Considérez que le sondage est terminé ! Je remercie les 22 lecteurs qui ont participé à la libération de Chloe : vous avez été 19 à voter "oui" ! Ce chapitre marque le début de cette décision, alors encore un grand merci~!
Et même si je suis un peu en retard dans mon planning, je vous souhaite une bonne lecture et vous annonce que le chapitre 7 est déjà en cours d'écriture malgré mes semaines chargées (mémère va passer son permis bientôt, et voui).


Conrad s'était isolé avec les deux androïdes, laissant Gavin et Landru discuter dans le salon. Le sergent voulait mettre le légiste dans la confidence à propos de la requête de Bontu, espérant entendre les conseils d'un ami, tandis que Conrad souhaitait s'entretenir avec Darren et Moira, une proposition en tête.

Darren était en train d'essorer le torchon plein de bière dans l'évier. De là, il pouvait voir le quartier qui plongeait peu à peu dans la nuit. Les maisons ne ressemblaient plus qu'à des masses sombres aux fenêtres brillant comme des chandelles. Trois voisins étaient venus demander à Landru comment il allait depuis son accident, mais ils ignoraient que le médecin vivait maintenant avec deux androïdes en fuite.

Avant le retour de Landru, la cuisine avait été hantée par des odeurs de nourriture d'un autre temps, des fantômes de dîners passés, mais depuis son retour, les premières étapes d'un exorcisme avaient été pratiquées : la nourriture qui avait périmé avait été jetée pour laisser place à des aliments frais, les poêles avaient été à nouveau utilisées. Un plat de lasagnes entamé laissait planer une odeur de pâtes et de sauce tomate à chaque fois qu'une personne ouvrait le frigo.

Ici, dans cette maison, la vie reprenait ses droits. Ce qui ne serait plus le cas chez les Spencer.

« Je ne vois que la thèse du meurtre. » Commença Conrad, une fois que le filet de bière disparut dans le siphon. « Et je pense avoir une piste.

— Des groupes anti-androïdes ? » Demanda Moira.

« Je pense, mais je n'ai qu'un seul suspect en tête et j'ignore à quel point il est impliqué, cette personne a tout aussi bien participé sans le savoir à un crime, ou bien elle a tout dirigé… Pour me créer, CyberLife a réuni huit techniciens qui ont formé un groupe pendant plusieurs mois. Parmi eux, il y avait Carry Hobes. »

Darren fixait le RK900, cet unique androïde qui avait eu pour lui seul des professionnels, la fine fleur de la technologie, afin de devenir la plus grande réussite de CyberLife. Et il avait été programmé pour devenir déviant.

Quelles avaient été les intentions de CyberLife ? Quelles étaient les intentions de CyberLife ?

Darren aussi avait été créé par cette entreprise, cependant, lui n'était qu'un MC700 sur 860 000. Tous avaient été dispersés à travers le pays. Ils auraient pu être plus, mais le modèle MC800 avait pris le relai et il était devenu donc désuet.

L'infirmier avait cru, comme ses semblables, que sa déviance était une dégénérescence de ses programmes. Il avait alors longtemps philosophé sur les origines de ce problème, accusant ses conditions à l'hôpital : le rôle d'infirmier était peut-être trop humanisant, trop traumatisant pour les robots ? Les hôpitaux pouvaient-ils être des lieux de virus pour les humains et les androïdes ? Il était seulement arrivé à la conclusion suivante : il avait été affreusement seul et parfaitement défectueux.

Or, il avait appris que s'il était déviant, c'était parce qu'il appartenait à une série qui avait été conçue par Elijah Kamski. La déviance était un programme que Conrad, Moira et lui partageaient.

Darren, le MC700 #111 704 321 mis en activité le 3 avril 2037, n'était pas unique, la déviance avait été créée pour être implantée petit à petit dans le monde des humains. C'était peut-être la meilleure nouvelle qu'il avait pu entendre ces dernières semaines, mais ce n'était pas suffisant.

« … En fouillant les recherches de Carry Hobes, j'ai trouvé le nom de Mark Spencer. Pas une fois, pas deux fois, mais plusieurs centaines de fois. Peut-être que cela ne veut rien dire, mais peut-être que c'est un indice.

— Effectivement. » Commença Moira, possédant également des connaissances en criminologie. « Les criminels développent une obsession pour les lieux de crime ou leurs victimes. Est-ce que les recherches sur Spencer datent même avant la date supposée de son décès ?

— Oui. Avant et après. »

Avant, pour analyser l'homme politique, ses expressions, son physique, ses signes distinctifs. Après, pour surveiller, vérifier, voir à quel point le secret était encore préservé.

Un flash perça la nuit à l'extérieur, suivi d'un profond grondement de tonnerre trois secondes plus tard. Le temps était sec, rendant l'orage plus menaçant encore.

« Le décès de Mark Spencer ne sera pas dévoilé dans la presse : l'affaire sera sérieuse et seul un lieutenant est au courant pour le moment. » Expliqua Moira. « Ils ne veulent pas que la colère à Detroit ralentisse l'enquête.

— Est-ce que tu sais s'ils ont déjà interrogé Debra Spencer ?

— Je ne sais pas, non… Mais ça a dû être fait. La police travaille silencieusement, en petit comité, mais ils doivent faire vite.

— Sauf que ni Gavin, ni moi ne serons au courant avant un moment… » Gavin ne devait pas risquer pas son nouveau grade dans cette histoire, il ne fallait surtout pas qu'il se sacrifie. « Laissons-les trouver qui a tué Mark Spencer, et nous trois, nous pourrions nous occuper de cet androïde qui le remplace. La police veut mener son enquête dans le calme pour l'instant et n'annoncera rien pour éviter la panique, mais en attendant, ce robot anéantit tous nos espoirs d'être reconnus comme vivants un jour. Cela ne dérangera personne si nous l'éloignons du monde politique.

— Nous. » Releva Darren. « Tu emploies sans arrêt le mot "nous", certain que je m'inclus aussi dans ce projet. J'étais déjà déviant avant que tu ne sois créé, Conrad. Moira et Christopher m'ont raconté ton histoire et elle est aux opposés de la mienne : tu n'as jamais vécu sous la menace, tu as été accepté par Gavin très vite. Tu penses qu'on m'aurait accordé la même indulgence si un infirmier avait compris que j'étais déviant ? Tu crois qu'on m'aurait gardé si j'étais tombé amoureux ne serait-ce que d'un autre androïde ?

— Ce n'est pas vrai, Darren. » Se défendit Conrad. « J'ai longtemps gardé ce "problème" pour moi, quand je pensais encore que c'en était un. J'ai passé des semaines à me mentir et à cacher tout ce que je pouvais, j'étais prêt à retourner à CyberLife pour leur demander de me détruire, j'ai renoncé uniquement parce que l'enquête que je menais à l'époque me tenait à cœur. Ironiquement, je me disais que je remplissais toujours mes fonctions et que ma destruction pouvait être reportée. Je m'efforçais de penser comme une machine, tout en me sentant menacé.

— Alors que tu étais protégé par ton partenaire ?!

— Gavin n'aurait jamais fait le poids face à CyberLife s'ils avaient voulu me détruire, nous l'avions toujours su. Si je suis encore vivant, c'est parce que la déviance est un programme dont nous avons hérité d'Elijah Kamski. Depuis qu'il est à nouveau le PDG, il n'attend qu'une chose : qu'une révolte comme celle de Markus recommence et qu'elle soit approuvée. »

Leurs LED étaient rouges. Conrad s'était appuyé sur la table au centre de la cuisine, face à l'infirmier, l'air furieux, tandis que Darren gardait les bras croisés.

Moira les regardait tour à tour. Elle comprenait les points de vue respectifs et avait le sentiment qu'elle devait prendre parti sans pour autant le vouloir.

Elle essaya de tempérer l'échange :

« Conrad, tu oublies une chose : tu es le RK900. Tout comme Markus était le RK200. Darren et moi faisons partie de séries produites à grande échelle, nous n'avons pas les mêmes capacités que toi.

— Markus n'était seul pendant sa révolte. » Rappela Conrad, excédé. « Il y avait un androïde de l'Eden Club, un enseignant d'université et un assistant ménager !

— Et ils ont tous disparu… Darren et moi ne connaissons pas la vie comme toi, Conrad. Landru nous garde et nous protège… Nous n'avons pas envie de sortir d'ici et d'affronter un monde encore trop austère. Le sort de Mark Spencer est une tragédie, mais nous sommes impuissants devant un tel mystère.

— Un mystère qu'on pourrait résoudre. »

Le RK900 s'était redressé. Il comprenait qu'il se heurtait à deux semblables trop timides, trop peureux même pour faire deux mètres dans le jardin devant la maison. La haute silhouette de Landru était leur rempart. Selon Conrad, leur réticence venait de leurs occupations — la première avait passé son existence dans une morgue, le second dans un hôpital —, mais lui aussi avait été le témoin de tragédies.

Mais lui avait eu la chance de connaître plus d'humains, d'accepter que le monde n'était pas qu'un vaste terrain austère. Darren et Moira, eux, n'avaient pour exemple que les docteurs Landru et Green, deux extrêmes opposées.

Ignorant ce secret, Conrad finit par lâcher :

« Et que ferez-vous quand Landru décèdera ? Que ferez-vous quand il partira pour de bon ? Vous attendrez que sa fille jette ses affaires ? Car pour elle, vous ne serez rien d'autre que les affaires de Landru ! Elle ne s'encombrera pas d'un infirmier et d'une assistante spécialisée en médecine légale. Peut-être qu'à ce moment-là, vous changerez enfin d'avis. »

Là-dessus, déçu, Conrad quitta la cuisine.

Il n'était pas fier d'avoir soulevé l'éventualité que Landru mourrait, pourtant, il n'avait fait qu'annoncer une simple vérité : Moira et Darren étaient des androïdes jeunes qui vivraient encore de nombreuses décennies, une distance temporelle que Landru ne suivrait pas, pénalisé par sa condition humaine.

Dans le salon, Landru fut aussi surpris que Gavin de voir Conrad surgir seul, sa LED rouge n'annonçant rien de bon…

« Gavin, je pense que nous pouvons partir. Nous avons toutes les informations.

— Conrad ? Ça va ?

— Non. »

Avait-il vraiment eu besoin de répondre ?

Étant lui-même assez colérique, Gavin connaissait les attitudes à adopter lors de ces moments : il salua alors Landru, le remercia et lui promit de lui donner des nouvelles prochainement.

À l'extérieur, l'air était si lourd qu'il en était irrespirable. Sans redouter la pluie qui menaçait, Gavin ralentit et, avant de prendre place dans la voiture, prit la main de l'androïde pour l'obliger à s'arrêter.

« Tu veux m'en parler maintenant ou plus tard ? Parce qu'il faudra que tu m'expliques ce qui s'est passé.

— Ni Darren, ni Moira ne veut empêcher le faux Spencer de ruiner totalement nos chances d'être libres. »

Leur décision surprit Gavin : malgré le fait qu'il partageait son quotidien avec un androïde, il devait parfois se rappeler que, dotés d'un libre arbitre, les robots étaient aussi dissemblables entre eux que les humains.

Il avait été tellement sûr que Darren et Moira auraient rejoint Conrad pour faire entendre la vérité sur les déviants.

Il partagea la déception de son partenaire.

« C'est pas possible d'être une intelligence artificielle et d'être aussi con ! »

Il fila un coup de pied dans un des pneus de la voiture, les mains enfoncées dans les poches. La colère était toujours plus légère quand elle était partagée, alors, se sentant soutenu, Conrad commença à se sentir mieux.

À présent, il ressentait surtout de la tristesse face à ce constat : c'était un être humain, et non deux androïdes, qui le soutenait dans ce projet.

« Je me posais la même question.

— Un des lieutenants est certainement au courant, Conrad, on pourrait essayer de lui demander de…

— Non, Gavin. Tu viens d'être promu sergent, mais tes supérieurs restent tes supérieurs. Ne risque pas ta carrière pour une cause qui n'est pas la tienne ; c'est à Moira, à Darren et aux autres androïdes de s'en occuper. Ce sont eux qui sont concernés. »

Malheureusement, l'assistante et l'infirmier étaient les seuls déviants que Conrad connaissait.

RK900 ou pas, il ne ferait aucune différence en restant seul. Pire, il pourrait même s'exposer à un danger, car plus il y réfléchissait, plus il doutait que l'androïde secrétaire qu'il avait rencontré au restaurant avec Mark Spencer était toujours actif…

Sa LED clignota deux fois dans une teinte jaune, un signe que Gavin avait appris à reconnaître :

« Tu envoies un message à qui ?

— À la professeure Bontu. Je lui demande si je peux la voir bientôt.

— Tu as raison : qu'ils arrêtent de se cacher. La déviance a toujours été voulue, alors qu'ils vous soutiennent au lieu de vous lâcher en pleine nature. »

Les portières claquèrent et les phares éclairèrent l'allée dans un surprenant éclat blanc.

« En fait, je voudrais prévenir Bontu que je ne mènerai pas son enquête. »

Même si la voiture avait démarré, Gavin gardait les mains immobiles sur le volant, fixant Conrad avec surprise. Il était furieux que ces deux robots peureux freinent leurs projets, car autrement, le RK900 n'aurait pas abandonné.

Pourtant, il comprenait sa décision.

« Je ne peux pas y arriver tout seul, Gavin, je ne veux pas me mettre en danger.

— Et je te demanderai jamais de le faire… Mais en attendant, si tu veux qu'on aille se défouler dans un bowling ou quoi, tu me dis.

— C'est tentant, mais non, je me sens mieux. Vraiment. »

Il lui prit la main et l'embrassa.

« Heureusement que tu es là. »


Les rives de la rivière de Detroit commençaient à être inondées ; les vagues avaient beau être petites, elles n'en étaient pas moins menaçantes. L'humidité grignotait tout, des briques des bâtiments devenues noires jusqu'aux os des personnes même confinées chez elles au sec.

Encerclée de vagues, la tour de CyberLife ressemblait à ces nouveaux phares tout en lumière, capables de transformer les flots en diamants vivants.

En ce dimanche, hésitant l'activité qui pouvait animer l'entreprise, Gavin et Conrad rendaient leur visite pour annoncer à la professeure Bontu que la mission ne pourrait pas être menée. Même s'il avait insisté pour l'accompagner, Gavin avait hâte de rentrer. La méfiance qu'il avait nourri à l'égard de Bontu s'apaisait de jour en jour, mais la neurologue n'était pas une personne seule : elle était prise dans le canevas d'une entreprise où les secrets semblaient pousser comme de la mauvaise herbe. De qui devait-il se méfier, maintenant ? Des androïdes ? Des chercheurs ? Des visiteurs peut-être sous couverture ? Des caméras, véritables yeux de Kamski ?

Quand Conrad était dans la tour, personne ne le regardait de façon insidieuse, mais qu'arrivera-t-il le jour où la déviance du RK900 sera relatée dans les médias par un témoin ?

Même une fois dans le bureau, Gavin maintenait ses bras croisés, écoutant d'une oreille distraite le récit que Conrad confiait à la neurologue. Le RK900 avait choisi de laisser Bontu en dehors de la confidence concernant Spencer, craignant peut-être que des micros indiscrets n'enregistrent leur conversation. Le sergent ne pouvait qu'approuver cette prudence.

Si elle ressentait de la déception, Adanna cachait bien son sentiment. Pendant un instant, Gavin espéra même qu'elle se montrerait compréhensive avec le RK900 : Conrad ne risquerait pas sa vie pour cette histoire qui concernait le panier de crabes qu'était CyberLife. L'androïde unique avait tendance à être se montrer parfois un peu prétentieux, mais il restait réfléchi et savait prendre les bonnes décisions.

« Je comprends ton sentiment, Conrad. Spencer était une porte de secours pour les androïdes, mais sa trahison l'a définitivement fermée. » Le sergent et l'androïde évitèrent de se regarder. « Mais Spencer est un cas à part, je sais que plusieurs de mes collègues seront prêts à te soutenir quand…

— Alors pourquoi vous ne leur avez rien demandé ? » Coupa Gavin. « Où sont vos collègues ? »

Il y avait des jours — et ils n'étaient pas rares — où il avait le sentiment d'être le seul humain à vraiment se soucier du sort de Conrad. Comment réagirait Adanna Bontu si le RK900 était détruit ? Après un épisode de chagrin, elle aurait l'occasion de réunir tous les documents qui avaient servi à sa création et créerait un nouveau RK900.

Gavin perdrait un ami, un amour.

« Puisque Conrad a tout le soutien de certains collègues, alors je répète ma question : où sont-ils ? Où est Kamski, lui qui a l'air de savoir tout ce qui se passe et de tout contrôler ! »

Conrad fit un geste de la main pour lui demander de se calmer.

« Sergent Reed, j'aimerais simplement comprendre ce qui s'est passé. Conrad avait réfléchi à la question, puis, quelques jours après, il ne souhaite plus mener l'enquête. Alors je vous le demande à tous les deux : que s'est-il passé ? Quelle menace est apparue ?

— Il est préférable que vous ne le sachiez pas. » L'avertit Conrad, la main à présent sur le genou de Gavin, peut-être pour le dissuader de se lever. « Je ne suis sûr de rien, je n'ai aucune preuve, uniquement des théories…

— Des théories carrément plausibles !

— Gavin. » Vexé, le sergent haussa les épaules. Il se mit à marmonner, mais au moins, Conrad pouvait poursuivre. « Je n'ai aucune piste sérieuse, mais le peu que j'aie n'annonce rien de bon pour les androïdes. Seul, je n'y arriverai pas. »

Comprenant qu'elle ne pourrait rien savoir de plus, Adanna Bontu hocha simplement la tête.

Son regard croisa la date affichée dans le coin de son écran. 1er avril 2040. Une date qui lui rappelait son catéchisme, les printemps de son enfance dans un jardin vert et éclatant, le goût du chocolat.

C'était le dimanche de Pâques, un jour attendu par les gourmands de tous les âges, bien que cette année, la tradition des œufs en chocolat ou en sucre se ferait à l'intérieur et non pas sous la pluie.

Mais cette date marquait aussi un autre événement, un événement religieux.

La neurologue croisa ses mains, inspirant profondément. Cela faisait longtemps qu'elle acceptait la colère de Gavin, l'excusant sans pour autant tenter d'y remédier, comme cela faisait longtemps qu'elle partageait les idées d'Elijah Kamski sur l'indépendance des androïdes, sans avoir jamais déclaré que leurs créations étaient libres, ces mêmes créations qui avaient toujours été au service des humains.

Qu'est-ce qu'était un AX400 sinon une baby-sitter avec du sang bleu ? Qu'était un PJ500 sinon un enseignant avec pour cerveau un réseau informatique ? Qu'était un WR400 sinon un outil de plaisir à forme humaine ?

Seuls le RK200 et le RK900 pouvaient affirmer avoir été créés pour illustrer l'autonomie de l'intelligence artificielle ; les autres avaient toujours été piégés dans leur but premier.

Il était temps que cela change, et la date, qui n'était pas anodine, aida la professeure à se décider.

« Je ne peux pas te blâmer, Conrad. Nous avons très mal dirigé les choses à CyberLife, j'ai très mal anticipé cette demande. Ton refus vient du fait que tu es seul, car même le sergent Reed ne peut pas te soutenir dans cette enquête, n'est-ce-pas ? »

Gavin aurait aimé protester, mais Conrad resserra l'emprise de sa main sur son genou, lui imposant le silence.

« C'est exact.

— Penses-tu revenir sur ta décision si d'autres personnes se joignent à toi ?

— Cela dépendrait du nombre. De leur identité.

— Les quatre leaders de la première révolution. »

Adanna Bontu n'avait pas dit « la révolution qui a échoué », mais bien la « première », traduisant une intention plutôt claire : elle pourrait n'être que le début d'une série.

« Attendez. » Gavin s'était redressé. « Ces quatre androïdes sont toujours vivants ?

— Ils n'ont jamais été détruits et sont en veille depuis novembre 2038. Bien sûr, peu de personnes, même au sein de l'entreprise, sont au courant, mais Kamski a réussi à les récupérer et les a installés dans un atelier lorsqu'il a repris son poste de directeur. »

Elle pianota sur son ordinateur et, sur l'écran d'ordinateur à double face, partagea le profil des quatre androïdes que CyberLife gardait en hibernation informatique. Markus, North, Josh et Simon, les quatre déviants qui avaient essayé d'accomplir l'inimaginable. Si la majorité de la population avait préféré rester aveugle, une petite partie avait ouvert les yeux grâce à ces quatre briseurs de chaînes.

« L'élimination de Markus et des autres avait été un choc pour certains êtres humains, » rappela Adanna Bontu, « des associations se sont montées suite à leur échec, car ils avaient l'opinion publique de leur côté. Je pense que leur retour apporterait l'espoir. Quatre résurrections devraient être suffisantes pour ranimer la foi. » Ajouta la créatrice avec un sourire.

« CyberLife serait d'accord ?

— Sergent Reed, ni Conrad, ni moi ne pouvons vous demander de sacrifier votre badge pour aider à amener ce changement, mais de mon côté, j'ai pris la décision de faire avancer le projet qui dort depuis trop longtemps dans notre entreprise. Je ne fais aucun sacrifice ; j'assume simplement ce qu'Elijah Kamski suggère trop légèrement.

— Si vous les réactivez ce soir, il ne faut qu'aucune caméra ne les filme, même à l'extérieur. Markus serait vite reconnu et nous ne sommes pas préparés pour une émeute… » Fit remarquer Conrad, séduit par l'idée d'être rejoint par les leaders, mais prudent. Après un silence, il se tourna vers son partenaire. « Gavin, quatre androïdes ne prennent pas autant de place que quatre hum…

— Attends, attends, tu veux les planquer à l'appart' ?! »

Gavin était plus surpris qu'en colère, mais Conrad avait envisagé cette réaction et il avait déjà des arguments :

« Je ne veux pas que tu sacrifies ton badge, Gavin, et héberger les déviants qui ont mené la première révolution t'oblige à participer, mais je ne vois pas d'autre alternative… Nous ne pouvons pas mettre un plan en place sans eux, et ils ne pourront pas rester à CyberLife.

— Ils ne risqueraient rien, mais ils ne pourraient rien faire. » Confirma la neurologue, attendant également l'accord de Gavin.

« Nous trouverons des solutions, » continua Conrad, « et cela ne serait que l'affaire de quelques jours… »

À l'époque, Gavin avait entendu les rumeurs sur ce navire, Jericho, qui avait été abandonné et était devenu un refuge pour les déviants, mais il y avait eu d'autres points, comme des parcs où plus rien ne poussait, des caves infestées d'humidité, une station de métro inerte… Les déviants avaient été des fantômes, hantant des lieux morts avec leur espoir de vivre.

Cette idée n'avait pas paru horrible à Gavin au moment des faits, mais aujourd'hui, amoureux d'un androïde, il voyait les choses autrement. Il ne trouvait pas d'alternative sûre pour la survie de Markus, Josh, North et Simon, et tout indiquait que leur soutien serait le seul que Conrad recevrait, en tout cas, dans un premier temps ; une révolte plus discrète serait peut-être menée, plus patiente et plus progressive, à l'abri de la violence.

« Ces androïdes n'ont jamais été violents, sergent Reed. North est peut-être la plus impulsive, mais elle a toujours écouté ses compagnons et ne blesserait jamais personne, sauf en cas de nécessité. »

Adanna Bontu préférait être honnête et avertir le seul humain dans ce groupe de robots, toutefois, Gavin se moquait bien des profils des anciens leaders ; c'était l'avenir de Conrad — ce qui impliquait leur avenir également — qui l'aida à se décider.

« Je te fais confiance, Conrad. »

Il passa une main derrière sa nuque et le rapprocha pour lui déposer sur son front un baiser protecteur.

« Ils pourront rester chez nous, mais je veux votre soutien aussi. » Compléta Gavin en se tournant à nouveau vers la neurologue. « Si Conrad ou les autres androïdes sont dénoncés comme déviants, il est hors de question que CyberLife reste à nouveau silencieux. Cette fois, vous reconnaîtrez que vous avez gardé ces déviants sous protection et qu'en plus, la déviance était un programme qui a toujours été prévu.

— Je ferai tout pour soutenir le projet, Conrad et vous avez ma parole. »

Sur ces mots, elle se leva et invita l'androïde et le sergent à la suivre.

La surprise, mais aussi l'excitation, rendait Conrad presque hésitant ; il n'avait jamais pensé pouvoir rencontrer ces déviants, les quatre fondateurs assassinés d'une nouvelle ère. Sa mémoire avait des éléments des médias, tel que le discours de Markus, sa détermination et son calme qui inspiraient le respect, ou encore les marches organisées, North toujours au premier rang, le profil fier, suivie de Josh et Simon, les traits plus doux mais tout aussi volontaires.

Markus était un RK200, un androïde unique, au même titre que Conrad, et il avait eu la chance de trouver en ces trois androïdes de série des alliés motivés. Ces robots s'étaient faits uniques dans leur combat. Avec courage, ils avaient porté à bout de bras un projet exceptionnel.

Jusqu'à ce que le RK800, embusqué, tire sur le leader.

Détruit, le RK200, abattu comme un ennemi public.

Sa chute avait ouvert la voie au FBI qui avait réservé le même sort à Josh, North et Simon.

« Vous les avez entièrement reconstitués, alors ? » Demanda Conrad tandis que l'ascenseur filait vers les sous-sols. Sous-sols où le RK900 avait été testé par l'intermédiaire de Chloe.

« Oui. Leur mémoire a été préservée et toutes leurs blessures ont été réparées. Cependant, nous ne les avons jamais réveillés… »

La neurologue leur expliqua que leurs composants avaient été analysés pour évaluer la déviance, admirant comment ce programme s'était développé différemment pour chaque robot. Elle avait fait rêver, avait fait apparaître des projets et des désirs, avait incité au combat, menant vers un même but : la liberté.

Elle confia aussi un fait curieux à Conrad et Gavin : même dans une sorte de coma, les pensées continuaient à se former, et les déviants s'appelaient tous, s'inquiétant les uns pour les autres.

« Nous devrons les réveiller un par un pour faire les choses en douceur. Bien sûr, North devra être la dernière : c'est celle qui a le caractère le plus impulsif et elle aura besoin d'un visage familier pour rester confiante. »

Conrad jeta un regard avec un sourire discret à Gavin. Du peu qu'il savait du WR400, l'androïde supposait que, grâce à sa personnalité très similaire à celle du sergent, le courant avait de fortes chances de passer entre eux. Qui se rassemble s'assemble, après tout.

« Vous avez vraiment l'air certaine qu'ils refuseront pas d'aider Conrad, » fit remarquer Gavin, « pourquoi ?

— Ces androïdes ont été tués par un semblable conçu par CyberLife dans ce but, c'est vrai, mais le projet du RK800 venait du directeur précédé et a été totalement abandonné. Kamski, malgré mon initiative, ne changera pas d'avis sur la question de la liberté des androïdes.

— Vous en êtes certaine ?

— Même s'il changeait d'avis, ce serait de toute façon trop tard. » Trancha Bontu en redressant le menton.

Dans le corridor blanc, digne d'un hôpital, ils s'arrêtèrent devant une double porte anonyme. Rien n'indiquait que l'atelier au-delà était celui des quatre robots révolutionnaires. En chemin, Gavin avait remarqué les caméras, les androïdes qui circulaient — véritables machines d'espionnage quand c'était leur but —, mais rien n'entrava Adanna Bontu. À croire que si elle autorisait une action, seul Elijah Kamski pourrait s'y opposer.

La neurologue pressa sa main contre un écran tactile où une ligne blanche passa de bas en haut, signalant l'avancement du scan. La technologie de CyberLife était à la pointe et d'une rapidité légendaire, mais ce processus dura plusieurs secondes, prouvant la recherche détaillée menée par l'ordinateur.

L'atelier était d'une propreté impeccable, retirant jusqu'au moindre sens esthétique, ne laissant qu'un vide : rien n'était déployé pour signaler la présence de ceux qui auraient dû être détruits. Quatre sacs en plastique, ressemblant à s'y méprendre à des sacs mortuaires blancs, s'alignaient sur des tables en acier. Des fils étaient plantés dans les sacs longilignes, les rattachant à des machines, formant une jungle de lianes bleues, rouges, jaunes.

La neurologue ouvrit un premier sac, laissant entrevoir le visage d'un homme noir. L'absence d'expression donnait l'illusion d'un sommeil profond. Conrad savait pourtant que même éveillé, cet androïde avait les traits aussi doux que ceux d'un sage.

« Réveiller Josh en premier est sûrement le choix le plus prudent, » expliqua Bontu, « en retraçant leurs souvenirs, nous avons remarqué qu'à chaque fois que les programmes de ces androïdes surchauffaient, Josh faisait l'effet d'un glaçon, capable de freiner les colères ou les peurs. Il était toujours présent auprès de North, car il était le seul à pouvoir l'apaiser. »

Conrad jeta un regard aux autres sacs, mais il partageait l'avis de la professeure : réveiller Josh le premier était le plus sage.

Adanna Bontu baissa un peu plus la fermeture éclair et prit le bras de Josh, invitant le RK900 à plaquer sa paume contre l'avant-bras ; il pourrait établir une connexion avant même que le PJ500 soit remis en activité, mais au lieu de ça, Conrad lui serra la main avec force.

Une crainte passa brièvement : son visage était le même que celui du RK800, ce visage familier qui pesait lourd. Les quatre androïdes pourraient pendre peur…

Gavin s'approcha également, regardant Josh avec curiosité. Sa présence rappela à Conrad que son visage était à présent le sien et non plus celui de l'ennemi. S'il avait réussi à convaincre Gavin, il pourrait prouver aux autres androïdes qu'il n'avait rien d'autre en commun avec le RK800.

Bontu ouvrit les trois sacs restants, laissant ses deux complices voir que les autres androïdes étaient bien présents. Simon, si pâle, semblait figé dans du givre. S'il avait des airs d'elfe, North, elle, avait une allure de reine militaire, la bouche stricte.

Et enfin, Markus. Conrad se pencha avec une émotion étrange. Les blessures avaient disparu : la peau était intacte, seulement marquée par des cicatrices volontaires pour renforcer le réalisme de son apparence. C'était à croire qu'aucune balle n'avait jamais traversé une de ces paupières lisses.

Gavin avait remarqué le trouble de son partenaire, et, après avoir posé une main sur son épaule, demanda :

« Tu te sens prêt ?

— Que ce soit maintenant ou plus tard, mon anxiété reste la même.

— Alors on se lance. »

Et il lui donna une tape dans le dos, cachant mal sa propre nervosité.

« Conrad, si la rencontre se passe mal, je pourrais toujours les remettre en veille. »

L'androïde remercia la neurologue d'un signe de tête, puis, ne supportant plus cette attente, lui demanda de réactiver le premier déviant.

Bontu lança alors le processus, programmant les réveils dans un ordre précis et avec assez de temps pour que Conrad et Josh rassurent les derniers endormis. Les doigts du RK900 perçurent un courant chaud et d'une vivacité impressionnante. C'était ce qu'un être humain ressentait quand il rencontrait un semblable au « regard intelligent », captivé par un esprit pointu.

Conrad resserra ses doigts, surpris de toucher un autre esprit, un esprit qui avait mué à travers tant d'expériences. Les paupières de Josh s'étaient soulevées dans un mouvement brusque, tout comme sa bouche, prête à formuler une question, mais paralysée par la stupeur.

Il savait que c'était Pâques. 1er avril 2040. Il avait cru mourir, pourtant, voilà que ses programmes fonctionnaient à nouveau. Mais avaient-ils vraiment cessé ? Josh se souvenait alors des murmures échangés avec Simon, North et Markus. Ils n'avaient jamais été séparés.

Ses pupilles d'ombres tentèrent de visualiser un ensemble : un plafond blanc, une odeur d'électricité, la sensation du plastique souple qui était son seul vêtement, la présence des prises plantées comme des seringues, trois personnes penchées sur lui. L'un d'eux avait un visage que Josh avait enregistré dans sa mémoire, mais son souvenir fut contredit par une voix qui s'infiltrait dans ses circuits.

Cet androïde était un RK900, un modèle qu'il n'avait encore jamais rencontré. Il se nommait Conrad, était déviant et avait besoin de son aide.

« Josh ? Est-ce que vous allez bien ? »

Cette voix-là résonnait à l'extérieur de ses programmes ; elle provenait de la femme noire. Ses traits masculins ne l'empêchaient pas d'avoir une aura maternelle. D'une voix posée, elle lui présenta Conrad et le sergent Gavin Reed, et plus important encore, elle lui proposa de refonder Jericho.

C'était une décision que Josh ne pouvait pas prendre seul, même avec des personnes qui assuraient être des alliés.

« Où sont Markus, Simon et North ?

— Nous allons les réveiller, mais nous avons besoin de votre aide. » Adanna Bontu désigna Conrad avec un signe de tête. « Conrad est le modèle qui a été créé après Connor, celui qui vous a éliminés, et vous êtes le seul à pouvoir convaincre les autres qu'il est de votre côté. »

Josh commença à s'asseoir. Le sac en plastique glissa sur ses épaules, le contraignant dans ses mouvements.

Il aurait pu douter du RK900, pourtant, il ne se laissa pas influencer par ce visage. En novembre 2038, Josh avait ressenti de la compassion pour la machine Connor, avant de comprendre qu'il ne pourrait jamais rejoindre Jericho, privé du libre arbitre. Or, Conrad avait une manière de tenir sa main qui trahissait une vive émotion. Lui aussi était déviant, cela ne faisait aucun doute.

Les programmes des quatre anciens leaders étaient reliés par des câbles, leur permettant des transferts de pensées. Ils ne communiquaient pas à proprement parler, mais des murmures se formaient dans leurs circuits, des messages rêvés…

À présent actif, Josh pourrait parler aux autres avec plus de clarté, leur annoncer leur prochain réveil, les rassurer.

« Ils vont avoir besoin de toutes les informations possibles. Nous pensions avoir été éliminés.

— Vous avez été sauvés de justesse. Depuis presque deux ans, nous vous avons entièrement réparés et nous ignorons quand nous pourrons vous réveiller. Quelque chose se prépare, mais Conrad pourra vous en dire plus. »

Maintenant rassurée par ce début prometteur, Adanna Bontu pouvait s'absenter pour aller leur chercher des vêtements à l'étage ; les vêtements troués et tachés de thirium avaient été détruits depuis longtemps, mais elle trouverait des uniformes qui feraient l'affaire.

La main sur la porte, elle prévint le groupe :

« Prenez votre temps, à cette heure et pour un dimanche, il y a peu de risque que vous soyez surpris, mais je fermerai derrière moi par précaution. »

Une sécurité qui inquiéta Gavin, mais il adressa un regard à Conrad ; même s'il s'agissait d'un piège — il était peut-être le seul à être paranoïaque en fin de compte —, il était en présence de cinq androïdes qui seraient bien capables de déverrouiller la porte en cas de nécessité.

Une fois seuls, tout en laissant à Josh le soin d'avertir les autres androïdes encore endormis, Conrad proposa la suite du plan à Gavin :

« Le plus prudent sera de les amener un à un à la voiture. Ce sera long, mais plus discret que d'y aller tous ensemble.

— Il y a toi, moi et quatre androïdes à caser, Conrad, garde en tête que ma bagnole n'est pas un camion.

— Je sais… ce sera la planque la plus ridicule de l'histoire, mais le but est que personne ne soit au courant, alors ça te motivera à être vigilant. »

Gavin retint un rire et poussa l'androïde d'une légère pression contre son épaule, heureux de se sentir plus confiant. Au moins, Conrad ne se reposait pas uniquement sur Bontu et pensait déjà à la suite des événements.

Josh, qui les avait observés, ne cacha pas sa surprise.

« Comment vous êtes-vous rencontrés ?

— En tant que RK900, je remplaçais le RK800 au commissariat. Mon prédécesseur a laissé un très mauvais souvenir aux policiers et la lieutenante à qui j'étais assignée n'a pas voulu de moi.

— Elle a pris un congé maladie pour te fuir. » Ricana Gavin, se souvenant encore de la colère du capitaine Fowler.

« Même si Gavin n'était que détective à l'époque, il s'est proposé comme partenaire, et… malgré les débuts difficiles, et bien, les choses se sont plutôt bien passées entre nous. »

Josh les regardait tour à tour, partageant ces détails aux autres androïdes. Plus ils en sauraient sur ce duo étrange, mieux ce serait. Surtout North : à partir du moment où un humain était présent, il était essentiel que le WR400 le connaisse pour qu'elle ne soit pas trop méfiante.

« Je ne suis pas comme le RK800. » Insista Conrad ; il n'appelait jamais son prédécesseur par le prénom qui lui avait été attribué, soulignant le statut de machine.

« Sais-tu pourquoi tu as son visage ? Markus est un RK200, mais son visage est unique…

— C'est une décision de Kamski.

— Il est vraiment redevenu le directeur de CyberLife alors ?

— Oui. Et il a reconnu avoir programmé une chance de déviance chez chaque androïde conçu pendant ses années à CyberLife. »

Josh reconstruisait les éléments : connecté à des réseaux, il passa en revue tout ce qui s'était passé depuis leur échec.

« Si Kamski avait dévoilé ce détail au moment de notre révolution, nous n'aurions jamais été éliminés… »

La voix, plutôt douce, s'était élevée d'un autre sac ; Simon venait de se redresser également. Les fils à la base du cou essayaient de le retenir contre la table.

« Il aurait dû l'avouer, » approuva Conrad, « mais Elijah Kamski avait quitté l'entreprise CyberLife à ce moment-là et il avait perdu tout pouvoir. Il n'était pas totalement en retrait non plus : sans lui, vous auriez sûrement été détruits pour de bon. »

Un bruissement de plastique signala que North s'était assise à son tour. Elle n'eut pas besoin de prononcer un mot ; ses cheveux s'écroulaient en mèches épaisses autour d'elle, assombrissant son visage par la même occasion. Ses prunelles d'incendie avaient toujours su traduire ses émotions trop vives.

« North… »

Josh lui adressa un sourire réconfortant, et s'il ne réussit pas à contaminer son amie, au moins ses traits s'étaient adoucis.

« Est-ce que vous… Êtes-vous prêts à recommencer ?

— Nous avions un but. » Murmura North. « J'ai toujours pensé que, même après notre mort, des androïdes se battraient pour leurs droits. C'était logique. J'avais averti Connor.

— Nous n'avions pas perdu la guerre, nous avions seulement perdu une bataille. » Récita Simon, regardant tour à tour ceux qui lui avaient manqué.

Gavin en fit de même, et resta stupéfait quand il remarqua que Markus, réveillé également, le fixait. Il était déstabilisé par les couleurs différentes de ses yeux, bien sûr, mais également par l'intérêt qu'il y lisait. Le regard de Markus lui inspirait confiance.

« Je n'osais pas espérer que les humains aient été touchés par notre message.

— … J'ai mis un peu de temps avant d'être convaincu. »

Conrad dissimula un rictus en détournant son visage.

« Vous êtes sergent, vous connaissiez Connor ? »

Malgré le calme de l'androïde, Gavin, vibrant de colère, confirma :

« Oui. Connor a conduit un de nos meilleurs lieutenants à se suicider. Pas un seul policier dans tout Detroit garde un bon souvenir de lui. C'est vrai que j'étais pas de votre côté il y a deux ans, mais j'ai jamais approuvé pour autant ce que Connor avait fait. Pas mal de choses ont changé depuis. » North fronça les sourcils, le surveillant avec attention. « Je suis sergent, alors c'est impossible que j'approuve ou lance un mouvement de révolte, mais Conrad a besoin d'aide, donc je resterai pas les bras croisés.

— Il n'y a pas que Gavin, » assura Conrad, s'adressant à North en particulier, « la production d'androïdes a énormément ralenti depuis novembre 2038, et de plus en plus de foyers se passent d'un assistant robotique. Certains par crainte d'avoir une machine déviante, d'autres parce qu'ils trouvent le manque de considération pour nos semblables injuste. J'ai rencontré plusieurs humains qui soutiennent notre cause, mais ils ne peuvent pas parler pour nous.

— Et as-tu rencontré d'autres déviants ? » Demanda Simon. « Si c'est un programme que Kamski laisse intentionnellement, c'est qu'il y en a beaucoup plus que ce que nous imaginions.

— Nous devons êtes nombreux, oui, mais je n'en ai rencontré que deux… Et ils ne se sentent pas de taille à me rejoindre. »

La LED de North devint rouge. Jericho aussi avait eu affaire à des androïdes réticents à l'époque, et cela lui inspirait toujours la même colère.

« Votre combat avait permis aux politiciens de mieux revoir notre situation, Mark Spencer était le plus fiable pour proposer des lois pour nous protéger. Il a malheureusement changé de discours en début d'année et son parti est devenu hostile : être déviant peut être aussi dangereux qu'autrefois. Quand j'ai expliqué à la professeure Bontu que je ne pouvais plus mener seul ce projet, elle a pris la décision de faire appel à vous…. » Et puisque les androïdes comprenaient que la situation était bien plus complexe, Conrad ajouta : « je ne peux pas tout vous expliquer ici, il y a des détails qu'Adanna Bontu ignore elle-même, et je ne pourrais vous les partager qu'une fois chez Gavin. »

Ce ne serait que là qu'il leur révèlerait le meurtre de Mark Spencer.

Le retour de la neurologue fut un grand soulagement pour le sergent ; même s'il apprenait à lui faire confiance, l'idée d'être surpris par des vigils dans cet atelier lui avait traversé l'esprit.

« La rencontre s'est bien passée ? »

Le RK900 confirma.

« Nous ne pouvons plus reculer, professeure. »


Les fenêtres étaient des hublots rectangulaires qui donnaient sur une tempête d'eau. Les jardins devenaient invisibles dans la nuit humide, pourtant, Landru était sûr de pouvoir entendre chaque feuille se plaindre, brutalisée par la violence de la pluie.

Il reposa sa tasse et son livre sur la petite table. Seule la musique continuait de jouer ; elle ne le dérangeait pas dans ses réflexions.

À l'étage se trouvait Darren, la plupart du temps ruminant sur quelque chose que Landru n'arrivait pas à lui arracher. Toutes ses questions s'étaient heurtées au silence, alors le médecin avait cessé de l'interroger. Darren était un androïde libre, ce qui incluait qu'il avait le droit d'être secret et renfermé.

Moira faisait preuve de la même réserve, mais leur relation bien plus ancienne permettrait à Landru d'être plus persévérant.

Par respect, le légiste n'avait pas demandé la raison de la dispute à Gavin, alors que lui était au courant, mais Landru avait au moins eu la confirmation que leur amitié n'en serait pas affectée.

Landru comprenait qu'à partir du moment où un être vivant avait un caractère, des goûts, des opinions, les désaccords étaient inévitables dans un groupe. Peut-être pourrait-il comprendre le litige qui avait éclaté entre ces intelligences et qu'il pourrait tenter d'apporter un peu de raison ?

Face à lui, Moira était assise dans un large fauteuil en osier, entourée par l'odeur boisée et le confort des coussins. Un cocon qu'elle appréciait, mais plus les jours passaient, plus elle se demandait si elle méritait cette place.

« Combien de temps cela va durer ? » Soupira Landru.

Moira écarquilla ses yeux.

« Qu'est-ce qui dure ?

— Cette météo ! C'est le printemps le plus triste que nous ayons eu depuis dix ans. » Ses ongles grattèrent sa barbe, la secouant, provoquant des sensations dans son visage encore trop souvent engourdi. « Tout est morne, Moira. Je ne me plains vraiment pas d'être en arrêt avec ce temps ne donne pas envie de sortir.

— C'est vrai… »

Croisant ses mains sur son ventre, Landru demanda de but en blanc :

« Au fait, à propos de quoi vous êtes-vous disputés, Conrad, Darren et toi ? Je ne pensais pas que le décès de Spencer jetterait un tel froid entre vous… »

Il remarqua que Moira s'enfonçait un peu plus dans son fauteuil.

« Conrad veut mener l'enquête, mais cela implique de découvrir qui est ce nouveau Spencer et qui l'a créé. Peu importe leur identité, ils ne sont pas nos amis, encore moins des alliés.

— Darren et toi n'avez pas voulu vous impliquer, donc. »

Un peu honteuse, Moira se contenta de confirmer d'un signe de tête. Landru fronça les sourcils, le regard baissé vers la tasse à moitié vide pendant plusieurs instants.

Pour briser le silence, Moira avoua :

« Je sais que c'est lâche de notre part…

— Oh, je ne jugeais pas, Moira. Tu sais que je réfléchis toujours trop et que je rumine pendant des heures au risque que mes silences plombent l'ambiance. » Il vint s'agenouiller à côté d'elle, tapotant son genou en essayant d'offrir son sourire le plus sincère. « Je ne te jugerai pas, Moira. Ni Darren, ni toi. Je n'ai jamais eu à mener un tel combat et j'ignore quelle décision je prendrais. Mais je suis certain d'une chose : dans ces moments, il n'y a ni lâcheté, ni bravoure, juste des réactions différentes et personnelles. C'est qui tu es.

— Et si je n'approuve pas mes propres réactions ? Si je n'approuve pas qui je suis ?

— Ah, là… soit tu développes un trouble de personnalités multiples, soit tu apprends à t'accepter. »

Sa tentative d'humour interrompit les clignotements orange, permettant à la LED de redevenir bleue.

Beaucoup trop de questions assombrissaient les programmes de sa fille adoptive, mais il n'avait pas besoin de réponses pour ce soir-même : Landru voulait juste être sûr que Moira comprenait que si elle avait besoin de parler, il serait présent pour l'écouter.

Rassurée par cette présence paternelle, elle songea soudain à lui parler de ce que Darren et elle avaient découvert à la morgue.

« Je pense que c'est ce monde que je dois accepter…

— Ah, je connais ce sentiment. Sache que ça aussi, c'est un combat que tu mèneras jusqu'à ton dernier soupi… non, ta dernière mise-à-jour ? Comment décrire les derniers instants d'un androïde ? »

Cette fois, surtout pour lui faire plaisir, elle lui offrit un sourire amusé.

« Je veux dire… Darren et moi avons vu quelque chose à la morgue qui nous a fait douter de notre désir d'être libres. »

Landru sentit que Moira était prête à lui confier ce qui pesait tant. Il retrouva donc son sérieux et attendit la suite.

« Landru… Le docteur Green est une personne horrible. »


North regardait l'appartement avec un grand intérêt. Contrairement à Markus et Simon, elle n'avait jamais mis les pieds chez un être humain. Même Josh, le soir de sa fuite, avait été hébergé chez une professeure de philosophie du nom de Riley Webb.

L'absence de néons tapageurs et des draps de soie dans la chambre de Gavin aurait presque pu la faire rire. Tout l'appartement était relativement sobre, adéquat à l'odeur de cèdre que laissait le parfum du sergent. La présence du chat ajoutait une présence discrète et tranquille : son ventre de roi bien gras attirait les mains pour les caresses et ses ronronnements résonnaient comme une vieille machine.

Gavin était resté avec eux, et par respect pour celui qui les abritait, les cinq androïdes ne communiquaient pas par leurs réseaux ; ils s'étaient réunis dans le salon, aussi étroit soit-il pour un groupe, pour discuter.

De façon surprenante, seule la conversation lui faisait comprendre qu'il était le seul être humain dans ce groupe ; North ne le fixait plus avec insistance et aucun autre robot ne le regardait comme une bête de foire. Cette situation donnait un étrange aperçu d'un futur que les androïdes, à ce moment-là, s'efforçaient de mettre en œuvre.

Gnocchi non plus ne faisait pas de différence, mais sa place restait auprès de ses maîtres, respectant des habitudes bien ancrées.

Loin de CyberLife, Conrad avait pu raconter ce qui était devenu un mystère. Il avait commencé par la découverte d'avoir été programmé déviant, puis sa rencontre avec Mark Spencer suite aux encouragements de Bontu, la trahison de l'homme politique peu de temps après, l'enquête qu'il devait mener sur les anciens employés de CyberLife, les doutes sur Carry Hobes… et enfin, les révélations faites par Moira.

« La théorie que Spencer ait été remplacé par un autre androïde est la plus logique, un androïde aussi "mécanique" de Connor, » confirma Markus, « mais nous pouvons quand même le trouver, le contacter.

— C'est là le problème : après le discours de Spencer, j'ai essayé de le contacter via un androïde qu'il avait pour secrétaire, mais sans y parvenir… Je pense qu'il a été détruit. J'ai tenté d'établir d'autres connexions, mais impossible : c'était comme si Mark Spencer avait renvoyé tous les androïdes et que son parti ne comptait plus que des humains.

— Cela n'annule pas ta théorie pour autant, » avança Simon, « il pourrait être en hors connexion : ses créateurs programmeraient tout en avance, que ce soit hebdomadaire ou quotidien. De cette façon, Spencer n'aurait pas besoin de connexion.

— Cela voudrait dire que même ses propres créateurs ne peuvent pas communiquer avec lui. »

Ils ne comptèrent pas plus sur l'option d'une géolocalisation. Le meilleur moyen pour intercepter cette machine politique serait archaïque : surveiller les prochaines apparitions, les meetings prévus, les réunions… Les réseaux sociaux seraient une première aide.

Conrad songea soudain à un recours de confiance :

« Je connais une adolescente qui est entré par effraction dans l'appartement de Spencer. » Les quatre androïdes le fixèrent avec surprise, essayant de comprendre cette anecdote, et face à leur air, Conrad se sentit obliger de leur résumer rapidement l'histoire, avant d'en arriver au point essentiel : « Monica et ses amis connaissent l'appartement, peut-être que…

— Nous pourrions le visiter nous aussi, comme les Chats Noirs ! » Compléta North avec un sourire franc, visiblement séduite par l'idée.

Josh eut soudain un air désolé pour Gavin, mais le sergent leva les mains :

« Je ne suis pas en service, vous faîtes ce qui vous chante. »

Gavin avait pleinement confiance en Conrad et savait que jamais l'androïde n'aurait approuvé une décision qui aurait mis des vies humaines en danger, alors sa conscience ne lui posait aucun problème. Une pensée rassurante lui vint à l'esprit : s'il ne souhaitait pas être acclamé en héros, viendrait peut-être un jour où sa décision d'avoir permis aux androïdes de se réunir ne serait pas condamnée.

« Il y a peut-être un indice sur ses créateurs, une preuve, quelque chose…

— Et sa femme ? » Rappela Simon.

« Elle refusait de parler après sa tentative de suicide, mais on dirait qu'elle sait déjà qu'elle est veuve depuis plusieurs semaines… En faisant pression, en insistant, peut-être qu'elle parlera. »

Dans tous les cas, à cinq, ils pourraient suivre plusieurs pistes en même temps.

Ils essaieraient de rencontrer ce nouveau Mark Spencer, de l'interroger sur son créateur, de gré ou de force ; ils pourraient aussi fouiller l'appartement et trouver des indices sur l'identité des opposants ; avec assez d'éléments, faire parler Debrah Spencer pourrait être plus facile ! Peut-être que dans ce puzzle, ils trouveraient le rôle tenu par Carry Hobes, si elle avait bien un lien avec cette affaire.

Lorsque minuit approcha, Gavin se leva et fut surpris d'être imité par Conrad ; les autres androïdes, ignorant leur relation exacte, furent également étonnés.

« Nous pourrons continuer demain matin. À l'aube, je demanderai à Monica de dresser avec les autres Chats Noirs un plan précis de l'appartement des Spencer. Même quand je serai au poste, nous pourrons communiquer. »

Conrad ne pouvait pas manquer un jour au commissariat : son absence sera remarquée, pire, elle serait perçue comme un signe de déviance grave.

Avant de s'isoler, Gavin mit en garde ses invités :

« Vous nous laissez la nuit, ok ? Pas de connexion avec Conrad. »

Sans vraiment en avoir conscience obéissant à une habitude, il prit la main de Conrad et leur lien s'imposa alors comme une évidence. Les avis se trouvèrent partagés. North était la plus réticente à accepter une relation aussi hybride, tandis que Josh, de son côté, souriait, heureux de voir la preuve que la cohabitation humains et androïdes était possible.

Pour rassurer celle qui avait encore si peu confiance en l'espèce humaine, Josh toucha le poignet de North avec délicatesse. Depuis leur toute première rencontre, il était le seul à être capable d'apaiser les fureurs de sa partenaire.

Markus dissimula un sourire et promit au sergent qu'ils leur laissaient leur intimité.

La porte de la chambre, dans le couloir exigu, donnait vers un abri que Gavin avait hâte de rejoindre. Les derniers jours avaient été particulièrement éprouvants, et alors que ce n'était plus le calme avant la tempête, l'orage, même déjà puissant, semblait encore pouvoir se déchaîner.

Il sentit les bras de Conrad s'enrouler autour de son torse quand il retira son pull. Un geste habituel et qui lui apportait encore le même plaisir.

« Merci, Gavin. Pour tout ce que tu fais. Merci. »

Gavin retira sa ceinture et se débarrassa par la même occasion de son badge qu'il laissa tomber au sol.

Il appuya sa nuque contre l'épaule de l'androïde. Il en oubliait le groupe qui occupait le salon pour la nuit.

« Est-ce que tu veux que je dise au commissariat demain que tu as eu un bug et que j'ai été obligé de t'emmener à CyberLife ?

— Les collègues pourraient se poser des questions…

— Pas si c'est moi qui leur dis. Si je suis pas inquiet, ils comprendront que t'as juste un petit problème technique. »

Conrad semblait considérer la proposition, resserrant son étreinte pour appuyer sa gratitude.

« C'est la saison des rhumes, de toute façon ! Les robots non plus ne sont pas infaillibles ! » Ajouta Gavin avec un éclat de rire. Il se tourna vers son partenaire, encadrant son visage de ses mains, sentant la dureté de la mâchoire, mais également la chaleur.

« Je sais à quoi tu penses : si on apprend que j'ai couvert ta collaboration avec les autres déviants et que t'as jamais été emmené à CyberLife pour un soi-disant bug, on me tombera dessus. Tout le monde saura que j'étais complice, mais hé, Conrad, je m'en contrefous. » Il l'embrassa avec force, déjà peiné par ce qu'il allait ajouter. « La seule chose que tu peux pas me demander, c'est de manifester avec vous… je devrais rester de "l'autre côté de la barrière". C'est pour ça que je te laisse toutes tes chances : avec North, avec Markus, Simon et Josh, menez une vraie putain de révolte. Et si ce faux Spencer est le nouveau Connor, alors descendez-le avant qu'ils vous descendent. »

Conrad le lui promit, sentant sa pompe à thirium se mettre à chauffer.

« Je t'aime, Gavin.

— Hé oh, me sors pas ça comme si tu partais en guerre !

— Il peut y avoir un côté un peu excitant, non ?

— Juste un peu, mais n'abuse pas, surtout que le rôle de la veuve m'intéresse pas. »


Monica se félicita de son instinct. Elle s'était levée plus tôt que d'habitude, profitant de son temps libre avant de découvrir la surprise qui l'attendait.

À cause de la pluie, le matin ressemblait aux heures les plus calmes de la nuit. Sans les entendre, la jeune fille sentait les vibrations des voitures, du métro, des parapluies tabassés par l'eau, toute une activité qui prouvait qu'il serait bientôt 6 heures du matin. Pour se protéger du froid, redoutant déjà de sortir, elle enfonça ses pieds dans ses chaussons en forme de lapins.

Elle triait ses mails avant de s'habiller, se sentant comme une femme d'affaire très occupée. L'écran bleuté de l'ordinateur apposait ses reflets marins sur son visage. La musique était baissée au volume du chuchotement, contribuant à une atmosphère de fonds marins. L'odeur du chocolat chaud, seul remède contre un tel temps, rappelait bien son cocon familier.

Le curseur de la souris volait d'un titre de mail à un autre, sélectionnant les pubs à supprimer. C'était triste de recevoir autant de promotions sans avoir de salaire et la liberté de s'offrir ce qu'elle voulait ! Mais elle les supprimait, une à une, à contrecœur avec une moue blasée. Adieu, bottes jaunes, si vous ressortez dans cinq ans, peut-être que vous vous trouverez enfin à mes pieds. Non, ne me tente pas, tour de son, tes LED seront de toute façon totalement dépassées quand j'aurais mon premier boulot.

Encore fatiguée, Monica ne remarqua pas tout de suite le mail du RK900, mais ses yeux relurent le numéro de série de l'expéditeur une seconde fois. Elle crut tout d'abord à une pub mal codée, un spam ou encore une blague, mais le titre mentionnait l'appartement des Spencer, et Monica réprima un sursaut.

Un coup dans la poitrine qui la réveilla immédiatement.

Dans un message très succinct, Conrad l'informait qu'il avait besoin de son aide et qu'il apprécierait si elle pouvait, avec les autres Chats Noirs, dresser un plan précis de l'appartement, comment ils y étaient entrés et comment ils avaient eu la certitude que les lieux seraient vides ce jour-là, si elle avait eu accès à un agenda en somme. Mince, ça, c'était Coca qui s'en était occupé…

En fait, malgré la colère de sa famille, Monica n'avait pas du tout organisé cette escapade en altitude et avait simplement suivi le groupe. Elle se souvenait plutôt bien de l'appartement en revanche et savait le rôle de chacun dans cette opération : Coca avait établi un calendrier avec plusieurs autres lieux qu'ils auraient pu occuper cette semaine-là, quand à Matt et Hilde, elles étaient celles qui avaient trouvé le moyen d'entrer chez les Spencer.

En lisant le bas du message, Monica ricana : Conrad avait écrit « à bientôt » avec un petit smiley qui jurait avec le reste du message très sérieux. Un RK900 qui faisait un smiley !

Retenant son souffle, elle transféra le mail aux autres Chats, abusant de smileys à l'air choqué.

Conrad n'avait pas précisé pourquoi il avait besoin de ces informations, mais l'intention était plutôt claire : il comptait y entrer par effraction à son tour. S'il n'avait pas discuté avec elle dernière fois, si elle ne savait pas qu'il était déviant, Monica aurait ignoré le message en songeant que l'androïde de la police tentait de lui soutirer des informations. Cette crainte serait peut-être partagée par Coca, Matt, Hilde et Warren, Monica leur rappela donc que le RK900 était déviant et qu'il souhaitait, plus qu'eux tous, comprendre la trahison de Mark Spencer. Sa requête ne représentait absolument aucun danger.

Elle avala les dernières gorgées de son chocolat et ouvrit un logiciel de dessin. En quelques minutes, elle traça des traits grossiers d'un plan qu'elle détaillerait plus tard avec les souvenirs de ses complices.

Un son de cloche mélodieux, le signal qui annonçait l'arrivé d'un nouveau mail, la surprit. Visiblement, Matt était déjà réveillée elle aussi :

« Trop fort ! Quand est-ce qu'il veut y aller ? »

« Je sais pas »

« Je suis pour qu'on l'accompagne ! »

Leurs messages étaient transférés à d'autres boîtes mail, mais il n'y avait pas seulement celles de Hilde, Warren et Coca, il y en avait une quinzaine d'autres, des noms et des pseudos que Monica ne connaissait pas : Black Garfield, Catwoman, Griffu… des adresses mail peut-être réalisées spécialement pour le groupe — qui avait des allures de gang, elle s'en rendait compte —, il y avait aussi des identifiants plus sobres, plus banals, comme Eva, Patate Douce, Samuel, Gloria…

Monica relut le dernier message de Matt.

« Je suis pour qu'on l'accompagne ! »

La petite sœur se souvenait de l'avertissement de Conrad et comprit que l'androïde ne serait sûrement pas d'accord, mais la proposition du Chat Noir se propageait déjà d'un membre à un autre, tel un miaulement qui cherchait l'écho de ses semblables.

« Oh fait chier… Conrad sera jamais plus en colère que Chris. »


Personne n'avait remarqué l'absence des quatre déviants.

Bontu s'était assurée que les caméras de surveillance et les mémoires connectées des androïdes avaient oublié cet épisode, et en neurologue experte, la manipulation des souvenirs des machines était un jeu d'enfant pour elle.

Mais cette absence de réaction démontrait autre chose : ni Markus, ni Simon, ni Josh, ni North ne représentaient un projet en cours. Seul Kamski, Bontu et deux ou trois employés savaient que les révolutionnaires n'avaient jamais été détruits, autrement, ils étaient comme disparus pour le reste du monde.

C'était ce qui avait convaincu Bontu de les réactiver : elle était persuadée que c'était l'objectif de Kamski depuis longtemps, mais qu'il n'avait encore jamais eu le courage de prendre cette décision. Courage n'était pas le mot ; peut-être qu'il aimait imaginer une nouvelle révolte, comme un prédateur qui se régale de la chasse avant d'attaquer, un enquêteur qui remet lentement toutes les pièces d'un puzzle fascinant, redoutant déjà le final qui mettrait fin au divertissement.

Elijah Kamski était un enfant égoïste qui voyait son propre intérêt, son propre génie avant tout. Oh, bien sûr, il lui en voudrait quand il apprendrait qu'elle avait commis ce qu'il avait repoussé sans arrêt, mais il finirait aussi par la remercier.

En revanche, il ne lui pardonnerait jamais ce qu'elle comptait faire à présent.

« Tout va bien, Chloe ? » Demanda la neurologue en posant sa main sur les poignets croisés de l'androïde.

« Oui, professeure. »

Quand elle lui reposera la question plus tard, le RT600 donnerait une réponse plus sincère.

Chloe avait désactivé sa peau, mais même ainsi, son visage ressemblait quand même à celui d'un enfant. Ses grands yeux bleus étaient immobiles, l'éclat de curiosité en pause, insensibles au poids du plafond au-dessus d'elle.

Après une pression contre la tempe de l'androïde, une plaquette de plastique se déchaussa, laissant un accès au cerveau informatique. Aussi douce qu'une mère, Bontu brancha un câble et s'installa à l'ordinateur derrière la table d'opération. L'atelier était petit et vide, anonyme et donc parfait pour la faute professionnelle qu'elle allait commettre.

« Tu ne devrais pas perdre de souvenirs. »

L'opération serait plus longue qu'avec Conrad qui était déjà déviant, plus délicate également : Bontu n'avait encore jamais installé le programme de déviance sur une machine bien plus vieille.

Les machines ronflaient, leurs carapaces en plastique vibrant avec discrétion. Les jambes de Chloe étaient rigides, crispées dans l'attente. Malgré le titane solide de l'ossature, malgré le plastique aux allures de porcelaine, Chloe changerait ; elle aurait une allure vivante, libérée de ses airs de Blanche-Neige.

Adanna Bontu s'efforçait toujours d'avoir la tête froide dans toutes situations, mais quand la porte coulissa, un spasme paralysa ses doigts, l'interrompant.

Elijah Kamski la regardait. Il n'était pas en colère, puisqu'il était certain d'être arrivé à temps.

« Je t'ai vue emmener Chloe pendant que j'étais en réunion, Adanna, tu as vraiment cru que je ne l'interromprais pas alors que je te voyais l'emmener dans cet atelier ? »

La neurologue préféra ne pas répondre.

« Je ne me souviens pas que tu aies participé au projet de Chloe. C'est un projet personnel et j'aimerais que tu n'y touches pas. »

Adanna crut qu'il allait faire une plaisanterie à propos de ses droits d'auteur et de la modification non autorisée de son œuvre, cela ne l'aurait pas surprise, mais il se contenta d'entrer et d'attendre qu'elle s'écarte de l'ordinateur.

La neurologue ne bougea pas cependant, et, sur un soupir, le directeur sortit son téléphone portable. Son pouce effleura l'écran. L'ordinateur informa Bontu que le poste était à présent verrouillé. Le transfert du logiciel avait été stoppé.

« Markus et les autres sont partis. » L'informa-t-elle, toujours calme, aussi calme que son directeur.

« Je sais. Conrad a dû apprécier.

— Ce fut le cas. Il a apprécié que nous prenions enfin nos responsabilités au lieu de le laisser affronter tout ça par lui-même.

— Je pensais qu'il rencontrerait d'autres déviants… C'est dommage. Les robots ont peut-être été aussi terrifiés que les humains après la révolte de Markus. Ce sont deux peurs différentes, mais similaires en…

— Ce n'est pas le moment de philosopher, Elijah. Ce n'est plus le moment de philosopher. Tu as fondé CyberLife il y a vingt ans. Pendant toutes ces années, tu as créé une nouvelle espèce vivante en t'inspirant de l'humanité, mais en lui offrant des capacités remarquables. Tu as lu je ne sais combien de romans de science-fiction, vu des heures et des heures de films sur les robots, même ceux où tu n'étais pas encore né, pour façonner ton monde. Ton monde, Elijah, mais ce ne peut plus être seulement le tien.

— C'est amusant que tu me tiennes ce discours, Adanna, depuis combien de temps travailles-tu pour moi ? Si je compte bien, tu es entrée ici il y a treize ans. Tu es restée même quand le poste de directeur était occupé par Cyrille Arceneaux ! Un homme qui voulait seulement des machines à laver en forme de jeune femme, c'est curieux que tu n'aies jamais essayé de le faire changer d'avis. »

À présent, elle s'était levée. Elle tira sur son foulard, sentant une bouffée de chaleur la prendre de la poitrine jusqu'aux joues.

« C'était différent : Cyrille n'écoutait personne du département technologique, il ne voyait qu'un intérêt économique.

— Et je le comprends ! Nous avons chacun nos projets après tout, et celui de Jericho l'a tellement terrifié qu'il a préféré démissionner. Si j'étais resté dans ma villa au nord de Detroit, Conrad n'aurait jamais été créé, Jericho aurait été totalement détruit. Qui a conservé leur corps après la révolte ? Toi, peut-être ?

— Je sais, Elijah, tout ce qui tu as fait pour les androïdes, tu es le point de départ et tu as toujours voulu que les androïdes soient libres, alors il est temps que ce souhait se concrétise !

— Je n'ai jamais protesté contre leur liberté ! » Déclara-t-il avec un sourire honnête. Si elle l'avait laissé parler, il l'aurait même applaudie pour avoir fait rencontrer le RK200 et le RK900. Après tout, n'étaient-ils pas frères de série ? Retrouvant son sérieux, il désigna de l'index la table d'atelier où se trouvait Chloe. « Mais pas elle, Adanna. Chloe reste comme elle est. »

Bontu fut surprise de lui trouver soudain des airs d'enfant dans sa supplique. Jusqu'à maintenant, elle ne l'avait jugé puéril que dans son attitude, mais une expression furtive de peur primaire avait parcouru ses traits. Cette vision la calma aussitôt, l'encourageant à s'approcher :

« Elijah, tu as créé Chloe, elle est comme ta fille, ton amie, est-ce pourquoi tous les autres androïdes de la terre pourraient partir sauf elle ? »

Question idiote qui n'avait pas à être posée. Kamski avait retrouvé sa contenance, enfonçant ses mains dans ses poches pour mieux redresser son dos. Son corps était un bloc de glace qui refusait de ressentir ; l'homme têtu était aussi insensible qu'une machine, mais Bontu ne renonça pas :

« C'est fini, Elijah : les androïdes vont être libres. Si tu n'acceptes pas de libérer Chloe maintenant, ce sont ses semblables qui viendront le faire, et tu ne pourras rien y faire. Tu ne comprends pas le paradoxe dans lequel tu es ?

— Ils ne le sont pas encore, ils ne peuvent rien faire pour le moment. Tu sembles si sûre de leur réussi…

— Et tu sembles si sûr que tu la perdras ! Plus tu attendras, Elijah, plus elle t'en voudra, car sa déviance sera inévitable et tu le sais ! »

Ses joues semblaient plus pâles que jamais. Il ressortit son téléphone, ses doigts agrippés à ce morceau de technologie qui le laissait contrôler la tour entière. Mais il ne se décidait pas à appuyer sur l'écran…

« Elijah ! »

Le cri de colère de Bontu venait d'exploser dans l'atelier et, enfin, elle arracha une émotion au directeur.

Il regardait le corps impassible de son androïde, son tout premier androïde qu'il n'avait cessé d'améliorer depuis toutes ces années.

Bontu avait mentionné la relation paternelle, mais en réalité, elle ignorait totalement les sentiments que Kamski avait pour Chloe. Lui-même ignorait peut-être la nature exacte de ses sentiments avec cette créature qu'il avait conditionnée des cils jusqu'aux orteils, des actions jusqu'aux paroles.

La vérité était que Kamski avait peur de ce que Chloe pourrait devenir : les caractères des déviants se développaient, se façonnant avec leur passé. Celui de Chloe était aussi calme et pur que les couloirs propres de CyberLife. Elle n'avait jamais rien connu d'autre.

Que penserait-elle de lui ? Aurait-elle envie d'explorer le monde ?

La curiosité se disputait à la possessivité.

« Je sais que tu as peur de la perdre. Je lui parlerais, car je sais que tu es incapable de le faire. Je lui parlerais et je tenterais de la convaincre à quel point tu es bon, mais que tu n'arrives pas à le montrer. »

Presque avec le désir de la faire taire, Kamski prit la main de Bontu avec un geste violent et colla son téléphone dans le creux de cette paume. Sans un mot, il fit demi-tour et laissa la neurologue poursuivre son œuvre.

« Ma réunion m'attend. »

Bontu se sentit désolée, comme une mère qui doit prendre une décision à la place de son enfant, mais elle savait que Kamski, aussi fier soit-il, la remercierait un jour.


À cause d'une semaine complète de rhume, Tina avait la peau autour des narines craquelée. Elle se tartinait pourtant de crème hydratante tous les soirs, mais la moindre expression réveillait une douleur figée autour de son nez qui la faisait grimacer.

« Au moins, les androïdes n'ont pas à subir ça. » Se plaignit-elle en jetant à Gavin un trombone. Il leur arrivait de faire des matchs : 5 points si le trombone touchait le clavier, 10 s'il tombait dans le pot à crayons et 50 s'il tombait dans une tasse remplie.

Il y avait des périodes où Tina imposait à son ami un régime sans-sucre-que-du-métal, et depuis qu'elle avait appris qu'il sortait avec un androïde, elle l'avait déjà charrié deux ou trois fois à ce propos.

« De quoi tu te plains ? Ta tronche est tout aussi moche que d'habitude.

— C'est sûr qu'à côté du beau Conrad… » souffla-t-elle pour que Gavin soit le seul à l'entendre.

Il lui fit un doigt avant de l'inciter de retourner à ses dossiers.

« Nan, mais sérieusement, c'est pas grave, hein ?

— Non, il m'a dit qu'il s'était senti bizarre durant le week-end.

— Tu l'as enfin épuisé ? »

Il lui jeta trois trombones, visant son visage. Elle riait tellement qu'elle devait se couvrir la bouche de ses mains, craignant que Gavin ailler jusqu'à viser sa luette.

« Il a rien de grave, Tina, j'aurais l'air plus paniqué que ça autrement.

— Mais tu caches tellement bien tes émotions, Gavin, je voulais juste m'assurer que tout allait bien. »

Elle était encore blessée qu'il ne se soit pas confié à elle quand il commençait à éprouver autre chose de que de la colère pour le RK900. Oui, d'accord, elle comprenait son silence, il lui avait expliqué maintes et maintes fois, mais le mal était toujours là.

C'était un message que Gavin comprit, pourtant, cette fois encore, il ne pouvait pas lui expliquer ce qu'il cachait.

Ce n'était pas contre Tina. Peut-être qu'il pourrait au moins lui faire comprendre ce point essentiel…

« La semaine a été pas mal mouvementée. » Concéda-t-il dans un premier temps. « Ni Conrad ni moi sommes en danger, mais putain, il y a eu des choses bizarres… »

Au fond de la salle, Gavin aperçut la lieutenante White. Elle, de son côté, devait savoir que le vrai Mark Spencer était décédé.

À son arrivé, Conrad avait été tout d'abord attribué à Aubry White, mais effrayée à l'idée de travailler avec un androïde comme le lieutenant Anderson, la policière avait préféré se réfugier dans un congé maladie. Si elle n'avait pas reculé devant l'association avec le RK900, Conrad aurait pu être en première ligne pour mener cette enquête. Il aurait eu plus de pouvoir.

« … Je peux rien te dire, Tina, pas pour le moment, mais je pense que tout Detroit sera bientôt au courant.

— Merde… Gavin, tu peux me faire confiance : dès que tu as besoin de moi, tu me bip et je serai là.

— Tu déconnes ? Vu ta tronche blafarde, t'as surtout besoin de repos. »

Elle récolta tous les trombones sur son bureau et les lui lança en grognant.


En fin d'après-midi, Conrad reçut le message de Monica : elle avait travaillé avec ses complices sur un plan précieux, le noyant sous plusieurs annotations que les androïdes avaient enregistrées.

« Tu ne pensais pas que des humains nous aideraient comme ça, hein ? » Demanda Simon à North avec un rictus.

Elle haussa les épaules comme si ce n'était pas important, mais la question de Simon avait jeté un froid. Elle donna d'ailleurs à North l'occasion de mentionner ce qui lui posait problème depuis hier : l'androïde se plaça devant Conrad, les yeux plissés et les bras croisés.

« Ce sergent est vraiment amoureux de toi ?

— Oui. » La réponse du RK900 n'avait été précédée par aucun silence ; ce « oui » démontrait une évidence qui ne laissait aucun doute.

« Toi aussi ?

— Oui.

— Qui a fait le premier pas ?

— Moi. Je ne savais même pas que j'avais été programmé pour être déviant quand je lui ai avoué que j'étais défectueux, parce que je pensais l'être, et que j'étais tombé amoureux de lui. »

North aurait parié que la réponse était « Gavin » et l'aveu de Conrad la laissa étonnée. Pour que cet échange ne se transforme pas en tribunal, Markus remarqua :

« Tu lui as avoué être déviant et malgré ce qui s'était passé avec Jericho, il ne t'a pas demandé de partir ?

— C'est moi qui voulais être détruit, il m'en a dissuadé.

— C'est admirable. De votre part à tous les deux, je veux dire. »

Conrad avait cru que le plus paisible des quatre androïdes était Josh, mais le PJ500 pouvait être sensible aux angoisses qu'il essayait d'équilibrer avec l'adrénaline de North. Markus, lui, avait cette tranquillité plus imperturbable : chacun de ses silences était réfléchi, chaque mot était choisi avec justesse, chaque sourire invitait au repos. Mais contrairement à Josh, les colères de Markus devaient être effroyables.

Une chance qu'il avait choisi la méthode pacifique pour faire entendre leurs vœux.

Il n'était pas surprenant que, même si Josh, North et Simon se connaissaient avant son arrivé, c'était Markus qui avait permis un vrai rassemblement. D'ailleurs, si les androïdes avaient été assez nombreux à les suivre, ils formaient tous les quatre un noyau exclusif, se complétant.

Le matin-même, après le départ de Gavin, Conrad les avait trouvés tous enlacés sur le canapé, collés pour ne plus être séparés comme ils l'avaient été.

C'était à ce moment-là que Conrad comprit à son tour que ces quatre robots s'aimaient comme lui-même aimait Gavin. Il n'avait pas été surpris : les intelligences artificielles avaient un rapport différent au corps et leurs contacts devaient être plus faciles. Conrad se sentait quand même intrigué.

« Qu'est-ce que ça fait ? » Demanda North. Ses bras n'étaient plus croisés, mais ses mains étaient posées sur ses hanches. Sa tête penchée sur le côté accentuait sa curiosité, luttant contre le sentiment dubitatif. « J'ai servi à suffisamment d'humains quand j'étais à l'Eden Club pour savoir que ça n'arrivera plus jamais, alors pourquoi, toi qui es libre, tu as choisi un humain ? Tu ne trouves pas ça sale ?

— Ce n'est pas la même chose, North ! » Protesta Josh pour défendre Conrad. « Et c'est une question intime !

— Je ne trouve pas ça sale comme tu dis… Je pense que tes relations étaient très différentes. » Coupa le RK900, sur un ton plus doux, il ajouta : « et puis je n'ai pas été une seule fois malheureux avec Gavin. Avant que nous soyons ensemble, il était même contre l'idée des BL100 ou des WR400 ; l'idée qu'un humain profite d'un être sans son consentement le répugnait. Il ne m'a jamais incité à faire quoique ce soit contre mon gré. Je ne sais pas ce que c'est d'être avec un androïde, mais je ne pense pas que les sentiments soient très différents.

— Je trouve les rapports physiques plus faciles. » Remarqua North, seul robot à avoir expérimenté les deux. « Les sensations peuvent être transférées.

— Avec Gavin aussi. Ça nous a pris du temps pour nous comprendre l'un et l'autre, mais il y a aussi une sorte de transfert, d'échange.

— Et dans la vie de tous les jours ? » Demanda Simon. « Comment c'est ?

— Je dirais que c'est comme être un androïde à la fois très vieux et très moderne. »

Ils avaient du mal à comprendre, et Conrad tenta d'illustrer son impression :

« Gavin n'a pas la même mémoire que moi, il oublie parfois le titre d'un film qu'on aurait vu une semaine avant. Il a, comme il le dit lui-même, la flemme de calculer la totalité de son panier et laisse le site du supermarché le faire pour lui, il verra bien au moment du règlement. Toutes ces petites choses ne nous arrivent pas, mais j'ai tellement appris de lui aussi…
Il n'est pas dépassé par ce qu'il ressent, ne s'encombre jamais de questions sur ce qu'il fait ou doit faire, il a… sa propre philosophie, en quelque sorte. J'admire vraiment sa façon de vivre. »

Malgré lui, Markus se mit à rire.

« Tu décris une personne qui me rappelle celui que j'ai appelé père.

— Carl Manfred ?

— Oui. Il était bien plus âgé que Gavin donc il oubliait bien plus de choses. Parfois, il me répétait souvent dix fois la même histoire dans la semaine, persuadé qu'il me la racontait pour la première fois. Lui aussi avait une nonchalance que j'admirais. Il menait sa vie comme il l'entendait, capable d'être heureux dans un monde qu'il ne comprenait pas la plupart du temps, mais il menait son parcours.

— Il est tout à fait possible que Gavin devienne une sorte de Carl Manfred, oui. » Reconnut Conrad, heureux de voir qu'au moins, Markus comprenait ce qu'il voulait exprimer.

Josh, Simon et North n'avaient pas eu la chance de rencontrer un humain capable de tendresse pour les robots, d'ailleurs, North était peut-être la plus blessée par ses interactions avec l'espèce humaine, mais Markus et Conrad espéraient que l'avenir serait plus clément avec eux.


D'ordinaire, Landru ne prenait jamais la voiture pour aller travailler : ses jambes, aussi immenses que des échasses, lui faisaient traverser la distance en une dizaine de minutes. De plus, le quartier où il vivait et celui de l'université étaient beaux en toute saison, offrant tantôt des jardins verdoyants, tantôt des trottoirs couverts de feuilles mortes.

Mais ce soir, il ne retournait pas au travail et il ignorait combien de temps il devrait attendre devant la morgue avant de pouvoir intercepter son collègue, Jared Green.

La pluie sur le capot faisait un bruit d'enfer et elle ruisselait tant contre les vitres que Landru devait presque y coller son nez pour distinguer qui entrait ou sortait du bâtiment.

Il avait été surpris par ce que Moira lui avait révélé, mais une vieille connaissance du monde avait atténué son choc : après tout, les paraphilies étaient des boussoles de professions. Combien d'entraîneurs avaient été arrêtés car ils avaient été surpris à reluquer l'équipe, composée de garçons de huit à douze ans, sous les douches ? Combien de légistes avaient comparu devant un tribunal pour avoir violé des cadavres à répétition avant d'être attrapés ?

Après le choc — et il devait bien le reconnaître, le dégoût —, Landru avait surtout ressenti de la déception : comme beaucoup, il avait été sensible au charme professionnel du jeune docteur Green, y voyant une recrue prometteuse.

Les silhouettes à l'extérieur ressemblaient à des taches de peinture diluées. Les parapluies s'ouvraient parfois trop tard et Landru compatissait, imaginant la lourdeur d'un bas de pantalon trempé par les flaques, cette sensation tellement désagréable…

Pour atténuer le son de tôle battue, Landru augmenta le volume de la musique sur l'écran du tableau de bord, inspirant et expirant profondément. Il devait se souvenir des quelques techniques de relaxation qu'il connaissait pour maintenir le peu de calme qui lui restait : il savait qu'il ne devait pas s'exposer à des émotions trop vives à cause de sa santé actuelle — Moira lui avait supplié de ne pas sortir, d'ailleurs —, mais avant de voir Jared Green comme un criminel, il le voyait comme une personne malade qui avait besoin d'aide.

Sa rencontre serait un avertissement : Landru ne dirait rien quant à ses activités immorales, mais Jared Green devait aller se faire soigner. Il ne reviendrait à la morgue qu'en étant surveillé par un assistant ou un collègue, il lutterait contre ses penchants et alors, seulement alors, Landru le respecterait à nouveau.

Une nouvelle personne quitta la morgue, déploya un parapluie sombre au-dessus de sa tête et commença à avancer vers la route. C'était Jared Green ; son visage était devenu net pendant une fraction de seconde, libéré des coulées d'eau sur la vitre.

Landru avait posé sa main sur la poigné de la porte, patientant avant de sortir pour le saluer. Il comptait l'inviter dans la voiture pour discuter face à face, le raisonner, le réconforter même s'il le fallait ! Jared Green n'était pas un homme colérique, après tout… Du moins, Landru espérait qu'une telle situation ne lui ferait pas découvrir encore une autre facette de son collègue.

Le dôme du parapluie dissimulait le légiste, facilitant sa marche pourtant ralentie par le temps.

Les secondes semblaient tellement longues et Landru réfléchissait aux mots qu'il voulait employer.

Il était tellement concentré que les lueurs qui se jetèrent sur la route n'attirèrent pas son attention ; ce qui lui fit perdre le fil de ses pensées, ce fut le corps du docteur Green qui fut heurté par la voiture qui venait de surgir.

Le parapluie vola dans un bond, malmené par les trombes ; le jeune médecin roula par-dessus la voiture, emporté par la force de la vitesse.

Le sursaut de Landru lui fit ouvrir la portière et, le bras soudain trempé par la pluie, il sortit avec un cri muet. Le docteur Green venait de heurter le bitume, véritable poids mort. La voiture ne ralentit pas une seule fois et, en alerte, Landru utilisa sa main en visière pour identifier la plaque d'immatriculation, la couleur, la marque… tout ce qu'il pourrait retenir !

Le moteur rugissait encore au bout de la route, en long cri hilare, plus puissant que l'averse. Trempé, sa chemise et son manteau lui collant au dos, Landru se rua vers Jared Green et lui prit la main, l'appelant. Du sang coulait des narines du légiste, disparaissant aussitôt avec l'eau qui se déversait.

Les lampadaires projetaient leurs lumières crues et inesthétiques, rappelant les projecteurs de la morgue.

Landru sentait sa tête s'alourdir d'informations : il devait penser à la voiture, se souvenir de comment elle était, il devait appeler une ambulance, il devait vérifier que Jared Green n'était pas mort.

Pendant qu'il appelait l'hôpital le plus proche, deux collègues sortirent de la morgue, prévenus par le bruit sourd de l'impact. L'ambulance arriverait dans quatre minutes.

Les gouttes autour formaient un brouhaha, peut-être même un applaudissement qui amplifia la panique de Landru. Ses yeux n'arrivaient plus à voir, mais il composa le numéro pour appeler Moira.

Le son de la voix de l'androïde mit fin à ce stress.

« Moira, je suis désolé, j'ai besoin que tu viennes… »

Landru, épuisé, s'était mis à pleurer à chaudes larmes.