Un soir, alors que tous les Bennet étaient attablés devant le repas dominical, le patriarche assit en bout de table, se frotta la bouche et annonça avec emphase :

- J'ai appris à l'auberge hier soir, qu'il allait y avoir du beau monde au bal de Meryton cette année! Figurez-vous, mes fils, que le beau domaine de Netherfield vient d'être loué. À ce qu'on dit, ce serait de jeunes gens riches du nord de l'Angleterre. Et ils nous feraient, paraît-il, le grand honneur de s'y rendre... en charmante compagnie!

Il balaya d'un regard sa progéniture d'un air entendu en observant l'effet de son annonce sur les différents visages.

- Père, sommes-nous obligés d'y aller? Grogna Mark. Ces futilités m'ennuient et je ne sais pas danser!

- Parle pour toi! Fit Lysander, tout énervé.

- Je me demande ce que je mettrais, murmura Kyle pensivement.

- Naturellement que vous allez vous y rendre! Et je ne doute aucunement que vous y ferez bonne impression. À notre âge, je peux bien vous avouer qu'on ne trouve pas grand plaisir à faire de nouvelles connaissances. Mais pour vous, que ne ferions-nous pas? Ajouta le père qui attendait de ses fils de la reconnaissance et de l'admiration.

Les deux aînés ne firent ni objections ni remarques. Ils savaient ce que leur père attendait d'une telle soirée: que ses fils se lient d'amitié avec de jeunes gens de la haute société, qu'ils puissent s'élever de leur condition actuelle et peut-être même trouver des épouses fortunées afin que, comme lui, ils n'aient pas à travailler.

Les frères James et Elliot, discutaient ce soir-là dans leur chambre commune. Il en était ainsi afin de réduire le nombre de pièces à chauffer.

James, l'aîné, est celui qui avait la renommée d'être le plus beau de tous. Il allait avoir 22 ans. Timide et sérieux, il avait entrepris des études de droits et sa mère l'imaginait brillant avocat à la capitale. Maintenant, il se contentait d'être un bon greffier auprès du notaire de Meryton.

Elliot, qui le suivait de peu, était le plus cultivé. Il avait, lui aussi, dû interrompre ses études de lettres pour chercher du travail. Ce qu'il trouva sans trop de peine auprès de son vieil ami libraire, chez qui il passait ses journées depuis qu'il était enfant. Il trouva ainsi son équilibre en dévorant les livres qu'il était censé vendre. En fin de journée, il ne rechignait pas à travailler au potager ou de couper du bois, ce qui lui donnait ce teint hâlé et cette carrure musclée. Il avait toujours aimé le grand air et le Hertfordshire débordait de sentiers où il aimait s'y perdre, un bon livre à la main.

Les deux frères étaient aussi proches qu'ils étaient différents et le sujet de conversation était tout trouvé: la bal annuel de Meryton. Elliot s'amusait à taquiner son aîné qui, selon lui, n'aurait aucun mal à trouver cette année une demoiselle qui succomberait à son charme. James, plus réservé, priait son puiné de le lâcher avec ses prédictions stupides.

- James, allons, ne soyez pas si prude! Seriez-vous si difficile qu'aucune demoiselle ne puisse vous combler? Dit Elliot en se déchaussant.

- Vous le savez très bien Elliot, Je ne suis pas intéressé par le badinage et je ne peux concevoir une union avec une personne qui ne serait attirée que par mon physique... que vous jugez avantageux!

- Il n'y a pas que moi qui le juge ainsi, mon frère, il suffit que vous vous promeniez quelque part pour que tous les jolis minois se retournent sur vous en battant des cils! Fit Elliot en imitant les-dites demoiselles.

- Moquez-vous mais il me semble que vous ne soyez pas plus prompt à vous trouver une épouse! Fit James en continuant à se préparer pour la nuit.

- Vous avez parfaitement raison, souffla-t-il dans un soupir, en se laissant tomber sur son lit. Je n'ai point encore trouvé de jeune fille avenante avec qui je puisse converser. Aucune dans notre entourage n'a suffisamment de culture ni d'autres centres d'interêt que les rubans ou les chatons! Ironisa-t-il. Je finirais donc vieux garçon, entouré de mes livres, à aider père et mère à rassembler assez d'argent pour qu'ils se soient pas jetés à la rue!

- Arrêtez cela Elliot, je ne peux concevoir qu'avec votre charisme et vos connaissances, vous n'attrapiez pas dans vos filets une jolie prise avec qui vous puissiez converser littérature ou tout autre sujet intelligent!

Au même moment au fond du couloir, le troisième fils, Mark, essayait de s'endormir. Il devait partager sa chambre avec les deux plus jeunes de la maison, ce qui lui pesait énormément. Il était plus un peu plus petit que ses deux frères aînés et de constitution plus frêle. Il portait des besicles ce qui lui donnait quelques années de plus. Mark avait rêvé d'entreprendre des études de théologie mais dû se résoudre avec amertume à ne pas voir son vœu se réaliser. Il secondait maintenant le pasteur local dans ses tâches journalières et profitait des moments seul dans l'église pour s'exercer en cachette à l'harmonium. Sa mère avait dû se résoudre à vendre le piano familial pour éponger quelque dette.

Il se lamentait déjà â l'idée de se rendre à ce bal, pour lui, ce n'étaient que des endroits où toutes les dépravations pouvaient avoir lieu, hormis peut-être la musique. Ses deux cadets ne voyaient pas les choses de la même manière.

Le plus turbulent des fils était sans aucun doute le quatrième, Kyle, qui était encore jeune de corps et d'esprit. Il avait 17 ans et en paraissait parfois moins tant sa naïveté et son inconstance prenaient le dessus. Il n'avait jamais assisté à un bal et se posait milles questions. Il avait assez tôt quitté les bancs de l'école et suivait à la lettre tout ce que son petit frère Lysander lui dictait.

Lysander, lui, était ravi d'assister enfin à son premier bal. Il se voyait déjà inviter toutes les charmantes demoiselles qu'il croiserait. Il venait d'avoir 15 ans. Joli garçon, il savait jouer de son charme auprès de son père, dont il était le favori, pour obtenir des faveurs ou auprès des demoiselles pour y voler un baiser. Il aimait plaire et consacrait beaucoup de son temps à peaufiner son apparence selon les codes en vigueur à Londres. Il travaillait parfois comme assistant ou commis afin de pouvoir s'offrir un nouveau gilet ou un nouveau chapeau. Mais sa réputation tant de coureur de jupons précoce que de lambin ne lui permettait pas de garder une fonction plus que quelques mois, ce qui pour lui était déjà bien assez.

Dans une troisième chambre, les époux ne partageaient pas non plus les mêmes émotions. Tandis que le père imaginait déjà ses fils courtisant les plus belles filles du royaume, son épouse, de l'autre côté du lit, se demandait comment ils arriveraient à payer la note de l'épicier.