Dans l'atmosphère surchauffée d'un opéra un soir de première, l'entracte n'en finissait plus. Debout dans la loge où était assis son cousin Gaston de Marsaut, le jeune Hubert de Savignon n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. Les dorures, les glaces, les toilettes, les plumes, les diamants des femmes décolletées étourdissaient ce grand enfant tout juste sorti du collège. En cet instant, son attention était tellement concentrée sur son observation que son cousin dut lui secouer le bras pour lui faire détourner le regard.

- Gaston, quelle est cette dame, là-bas, sous le lustre, vêtue d'une robe blanche ? Celle qui n'a pas de bijou.

- Ah ça mon cher ! tu commences à avoir l'œil, tu viens de dénicher une énigme parisienne. Cette femme se nomme Lise, on ne lui connaît pas d'autre nom. Elle est arrivée l'hiver dernier à Paris avec sa famille. On la dit immensément riche.

- Est-elle mariée ?

- Elle se fait appeler madame mais personne n'a jamais vu son mari. Elle vit avec ses frères au domaine de Malpertuis qu'ils ont acheté à leur arrivée. Elle va très rarement dans le monde et reçoit fort peu. Mais si tu vas aux italiens ou à l'opéra tu es quasiment sûr de l'y trouver les soirs de première.

- As-tu déjà parlé avec elle ?

- Si elle t'intéresse à ce point, je vais peut-être pouvoir te la présenter, elle cause avec ce diable de Poinsson.

Le dandy attrapa le bras de son cousin et se dirigea vers l'endroit où le journaliste parlait avec la belle inconnue. À mesure qu'ils approchaient, Hubert sentait la honte lui empourprer le visage. Il était encore gauche dans son habit neuf et si innocent encore des manières du grand monde qu'il craignait d'être ridicule comparé à son cousin Gaston. Avec son pantalon collant, son gilet gris perle, ses gants blancs et ses cheveux impeccablement frisés, Gaston de Marsaut était le type même de ce que l'on appelle selon l'époque lion ou dandy. Son élégance se doublait de cet esprit mordant typiquement parisien qui faisait redouter à Hubert ses épigrammes, malgré la bienveillance apparente qu'il affichait à son égard. Ils arrivèrent près du couple toujours en train de converser et Marsaut attendit que Poinsson daigne les présenter. Hubert examinait Lise à la dérobée et la trouvait encore plus fascinante vue de si près. Une épaisse chevelure rousse, retenue dans un imposant chignon relevé sur sa nuque, une peau qui avait le satiné de l'ivoire et l'éclat du marbre et 2 yeux jaunes aux reflets d'ambre donnaient toute l'expression de ce visage. Le regard avait beau être d'une grande douceur, un éclat le traversait parfois et lui donnait un pouvoir magnétique. Le nez droit, la bouche un peu forte donnait un côté presque sensuel à ce charmant visage. L'arrondi des épaules était sublime et des gants blancs masquaient des bras fins et nerveux avec au bout les plus belles mains du monde. La robe dévoilait une gorge un peu lourde et une taille un peu épaisse avec des hanches souples qui donnaient de la grâce à sa démarche. Elle ne ressemblait pas aux autres femmes du bal par la simplicité de sa tenue et l'élégance de sa mise et de son maintien. Il y avait quelque chose de libre, de farouche dans l'expression de Lise. Hubert la trouva plus belle que n'importe quelle autre femme. Cependant, Poinsson avait fini par s'intéresser à eux.

- Ma chère madame Lise, il y a là un petit jeune homme qui brûle de vous être présenté.

- Mon cousin n'est pas le seul à être charmé de faire votre connaissance, madame reprit Marsaut en s'inclinant.

- Mais je parlais de toi Marsaut ! s'exclama le journaliste en riant. Non soyons sérieux, madame, je vous présente Gaston de Marsaut, député de l'Yonne, et voici son cousin Hubert de Savignon, tout juste sorti du collège où il a brillamment été reçu bachelier.

- Enchantée de faire votre connaissance messieurs. Mes félicitations pour votre réussite, monsieur de savignon. À quelle carrière vous destinez-vous ? la politique comme votre cousin ?

- Je ne sais pas encore madame. Mon père me voudrait magistrat, ma mère souhaiterait me voir entrer dans les ordres.

- Mais, vous, que désirez-vous ? répliqua Lise avec un fin sourire.

Hubert se tut en rougissant de sa maladresse. Il n'eut malheureusement pas le temps de retrouver ses esprits. Un homme blond, mal rasé et vêtu comme un clerc de notaire vint offrir son bras à Lise en déclarant que l'entracte était fini. La jeune femme salua la compagnie d'un sourire poli et se retira.

- Ah ça Poinsson ! votre amie a une tournure vraiment inhabituelle. On la dit riche à millions et elle apparaît presque sans aucun ornement, ne se mêle pas à la société et se laisse entraîner par un petit monsieur plus négligé que mon valet de pied !

- Dame, Marsaut si vous tenez à vos yeux, ne répétez jamais un tel jugement devant madame Lise. L'homme en question est l'un de ses frères chéris, elle arracherait la peau du visage à quiconque lui manquerait de respect.

- Vous la connaissez donc bien monsieur Poinsson ? demanda Hubert intrigué.

- Je suis certainement la seule personne capable de satisfaire votre curiosité mon jeune ami. Quoique je sache en vérité fort peu de choses.

- Allons Poinsson, ne fais pas languir mon jeune cousin. Je commence à le croire épris de ta belle étrangère.

- Une bien difficile conquête je le crois. J'ai rencontré Lise lors de sa venue chez monsieur le président il y a quelques mois. Elle s'est présentée avec 3 de ses frères, encore en costume de voyage des contrées africaines, ce qui a fort émotionné la cour. Les hommes semblaient de parfaits aventuriers et Lise posait pour l'incarnation d'une déesse romaine avec cette robe aux larges plis dévoilant ses bras. Ils se sont entretenus en privé avec différents ministres, personne ne sait ce qui s'est dit. Néanmoins, aujourd'hui, un des frères est maître d'armes auprès de l'armée française. Je l'ai vu faire des démonstrations, il manie l'épée mieux que Mars lui-même.

- Alors ce que l'on raconte est vrai ? ce sont des sécessionnistes venus de Louisiane après leur défaite face à l'union ? On dit qu'ils ont tenu leurs positions même après la reddition de Lee, jusqu'à manquer de mourir de froid. Votre belle demoiselle serait donc une princesse guerrière déchue ?

- Comme vous Marsaut, j'ai entendu cette histoire. Je ne sais quelle est la part de vérité là-dedans. Ce qui est incontestable, c'est que les 3 frères sont des guerriers redoutables, des génies dans leur domaine et qu'ils ont décidé d'offrir leurs services à l'élite de l'armée française. Je sais aussi que la fortune de cette famille est digne d'un prince, déchu ou non.

- À quel point ?

- On parle de 300 000 livres de rente.

- Et ils se logent dans un domaine comme Malpertuis, avec une fortune pareille ?

- Mon cher Marsaut les mœurs de cette famille ne sont pas ceux de Paris. J'ai fait la même observation à Lise en visitant sa demeure, savez-vous ce qu'elle m'a répondu : mon cher, j'aménage mon intérieur pour le confort de ma famille et non pour éblouir le monde qui d'ailleurs n'entrera que rarement ici.

- Et comment se fait-il que vous y soyez entré justement ?

- Quelques jours après sa visite aux tuileries, j'ai reçu un billet me priant de me rendre à leur domaine. J'y allais et fus introduit dans une salle aux murs nus où Lise m'attendait près d'une immense cheminée où flambait un bon feu réconfortant. Elle m'a offert du thé et m'a tenu un discours surprenant de franchise : "monsieur, je sais que vous êtes journaliste et par conséquent, bien informé sur la vie parisienne. Je ne suis qu'une pauvre étrangère située au centre de tous les regards et au cœur de tous les coups bas possibles. J'accepte cette situation mais je tiens à savoir qui m'observe. Aussi ai-je 2 services à vous demander. Le premier consiste à m'accompagner au bois, au théâtre et à l'opéra et de me raconter les biographies des personnes que nous croiserons. Ceci inclut les versions officieuses, je tiendrais les officielles par n'importe qui. Il faut que vous sachiez que le monde ne m'attire pas, je ne tiens pas à y aller et je ne recevrai qu'une certaine catégorie de personnes. Et c'est là que, si vous y consentez, vous m'aiderez. Je crains de beaucoup décevoir mes comparses dans la société par mon manque de conversation. En effet, les discussions sur la toilette, les églises et les potins m'ennuient prodigieusement. Je ne veux recevoir ici que des personnes de talent afin de pouvoir causer de choses intelligentes et cultiver mon pauvre esprit. Aussi seriez-vous bien aimable de me recommander à tout ce que vous connaissez de scientifiques, artistes, médecins, peintres, auteurs, botanistes, peu m'importe la couleur de leur talent pourvu qu'ils daignent m'instruire. Seriez-vous assez bon pour m'aider ?" naturellement, j'acceptai. Je suis donc devenu ainsi l'un des rares intimes de cette famille et ne le regrette nullement. Lise est belle, intelligente plus que spirituelle et aussi aimable qu'une femme peut l'être quand elle se prend d'amitié pour un pauvre diable tel que votre serviteur.

- Ainsi elle te récompense parce que tu lui crées un salon ?

- Oh, je n'ai fait que le début, elle ne me doit que Maupassant, Conti et Monet. Ces grands hommes ont été si enchantés de converser avec une femme plus intéressée par leur art que leur vie propre que la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre entre eux. Si vous voulez voir des génies, allez chez madame Lise le jeudi après-midi.

- Et si on veut voir madame lise que faut-il faire ? demanda Hubert.

- Mon petit, cela sera plus difficile que d'avoir du génie. Lise est entièrement dévouée à sa famille. Elle a une jeune sœur qu'elle élève comme une mère. Outre le maître d'armes, son autre frère est professeur au jardin des plantes et elle ne sort jamais seule. Dans son logis, elle a 2 nègres et un maure qui sont toujours dans les parages pour veiller sur elle. À eux tous, ils forment une muraille encore plus infranchissable que n'importe quel mari jaloux. Rodolphe surtout, le dieu de l'épée, idolâtre sa sœur et la couvre de cadeaux. Devenez quelqu'un mon cher petit, et alors peut être pourrais-je vous introduire.

Ce discours rendit Hubert muet de désespoir. Poinsson salua les 2 hommes et partit saluer ses hôtes.