Le lendemain, Marsaut s'éveilla tard. Le portrait de Lise lui brûlait les paupières dès qu'il fermait les yeux. La curiosité s'était éveillée chez ce mondain habitué à être blasé de tout. Aussi résolut-il de la satisfaire. Il s'habilla avec un grand soin et partit pour le domaine de Malpertuis. La demeure était composée d'un vaste bâtiment, mi manoir mi corps de ferme, en forme de fer à cheval ouvrant sur une cour intérieure. A gauche, des écuries, une étable et un poulailler, à droite un cellier et les chambres des domestiques. Le principal lieu de vie des propriétaires était au centre. De Marsaut se présente à la porte principale et un petit homme mince aux grands yeux noirs et au teint olivâtre typique des maures vint lui ouvrir. Le jeune homme aperçut un immense escalier de pierres nues qui le laissa perplexe. Le jeune maure regardait Marsaut avec une interrogation douce peinte sur sa physionomie.

- Pourriez-vous annoncer Gaston de Marsaut à madame Lise ?

- Vous étiez attendu monsieur ?

- Non, mais nous avons été présentés hier au bal.

- Je vais voir si elle veut vous recevoir.

Le jeune homme monta lestement l'escalier et cria depuis le palier de façon à scandaliser Gaston.

- Lizzie, une visite pour toi !

- Qui est-ce ? répondit une voix féminine sur le même ton.

- Gaston de Marsaut répondit le maure en entrant dans la pièce où était Lise. il laissa néanmoins la porte ouverte ce qui permit à Gaston de distinguer la suite de la conversation.

- Ce nom ne m'évoque pas grand-chose.

- Mais si ma douce, reprit une autre voix masculine. Marsaut est le député de l'Yonne avec qui tu causais quand je suis venu te prendre pour rentrer hier soir. Celui qui était apprêté comme une jeune première.

- Ah oui, James, je me souviens. Et que peut me vouloir un animal pareil ? s'il avait quelque valeur, Poinsson me l'aurait dit.

- Comme tous les jeunes gens oisifs, il vient tester sa force contre l'énigme que tu es aux yeux des parisiens.

- Tout ça ne me dit pas ce que j'en fais reprit la voix douce du maure. Il est planté au pied de l'escalier à attendre de te voir.

- Renvoie le Nassir chéri. Je ne reçois que le jeudi, ce joli monsieur ne fera pas exception à la règle.

Gaston, pâle de colère, n'attendit pas que Nassir descendit amener une réponse, il tourna les talons et sortit en claquant la porte. Habitué à être flatté par les femmes dans toutes ses vanités, admiré sur les boulevards, courtisé au théâtre, loué dans les salons, Gaston n'en revenait pas d'avoir été traité comme un fournisseur presque publiquement par une femme sans noblesse ni fortune certaine. La colère l'aveuglait tellement qu'il se heurta violemment à un homme qui rentrait dans la cour du manoir sans qu'il l'eût remarqué. il trébucha et fut relevé par une poigne qui manqua de lui briser le poignet.

- Holà mon garçon, faites donc attention ! que fuyez-vous ainsi pour avoir le diable au corps ?

- Un lieu infâme où on se moque de l'honneur des honnêtes gens.

- Doucement mon petit. Avant de parler d'honneur, il faut causer respect. Ainsi n'insultez ni ma maison, ni les gens qui y vivent si vous ne voulez pas enseigner l'honneur aux anges du paradis.

- Vous demeurez ici monsieur…

- Rodolphe, maître d'armes des armées françaises. Ceci est ma maison. Maintenant mon joli, dis-moi tes motifs de mécontentement que je les juge dignes d'être réparés ou que je te jette hors de ma vue.

Déboussolé, Gaston raconta en peu de mots ce qu'il avait entendu dire de lui. a mesure qu'il écoutait, un sourire illuminait peu à peu le visage de Rodolphe. De la taille d'un géant, pareillement bâti, les tempes rasées et le sommet de la tête couvert d'une très longue tresse de cheveux blonds nouée par un ruban comme les matelots, Rodolphe aurait pu poser pour figurer un Vercingétorix de fresque. Mais la plus grande beauté de cette noble figure étaient ses 2 yeux bleus d'un éclat magnétique, capable d'aller de la plus grande douceur à un feu ardent. Quand Gaston eut achevé ses plaintes, le maître d'armes se mordait la lèvre pour ne pas éclater de rire.

- Mon petit monsieur, laissez-moi vous éclairer sur nos mœurs de sauvages. Il est impossible qu'il vous ait échappé que ma famille est exilée de son véritable pays. il ne vous appartient pas de connaître les motifs de ce départ fâcheux. Contentez-vous de savoir que les coutumes de notre peuple sont bien différentes de celles des parisiens. Chez nous, les femmes se parent de soieries et de perles mais les hommes n'ont d'autres ornements que leurs fusils et leurs haches. Ainsi, ma belle lise n'est pas à même d'apprécier toutes vos élégances raffinées qui vous déprécient même à ses yeux, vous faisant passer pour une coquette. D'où le mot de mon frère James. Ma chère sœur s'est toquée de recevoir l'élite d'intelligence de notre société afin de parfaire son esprit. L'intelligence de la toilette n'a pas trouvé grâce à ses yeux. Faites carrière et revenez une fois sur l'olympe du génie, vous aurez surement plus de succès.

Rodolphe se dirigea vers les écuries, laissant Marsaut qui s'empressa de s'engouffrer dans son coupé et de filer chez lui. Malgré son orgueil blessé, il fut obligé de s'avouer que sa curiosité était encore plus vive qu'avant son départ pour Malpertuis. À quoi cette femme si singulière occupait donc ses journées ? Pourquoi s'être exilée en France alors que visiblement elle n'adoptait aucun des codes de la vie parisienne ? quel secret tenait ici cette étrange famille : une fille rousse, un naturaliste blond, un dieu de la guerre aux yeux de feu, une petite fille ? il y avait certainement quelques histoires inavouables ensevelies à Malpertuis. Gaston sentait que de mettre en lumière les dessous honteux de la famille de Lise serait un excellent moyen d'éteindre le feu de son humiliation. Après quelques instants de réflexion, il finit par concevoir un plan fort simple. Puisque madame Lise ne voulait recevoir que de beaux esprits, il allait lui en présenter un qui fût digne d'elle.