu as déjà fait connaissance avec l'androïde ?

— Juste la présentation générale, depuis que le technicien de CyberLife est parti, il colle au train de sa nouvelle chef.

— La lieutenant White ?

— Ouais. »

Tina Chen lança un regard vers le bureau de l'infortunée. Aubrey White était pourtant une femme sûre d'elle, méritant son grade de lieutenant grâce à son sang-froid, mais le RK900 semble peser sur ses épaules. Le profil de l'androïde ramène l'officier des mois en arrière, à une époque encore insouciante où les robots étaient dociles, cette période de calme avant la tempête provoquée par ce dénommé Markus et l'effroi qu'avait jeté Connor au sein de l'équipe.

« Je me méfiais déjà de CyberLife, mais ils ont repris exactement le même visage que l'ancien, tu penses pas que c'est fait exprès ?

— Ça ou ce sont des gros fainéants. Si ça se trouve, il a été créé par d'autres androïdes qui recyclent le peu qu'ils connaissent, » répondit Gavin, remplissant toujours le formulaire ligne après ligne. Avec un aplomb glacial, il ajouta « mais je me méfierais toujours de ces machines et de cette boîte.

— On verra comment tout ça va évoluer.

— Et si cette boîte de conserve survivra. »

Tina secoua la tête sans cacher son rire. Si elle ne nourrissait aucune rancœur contre les machines l'an dernier, c'était aujourd'hui différent. À quoi pensait CyberLife en leur envoyant un nouvel androïde ?

Concentré sur le travail, Conrad ne leur accordait pas la moindre attention. Sa mission était très simple : s'intégrer et faire le même travail qu'un policier, peut-être même le faire mieux ? Ce qui s'était passé avec son prédécesseur ne le regardait pas.


À la fin de la journée, la lieutenante White ressentit un soulagement immense à l'idée de rentrer et de laisser derrière elle l'androïde. Il pesait comme une malédiction, une peste à forme humaine. Elle savait qu'elle était influencée par de mauvais souvenirs, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander si dans cinq jours, elle serait encore saine d'esprit.

« Je vous souhaite une bonne soirée, lieutenant. À demain.

— Neuf heures sans faute. »

La femme saisit son sac à main et laisse l'androïde. Il est bientôt vingt heures et plusieurs policiers étaient rentrés pour se reposer, un concept inconnu à Conrad qui savait que c'était une nécessité exclusivement humaine. Sa propre batterie pouvait durer trois bons mois, lui laissant une autonomie supérieure à celle des autres androïdes qui se rechargent tous les mois.

Toujours assis au bureau, le RK900 inspectait les alentours, repérant ses marques. Là, il y avait la salle de repos où ses nouveaux collègues buvaient leur café, mais la cafétéria était plus loin. L'androïde n'avait aucun besoin d'y aller. Par-là, le couloir amenait jusqu'aux cellules qui étaient au nombre de six, il les avait comptées. Conrad avait bien évidemment enregistré où se trouvait le bureau du capitaine Fowler, celui de son lieutenant, les autres étaient très secondaires, et puis les noms apparaissaient. Il entendait des sonneries de portables, les téléphones fixes n'existant plus, les discussions de sujets inconnus.

Conrad pensa que la soirée serait finalement tranquille, mais il se trompait et l'androïde allait rencontre des échantillons d'êtres humains curieux, surtout avec une telle fonction.

Aux alentours de vingt-deux heures, alors que la journée de Gavin touchait à sa fin, une patrouille avait ramené un habitué de la cellule de dégrisement. Un certain Florent Le Dantec, blond comme la bière qu'il affectionnait tant et filant des maux de tête similaires à celles d'une gueule de bois. L'ivrogne braillait avec un accent français jusqu'à ce que le détective se lève.

« Florent, ne commence pas : tu rentres dans ta cellule en silence.

— Ah ! Si le détective Reed du cul donne un ordre, il faut lui obéir ! »

Gavin n'avait jamais compris cette blague pourtant souvent répétée par Le Dantec et, pour éviter d'être ridiculisé, il ne lui avait jamais demandé la traduction, mais il était le seul dont les menaces parvenaient à calmer l'ivrogne. Le RK900 se leva et s'approcha, à l'affût du premier mouvement violent comme face à un animal.

Une fois de l'autre côté de la vitre, l'homme se laissa tomber sur le lit avec tant de brutalité qu'il semblait vouloir à le casser. Gavin s'éloigna mais l'homme ivre se remit à chanter, alors il frappa avec son poing la vitre.

« T'es venu aux États-Unis sans pouvoir comprendre l'anglais ? Ferme ta gueule.

— Tu m'as dit d'entrer en silence ! C'est tout ! »

Mais le détenu baissa la tête en comprenant que le détective n'était pas d'humeur à rire. Les bras croisés, Gavin renifla un coup avant de lancer :

« Tu pues le vin d'ici, Florent.

— Du vin ! Du vin ! » Le breton se leva, une main sur le torse, offensé. « Chez moi, monsieur, on boit du chouchen !

— Je connais pas ta merde, désolé. »

Et enfin, il lui tourna le dos pour retourner à son bureau. Gavin remarqua que l'androïde s'était levé pour s'approcher, analysant Florent.

« Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Va te mettre en veille, tu serviras à rien ce soir.

— Je n'ai pas besoin d'être en veille, détective Reed, et je voulais vous aider au cas où la situation aurait dégénéré.

— Je vais te le redire pour que tu enregistres bien, Playmobil : tu ne serviras à rien ce soir. Si la lieutenant White est absente, tu te ranges dans un coin. »

Le RK900 comprenait très vite que le détective Reed était hostile à son égard. Il inspecta rapidement l'individu, notant sa barbe de trois jours, la cicatrice qui barrait l'arête de son nez, les cernes très marquées sous ses yeux gris, la raideur au niveau des épaules. Un coup d'oeil vers ses doigts et l'androïde comprit que Gavin Reed était un fumeur qui essayait de ralentir sa consommation de tabac. Les humains qui essayaient de ralentir la cigarette étaient souvent irascibles et Conrad mit cette saute d'humeur sur le compte de cette résolution difficile.

« Je voulais simplement vous aider, détective Reed, à appréhender un individu imprévisible.

— Florent ? C'est un habitué, il nous fait le même cirque chaque semaine. » Gavin commença à dépasser la machine. « Tu nous méprises peut-être parce qu'on est des tas de viande pour tes deux billes qui te servent de yeux, mais on se démerdait très bien avant toi, on se démerdera aussi sans toi. »

Impassible, Conrad observa son interlocuteur et essaya de l'amadouer :

« Est-ce que vous voulez une cigarette, détective ? »

Gavin en aurait presque suffoqué :

« Je veux surtout que tu dégages de ma vue. Allez ! »

Stoïque, Conrad jugea bon d'obéir à l'homme, retournant donc à sa place. Quelque part, il pensait que c'était une aubaine que la lieutenante White soit plus sereine, malgré les signes de peur qu'il avait perçus sans comprendre.


Le jour suivant, le capitaine Fowler raccrocha et fut à deux doigts de balancer son téléphone à l'autre bout du bureau. Ces écrans étaient réputés indestructibles mais il n'avait pas le cœur à vérifier les slogans publicitaires. Son lieutenant, Aubrey White, avait été rendre visite à une psychologue pour se mettre en arrêt maladie pour cause de dépression. Il avait entendu cette excuse si souvent depuis dix mois que le vieil homme songea que ce serait lui qui devrait consulter bientôt.

En l'espace de quelques heures, les raisons de l'absence de la lieutenante White s'ébruitèrent et déjà, l'attention se portait sur le RK900 devenu orphelin. Le poing sous le menton, Gavin fixait l'androïde qui se tenait droit dans le bureau du capitaine et songea au formulaire qu'il avait rempli la veille. Oui, il voulait le grade de sergent et allait prouver à Fowler qu'il le méritait.

Il se leva et avança vers la porte en verre, toquant pour demander l'autorisation d'entrer. D'un geste du bras, son supérieur l'invita à venir s'asseoir face à lui.

« Je suis désolé d'apprendre ce qui est arrivé au lieutenant White, capitaine.

— Moi aussi, elle me met dans une sacrée merde. Dépression, mon cul, oui ! »

Fowler s'excusa à demi-mots : il avait toujours été une personne colérique, incapable de contrôler les mots qui franchissaient ses lèvres quand il sentait ses tripes bouillonner et son crâne s'embraser. Il ne croyait pas un seul instant à la dépression de sa lieutenante : Aubrey White avait juste peur de revenir pour travailler avec le RK900.

« Vous le savez comme moi, personne ne veut de cette machine. Surtout pas après ce qui s'est passé avec l'ancienne, » difficile de contredire le détective, alors le capitaine Fowler écoute où il veut en venir. « Et je veux bien me porter volontaire pour bosser avec ça.

— Toi ? Gavin ? Bosser avec l'androïde ?

— Absolument. »

Dubitatif, le capitaine regarda à tour de rôle Conrad et Gavin. Il n'était pas sûr que ce soit la bonne décision, d'autant qu'il ignorait les intentions du détective, quand il se rappela avoir vu le nom de Reed parmi les candidats pour le grade de sergent. Si Gavin voulait faire ses preuves en s'encombrant du RK900, Fowler ne l'en empêcherait pas : c'était un service qui n'était pas désintéressé, mais c'était un service quand même.

« Ok, Gavin, si c'est ce que tu veux. » Fowler s'adressa alors au RK900 impassible : « À partir de maintenant, tu fais équipe avec le détective Gavin Reed. »

La LED devint jaune un instant, traduisant que la machine traduisait l'information. Quand Gavin se leva pour sortir, Conrad était sur ses pas.

« Allez, Connor, viens.

— Détective, je dois vous informer que Connor était le nom du modèle précédent, je suis le modèle RK900 et j'ai été nommé Conrad. »

Mais son nouveau partenaire ne l'écoutait déjà plus. Sans que Conrad comprenne pourquoi, Gavin Reed adressa un sourire goguenard et un clin d'œil à l'officier Chen.