Cabinet du docteur Shinohara

21 juin 2038


Cela faisait longtemps que le docteur Shinohara attendait et espérait que Connor lui demande à consulter un psychologue — il n'avait pas dit psychiatre, par peur d'avoir un traitement médicamenteux —, alors quand elle lui demanda pourquoi, c'était uniquement par politesse.

« Est-ce que c'est en lien avec l'accident ?

— Je pense. J'ai l'impression d'être… c'est comme si la cicatrice était beaucoup plus grande, comme si elle était visible pour tout le monde. »

Lui, il la voyait et la sentait. C'était une emprise, un contact froid et habile qui avait percé sa chair et, même si Connor essayait de se résonner, il sentait que la douleur le transperçait toujours.

Le matin-même, en sortant de la douche, Gavin était resté torse nu pour boire son café, laissant à Connor l'occasion d'observer le tatouage de la pieuvre qui naviguait sur la peau de l'épaule, du biceps et d'une partie du torse de son homme.

Connor avait toujours aimé ce tatouage, il n'avait pas oublié qu'il avait même été la source d'un premier fantasme le jour de leur rencontre, mais ce matin, il avait ressenti de l'effroi en fixant cette œuvre pourtant familière, car il avait cru sentir les tentacules, extensions de la force de ce monstre submergé, remuer dans sa propre chair en mouvements saccadés.

La pieuvre sur l'épaule de Gavin brisait le mat d'un bateau, tandis que celle dans l'épaule de Connor semblait prête à lui briser l'os du bras. Il était certain qu'elle aurait la force de le faire un jour.

Dans l'espoir de calmer la bête intérieure, Connor avait repris quelques rituels. Rien de grave, se disait-il, il avait juste replié le plaid sur le canapé… mais il avait aussi trié les abricots dans le panier de la cuisine par ordre de grandeur et ranger les tasses dans un ordre croissant en se basant sur le numéro sous le code-barre.

« Tu as l'impression d'avoir changé ? »

La question du médecin ramena Connor au moment présent.

« Oui, je dirais que oui.

— Les accidents changent n'importe qui, Connor, la victime et l'entourage. C'est une étape douloureuse.

— J'imagine, docteur, mais j'ai l'impression que je change encore. Et je ne parle pas de la cicatrisation. »

Quand le docteur Shinohara dresserait un portait de son patient à son confrère psychiatre, ce dernier lui apprendrait qu'il arrivait que les personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs puissent aussi souffrir de dysmorphophobie, la peur de changer physiquement.

« Je peux te prendre un rendez-vous avec le docteur Rosen, si tu veux ? C'est un ami et je pense qu'il pourra te recevoir dans la semaine si je lui demande moi-même.

— Ce n'est pas pressé, docteur. »

Si, ça l'était depuis déjà plusieurs années.

« Avec l'approche de l'été, il y aura moins d'activité à son cabinet, autant en profiter. »

La rapidité de la prise de rendez-vous laissait Connor perplexe.

Le docteur Rosen. Est-ce que cela cachait des urgences psychiatriques ? N'avait-il pas d'autres patients ?

S'il ne connaissait pas mieux son médecin traitant, Connor aurait demandé un délai pour réfléchir, mais le docteur Shinohara n'aurait pas accepté : elle savait aussi bien que lui que, pour aller mieux, il devait consulter le plus vite possible.

Avant que les rituels ne recommencent à alourdir la routine. Avant que les disputes avec Gavin ne reprennent.

« Le docteur Rosen est psychiatre, mais ce n'est pas un maniaque des médicaments : si tu es contre, il ne t'en prescrira pas.

— Mais je ne peux pas m'opposer à son avis médical, si selon lui j'en ai besoin ?

— Connor, je n'ai pas son niveau, mais je doute que ton cas ait besoin d'un traitement lourd. Il te conseillera peut-être des comprimés à base de rhodiola ou d'aubépine, un peu de phytothérapie fait rarement du mal. »

Le médecin effleura du bout du doigt son écran ; le clic final pour l'envoi du message. Ne restait plus qu'à attendre la réponse du psychiatre qui serait transmise au nouveau patient.

Cette rapidité laissait encore Connor hésitant : ce choix de consulter avait déjà été suggéré par son père — sans faire mention de son propre besoin de consulter pour son alcoolisme depuis le décès d'Amanda —, par Gavin, par le docteur Shinohara. Mais maintenant qu'il avait évoqué ce besoin, il commençait à éprouver du regret : cette décision agissait plus vite qu'un sortilège, échappant à son contrôle, peut-être pour le meilleur, peut-être pour le pire.

« Connor. » L'appela le médecin. « Tout ira bien. Si le feeling ne passe pas, tu pourras revenir sur ta décision et nous chercherons un autre médecin. Tu auras besoin de plusieurs séances, tout ne se fera pas en quelques jours. »

Il répondit au sourire court qu'elle lui adressa.

Bien sûr. Au bout de ce mail de prise de rendez-vous, il n'y avait pas d'internement. Ce n'était qu'un autre médecin comme le docteur Shinohara : après une consultation, Connor aurait le sentiment d'aller mieux et rentrerait chez lui, reprenant la vie qu'il avait conservé, dépassant l'accident.

Mais le docteur Kamski aussi était médecin, et il était encore perdu à ce sujet.

« J'y pense… Le docteur Kamski. Vous avez trouvé un contact ?

— Oh, j'attendais que ma secrétaire me trouve un numéro de téléphone, mais elle a dû oublier. Je lui rappellerai de chercher ce soir. »

Une notification sur son écran attira son regard :

« Comme ces agendas automatiques sont pratiques : le docteur Rosen peut te recevoir demain, le patient de 9 heures s'est désisté.

— Aussi vite ?

— Patri… pardon, je veux dire le docteur Rosen ne verra l'arrangement que plus tard. C'est le logiciel qui m'a répondu pour l'instant. Je lui laisse tes coordonnées et s'il doit annuler, il te contactera. »

Finalement, c'était peut-être le mieux.

Connor avait repoussé trop longtemps cette visite médicale comme son propre père repoussait ses analyses sanguines. Il était temps de s'armer de courage et de reconnaître ce qui n'allait pas.

Et peut-être qu'il achèterait une nouvelle alliance et ferait enfin sa demande en mariage. C'était pour l'instant le seul projet sur lequel Connor méditait depuis son retour de l'hôpital.