REDEMPTION


CHAPITRE 4 : Dix ans plus tôt

Partie IV

Toujours enfoncé dans le canapé, David marqua une pause dans son récit et prit une grande gorgée de jus d'orange. Il venait de terminer de narrer l'épisode de la soirée de novembre. À côté de lui, Lucy l'observait avec dubitation.

- D'accord, ton frère a commencé à prendre de la drogue… Mais ça ne m'explique pas vraiment ce que je veux savoir.

- Du calme, la tempéra David en levant une main pour l'inciter à patienter. Je vais y venir, mais tu dois avoir tous les éléments pour comprendre comment on en est arrivé là avec Andrew.

- Donc tu vas me dire que le fait que tu te sois dépucelé avec la première venue pour tenter de te prouver que tu n'étais pas gay (David la foudroya du regard) a une réelle importance dans cette histoire ?

- Premièrement, je n'ai même pas réussi à me dépuceler avec elle, se renfrogna David en faisant un geste qui signifiait que « ce n'était pas monté ». Et secondement, oui, ça a une grande importance car c'est à partir de là que je n'ai plus pu nier la vérité.

Lucy l'observait avec de grands yeux ronds, l'air ébahi, la bouche bée, puis partit dans un éclat de rire incontrôlable. Le petit mime, doublé par le sérieux avec lequel son ami venait d'avouer ne pas avoir réussi à avoir d'érection en présence de la fameuse Rose était absolument décalé et risible. Elle en avait presque les larmes aux yeux. L'image cartoonesque qu'elle avait en tête à présent valait tout l'or du monde.

- C'est fini oui ? l'interrogea-t-il d'un ton pincé, ayant un peu honte de sa réaction.

- Excuse-moi, mais c'est les nerfs qui se relâchent après la tension de ce matin, hahaha.

Elle rit encore un instant, puis fit un gros effort pour se reprendre, but une gorgée de son thé, et se reconcentra sur son ami.

- Bien, continues je t'en prie.

Elle voyait sur le visage de David qu'elle venait de légèrement le vexer, mais tant pis. Elle avait l'habitude, il se renfrognait toujours pour un rien. Les sourcils froncés, il continua son récit.

- Donc, comme je le disais : oui, c'est à ce moment-là que j'ai pris conscience de mon… « problème ».

Lucy fit une moue et fronça les sourcils en l'entendant user de ce mot. Tout le fond du problème était là. Il refusait lui-même de reconnaitre que c'était absolument normal, et non pas un problème. Elle désespérait intérieurement de le voir assumer pleinement un jour, même si elle devait avouer qu'il avait fait de sacrés progrès depuis qu'elle le connaissait.

- Et ensuite, qu'est-ce que tu as fait ?

- Dans un premier temps, rien du tout. J'ai seulement pris peur et me suis refermé davantage. Je me suis éloigné quelque peu de mes amis en prétextant que j'avais besoin de temps pour réviser. Avec l'approche des examens, on m'a cru et laissé tranquille.

- Et Andrew ?

David laissa passer un court silence, regardant droit devant lui, une certaine mélancolie dans les yeux. Il fallait croire que parler de toute cette histoire lui faisait plutôt du bien, car il n'avait pas eu de vive réaction en entendant le nom de son apparemment ex-copain.

- Il semblerait que lui aussi ait eu des problèmes à la même période.

- Quels genres de problèmes ? fut surprise la rouquine, battant des paupières.

- Je l'ignore, mais je sais simplement qu'il a commencé à être également plus distant. Je m'attendais à ce qu'il vienne vers moi pour savoir comment j'allais puisque je me recroquevillais sur moi-même, mais au contraire, il est resté le plus loin possible. Et un jour, je l'ai surpris en train de fumer du cannabis avec mon frère.

Depuis quelques temps, David avait un mauvais pressentiment. Février était désormais entamé, les examens approchaient et malgré cela, il constatait des choses atterrantes. Bien qu'il s'obstine à rester le plus dans son coin possible, il avait constaté que le comportement de son ami avait grandement changé.

En effet, Andrew était devenu subitement turbulent, moins concentré en cours, insolents avec le corps enseignant. Ça semblait sortir de nulle part.

A cause de cela, il avait été plusieurs fois convoqué dans le bureau du proviseur, et la rumeur disait qu'il était actuellement en sursit. Il avait même été suspendu une semaine.

Le motif ?

Une altercation lors du dernier match inter-lycée de baseball. L'équipe de Fasmay Hill venait de perdre, et un des joueurs de l'équipe adverse s'en était un peu trop vanté. Visiblement, de ce qu'avait entendu dire David, il avait taquiné Andrew en lui disant que c'était à cause de son jeu que son équipe avait perdu la partie.

Le numéro 11 l'avait très mal pris et avait envoyé son poing dans la figure de l'adversaire, provoquant une bagarre généralisée sur le terrain en plus de l'indignation des spectateurs.

En temps normal David serait intervenu. Il serait descendu des gradins, aurait été au vestiaire avec le reste de l'équipe, et aurait essayé de savoir ce que signifiait cette altercation infantile.

Malheureusement, il n'en avait même pas eu le courage. C'était effroyablement lâche de sa part, mais depuis qu'il s'était rendu compte de son attirance pour les hommes et le fait que son ami ne le laissait pas indifférent, il n'osait même plus le confronter.

L'histoire c'était terminée par l'expulsion provisoire d'Andrew et son renvoie de l'équipe de baseball. Il était sorti en rage du bureau du proviseur, hurlant à son encontre que sans lui, jamais l'équipe ne remporterait le tournois inter-lycée. L'avenir lui donnerait raison mais ce n'était pas le sujet.

A ce moment-là, David avait tout de même tenté de l'intercepter dans le couloir pour voir s'il allait bien, s'il voulait lui parler, mais Andrew lui avait jeté un regard étrange, empli d'une expression inconnue, et était passé tout droit sans lui accorder une parole.

L'ainé Moore l'avait vu quitter le lycée et rejoindre Taylor, qui l'attendait sur le parvis du parking. Cela le surprit grandement, car il les vit échanger une poignée de main amicale, et partir ensemble.

David n'en était pas revenu. Déjà parce que ça signifiait que son frère séchait les cours en plus de tout le reste de ses conneries, mais qu'il entrainait Andrew dans son sillage. Un terrible sentiment avait envahi le jeune homme à cette constatation. Il commençait à se demander très sérieusement si le comportement étrange de son ami et son rapprochement de Taylor n'était pas lié.

Il s'était alors interrogé s'il ne devait pas s'inquiéter de savoir si son petit frère n'avait pas une mauvaise influence et n'avait pas fait sombrer Andrew du côté obscur de la Force.

La perspective le faisait frissonner d'horreur. Il se jura à ce moment-là qu'il lui fallait tirer rapidement cette histoire au clair. Malgré son malaise vis-à-vis de son ami d'enfance, il ne pouvait pas le laisser sombrer sans rien faire.

- Non mais je rêve ! s'exclama David en sortant de sa voiture (il avait passé le permis peu après Noël), fou de rage.

Il se trouvait à présent dans la zone industrielle de la ville, près de la gare routière, sous le pont autoroutier, un peu en dehors de Fasmay Hill. Face à lui, Taylor, qu'il avait entendu sortir en pleine nuit et décidé de suivre, et à sa très grande déception… Andrew !

Tous les deux semblaient s'être donné rendez-vous ici en pleine nuit. David était resté un moment caché et avait pu les observer se rouler des joins et se les griller. Effaré, puis franchement en colère contre ces deux imbéciles – un tel comportement de la part de Taylor ne l'étonnait qu'à moitié, mais la surprise venait d'Andrew –, il avait décidé d'intervenir.

Les deux autres, pris sur le fait, avaient vivement sursauté lorsque David avait allumé les phares et était sorti en hurlant de colère. Ils le regardèrent s'approcher à grands enjambées, l'un honteux, l'autre sur la défensive. L'ainé Moore se planta devant eux, les dévisageant, de la rage sur le visage. Après un instant, il réussit à articuler une phrase, agressive, en fixant son regard noir sur Andrew :

- Alors c'était ça, hein ?! L'herbe ! C'était ça ton changement de comportement ?!

Son ami ne savait pas trop quoi répondre. Il était pris la main dans le sac et se sentait particulièrement coupable en cet instant, et cela le rendait misérable.

La mâchoire serrée par la colère, David se tourna ensuite vers son petit-frère, qui le regardait d'un air peu concerné, lui arrachant le mégot qu'il avait à la main (et s'était éteint tout seul), lui tirant une sorte de protestation. Il exhiba devant son cadet l'objet du méfait.

- Alors comme ça, mécontent de te détruire, tu incites aussi les autres à te suivre ?! lui asséna David.

- David, s'il te plait, calme-toi et laisses-moi t'expli… voulut intervenir Andrew, mais son ami lui intima le silence en levant une main, sans toutefois détourner le regard de son frère.

- Alors ?! hurla-t-il encore, qu'est-ce que tu as à dire pour ta défense ?

- Ho ça va ? soupira d'agacement le plus jeune des trois, qui devait déjà avoir fumé avant et était totalement « stone », comme disaient les jeunes. Détends-toi un peu, c'n''est pas non plus comme si je l'avais forcé.

Enragé un peu plus encore par cette réplique, David jeta le joins par terre sous les protestations plates de son frère - qui lui balançait le prix déraisonnable de la marchandise à la tête – et l'écrasa du talon. Il tourna ensuite la tête vers son ami et l'observa avec un regard où se mêlaient incompréhension, colère et mépris.

- Et toi, t'es assez con pour te foutre en l'air avec ça, lâcha-t-il avec déception.

Andrew ne répondit rien, honteux. Il s'humecta les lèvres, le regard fuyant, cherchant ce qu'il pouvait bien dire pour se justifier. Mais bien sûr, il ne trouva rien à répondre. Il savait que c'était lui qui se trouvait en tort. Il finit par poser les yeux sur son ami, la mine désolée, mais ne parla pas.

Face à son silence, David perdit patience. Il poussa un profond soupir de désappointement, et tourna les talons, se dirigeant vers la voiture. Il ouvrit brusquement la portière et lança à l'encontre de son ami :

- Franchement, ressaisis-toi, bordel ! Tu vaux mieux que ça !

Puis à son petit frère :

- Et toi monte dans cette voiture !

- Va te faire foutre, lui répondit son cadet en lui offrant un joli doigt d'honneur.

Poussant une sorte de grognement d'agacement, David monta dans le véhicule, toisa encore les deux autres au travers du pare-brise, puis démarra et s'en alla en les abandonnant ici. Il savait que ses parents désapprouveraient qu'il ne l'ait pas ramené à la maison et le sermonneraient, mais il était à bout de patience.

Sur le chemin du retour, il tourna et retourna la chose dans sa tête. Il ne parvenait pas à comprendre les raisons qui pourraient bien avoir poussé Andrew à commencer le cannabis. Ce n'était pas du tout son genre de faire des trucs pareils. Il était l'une des personnes les plus censées de son entourage.

Puis, après l'incompréhension, vint la culpabilité.

Andrew devait avoir de sacrés problèmes pour se laisser aller à de telles bêtises. Et lui, il n'était pas présent pour aider son ami. Il lui avait complètement tourné le dos depuis quelques temps. Pourquoi faire d'ailleurs ? Se préserver lui-même ? Mais se préserver de quoi au juste ? De son attirance pour lui ? De la douleur de se faire repousser si ça venait à se savoir ? Ou au contraire de ne pas oser lui dire ?

Il se posait soudainement la question de savoir si c'était vraiment justifiée. Est-ce que la peur de souffrir était une excuse valable pour risquer de perdre un ami aussi précieux que celui-ci. Un ami avec qui il partageait tout depuis l'enfance ?

Non, il n'avait pas envie de tout gâcher pour des raisons aussi bêtes. Il avait mal agi en s'isolant ainsi, en le repoussant. Il devait se faire pardonner. Il devait être présent pour Andrew, qui visiblement allait mal. C'était son rôle d'ami.

En accord avec lui-même, il décida qu'il était grand temps d'arrêter de fuir. Dès que possible, il prendrait le temps de le confronter, et si possible d'essayer de comprendre ses soucis et de l'aider à y apporter une solution qui ne passe pas par la fumette.

Son amitié comptait bien plus que son attirance.


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