Bonjour à tous !

Me voici de retour en temps et en heure avec ce nouveau chapitre, qui j'espère apportera quelques éléments de réponses aux questions que certains peuvent se poser.

Je tiens à remercier Tiph l'Andouille et Ninlhinn pour leurs retours au chapitre précédent, ça m'a fait extrêmement plaisir !

Sans plus attendre, je vous souhaite une bonne lecture 😉


La Foire des Eaux d'Eté

Éothain se redressa et essuya son front d'un geste rapide, avant de contempler son travail : il avait passé l'essentiel de la journée à limer et polir une dague finement ouvragée. Sa courte lame légèrement courbée mesurait une paume de longueur, et était gravée de délicats entrelacs rohirriques. Éothain l'avait ornée d'une poignée légèrement arrondie pour épouser les formes d'une main, sculptée dans du chêne, un bois souple mais résistant. Il était plutôt satisfait de son travail, et espérait en tirer un bon prix dans les jours à venir.

Le jeune homme tourna la tête vers la fenêtre, et vit que la nuit commençait à tomber. Le temps avait filé sans qu'il ne le vît passer Harding avait d'ailleurs déjà quitté la forge. Il retira le lourd tablier de cuir qui le protégeait, éteignit le feu de la forge et s'en alla en fermant la porte derrière lui.

Éothain accueillit d'un soupir appréciateur la brise tiède qui l'enveloppa à sa sortie : enfin, l'été s'installait, et avec lui des températures plus clémentes. Il n'en ferait que plus chaud dans la forge, mais il préférait cela aux bises froides qu'ils avaient connu ces derniers temps.

Le jeune homme ne prit pas le chemin coutumier menant à son logis, mais descendit plutôt quelques ruelles avant de rejoindre une des grandes rues de Tertrebois. Aux premières lueurs de la nuit, la ville résonnait encore de mille bruits, de nombreux voyageurs venant trouver refuge pour la soirée avant de reprendre leur route. De plus, la grande Foire des Eaux d'Eté débuterait le lendemain, attirant encore plus de marchands, troubadours, voyageurs et simple curieux.

Éothain accéléra le pas il avait promis à Kára de l'aider à gérer ce surplus de clientèle, et il était déjà en retard. Il arriva enfin en vue de l'établissement qu'il cherchait, et s'engouffra d'un pas vif à l'intérieur. La touffeur des lieux le cueillit dès qu'il passa le pas de la porte : malgré l'âtre éteint depuis quelques semaines au retour des beaux jours, l'affluence des clients était suffisante pour chauffer la pièce, sans parler de la chaleur dégagée par les cuisines.

Le jeune homme ne prit pas le temps d'observer la salle de réception de l'Auberge du Barde Vert, et esquissa habilement les badauds pour se glisser derrière le comptoir. Il enfila un nouveau tablier, bien différent de celui qu'il revêtait à la forge, et s'empressa de servir les boissons qu'on lui commandait.

« Enfin, te voici ! » s'exclama une voix dans son dos. « J'ai bien cru que tu ne viendrais jamais ! »

Une jeune femme blonde aux formes généreuses déposa sur le comptoir un lourd plateau chargé de plats fumants venant directement des cuisines, et vint déposer un bref baiser sur la joue d'Éothain. Ce dernier esquissa une grimace, qui fut accueillie par une tape sur le bras.

« Je tiens trop chèrement à ma vie pour cela, Kára, » répliqua-t-il en riant. « Je sais reconnaître un ordre lorsque j'en reçois un ! »

« Tout n'est peut-être pas perdu en ce cas. » La jeune femme laissa également échapper un rire. « Puisque tu es là, va donc porter ceci à la table ronde du fond » ajouta-t-elle en désignant ladite table.

Éothain acquiesça, et se chargea du lourd plateau il se fraya un chemin à travers la clientèle plus nombreuse qu'à l'accoutumée – la Foire des Eaux d'Eté était toujours une période prospère pour ce genre d'établissements – et finit par atteindre la table autour de laquelle cinq hommes partageaient déjà des choppes de bière.

Éothain passa le restant de la soirée à répondre aux directives de Kára, alternant le service en comptoir ou en salle. Il aimait rendre service à sa presque sœur, d'autant plus en cette période chargée dont la plus grande affluence ne devait nuire en rien à la qualité usuelle du service. La jeune femme et son mari, Tormund, faisaient souvent appel à Éothain lorsque la main d'œuvre venait à manquer, et malgré les longues journées qu'il passait ainsi à enchaîner le travail à la forge avec le service à l'auberge, le jeune homme était heureux de les aider. Tous les moyens étaient bons pour prouver sa reconnaissance.

A son arrivée à Tertrebois, dix ans plus tôt, Éothain avait rapidement décidé d'interrompre sa fuite, et de refaire sa vie dans la bourgade. Ce lieu de passage et de commerce dans la contrée avait garanti toute discrétion au jeune homme, qui présageait qu'il serait bien difficile pour les troupes du Roi de le retrouver ici. Après tout, n'était-il pas un voyageur parmi tant d'autres, se fondant dans la masse ?

Une fois la décision prise de demeurer à Tertrebois, Éothain avait dû trouver une activité pour gagner sa vie et se fondre davantage dans la population. Désirant mettre à profit ses compétences de forgeron, il avait écumé les quelques forges de la ville, offrant ses services pour poursuivre son apprentissage. Les rares artisans à ne pas se méfier de ce voyageur venu de nulle part n'avaient malheureusement pas de place à lui offrir, et Éothain avait été chanceux de finalement tomber sur l'atelier d'Harding.

Le forgeron l'avait accueilli sans poser de questions sur qui il était et d'où il venait, ce dont Éothain avait été reconnaissant tout ce qui importait au Rohir était la qualité de son travail, et les compétences déjà affutées du garçon ne l'avaient jamais déçu. Harding lui avait offert dans un premier temps logis et couvert durant son apprentissage, et Éothain avait ainsi partagé le quotidien de l'homme et de sa famille pendant quelques années.

C'est ainsi qu'il avait noué une solide amitié avec Kára, la dernière de la fratrie, d'un an sa cadette. La jeune fille avait deux autres frères et une sœur, qui avaient déjà quitté le logis familial à l'arrivée d'Éothain. Elle était devenue son amie, sa confidente, sa presque sœur, et avait su guérir le chagrin qui enserrait le cœur du jeune homme à l'idée de ne plus jamais revoir sa propre famille avec le temps, il s'en était trouvé une autre.

A la fin de son apprentissage, six ans auparavant, Éothain avait quitté la maison d'Harding et sa femme, Ester, pour trouver son propre chez soi. Cela avait coïncidé avec le mariage et le départ de Kára avec Tormund le couple avait rapidement réalisé leur souhait de tenir leur propre établissement, et avait racheté l'auberge pour une bouchée de pain à une matrone souhaitant s'en séparer. Quant à Éothain, Harding l'avait gardé à ses côtés pour travailler à la forge et accroître ses commandes. Le jeune homme était fier de posséder le titre d'associé et de travailler aux côtés de cet homme qui l'avait si généreusement accueilli.

Lorsqu'enfin les heures filèrent et que le service décrût, Éothain put souffler un instant. Tormund, qui s'était jusqu'ici occupé d'accueillir les nouveaux clients souhaitant séjourner à l'auberge ainsi que leurs montures, lui fit un signe discret pour lui signifier qu'il pouvait rentrer chez lui, et lui accorda un regard de gratitude. Le jeune homme répondit d'un mouvement du menton, et se débarrassa de son tablier. Il n'oublia pas d'embrasser tendrement sa sœur de cœur, qui le remercia de son aide.

Lorsqu'Éothain quitta l'Auberge du Barde Vert, la nuit était bien avancée, et il s'empressa de rentrer chez lui. Il devait se lever à l'aube le lendemain : une grosse journée les attendait, Harding et lui, car ils devaient tenir un stand lors de la Foire. Ils espéraient en tirer une large somme et vendre toutes leurs pièces.

Le jeune homme soupira : la nuit allait être bien courte.


Hild parcourut le Hall des Rois d'un pas empressé. L'aube était à peine derrière elle, mais il y avait encore beaucoup à faire ce matin pour accueillir les grands seigneurs de toutes les provinces du Rohan : les chambres devaient être préparées et aérées, les dernières décorations accrochées, les lustres dépoussiérés, et elle devait superviser les préparations du banquet de ce soir. Les domestiques auraient fort à faire pour que tout soit parfait à l'arrivée des dignitaires, plus tard dans la journée.

Fréawine conviait une fois par an tous les seigneurs qui dirigeaient en son nom les régions du Rohan : Ouestemnet, Estemnet, Marche de L'Ouest, Ouestfolde, Estfolde, Wold tous répondaient à la convocation du Roi, pour discuter plusieurs jours durant de récoltes, taxes, armées, de la santé et de la sécurité du Rohan. C'était également l'occasion pour le Roi d'affirmer sa régence, et de faire rentrer dans les rangs ce qui devait l'être.

Aux longues journées parlementaires se succédaient de riches banquets où se retrouvait la noblesse du Rohan, qui venait parfois de loin pour assister aux festivités. Ce haut sommet coïncidait avec la Foire des Eaux d'Eté que tenait Edoras, comme de nombreuses grandes villes du Royaume en cette période. La Capitale devenait ainsi l'espace de quelques jours un lieu de commerce, de fête, de joie, de rires, mais aussi de complots et de débats politiques la Cité entière se remplissait et se paraît pour l'événement, et les rues ne désempliraient pas avant une bonne semaine.

Hild attendait toujours avec impatience cette période de l'année, où Edoras se gorgeait de vie et révélait toutes les merveilles que le Rohan avait à offrir. La jeune femme aimait son peuple de tout son cœur, et était honorée de pouvoir le servir. Même si cela signifiait pour elle de longues préparations pour accueillir ces festivités.

La Princesse de Meduseld laissa échapper un léger soupir, avant de se ressaisir. Un tendre sourire étira ses lèvres lorsqu'elle arriva enfin en vue de la pièce où elle se rendait chaque matin avant toute chose : la chambre de ses fils.

Hild ouvrit et referma doucement la porte derrière elle. Elle s'arrêta quelques instants pour ajuster ses yeux à la pénombre des lieux, puis se dirigea vers les grandes fenêtres obstruées par les lourds rideaux qu'elle ouvrit en grand pour permettre à la lueur matinale de s'engouffrer dans la pièce. Le soudain éclat de lumière tira un grognement à une des têtes blondes émergeant de sous les draps, et la jeune femme laissa échapper un petit rire. Ses enfants n'étaient pas très matinaux.

Hild vint doucement s'asseoir au bord du large lit dans lequel reposaient ses fils. Elle repoussa lentement les draps pour voir émerger deux têtes blondes, dont les visages identiques reflétaient la même moue boudeuse de se voir tirés si tôt du lit. Hild sourit et caressa tendrement le visage de ses fils.

Ses fils. Sa chair. Son monde.

Folcred et Fastred étaient nés neuf ans auparavant, et faisaient le bonheur de leur mère chaque jour qui passait depuis. Les jumeaux étaient de petits garçons pleins d'énergie, joyeux, et dotés d'une envie d'apprendre qui ravissait la jeune femme. Tous les matins, en les contemplant ainsi à leur réveil, Hild bénissait les cieux* d'avoir placés ses enfants dans sa vie. Sans eux, qui sait ce qu'elle serait devenue.

Hild se refusait encore à repenser à la façon dont ses fils avaient été conçus : dix années avaient passé, sans pour autant effacer la plaie béante qui s'était ouverte en son cœur cette nuit-là. A l'annonce de la grossesse de son épouse, puis après son accouchement, Folcwine ne l'avait plus jamais approchée de la sorte un accord tacite s'était instauré entre eux : elle avait rempli son rôle et lui avait donné deux héritiers, ils n'avaient nul besoin de poursuivre ce qu'aucun d'eux ne souhaitait faire.

Les époux faisaient depuis lors chambre à part, et ne partageaient leur quotidien qu'en cas de nécessité, pour conserver les apparences et montrer au peuple du Rohan à quel point leur union était heureuse et pleine de promesses pour l'avenir du Royaume. Les domestiques étaient tenus de garder le secret sur ce qu'il se passait réellement dans le Palais d'Or, une fois les portes fermées, et Hild se doutait que cette injonction n'était respectée que par l'amour qu'on lui portait, et non par peur des menaces du Roi.

Hild et Folcwine se pliaient à ce simulacre de bonheur en public, mais s'adressaient rarement la parole en dehors de ces rares occasions. Leur nuit de noces avait fissuré la belle entente fraternelle que les deux cousins entretenaient jusqu'ici. Si Hild avait autrefois pu soutirer un sourire à Folcwine, un geste d'affection, il n'en était plus rien, et ils étaient devenus deux étrangers l'un envers l'autre. Malgré tout, la Princesse croisait parfois le regard plein de tristesse et de remords que lui jetait son cousin, avant qu'il ne reprenne l'air maussade coutumier qui ne le quittait plus.

Hild laissa échapper un soupir avant de retourner son attention vers ses fils. Folcred commençait à se réveiller, mais Fastred semblait vouloir prolonger sa nuit. La jeune femme admira leurs traits encore bouffis de sommeil, leurs petits yeux fatigués, leurs belles boucles blondes, si similaires aux siennes, qui encadraient leurs visages enfantins. Les deux garçons tenaient de leur père leurs yeux bleu métallique, qu'ils partageaient avec leur grand-père le Roi, ainsi que leur grande taille pour des enfants de leur âge mais leur chevelure blonde aux reflets roux et leurs visages aux courbes arrondies venaient d'elle. La jeune femme était heureuse que leur sang rohirrique ressorte davantage que leur héritage gondorien, plus marqué chez leur père.

Fort heureusement, les jumeaux avaient également davantage hérité de son tempérament à elle, doux et joyeux, et bien peu du sombre caractère de Folcwine et Fréawine. Néanmoins, les rares colères que piquaient les garçons étaient légendaires, et Hild faisait tout pour maîtriser cette fougue dangereuse qui sommeillait en eux, prenant le pas sur les nourrices dans leur éducation, et faisant en sorte qu'ils évitent le plus possible le Roi.

A sa plus grande surprise, Folcwine s'était révélé être un père aimant et patient, se dégageant du temps pour apprendre à ses fils à monter à poney, à tenir une épée, ou simplement pour leur raconter une histoire. C'était dans ces moments de douce quiétude que Hild retrouvait parfois le cousin qu'elle avait connu, et qu'elle était tentée de lui pardonner ce qu'il lui avait fait.

Alors se superposait au visage de ses fils celui d'Éothain, et toute compassion désertait le cœur de la jeune femme.

Bien qu'estompés par le temps, les traits de son frère lui revenaient souvent en mémoire, et avec eux la colère et la tristesse coutumières qui prenaient possession d'elle quand elle repensait à ce que Fréawine avait fait à sa famille. Cette rage sourde qui sommeillait en elle ne s'était jamais éteinte, et Hild n'oubliait pas la promesse qu'elle s'était faite d'un jour se venger. Mais les propos de Folcwine à la naissance de leurs fils avaient été limpides : soit elle taisait ce qu'elle savait, ou bien elle ne revoyait plus jamais ses enfants l'emprisonnement ou la mort étaient les seuls choix qui s'offriraient à elle en de telles circonstances.

Hild avait donc muselé sa colère, du moins en apparence, car ses enfants, bien que conçus de la plus horrible des manières, étaient devenus sa raison de vivre. Rien ni personne ne les arracherait jamais à elle. La jeune femme était ainsi devenue maître en la matière de dissimuler ses émotions, comme Míriel avait pu le lui inculquer, et avait rapidement endormie la méfiance de la famille royale, devenant en tout point la Princesse parfaite qu'attendait d'elle son oncle.

Mais en son sein sommeillait la promesse d'un jour retrouver Éothain, et de libérer le peuple du Rohan du joug de son tyran.


Le soleil brillait haut dans le ciel, et malgré la toile tendue au-dessus de leur stand, Éothain commençait à trouver la chaleur ambiante étouffante, à laquelle s'ajoutait la poussière dégagée par le passage de centaines de personnes. Mais le jeune homme ne pouvait décemment pas se plaindre d'une telle affluence : comme les années précédentes, cette première journée de la Foire des Eaux d'Eté tenait ses promesses Harding et lui avaient collecté une coquette somme depuis l'ouverture des festivités, en vendant une quantité satisfaisante de lames, dagues, épées, boucliers … Ils avaient même installé à un coin de leur stand de quoi polir, aiguiser ou réparer toutes sortes de pièce en métal.

Éothain terminait tout juste de prendre en note une commande à livrer la semaine prochaine, qu'une nouvelle cliente se présentait devant lui. Voyant Harding déjà occupé ailleurs, il se chargea d'accueillir la jeune femme. Son apparence le surprit : même si Tertrebois accueillait des voyageurs venus de tout le Rohan durant la Foire, elle semblait pour sa part venir de bien plus loin. Si ses longs cheveux d'ébène et ses yeux gris n'étaient pas des indices suffisants, son accent la trahit tout autant lorsqu'elle prit la parole.

« Bonjour, maître forgeron, » le salua-t-elle en westron.

Sa façon de prononcer les 'r' était bien différente du parler rohirrique : Gondorienne, il en mettrait sa main à couper. Il observa d'un œil curieux ses vêtements de voyage couverts de boue et usés par le temps, et marqua un temps d'arrêt en remarquant le fourreau d'épée glissé à sa ceinture : il était rare de voir une femme porter les armes, d'autant plus une étrangère. Une habituée des routes, à n'en pas douter, armée en conséquence pour tous les dangers qu'on pouvait y rencontrer.

« Bonjour, ma Dame, que puis-je faire pour vous ? » répondit-il en langue commune, hésitant quant à la formule d'usage à donner. Elle n'était de toute évidence pas une Dame, et elle le lui souligna en haussant élégamment un sourcil moqueur.

« Je souhaite faire aiguiser mes dagues et mon épée, combien m'en coûtera-t-il pour cela ? » demanda-t-elle en dégainant d'un geste fluide deux dagues de plus d'une paume de long, avant de les déposer sur le comptoir devant Éothain. L'épée fut sortie tout aussi prestement de son fourreau, et Éothain devina qu'elle savait parfaitement bien se servir de ses armes.

Le jeune homme reprit ses esprits devant le regard inquisiteur de la Gondorienne, et étudia d'un œil expert les lames posées devant lui : elles étaient de bonne facture, et à l'évidence bien entretenues par leur propriétaire, il n'aurait pas grand-chose à faire pour leur rendre leur tranchant et leur éclat.

Éothain chassa les questions lui traversant l'esprit avant de répondre :

« Je puis vous le faire pour deux castari*, vos armes sont en bon état, cela sera assez rapide. »

La jeune femme hocha la tête pour signifier son consentement, et déposa les deux pièces demandées sur le comptoir.

« Revenez dans une demi-heure, et elles seront comme neuves, » promit Éothain en empochant la monnaie.

La Gondorienne acquiesça et partit prestement. Éothain se mit immédiatement au travail et entreprit d'aiguiser minutieusement les armes qu'on lui avait confiées. Il put en profiter pour observer l'épée en détails : la lame était plus courte que la moyenne, tout comme la poignée, ce qui était logique pour une épée maniée par une femme quelques runes gravées courraient le long de la lame, et trahissaient une origine rohirrique le cuir de la poignée quant à lui était usé par le temps et la sueur, à l'évidence sa propriétaire avait l'habitude de s'en servir. Le jeune homme était véritablement surpris et curieux de savoir ce qu'une étrangère faisait avec une telle épée qui semblait presque faite sur mesure, alors que la jeune femme ne paraissait pas particulièrement aisée.

Délaissant ses questionnements peu professionnels, Éothain s'empêcha de terminer son travail avant le retour de la Gondorienne, qui apparût seulement quelques minutes après qu'il eut fini d'aiguiser la seconde dague. Elle parût satisfaite du résultat, détaillant d'un regard appréciateur le miroitement de la lame et son tranchant renouvelé.

« Une somme bien méritée, maître forgeron, » accorda-t-elle avec un sourire. Éothain s'inclina légèrement pour la remercier.

La jeune femme parût prête à repartir, avant de se raviser et de se tourner à nouveau vers Éothain. « Sauriez-vous me conseiller un établissement où passer la nuit, pour une honnête somme ? »

« Je ne sais si vous trouverez grand-chose en cette période, mais demandez l'Auberge du Barde Vert. Je connais les propriétaires, vous y serez bien accueillie, et à défaut d'une chambre vous aurez au moins un bon repas. » lui assura-t-il.

La Gondorienne le remercia avant de prendre congé. Éothain fut tout de suite alpagué par un nouveau client, et chassa cette étrange voyageuse de son esprit pour se consacrer à son travail. Harding et lui fermèrent leur stand en fin d'après-midi, la charrette plus légère et la bourse plus lourde, heureux d'avoir fait de belles ventes. Si le reste de la semaine se profilait de la même façon, les affaires seraient florissantes.

Comme la veille, Éothain partit prêter main forte à Kára et son mari, alternant le service en salle et derrière le comptoir. Durant la soirée, une voix familière avec un léger accent l'interpella alors qu'il remplissait des pintes.

« Ainsi donc vous menez une double vie, forgeron le jour, serveur la nuit ... »

Le jeune homme se retourna pour voir la Gondorienne accoudée au comptoir, un sourire espiègle sur les lèvres. Il lui rendit son sourire, et haussa les épaules d'un air désabusé.

« Que voulez-vous, les temps sont durs. »

Elle haussa un sourcil dubitatif. « Je doute qu'un forgeron de votre qualité ait besoin d'exercer deux emplois pour subvenir à ses besoins. »

Éothain accepta à nouveau le compliment d'un humble sourire, avant d'admettre :

« Très bien, vous m'avez cerné. Je ne suis là qu'en renfort pour aider les propriétaires en cette période de forte affluence. »

La jeune femme accepta l'argument d'un hochement de tête. « En ce cas vous pouvez me resservir la même chose, » répondit-elle en glissant sa chope vide vers Éothain.

Le Rohir retint un rire, et se saisit de la chope pour la remplir d'une bière ambrée parfumée. Il rendit son verre à l'étrangère, qui déposa quelques pièces qui tintèrent sur le comptoir.

« Gardez la monnaie, » ajouta-t-elle, « votre recommandation était bonne, cet établissement est bien tenu et les prix plus que corrects. Et transmettez mes compliments au chef pour la qualité de son dîner. »

« Je n'y manquerai pas, » lui assura Éothain.

Il encaissa la monnaie, et entreprit de nettoyer le comptoir et ranger ce qui trainait, tout en servant les quelques commandes qu'on vint lui passer. Durant tout ce temps, la Gondorienne ne le lâcha pas du regard, observant ses allers et venues d'un œil scrutateur, tandis que le niveau de sa choppe diminuait progressivement.

« Partagerez-vous un verre avec moi ? Il serait bien regrettable de passer une si belle soirée à boire seule. » finit-elle par proposer après une quinzaine de minutes de ce manège.

Éothain marqua un temps d'arrêt, et tourna son regard vers la jeune femme. Un air mutin aux lèvres, cette dernière le regardait droit dans les yeux, attendant sa réponse.

Au bout de quelques instants, il finit par se ressaisir, et répondit : « Je doute que vous ayez du mal à trouver de la compagnie si vous en cherchiez, » lui assura-t-il en désignant la salle principale de l'Auberge. « Quant à moi, je connais une jeune femme au fort caractère qui goûterait bien peu à ma désertion. Je termine mon service dans une heure, repassez me voir si personne d'autre n'a trouvé grâce à vos yeux d'ici là, » termina-t-il en lui adressant un clin d'œil.

« J'en doute fort, maître forgeron, » répliqua-t-elle en se levant du tabouret qu'elle avait jusqu'ici occupé.

« Éothain. » répondit-il spontanément.

« Très bien. Vous me trouverez à une table au fond de la salle, Éothain. »

Elle se saisit de sa chope et partit en direction de ladite table, laissant le Rohir légèrement décontenancé par l'attitude directe de l'étrangère. Même si les femmes du Rohan étaient connues pour leur caractère affirmé, peu d'entre elles auraient osé une telle approche. Le jeune homme haussa les épaules, et ne put retenir un léger sourire : ça n'était pas sans lui déplaire.

L'heure suivante passa rapidement, et bientôt Kára vint le relever de ses fonctions, affirmant qu'ils pourraient terminer le reste de la soirée sans son aide, maintenant que le gros des clients avait fini de dîner et s'était retiré pour la nuit. Éothain attrapa une assiette encore chaude que sa sœur lui avait laissé, se saisit d'une pinte de bière dans l'autre main, et parcourut la grande salle à la recherche de la mystérieuse voyageuse. Il la trouva bientôt, assise seule, une autre chope pleine posée en face d'elle. Elle semblait l'attendre. La jeune femme lui adressa un sourire moqueur lorsqu'il posa son assiette et s'assit en face d'elle.

« Comme vous pouvez le voir, je n'ai trouvé personne d'autre que vous pour me tenir compagnie, je crois que je n'ai plus d'autre choix à présent. »

Éothain lui lança un regard peu convaincu. « Je suis quant à moi certain que le malheureux qui a osé s'approcher s'est vu promptement congédié sans comprendre ce qu'il se passait. »

Elle le fixa impassiblement quelques instants, avant d'en convenir aisément en laissant échapper un petit rire.

« Peut-être bien, » répondit-elle évasivement.

Affamé, Éothain se jeta sur son assiette sans demander son reste, son dernier repas remontant bien loin à présent. Pendant quelques minutes, le silence ne fut meublé que de bruits de mastication satisfaits entrecoupés de gorgées de bière, durant lesquelles les deux jeunes gens se dévisagèrent à tour de rôle quand l'autre regardait ailleurs.

La Gondorienne devait avoir quelques années de moins que lui, et dégageait une beauté sauvage, façonnée par la vie et les épreuves qu'elle avait dû rencontrer. Sa lourde tresse d'ébène reposait sur son épaule, et le jeune homme remarqua qu'elle avait pris le temps de se changer et de se rafraîchir avant de descendre dîner. Néanmoins, même sans les habits usés et poussiéreux qu'elle revêtait plus tôt, on ne pouvait s'y méprendre : cette femme-là n'était point une Dame que l'on gardait enfermée dans un château ou une quelconque maisonnée c'était une femme des grands espaces, un esprit libre et indompté, qui se rendait où bon lui semblait. Une femme qui ne laissait personne se mettre en travers de son chemin, si on se référait à l'armement qu'elle portait sur elle.

Éothain était curieux d'en savoir plus sur elle, et ce qui l'avait mené à voyager de façon si régulière.

« Il ne me semble pas que vous m'ayez dit votre nom, » amorça-t-il entre deux bouchées.

« Ivriniel, » consentit-t-elle à répondre après quelques instants.

« Et que fait une femme telle que vous sur la route, Ivriniel ? »

La jeune femme se raidit légèrement et lui jeta un regard perçant, comme si elle essayait de deviner ses pensées. Éothain leva un sourcil surpris, ne comprenant pas pourquoi une question si simple déclenchait une telle réaction. Elle le dévisagea encore quelques instants, avant d'éluder par une autre question.

« Telle que moi ? »

Un sourire amusé étira les lèvres d'Éothain. « Je ne voyage peut-être pas souvent, mais je doute qu'il soit courant au Gondor, ou n'importe où par ailleurs, de voir une femme armée et équipée parcourir les routes dans des vêtements couverts de poussière et ayant clairement vu des jours meilleurs. D'autant plus si elle sait se servir de son arme. »

Ivriniel considéra quelques instants le constat énoncé par Éothain, qui la vit se détendre légèrement.

« En effet, je suis assez unique en mon genre, » convint-elle avec un sourire amusé. « Disons simplement que je vais là où le travail me porte. Je propose divers services à des gens d'horizons variés : voyage d'escorte, recherche d'objets ou d'individus disparus, transport de missives, … une sorte de mercenaire, en somme. »

Sa voix s'était voulue légère, mais son regard était toujours inquisiteur, et Éothain ne sut si cela était un mécanisme de défense acquis face aux regards surpris, hautains, voire méprisants qu'on avait dû lui jeter. Il était certain qu'elle n'exerçait pas une profession des plus courantes, encore moins pour une femme, et le jeune homme supposait qu'elle avait délibérément tu les activités moins honnêtes et conventionnelles qu'elle devait parfois accomplir.

« Est-ce une vocation qui paye bien, mercenaire ? » demanda-t-il pour alléger l'atmosphère.

« Suffisamment pour vous offrir un autre verre, » répliqua malicieusement Ivriniel.

Le jeune homme apprécia la répartie, et l'observa se lever pour aller chercher deux nouvelles chopes. Elle revint quelques instants plus tard, et déposa la boisson devant Éothain. Les deux jeunes gens poursuivirent leur discussion quelques temps encore : Éothain narra sa vie à Tertrebois, le quotidien dans une telle ville de passage, en éludant les années ayant précédé son arrivée de son côté Ivriniel lui conta les multiples aventures auxquelles elle avait pris part (ils rirent de ses déboires et mésaventures sur les routes) et lui parla des contrats douteux qu'on lui avait proposés, tout en omettant à l'évidence ceux qu'elle avait accepté.

Au bout d'une heure les chopes s'étaient vidées, rapidement remplacées par de nouvelles, et les langues s'étaient déliées. Les sujets de conversations se firent plus légers, et Éothain ne pouvait ignorer les regards appuyés que lui jetait Ivriniel, auxquels il ne restait pas complètement insensible.

Enfin Éothain réalisa l'heure avancée qu'il était, et la courte nuit qu'il allait passer avant de se lever pour se préparer à la Foire s'il ne rentrait pas maintenant chez lui. Il repoussa sa pinte vide, et esquissa le geste de se lever pour partir.

« Malgré la plaisante conversation que nous menons, Ivriniel, il me faut prendre congé de vous. Une autre journée éprouvante m'attend demain, et je dois encore rentrer chez moi. »

« Ne serait-il pas plus judicieux de passer la nuit ici, en ce cas ? »

Éothain secoua la tête. « Non, toutes les chambres sont prises cette nuit, je ne puis demander à Kára de m'héberger. »

« Je ne parlais pas de prendre une autre chambre. »

Éothain se figea un instant, et tourna le regard vers la jeune femme pour vérifier qu'il avait bien compris ce qu'elle lui proposait. Ivriniel lui renvoya une œillade moqueuse mais ne laissant aucun doute quant à ses intentions. Le Rohir prit à peine le temps de réfléchir : toute la soirée durant il avait apprécié le côté direct et l'attitude entreprenante de la Gondorienne, et il ne pouvait nier qu'elle lui faisait de l'effet et puis, ce n'était pas comme si l'idée ne lui avait pas déjà traversé l'esprit.

« Je suppose qu'il s'agit effectivement du choix le plus judicieux, » répondit-il d'un air détaché, mais sa voix légèrement rauque le trahit.

Le sourire moqueur d'Ivriniel s'élargit, et elle se leva à son tour pour se diriger vers les escaliers. « Ma chambre est la première à gauche après les escaliers, ne vous trompez pas. » lança-t-elle avant de s'éloigner d'une démarche suggestive.

Éothain eut soudainement très chaud, et après avoir vérifié que ni Kára ni Tormund n'étaient dans les parages, il monta rapidement la volée de marches menant à l'étage.

Fréawine contemplait d'un air absent le petit matin se lever sur la fière cité d'Edoras. L'aube était à peine passée mais la capitale s'éveillait déjà, prête à connaître une nouvelle journée de réjouissances lors de la Foire des Eaux d'Eté. Et tout comme les jours précédents, de longues discussions attendaient le Roi, ses conseillers, et les grands seigneurs du Rohan.

Fréawine examina pensivement les différentes décisions prises jusqu'ici, assez satisfait de la tournure des événements. Après presque trente ans de règne, l'ordre et la discipline régnaient un peu plus chaque jour sur son Royaume, et ceux qui avaient pu autrefois lui être réfractaires avaient fini par se plier à ses ordres, à quelques occasions près. Mais cette semaine de conseils avait justement pour but de mater ces ersatz de rébellion, et le Roi ne manquerait pas de ramener dans les rangs les quelques dissidents.

Le monarque sourit d'un air assuré, et vida la coupe de vin qu'il tenait dans sa main. Il fut interrompu dans ses pensées par l'arrivée d'un domestique, qui s'inclina et lui présenta une missive sur un petit plateau d'argent. Le Roi s'en saisit et congédia le page avant d'ouvrir le pli.

A mesure que Fréawine prenait connaissance du contenu du message, son visage sembla s'illuminer et un air victorieux s'afficha sur ses traits d'habitude si austères. Intriguée, la Reine Míriel, qui prenait jusqu'ici son petit déjeuner sur la grande table installée dans leurs appartements, se leva pour s'approcher de son époux. Elle posa une main douce mais ferme sur le bras de Fréawine pour attirer son attention, et ce dernier se tourna vers elle.

« Que se passe-t-il très cher, auriez-vous reçu quelque plaisante nouvelle ? »

Le Roi savoura quelques instants de silence avant de lui répondre. « Seulement la meilleure de toutes, ma douce. Éothain a été retrouvé. »


* Tolkien ne donne que très peu d'indications sur la religion des différents peuples de la Terre du Milieu (à part pour les Elfes), je me suis donc permis d'imaginer que les Rohirrim ont tout de même leurs propres divinités (un peu façon mythologie scandinave, je dirais), mais pour lesquelles je reste assez évasive.

* la monnaie des Gondoriens est le castari. Comme Tolkien ne donne pas non plus d'indications sur celle du Rohan, je l'ai reprise ici.


TADAM !

Alors, qu'avez-vous pensé de ce saut temporel de dix ans dans le futur ? De la nouvelle vie de Hild et Éothain ? Une idée de ce qui va arriver à notre cher forgeron maintenant qu'il a été retrouvé ? (le pauvre a pas été tranquille longtemps dans mon histoire, même si ça a fait 10 ans haha). Et que pensez-vous de la mystérieuse Ivriniel ?

N'hésitez pas à me faire un retour sur ce chapitre, cela me ferait vraiment plaisir ! D'autant plus que je traîne un peu en ce moment sur l'écriture de la suite, en postant ce nouveau chapitre je n'ai plus aucune avance, il faut que je me bouge pour conserver ce rythme de publication (est-ce que j'aurais le courage de m'atteler au Nano ? moyennement convaincue, au moins je vais essayer haha)

Sur-ce, je file m'atteler au chapitre suivant !

La bise,

Mimi 😊

PS : allez voir l'expo Tolkien à la BNF, même si vous avez une connaissance étendue de Tolkien et de ses oeuvres. Elle est très complète, avec de jolies pièces manuscrites et aquarelles faites par le Maître lui-même