Note : je m'inspire de théories antiques, de significations et de symboles pour ce récit, mais sans les reprendre avec fidélité, et ces changements sont voulus, ce sont des entorses que j'assume.
Cette histoire n'est pas un livre d'alchimie et c'est un parti pris de modifier des interprétations pour "surprendre", rendre la magie quelque chose de plus inaccessible.
Par exemple, certains sites vous diront que l'atrabile de la théorie des humeurs (la fic tourne autour de ça, d'ailleurs) est associée à l'automne, moi, je l'ai associée à l'hiver : ce n'est pas une erreur, c'est un changement voulu pour l'histoire.

Si vous acceptez ces petites libertés, dans ce cas, je vous souhaite une bonne lecture de ce court prologue~


« J'ai réussi là où Orphée a échoué. »


Quand la nuit pulsait, leurs pouvoirs devenaient immenses. Ils grandissaient, comme ces ombres qui engloutissent le monde, ils dévoraient le corps et l'esprit de ces damnées, et leur conféraient une force supérieure à celle des héros.

Un rituel extraordinaire, digne des vieilles légendes, avait été pratiqué. La longue nuit avait été témoin de l'exploit. Cordelia avait réussi là où Orphée, un demi-dieu, avait échoué la Suprême avait ramené Misty Day des enfers.

Sur le parquet du salon, les flaques de cire noire étaient encore tièdes, se figeant avec langueur. Du bout de leur mèche, des fantômes de feu tournoyaient toujours, répandant une odeur aussi lourde que du velours. Le bois du sol et des meubles parfumait les pièces larges, mais un nez attentif aurait senti le soufre qui avait empoisonné l'air.

Les lampes étaient éteintes, caressées par les premiers rayons du soleil qui jetait, dans toute l'académie de Miss Robichaux, sa poussière brûlante.

Des bonbons et des ossements étaient encore éparpillés dans quelques coins des appâts laissés pour déconcentrer les démons mineurs et autres esprits frappeurs. L'heure n'était pas au rangement, plutôt à un sommeil bien mérité, mais au lieu de se glisser dans leur lit, les jeunes sorcières, bien qu'épuisées, s'étaient alignées dans un couloir. Au bout se trouvait la chambre où la Suprême réfléchissait.

Assise sur le rebord du lit, Cordelia Goode gardait ses mains serrées entre ses genoux.

Le succès n'était pas total et la sorcière, déçue, contemplait le corps de Misty au milieu du drap.

La poitrine de soulevait et s'abaissait à un rythme régulier, et la main que Cordelia serrait était chaude, mais quand son pouce s'enfonça dans le poignet, la Suprême ne perçut aucun pouls.

Pourtant, le corps de Misty Day n'était pas sans vie, Cordelia n'en doutait pas : il était juste sans couleur.

Ses cheveux blonds étaient devenus blancs comme l'argent, sa peau était aussi terne et pâle que du métal. Même les ombres avaient disparu, la rendant aussi floue qu'un jour de brume. La silhouette se résumait à celle d'une vieille photographie sans pigments.

Cordelia s'apprêta à se pencher pour embrasser le front lunaire, mais des pas s'approchaient : Zoe, un livre épais sous le bras, vint se tenir sur au bout du tapis. L'ouvrage était aussi long que son avant-bras, et il semblait lourd.

Avant le rituel, tous les problèmes avaient été envisagés, car les démons sont vigilants et durs en affaires, surtout pour les âmes pures. Par chance, celui-ci aussi avait une solution.

D'un hochement de tête, Cordelia indiqua à son élève qu'elle pouvait s'avancer. Zoe posa ensuite le livre sur le matelas et l'ouvrit à une page marquée par un coquelicot séché.

Il y avait tant de savoirs, tant de connaissances aujourd'hui dénigrées, mais les sorcières avaient la sagesse d'adapter ces savoirs à leur époque. Peut-être parce qu'elles étaient les seules à pouvoir les maîtriser.

Les anciens de l'Antiquité et du Moyen-âge avaient établi la théorie des humeurs, regroupant ce qui faisait l'essence d'un individu. Zoe énonça les quatre fluides qui composaient l'âme, commençant par l'atrabile, produite par la rate, ensuite la bile jaune, provenant du foie, puis la pituite, associée au cerveau, et enfin le sang, transmis entre le foie et le cœur.

« Toutes ces humeurs ont des symboliques : trait de caractère, émotion, saison, élément, couleur… Le sang, par exemple, évoque le printemps et les gens sanguins.

— Et elle n'a pas de pouls, » observa Cordelia, faisant un rapprochement entre les cherches de son élève et l'état de son amie.

« Si on croise ces symboles, on peut ramener ces humeurs. Hippocrate parlait d'un équilibre : si Misty ne possède plus aucune de ces humeurs, il ne faut pas qu'elles soient en excès non plus.

— Les évacuations de fluides seront plus faciles à pratiquer, et… regarde comment elle est, il en faudra beaucoup avant d'arriver à un équilibre. »

Sa main s'attardait toujours sur celle immobile.

À l'entrée de la chambre, Queenie partageait l'avis de sa professeure : les carences étaient plus inquiétantes que les excès, pour le moment. Pour l'instant, il s'agissait de préparer d'autres rituels.

« Un pour chaque humeur, » reprit Cordelia, « nous allons réunir des talismans, des charmes, tout ce qu'on peut trouver qui se rapproche de l'humeur invoquée.

— Est-ce qu'on doit attendre chaque saison ?

— Non, Queenie. »

La fin de l'hiver approchait et les sorcières pouvaient essayer d'enchaîner deux rituels, mais la Suprême ignorait si le temps leur était compté. Et de toute façon, elle ne voulait pas attendre.

Misty était revenue, incomplète, et plus Cordelia la voyait dans ces nuances tristes, plus elle sentait son propre cœur disparaître dans l'angoisse.

« Nous nous passerons des saisons : nous sommes des sorcières, nous pourrons trouver des équivalents ou apporter plus de pouvoir aux autres symboles. »

Les rituels seraient juste plus complexes, plus longs, mais ce serait toujours meilleur que d'attendre les cycles.

Zoe commença à griffonner une liste d'objets nécessaires, tandis que la Suprême se pencha vers l'oreille blanche de Misty. Le nez perdu contre les boucles grises, elle murmura :

« On va te ramener, Misty. Je te le promets. »

Les jeunes sorcières commençaient à sommeiller dans le couloir, alors elles furent autorisées à partir se coucher. Zoe aussi, put retrouver son lit, tout comme Queenie. Seule Cordelia restait dans la chambre, toujours assise au même endroit.

Sa main n'avait pas lâché celle de l'endormie et à présent, on ne savait plus laquelle dégageait le plus de chaleur.

Malgré la lumière qui grandissait et devenait immense, les pensionnaires de l'académie de Miss Robichaux étaient pelotonnées sous les couvertures, enfouies sous des sommeils sans rêves. Certaines, les plus jeunes surtout, remuèrent et grimacèrent, persuadées d'étouffer encore à cause de l'odeur du soufre. Leurs genoux remontaient alors jusqu'à leur menton, les poings tremblaient, prêts à frapper si des hordes de démons arrivaient.

Cauchemars, illusions ou prémonitions, toutes les interprétations étaient possibles, car trois gros chiens noirs venaient de dresser leur museau vers les fenêtres sombres, montrant leurs crocs et grognant.