Et voilà le dernier chapitre pour clôturer cette fanfiction. Le chapitre final que j'avais en tête dès que j'ai démarré cette histoire (pour laquelle je ne pensais écrire autant, d'ailleurs ^^)

C'est un peu étrange, donc ça passe ou ça casse :D Ceci dit je suis déjà très contente de tous les merveilleux retours que j'ai eu sur cette fic... Je n'en ai que très peu à mon actif et cette série m'a réellement motivée à m'y remettre, je ne remercierais jamais assez Neil Gaiman pour ce cadeau. Je pensais diviser ce chapitre en deux vu la longueur, puis je me suis dis que ce serait compliqué avec le thème ^^

10. Mort

Durant l'entièreté de sa vie sur terre, Crowley n'avait jamais mis les pieds dans un hôpital. Pas uniquement parce qu'il n'en avait pas eu besoin mais surtout parce qu'il détestait ça. La souffrance, la maladie, la mort... (Quoique, s'il avait réellement démoniaque, peut-être aurait-il appris à l'apprécier). Sans compter les âmes en perdition qui parcouraient ses couloirs, dans l'attente d'une voie à suivre.

Pourtant, c'est bien dans une chambre d'hôpital qu'il reprit conscience. Son corps était étendu dans un lit et il avait juste l'impression de s'éveiller d'un horrible cauchemar. En voulant se redresser, il remarqua au niveau de son poignet, un tube enfoncé sous sa peau avec l'aide d'une aiguille, chose qu'il arracha en moins d'une seconde, sans prendre la peine d'en chercher l'utilité.

Des flashs lui revinrent soudainement en mémoire. Un feu vert, des phares, une voiture, un accident. Ensuite, la pénombre, jusqu'à ce qu'il découvre le plafond blanc de sa chambre. Il se rappela de la violence du choc et fut d'ailleurs surpris de ne ressentir aucune douleur.

Aziraphale.

Il bondit de son lit, remarquant par la même occasion que ses vêtements avaient été remplacé par une affreuse robe bleuâtre.

À pied nus, il se dirigea vers la sortie, à la recherche de son ami.

- « Monsieur », l'appela une infirmière à l'autre bout du couloir.

Il l'ignora complètement et se dirigea instinctivement vers les autres chambres, presque en courant, passant sa tête dans chacune d'elle à la recherche d'Aziraphale.

- « Monsieur, attendez, vous ne pouvez pas sortir dans cet état ! » s'écria-t-elle en le rattrapant.

- « Bien sûr que je peux », répondait-il en continuant sa recherche comme si de rien n'était. « Vous n'avez pas vu mon ami ? Beaux yeux bleus, cheveux blonds, un peu enrobé ? »

Une ombre sembla traverser le visage de la femme et c'est avec hésitation qu'elle répondit :

- « Oui bien sûr, pouvez-vous me suivre s'il vous plait ? Nous devons d'abord avoir une petite discussion avec un de mes confrères. »

Elle lui fit signe de l'accompagner et d'un air méfiant, Crowley s'y résolut. Quelque chose n'allait pas, il pouvait le sentir en suivant la femme à travers les couloirs froids de l'hôpital. Il avait peur. Pas la peur ridicule qu'il avait ressentie en pensant que quelqu'un s'était infiltré chez, une peur bien plus profonde, douloureuse, qui lui retournait l'estomac. L'infirmière s'engouffra dans un bureau, le faisant patienter à l'extérieur. Quelques minutes plus tard, une autre femme en sortit, habillée en tailleur classique, sans grande extravagance. Elle lui tendit la main qu'il serra brièvement, se demandant ce que cette femme avait à voir avec Aziraphale, elle ne ressemblait pas vraiment à la description qu'il en avait fait.

- « Monsieur Crowley, c'est bien ça ? »

- « Juste Crowley, c'est bon... Où est Aziraphale ? » demanda-t-il en tentant d'apercevoir s'il était actuellement dans son bureau.

- « Je suis Linda Herman, une des psychologues de cet hôpital. »

Le corps de Crowley se figea.

- « Ne me dites pas qu'il est mort », fut la première chose qui lui vint en tête, en faisant rapidement le lien avec la discipline de la femme.

- « Asseyez-vous s'il vous plait », proposa la psy en l'invitant dans son bureau.

- « Non... Répondez-moi, par pitié... »

Il sentait ses jambes commencer à trembler contre son gré tandis que la pièce semblait se flouter. Il allait se réveiller. Il devait se réveiller.

- « La situation est bien plus compliquée que ça, j'en ai peur, » lui répondit-elle d'une voix compatissante. « Votre ami souffre d'une commotion cérébrale, il est actuellement sous respiration artificielle. »

Son cœur battait à la chamade mais il n'avait toujours aucune réponse à sa véritable question.

- « Ça signifie qu'il est vivant, c'est ça ? »

Elle lui reproposa d'un geste de s'asseoir, chose qu'il accepta finalement, sans quoi il se serait certainement retrouvé sur le sol.

- « Crowley, votre ami est en état de mort cérébrale. Il est techniquement vivant mais ne pourra malheureusement pas se réveiller. Je suis navrée... » dit-elle doucement, semblant mesurer la précision de chacun de ses mots

- « Non, non, non, non ... » souffla-t-il en s'appuyant sur les accoudoirs de la chaise. « C'est impossible, c'est pas vrai... Ça ne peut pas... »

C'était leur premier rendez-vous, tout ne pouvait pas s'achever comme ça. Aziraphale ne pouvait pas disparaitre, d'autant plus que d'après les explications de la psychologue, son corps était toujours là, il pouvait donc le réhabiter comme il le souhaitait. Sauf s'il était complètement devenu humain mais Crowley n'osa pas envisager ce scénario.

- « Nous comprenons votre douleur, sachez que vous serez pris en charge comme il se doit pour traverser cette dure épreuve. »

- « Je n'ai pas besoin de votre aide ! J'ai besoin de mon ami !», s'écria-t-il. « Où est-il ? Je veux le voir, dites-moi où il est !»

- « Il est aux soins intensifs mais malheureusement vous allez devoir patienter, nous ne pouvons accepter plus de 3 visiteurs à la fois, il n'est pas le seul à avoir été grièvement blessé lors de l'accident… »

Crowley se releva avec un grognement, hors de lui.

- « Est-ce que j'ai l'air d'en avoir quelque chose à FOUTRE », hurla-t-il dans le visage de l'infirmière, qui recula d'un pas.

Elle s'apprêta à lui répondre mais la psychologue l'interrompit du regard, se rapprochant de lui. Le métier semblait l'avoir bien forgée aux interactions délicates, compte tenu du calme et de l'empathie qu'elle afficha face à son comportement.

- « Je vais vous conduire auprès d'Aziraphale. Suivez-moi. »

Crowley s'exécuta, incapable de tenir en place plus d'une seconde. Il fit preuve d'un immense self-contrôle en se retenant de ne pas la pousser à aller plus vite. D'un autre côté, il n'était pas sûr de pouvoir survivre à ce qui l'attendait. Car après tout, un humain ne peut pas vivre sans cœur, n'est-ce pas ?

- « Vous savez qu'il n'existe aucune trace de dossier médical de votre ami ? Aucun acte de naissance, aucun suivi pédiatrique, pas une seule visite dans un des hôpitaux de la région… », dit-elle d'une voix douce et modérée, le bruit de ses talons perturbant le silence morbide des couloirs.

- « Il a une santé de fer. »

Le trajet paraissait durer une éternité. Bien qu'ouverts, ses yeux étaient incapables d'interpréter la forme précise des personnes qu'il croisait sur sa route. Les ombres étaient errantes, les bruits discordants et toute autre sensation condamnée par les murs qu'il était instinctivement en train de se forger.

- « Nous n'avons pas réussi à établir contact avec quelqu'un de sa famille. Pas de parent, de frère ou sœur, d'enfant… Vous êtes à vrai dire la seule personne nous permettant de témoigner que cet homme n'est pas un fantôme. »

Les informations peinaient à arriver jusqu'à son cerveau. S'il ne se sentait pas au bout du gouffre, il l'aurait envoyé (gentiment) balader tant elle ne comprenait pas qu'Aziraphale était spécial.

- « Tout ce que vous dites est normal. Il n'a que moi. »

Elle accéléra le pas pour se poster devant lui, le freinant dans son élan. Il ne daigna pas la regarder en face, concentrant tous ses efforts pour garder bonne figure.

- « Crowley, vous devez comprendre que c'est un véritable miracle de survivre à un tel accident. Je suis navrée de vous accabler avec la suite des évènements mais la police vous attendra pour une déposition… »

- « Est-ce que quelqu'un est décédé ? » coupa-t-il sèchement. Pas qu'il s'en inquiétait, en fait, mais il devait savoir si cette destination funèbre leur avait été spécifiquement réservée.

- « La conductrice de l'autre véhicule est grièvement blessée mais son conjoint et son fils s'en sortent sans une égratignure, ce qui est… comme je vous l'ai dit, un miracle, compte tenu de l'état des deux véhicules. »

- « Un miracle… » répéta Crowley, l'idée d'une possible intervention divine germant dans son esprit.

- « Aziraphale se trouve après la porte battante, juste derrière moi. Premier lit à droite, derrière le rideau. Je ne peux pas vous accompagner parce que nous dérogeons déjà à une règle en étant trois dans ce service. Je vous laisserais tout le temps qu'il vous faut pour accepter, sachez cependant qu'une décision devra être prise concernant le devenir de son corps », expliqua-t-elle d'un ton presque professionnel.

- « Son corps… »

Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire, et ses pensées étaient trop confuses pour chercher plus loin. Son regard divaguait tandis que ses jambes le dirigèrent d'un pas lent et posé vers la porte en question. Il la franchit avec hésitation mais se retrouva paralysé devant le fameux rideau blanc.

La réalité semblait s'effacer, ne restant en surface que grâce aux battements réguliers de son cœur assourdissant ses oreilles. Ses jambes engourdies et le sol froid sous ses pieds lui rappelaient avec brutalité qu'il n'était pas dans un rêve – ou plutôt un cauchemar. Il rassembla toutes ses forces, puis d'une main tremblante, écarta le rideau avec une terrible crainte.

Il était là. En un seul morceau, allongé sur le lit médicalisé. Si la psychologue ne lui pas dit qui il était, il ne l'aurait probablement pas reconnu. Pas parce que son visage était défiguré mais parce que l'entièreté de son corps était reliée à des tubes et des machines, émettant chacune un son différent.

- « Aziraphale », dit-il doucement en s'en approchant.

Avec sa nouvelle proximité, les détails apparurent. Ses yeux étaient clos et son torse se soulevait, lui donnant juste l'impression de dormir. Sa tête n'avait rien, chose surprenante d'ailleurs, puisqu'elle lui avait parlé d'une commotion cérébrale. La couleur de sa peau était un peu plus pâle que d'habitude et ce fut pourtant la seule chose qu'il aurait pu reconnaitre de son corps. Parce qu'il l'avait découverte, puis redécouverte, à n'en plus finir. Ses dernières semaines, ses doigts avaient appris à définir chacune de ses particularités, de chaque pli encré profondément à chacun de ses grains de beauté.

Les souvenirs de leur dernier réveil se dessinèrent au-delà du voile qui le protégeait de l'évidence. La chaleur de sa présence englobant la sienne, le faisant rayonner jusqu'à en oublier son nom. La façon dont ses lèvres, en plus de toucher sa peau, avaient également la capacité d'atteindre son âme et de transformer chaque mécontentement en quelque chose de paradisiaque. Son sourire, vivant et sincère, qui l'obligeait à grimacer pour éviter de lui donner l'air d'une groupie complètement gaga.

Un sanglot s'échappa de sa gorge, quand il se rendit compte sa bouche était obstruée par un tube, parce qu'il ne pouvait plus respirer par lui-même. Parce qu'il n'était plus qu'une enveloppe corporelle, destituée de toute vie. Quand il se rendit compte qu'Aziraphale ne se réveillerait pas, les yeux rieurs tournés vers lui, le choc dans sa poitrine fut d'autant plus violent. C'était la réalité. Il sentait toujours le sol froid sous ses pieds, l'odeur du désinfectant, il entendait le bip infernal des appareils et les râles des personnes derrière les autres rideaux.

Il recula, désemparé, jusqu'à ce que son dos rencontre un mur, tout aussi frais que le sol. Il s'y laissa glisser, tandis que ses épaules furent prises de soubresauts incontrôlables. Il était seul. Pour la première fois en 6000 ans, Aziraphale n'était pas là. Il n'était plus là. Il avait en face de lui le fantôme de son existence, entretenu par des machines. Il voulut hurler à s'en briser les cordes vocales mais toute force semblait avoir quitté son être pour lui permettre ce geste de désespoir. Il se contenta donc de laisser son corps exprimer la douleur sur laquelle il ne pouvait mettre les mots, ne trouvant pourtant plus aucun soulagement dans les larmes qui dévalaient ses joues.

Des bruits de pas, quelque part à sa droite, l'obligèrent à relever la tête. Un homme, dans la même tenue que la sienne, le fixait d'un air désespéré, n'osant visiblement pas l'interrompre.

- « C'est vous qui conduisiez… » dit-il avec la voix tremblante en n'osant pas franchir la barrière du rideau.

A travers les larmes, Crowley hocha la tête, s'apprêtant à lui bondir dessus à la moindre parole déplacée.

- « Pourquoi êtes-vous… passé au rouge… », commença l'homme avant de détourner la tête du démon effondré, comme pour maitriser ses émotions.

Crowley tiqua à sa remarque. Il se rappelait avoir perdu connaissance, mais il se rappelait encore plus de la couleur verte du feu quand il s'était engagé.

- « Qu'avez-vous dit ? » demanda-t-il en s'aidant de cette pensée pour tenter respirer correctement. « Votre feu… était vert ? »

L'homme pinça les lèvres et hocha la tête en tentant de lui répondre.

- « Il était vert depuis quelques secondes… Elle… Elle a accéléré et… »

Il fit un geste de la main vers Crowley avant de lui tourner le dos, incapable de continuer la conversation, et disparut d'où il était venu.

Crowley n'était pas stupide. Il savait que les appareils humains n'étaient pas indéfectibles mais jamais il n'avait entendu d'histoire de feux verts en parallèle ayant provoqué un accident ou en tout cas pas en Angleterre. L'engrenage se mit en route - malgré sa souffrance - le laissant supposer que cet accident n'était pas lié au hasard. Il rejeta la tête en arrière, fixant le plafond à travers sa vision floutée. Il s'attendait presque à voir cet enfoiré de Gabriel, le sourire étiré jusqu'au sommet de ses pommettes, lui faisant signe d'un air provocateur. Cette simple pensée suffit à remplacer une part de son infinie tristesse en une bourrasque de hargne et il se releva, le cœur animé par la recherche d'un combat.

- « Je reviens, mon ange », souffla-t-il à Aziraphale en lui caressant la joue. « Je vais te sauver, je te le promets… »

D'un air déterminé malgré les larmes ruisselant toujours sur ses joues, le démon disparut dans les couloirs, à la recherche d'autres vêtements à enfiler.


Lorsqu'il sortit en vitesse de l'hôpital (habillé d'un t-shirt et d'un pantalon 10 fois trop larges qu'il avait piqué dans la chambre d'un autre patient), aucun lieu ne lui parut familier. Il n'avait pas son téléphone portable avec lui et par conséquent, était incapable de situer le lieu où il se trouvait.

Il fonça vers la première personne qu'il croisa, à savoir une vieille dame au dos courbé, qui sursauta en le voyant arriver à toute vitesse, prête à lutter en cas d'agression.

- « Excusez-moi, l'église la plus proche ? » cria-t-il presque, tant son impatience était grandissante.

Terrifiée, la dame lui indiqua vaguement une rue du doigt, chose à laquelle il répondit par un signe de tête avant de s'y diriger en courant. Il réitéra la demande à plusieurs passants, jusqu'à enfin trouver le bâtiment en question. Il n'était pas sûr s'il avait une église ou une cathédrale en face de lui, tant l'édifice était impressionnant.

Crowley contint une appréhension en se tenant devant les deux immenses portes en bois massif. La seule et unique fois où il avait mis les pieds dans un lieu divin était pour secourir Aziraphale lors de la seconde guerre mondiale. L'objectif ne changeait pas, en soi.

Il poussa la porte dont le grincement laissa suggérer le peu d'entretien de la structure et pénétra lentement dans l'endroit, dans lequel régnait un calme oppressant. Il s'attendit, presque par réflexe, à sentir ses pieds bruler. Rien, pas même un léger picotement. Il jeta un coup d'œil vers l'eau bénite à disposition. C'était le moment de savoir ce qu'il en était vraiment, d'enlever tout doute sur sa nouvelle nature. Il se dirigea prudemment vers l'eau, prit une grande inspiration et plongea sa main dans le liquide sacré. Bien qu'il ait eu l'occasion de voir l'action de l'eau bénite sur d'autres démons, il n'avait aucune idée des sensations que ceux-ci éprouvaient juste avant de se désintégrer. Ce n'était en tout cas pas maintenant qu'il allait le découvrir, puisqu'en dehors la sensation de fraicheur sur sa peau, il ne perçut strictement rien.

Tout cela était fini, alors. Plus de miracles, plus de laisser aller avec son instinct, plus de missions démoniaques. Juste le temps qui passe, guidé par la vieillesse et la mort. Un frisson parcourut son corps. Les changements avaient beau avoir été progressifs, l'impact de le découvrir sous un véritable jour était bien plus important.

Il secoua la tête pour se reprendre, n'oubliant pas qu'il était ici pour Aziraphale. Maintenant qu'il s'était fait à l'idée de ne plus être vulnérable face aux objets sacrés, il parcourut rapidement la nef, gardant un regard décidé vers les vitraux entourant le chœur.

- « Où es-tu sale fils de pute ? », cria-t-il malgré les quelques personne présentes.

L'écho de sa voix résonna et un homme – de toute évidence un prêtre, au vu de ses vêtements – se dirigea vers lui malgré son attitude provocatrice.

- « Puis-je vous aider, mon Fils ? » dit-il d'une voix aimable, n'ayant probablement pas entendu avec précision la question de Crowley.

Celui-ci fronça les sourcils en grimaçant.

- « J'suis pas votre Fils, arrêtez ces conneries ! Dites-moi juste où je peux trouver ce bâtard de Gabriel », dit-il en sentant le feu s'animer au fond de lui.

Le prêtre parut choqué devant ses paroles, et jeta un coup d'œil autour de lui, à la recherche d'éventuels renforts.

- « Vous parlez de l'Archange Gabriel ? » demanda-t-il d'une voix incertaine en tapant nerveusement le bout de ses doigts sur le devant de sa cuisse.

- « Oh, croyez-moi, cet enfoiré est tout sauf un Archange », dit-il avant d'éclater d'un rire forcé, ce qui agrémenta la panique de l'autre homme.

- « J'ai bien peur que Gabriel ne soit à sa place, auprès de Dieu. »

- « Vous n'avez aucune idée des conneries que vous êtes en train de me dire, hein ? Pffff, l'homme et la religion ! » s'énerva-t-il en n'abandonnant pas pour autant. « Nous sommes dans une église, non ? Alors où puis-je trouver Dieu, puisque que Seigneur Gabriel est absent ? Lui et moi on a deux mots à se dire !»

Le prêtre s'éclaircit la gorge, visiblement embarrassé, tandis que les quelques personnes présentes se penchaient d'un air intrigué pour profiter du seul moment d'action de la journée dans cet endroit monotone.

- « Nous pouvons discuter calmement de vos problèmes, je serais ravi de… »

- « Si j'avais envie de discuter avec un type en jupe, j'aurais volontiers troqué contre un écossais ! Je veux parler à Dieu ! C'est lui, là-bas ? » dit-il en pointant du doigt un vitrail au hasard. « Ou lui ? »

- « Non ! » s'offusqua le Père. « Ce sont des Saints qui… »

Mais Crowley ne l'écouta pas, il avait forcé le passage jusqu'au chœur et s'arrêta devant le tabernacle, intrigué.

- « C'est ça ? »

Il leva un sourcil en direction du prêtre, toujours en pointant son doigt vers le meuble aux motifs dorés.

- « Dieu n'a pas de forme, si vous désirez lui parler, il vous écoutera. Mais par pitié, calmez-vous… »

L'ex-démon pouffa, puis prit un instant de réflexion. Evidemment, tous les édifices religieux étaient des constructions humaines, il n'y avait pas de réelle raison pour que Dieu y soit présent. Ou Gabriel. Il prit toutefois en considération la réflexion du prêtre et pour la première réelle fois depuis son existence sur terre, il pria. Non pas pour sauver Aziraphale, non, il priait pour avoir l'espoir d'interagir avec la personne responsable de sa situation. Parce qu'il devait sauver son ange.

Voyant, après seulement quelques secondes de sollicitation, que ses efforts étaient vains, la rage se manifesta brusquement dans ses veines. Sous un mouvement d'extrême impulsivité, mêlé au désespoir de la perte de son amant, il balança tous les objets sacrés se trouvant à sa portée, fou de colère.

Il entendit le prêtre crier et des gens se précipiter pour l'arrêter.

- « Je m'en occupe mon Père », prononça très distinctement une voix féminine, stoppant tout mouvement aux alentours.

Crowley se tourna vers l'origine de celle-ci, curieux de voir à qui il avait affaire, parce que cette voix lui semblait étrangement familière. En réalité, si on enlevait la tonalité de celle-ci, il aurait été incapable de dire qu'elle appartenait à une femme. Parce que la personne en face de lui n'en était clairement pas une. Ce n'était clairement pas un homme, non plus. Crowley plissa les yeux, dévisageant l'individu de la tête aux pieds.

Son visage, en dehors du fait d'être complètement androgyne, était équilibré à la perfection, comme s'il avait été réalisé artificiellement. Sa peau était parfaitement lisse, tellement que Crowley eut l'impression d'avoir une poupée de porcelaine en face de lui. Seuls deux grands yeux vairons – l'un bleu clair et l'autre brun – lui donnait un caractère atypique. Ses cheveux, coupés courts, éblouissaient d'un blanc si éclatant qu'il dut presque détourner le regard.

L'être s'approcha de lui, dégageant une aura que Crowley n'avait jamais ressenti auparavant. Une agréable sensation de chaleur le prit par les tripes et il soupira, tant il était soulagé d'éliminer une partie de sa douleur.

- « Nous serons mieux, à deux, je pense. »

Lorsque Crowley se retourna vers le désordre qu'il avait provoqué, il fut étonné de voir tous les objets remis à leur place. Le Prêtre et les quelques autres personnes avaient soudainement disparu de l'église et il était pourtant persuadé de ne pas les avoir vu bouger.

- « Qui… Qui êtes-vous ? » dit-il en reculant de quelques pas, se sentant pris d'une légère panique.

- « Pourquoi me poses-tu la question si tu connais la réponse ? » demanda la personne de sa douce voix féminine.

Crowley manqua une respiration, voire deux. C'était impossible. Il rêvait. Peut-être qu'au final, tout ceci n'était que le fruit de son imagination. Il était probablement arrivé dans son hôtel à Brighton et allait se réveiller en sueur dans les bras de son bien-aimé.

- « Rien de tout ça n'est réel », souffla-t-il en fermant les yeux.

- « Asseyons-nous, mon Enfant, qu'en penses-tu ? » proposa-t-elle en lui tendant un bras vers les bancs.

Il acquiesça silencieusement, se sentant incapable de dire quoi que ce soit.

- « Maintenant, dis-moi, pourquoi tout ceci ne serait pas réel ? »

- « Vous êtes Dieu… »

- « Appelle-moi comme tu le souhaites, le nom m'importe peu. En parlant de nom, comment te fais-tu appeler ? »

- « Ce n'est pas réel parce que… Si vous étiez vraiment Dieu, vous sauriez parfaitement qui je suis », articula l'ex-démon en ne pouvant s'empêcher de fixer ses yeux hypnotisant.

- « Détrompes-toi sur le sens de ma question. Je sais qui tu es. Je me demandais où tu étais passé, à vrai dire, tu étais l'un des anges avec qui j'appréciais le plus de discuter. Non, je voulais juste savoir comment tu te faisais appeler ici. »

Crowley n'avait aucune idée de quoi elle voulait parler. Même si sa voix lui avait semblé familière au premier abord, il n'avait en tête aucune conversation particulière avec elle.

- « Encore une fois, si vous étiez vraiment Dieu, vous le sauriez. Je suis bourré ou drogué, c'est ça ? »

Elle rigola devant son air perdu.

- « Il est vrai que je pourrais, en l'espace d'une seconde, pénétrer chaque ligne de ton esprit, découvrir chacun de tes secrets, connaitre tout de ton passé, ton présent et ton futur. Je pourrais même le faire pour chacune des personnes habitant cette planète, pour toutes les autres formes de vie que j'ai créée. Mais je ne l'ai jamais fait et je ne le ferais jamais, sais-tu pourquoi ? »

Crowley n'écoutait qu'à moitié ses explications, trop occupé à trouver un fil de pensée cohérent. Il répondit donc sans aucune réelle réflexion.

- « Parce que vous êtes feignante ? »

Un sourire sincère illumina son visage. Il y avait définitivement quelque chose de bienveillant contenu dans le corps de cette personne, d'apparence pourtant bien humaine.

- « Ton humour m'a manqué. Parce qu'à quoi bon construire quelque chose pour en contrôler ses moindres faits et geste ? Lorsque je vous ai créé, Anges, je me suis promis de ne jamais intervenir dans aucun de vos choix. Je me suis fait cette même promesse en créant l'humanité. J'ai proliféré le libre arbitre à travers les volontés de chaque individu. Mon influence sur cette Terre n'a été perpétrée que par l'action de créatures célestes qui avaient foi – ou non – en moi. »

- « Je peux le concevoir… Crowley, au fait », dit-il nonchalamment en tentant de classer les innombrables questions qui lui parcouraient l'esprit par ordre d'importance. « Des milliers de personnes doivent être actuellement en train de prier, pourquoi prendre la peine de me répondre ? Pas que je m'en plaigne… »

Le doute de ne pas être en train de délirer était toujours présent dans son esprit.

- « Tu n'as aucun souvenir de ton ancienne vie, n'est-ce pas ? »

- « Je me rappelle être tombé. J'ai quelques flashs en tête, mais pas la vraie raison. Et je m'en porte bien… Ma vie de démon, enfin, ancien démon, me convenait à merveille… »

C'était un mensonge. Il venait de mentir à Dieu. Bon, il était en partie excusable, compte tenu de son ex-nature.

- « Oh, tu es toujours un démon. Je peux sentir le feu éternel brûler en toi. »

Il ne put contenir une expression de surprise, ce qui lui valut un nouveau sourire de la part de son interlocuteur.

- « Comment ce serait possible ? J'ai trempé ma main entière dans de l'eau bénite et rien ne s'est passé ! »

- « Disons que ce côté est juste bien camouflé, pour l'instant. Quant à la raison qui m'a poussé à te répondre, je dois dire que ton désespoir me paraissait de bien trop grande envergure pour que je ne réagisse pas. Et en plus, tu m'as traité de tabernacle… »

Elle lui sourit. Puis Crowley se reprit, n'oubliant le but de sa présence ici.

- « Aziraphale… »

- « Aziraphale… Mmh. Je lui avais donné l'épée de feu, non ? »

- « Oui… Il… Il l'avait un peu prêtée… » expliqua-t-il, le souvenir de cette époque lui ramenant les larmes aux yeux.

- « Aurait-il osé me mentir ? »

- « Ça ne m'étonnerait pas de lui, il faudrait être stupide pour mentir à Dieu. »

Un sourire triste se dessina sur les lèvres du rouquin, se rendant compte qu'Aziraphale n'était décidément pas comme les autres anges.

- « Culoté. » Elle sembla se concentrer quelques secondes, puis fronça les sourcils. « Je ne ressens plus sa présence nulle part, lui est-il arrivé quelque chose ? »

La boule dans la gorge de Crowley qui s'était un peu estompée avec la discussion réapparut soudainement, sans qu'il ne puisse la contrôler.

- « C'est pour ça que je voulais vous parler… Je… Il est mort… Enfin, presque… »

Il aurait grandement apprécié pouvoir discuter plus longtemps avec le Créateur mais il était ici pour une seule et unique raison. Il devait y arriver, il ne lui restait plus aucune option.

- « Oh. J'en suis désolé. Malheureusement, ce ne sera pas le premier, ni le dernier ange que je perdrais. »

Son cœur manqua un battement, probablement parce que la réponse était loin de celle qu'il attendait.

- « Quoi ? Pourquoi j'ai cette impression que vous vous en fichez ? »

- « Crowley, comme je viens de te l'expliquer, je n'interfère pas dans le déroulement des évènements. Si une personne meure, ou disparait dans le cas d'un ange, je ne peux malheureusement rien faire même si cela m'attriste. »

Elle lui sourit, tentant d'apaiser son esprit en ébullition.

- « J'y crois pas une seule seconde, vous êtes Dieu ! Aziraphale a toujours fait son maximum pour servir vos ambitions, même lorsque ça lui portait préjudice ! Il aimait les humains, il vous aimait ! Vous ne pouvez pas… le prendre… »

Il inhala profondément, se concentrant pour ne pas laisser ses émotions prendre le dessus. Sa force mentale était le dernier rempart l'empêchant de flancher.

- « Je ressens ta douleur, mon enfant. Sache que je suis conscient des actions d'Aziraphale, du moins lorsque j'habitais encore le Paradis, c'est-à-dire il y a bien trop longtemps. J'ignore quelles ambitions il a servi lors de mon départ, mais ce n'était très certainement pas les miennes. Quant au fait de l'avoir pris… »

- « Attendez, attendez ! » la coupa Crowley. « Que voulez-vous dire par ne plus habiter le Paradis ? Vous voulez dire qu'il a servi cet idiot de Gabriel ? Vous n'êtes censé être partout à la fois ? »

- « Mon aura est partout mais pour pouvoir interagir spécifiquement avec quelque chose ou quelqu'un - comme c'est actuellement le cas – cela nécessite un peu plus de… focalisation. Focalisation que j'ai tournée vers d'autres horizons que le Paradis. Ne le répète pas mais… je trouve cet endroit un peu ennuyant », répondit-elle calmement avec un clin d'œil.

- « Mais le plan ineffable ? Et le grand plan ? »

- « Tu n'as pas l'air d'être très attentif à ce que je t'explique. Le plan ineffable est justement la raison pour laquelle je ne peux pas accepter ta demande. Je laisse le hasard jouer sa part des choses. »

- « Mais l'Apocalypse ? Le fils de Satan ? La guerre entre l'Enfer et le Paradis ? Ce n'était donc pas ça le plan ineffable ?! » s'emballa Crowley, ayant soudainement l'impression que l'Apocalyspe n'avait été qu'une vaste blague.

- « J'ai eu vent de cette histoire. Vois-tu, après la création de la Terre, je me suis tourné vers le reste de l'Univers. J'ai créé d'autres galaxies, d'autres étoiles, j'ai peut-être un peu dépassé les bornes avec les trous noirs… Le fait est, que j'ai passé presque l'entièreté de ces 6000 dernières années loin des Cieux. J'ai également passé un peu de temps ici, fascinant ce que les humains ont pu inventer non ? Je suppose que Métatron a dû me remplacer, avec les autres Anges. Ce sont plutôt à eux que tu devrais poser tes questions. »

- « Ce n'est pas possible… Belzébuth… Gabriel… Ils voulaient la guerre. Sous prétexte que c'était le plan ineffable… »

- « Stricto sensu, il s'agit du plan ineffable, puisque je ne suis pas intervenu dans le déroulement des évènements. »

- « Ils ont essayé de nous détruire ! Moi et Aziraphale ! Et le contrat… Qui nous a banni de nos camps respectifs… Vous n'avez rien à voir là-dedans ? Et pour les feux de signalisation qui ont provoqué l'accident ? »

- « Le seul et unique être que j'ai banni du Paradis a été Lucifer. Il était un danger pour nous tous, et le restera toujours mais en moindre mesure. Il a entrainé bon nombre d'autres anges dans sa chute, pour en faire des démons, en pensant pouvoir m'atteindre. Pour le reste, je te renvoie à mes explications précédentes. »

- « Donc c'était Gabriel, c'est ça ? » s'exclama Crowley en bondissant de rage à l'idée.

Les yeux vairons du tout-puissant le suivirent, gardant toutefois un visage impassible devant sa réactivité.

- « Qu'a fait Gabriel pour que tu lui en veuilles à ce point ? »

- « Il a tenté de tuer Aziraphale ! Je suis certain qu'il est derrière tout ça… Comment se fait-il qu'il soit toujours un ange après tout ce qu'il a fait ? Comment peut-il prétendre à un statut comme le sien tandis qu'Aziraphale doit se contenter de la mort ? »

Dieu soupira puis sembla réfléchir, un sourire continu sur les lèvres, presque comme un réflexe.

- « Je discuterais avec Gabriel. Pour l'heure, je dois te laisser… »

- « Non ! Par pitié, non ! » cria Crowley en se laissant tomber à genoux devant elle, impuissant.

- « Je ne peux rien faire pour toi, Crowley. Tu m'en vois désolé. Le plan doit rester ineffable. »

- « Je ne peux pas… Non… Je sais que je suis un démon mais je vous en prie, il est tout ce que j'ai ! » prononça-t-il à travers les sanglots qui reprirent le dessus, le refus du Tout-Puissant le frappant en pleine face.

Elle se releva et posa une main sur son épaule tremblante. Il ne savait pas si ce geste était censé l'apaiser puisque tout ce qu'il ressentait était de la déception mêlée à sa propre faiblesse.

- « La douleur s'estompera avec le temps. Les humains vivent régulièrement cette situation. C'est le prix de l'amour, mon Enfant. »

- « Attendez… On peut peut-être s'arranger… Que dites-vous d'une vie contre une vie ? »

Dieu semblait sur le point de disparaitre, lorsqu'une once de curiosité s'alluma dans ses yeux.

- « Je t'écoute. »

Crowley retint un cri de soulagement, comme s'il venait de rattraper de justesse un objet d'une valeur inestimable.

- « Je vous propose d'échanger ma place contre la sienne, ça ne change rien au plan non ? C'est juste, un changement de dernière minute… Je peux même lui laisser mon corps, ça ne devrait pas être un souci pour lui… »

- « Tu veux que je te détruise pour ramener Aziraphale ? Pour quelle raison ferais-je cela ? »

- « Parce qu'il a beaucoup plus de valeur ! Il vous est fidèle ! Moi je ne suis… qu'un vulgaire démon, pouah ! Rien d'extraordinaire. Ça ne changerait pas l'ordre des choses, nous étions dans la même voiture, au même endroit… Personne ne s'en rendrait compte. »

La sourire gravé sur le visage de Dieu ne disparut pas, mais ses sourcils se froncèrent, signe qu'il avait maintenant bel et bien son attention.

- « Intéressant. Allons faire un tour, veux-tu ? »

Crowley n'eut pas le temps de répondre. La seconde d'après, les décors de l'église disparurent, en même temps qu'un fourmillement très désagréable se propageait à travers chaque parcelle de son corps. Son estomac se retourna pendant la téléportation et il dut se retenir pour ne pas vomir le contenu de son estomac. Au-dessus de lui, le ciel bleu et le sifflement du vent l'aidèrent à sortir un peu du flou dans lequel il était entrainé. Dieu était debout à côté de lui, le dos droit les mains reliées devant son bassin. Son costume blanc lui donnait l'air d'un de ces hommes pleins aux as que Crowley avait eu l'occasion de croiser dans les années 50.

Ils étaient de toute évidence sur le toit d'un immeuble. D'un immeuble si grand qu'il pouvait à peine distinguer la forme des rues à ses pieds.

- « Où sommes-nous ? » souffla Crowley en déglutissant devant le vide à ses pieds.

- « Il est vrai que tu as l'habitude d'emprunter ce chemin plutôt dans les étages négatifs. »

- « Pourquoi m'emmener ici ? Aziraphale… est là ? »

- « Pour la dernière fois, je ne peux et ne vais pas ramener Aziraphale. »

- « Mais vous avez dit… »

- « J'ai dit que ton idée était intéressante. Je n'ai pas obtempéré pour autant. »

Tout espoir naissant dans l'esprit de Crowley fut ravagé par la vague d'indifférence de sa répondre.

- « Vous jouez avec moi… Vous jouez avec moi comme si j'étais un vulgaire pion… » dit-il en secouant la tête de gauche à droite, incrédule.

Sans réfléchir - parce qu'après tout, ses dernières actions n'étaient que pure impulsivité - il se jeta mains tendues sur Dieu. Il n'avait pas d'objectif derrière la tête hormis de calmer l'éruption de rage qui coulait dans ses veines. A peine sa peau entra-t-elle en contact avec le Tout-Puissant (qui garda un air totalement insensible face à sa réaction démesurée) qu'il se sentit propulser dans les airs avec un cri de surprise. Il atterrit violemment sur le dos, quelques mètres plus loin, à la limite du vide.

Lorsqu'il reporta son attention sur Dieu, son corps était entouré d'une lumière blanche, tellement intense qu'il se demanda comment il lui était possible de ne pas être désintégré sur le champ.

- « Comment oses-tu t'en prendre à ton Dieu, Crowley ? »

La voix n'était plus féminine et encore moins douce. Elle ne provenait plus non plus du corps face à lui mais de sa propre tête, qu'il entoura de ses mains pour tenter d'en diminuer le volume. L'atmosphère devint soudainement glacée, coupant les deux êtres du monde extérieur.

- « Je suis désolé, je… » bégaya-t-il, intimidé par la voix devenue pénétrante, voire menaçante.

- « Est-ce là la réaction d'un fou qui ne tient plus à la vie ? »

- « Non, je … »

Il parvint à fermer les yeux, tremblant de la tête aux pieds, attendant presque la punition de son acte irréfléchi.

Pourtant, à travers ses paupières, l'intensité de la lueur disparut et le calme sembla revenir. Il resta cependant allongé sur le sol, paralysé, alors que la voix reprenait, récupérant son timbre précédent :

- « Sais-tu que ta demande n'est que pure faiblesse ? Tu veux me donner ta vie contre celle d'Aziraphale parce que tu es incapable de supporter la douleur. Tu te décris comme un vulgaire démon, sans avoir conscience de ce que tu représentais pour lui. As-tu une idée de ce qu'Aziraphale ressentirait, en comprenant que tu as sacrifié sa vie pour la sienne ? »

- « Il serait triste mais… »

- « Mais il aurait le privilège de continuer sa vie sans toi ? Alors que tu n'existerais même plus pour ressentir un soupçon de son désespoir ? Veux-tu vraiment lui infliger ça ?»

- « Dans ce cas, effacez-moi de sa mémoire ! Faites comme s'il ne m'avait jamais connu, comme si je n'avais jamais existé ! Il n'a pas besoin de s'en rappeler ! Ne me dites pas que vous ne pouvez pas ! » Cria-t-il vers elle en tentant de se redresser, encore sous le choc. « Je ne veux pas mourir. Je ne serais pas resté 6000 ans et je n'aurais tenté d'empêcher l'Apocalypse si c'était pour disparaitre définitivement de ce monde ! Et je sais qu'Aziraphale a le même état d'esprit, c'est pourquoi je veux qu'il revienne ! Je suis peut-être faible mais je ne suis pas un lâche ! »

Il n'osait pas relever son regard vers Dieu, de peur d'y apercevoir l'ombre d'un refus. Pourtant, c'est sa main qu'il vit dans les secondes qui suivirent, à hauteur de son visage, tendue. Avec une certaine appréhension, il l'attrapa et se retrouva sur ses deux jambes, les flots d'adrénaline lui permettant de rester debout. Il réajusta son t-shirt trop grand, se sentant plus vivant que jamais. Il leva un sourcil vers le Tout-Puissant, attendant la voie à suivre.

- « C'est d'accord. »

Crowley aurait dû se réjouir de la réponse. Il aurait pu hurler de joie à l'idée d'être arrivé à ses fins, d'être à deux doigts de sauver Aziraphale. Toutefois, la réalisation de ce que cela impliquait lui enlevait les mots de la bouche. Il n'avait jamais eu peur de la mort, car il s'était, au fond, toujours senti immortel. Il savait que si son corps venait à disparaitre, un autre l'attendait dans l'au-delà, prêt à l'emploi. Ce n'était plus le cas actuellement. Les secondes qui s'écoulaient étaient probablement ses dernières sur terre. Il les passerait seul, avec l'entité la plus puissante de l'Univers. Il aurait dû être flatté, d'être aussi proche de Lui, d'avoir le privilège de Lui adresser la parole. Mais la peur mélangée à l'insécurité ne réussit qu'à lui arracher un sourire triste.

Face à lui, Dieu ouvrit un bras vers le rebord du toit. Sans aucune indication, Crowley comprit ce qu'il devait faire. Pas après pas, il traça l'espace le séparant du vide, savourant pour la dernière fois le sol sous ses pieds, le vent dans ses cheveux, le soleil sur sa peau. Il inhala profondément, profitant de l'apport d'oxygène dans ses veines. Les couleurs lui paraissaient plus vives, maintenant qu'il prenait conscience de l'incroyable chance qu'il avait d'être sur cette terre. Il repensa au goût des innombrables plats qu'il s'était autorisé à tester avec Aziraphale. Il repensa à son odeur, à chacune de ces notes particulières qui lui envoyait des frissons lorsqu'il humait sa peau.

Ses deux pieds se posèrent perpendiculairement au vide. L'immeuble était incroyablement haut, tellement que ça en était irréaliste. Il se reprojeta sur les remparts entourant le jardin d'Eden, 6000 ans plus tôt, l'ange souriant à ses côtés. Ce souvenir calma sa frayeur, limitant les tremblements du bout de ses doigts. Sous lui, la ville était en ébullition. Les voitures roulaient, les gens marchaient, les oiseaux volaient, comme si rien d'important n'était en train de se passer. Cette ville qu'il affectionnait tant serait la dernière image présente en tête lorsque la vie quittera son corps.

- « Pour Aziraphale », murmura-t-il, tandis qu'une unique larme coula le long de sa joue.

Et sans attendre une seconde plus, de peur de changer d'avis, il sauta, les pieds joints et les bras écartés. Le saut de l'ange, comme les humains le nommait.

Ses boyaux se tordirent sous l'accélération de son corps vers le sol. Le bruit de l'air dans ses oreilles lui rappelait qu'il était toujours en vie, fendant le ciel de sa présence. Le sol paraissait encore excessivement loin et il ferma les yeux, dans l'attente de la fin.

Tandis que ses pensées vagabondaient une dernière fois vers Aziraphale, une présence familière dans son dos le sortit de sa torpeur et sa sensation de chute stoppa net. L'air défilait toujours dans ses cheveux, mais plus verticalement, pour la simple et bonne raison qu'il ne tombait plus. Les rues ne se rapprochaient plus à une allure démesurée mais les autres bâtiments face à lui, si. Il volait. Abasourdi, il tourna sa tête vers le dessus de son épaule pour constater que ses ailes étaient revenues, à une légère différence près.

- « Je ne peux rien faire pour lui, mais toi, tu le peux. »

Et sans chercher à comprendre à plus, parce qu'il y a des choses célestes inexplicables, son corps prit instinctivement la direction de l'hôpital.


James avait à peine huit ans, mais il n'était pas totalement ignare sur la finalité de la vie. Assis sur le banc dans la salle d'attente des soins intensifs, il observait les lits face à lui. Bien qu'ils étaient entourés d'un rideau blanc, de là où il était, il pouvait apercevoir certaines fractions de leurs occupants. C'était notamment le cas de sa mère, inconsciente depuis leur violent accident de voiture.

Il n'avait pas pleuré, contrairement à son père, qui était en grande discussion avec un médecin dans le bureau derrière lui. Pour lui, sa mère dormait juste, tout comme le monsieur derrière elle. Par curiosité, il avait fait le tour de la salle, sa petite taille lui permettant de ne pas se faire remarquer par les infirmières. Il avait observé avec attrait les machines reliant sa mère et l'inconnu, se demandant leur utilité. Il savait que sa maman n'était pas morte et même s'il souhaitait vraiment qu'elle soit en train de dormir, il avait peur. Parce qu'il avait vu son père et un autre homme aux cheveux roux, au bord du désespoir devant les corps des deux victimes.

Une femme en tailleur avait tenté de lui expliquer la situation mais il n'avait pas écouté, trop occupé à jouer avec son bracelet en plastique.

Il dut s'agiter un peu pour se redresser de son banc, trop haut pour que ses pieds puissent toucher le sol. Sa mère lui manquait, il voulait la voir de plus près, même si son père lui avait dit d'attendre. Voyant que personne ne pouvait lui interdire de réaliser son envie, il marcha jusqu'au lit et se glissa derrière le rideau. Sa maman respirait toujours, il pouvait le voir avec son ventre qui se soulevait. Ça le rassurait. Il leva la main pour toucher une mèche de ses longs cheveux blonds. Il aimait ça, parce qu'ils étaient doux. Pas comme la barbe de son papa qui était désagréable, ce qui lui avait même valu le surnom de « hérisson ».

L'homme sur le lit d'à côté était lui aussi blond mais ses cheveux étaient courts et bouclés. Il avait entendu les infirmières parler de don d'organe. Il s'était senti terrorisé en imaginant les médecins lui ouvrant le ventre pendant qu'il dormait. Du coup, du coin de l'œil, il veillait, parce qu'il se sentait un peu l'âme d'un super-héros.

Son regard était concentré sur les inscriptions des machines quand soudain, le bruit d'une flamme qui s'embrase le fit sursauter. Il redressa la tête pour voir qu'il n'était plus seul dans la salle. Un homme, plus précisément l'homme aux cheveux roux qu'il avait vu dans la matinée, était apparu et avait écarté le rideau, révélant le lit au grand jour. Les yeux de l'enfant s'écarquillèrent en se rendant compte qu'un brasier, de la forme d'ailes se dessinait derrière le dos de l'homme. Il en compta six mais il ne fut pas certain, puisqu'elles ondulaient en même temps que l'homme qui approchait du lit.

- « Aziraphale », dit-il en se penchant au-dessus du blond endormi.

Il ne sembla pas remarquer la présence de James. Celui-ci resta donc camouflé derrière le corps de sa mère, se demandant s'il avait face à lui un ange ou un démon. Parce qu'il avait remarqué que ses yeux avaient une drôle de couleur, d'un jaune brillant. Il n'avait jamais vu personne avec cette couleur d'yeux.

L'homme posa ses deux mains sur la tête de l'autre et ferma les yeux, prenant un air concentré.

- « Reviens, par pitié », murmura-t-il tandis que des lignes de concentration se formaient sur son front.

Il vit sur les mains du rouquin, des flammes se former et commencer à entourer le corps inanimé. Pourtant, même si le feu était d'un rouge ardent, il ne semblait pas brûler. Puis après quelques secondes, les paupières de l'homme inconscient s'ouvrirent brusquement tandis que son buste se redressait, un peu comme s'il se réveillait d'un cauchemar.

- « Mpppffffff », sembla-t-il crier en tentant d'arracher les tuyaux de sa bouche.

L'homme aux ailes de feu claqua des doigts et tous les tubes disparurent, lui permettant de respirer naturellement. Il ne laissa pas le temps à l'autre de dire quelque chose, l'entourant vivement de ses bras comme s'il ne l'avait plus vu depuis des années.

- « Cr… Crowley », parvint à articuler le blond en l'entourant à son tour de ses bras, en état de choc. « J'ai fait un de ces rêves ! Où sommes-nous ? Qu'est-ce que… »

Il s'interrompit en observant ses ailes d'un air impressionné.

- « Je t'expliquerais », dit le roux à travers son sourire rayonnant. « Essaye, toi aussi. »

La seconde d'après, deux immenses ailes blanches s'étirèrent depuis le dos de l'homme allongé et cette fois-ci, James ne put retenir un cri impressionné.

Les deux hommes se tournèrent vers lui, remarquant enfin sa présence. Il recula, terrifié.

- « Temps d'y aller, hum ? » demanda le roux en caressant délicatement le visage de son ami, détournant son attention du garçon. « Accroche-toi, c'est moi qui conduis ! »

L'ange allongé hocha la tête et entoura de nouveau les épaules de la créature aux six ailes. Avant de les faire disparaitre tous les deux, celle-ci tendit la main en direction du corps de sa mère et claqua des doigts. Son clin d'œil fut la dernière vision que James eut de lui, avant que sa mère ne se réveille à son tour, en sursaut. Un sourire resplendissant illumina le visage du petit garçon.


Pendant très précisément 32 jours, personne n'eut vent de l'existence de Crowley et Aziraphale. Pas parce qu'ils s'étaient (encore une fois) réfugié dans leur chambre pour y explorer les sommets du plaisir charnel, mais pour la simple et bonne raison qu'ils n'étaient plus physiquement sur terre.

Ils n'étaient pas vraiment dans les airs non plus, malgré le contentement commun qu'ils avaient ressenti à la vision de leurs ailes déployées. Ils n'étaient pas non plus dans l'eau, parce qu'y respirer leur demandait un peu trop de concentration (et il était assez compliqué de se faire comprendre).

Crowley ignorait exactement quelle était l'ampleur du pouvoir qui les avait fait disparaitre de cette chambre d'hôpital, même s'il en avait été l'investigateur. Tout ce qu'il savait, c'était que son corps et celui d'Aziraphale n'existaient plus, temporairement du moins. Leur forme solide avait laissé place à une émanation lumineuse, perdue dans les confins de l'espace-temps. Un endroit qu'aucun homme n'aurait jamais la chance d'observer, au grand dam de tous les brillants scientifiques qui auraient enfin eu réponse à de nombreuses questions.

Dans cette dimension qui leur était entièrement réservée, il n'y régnait qu'une seule et même entité : la leur. Les lois de la physique ne s'appliquant plus, chaque onde, chaque particule, chaque fragment de leur existence célestielle fusionnait, dégageant une chaleur comparable au noyau solaire. Crowley était Aziraphale et Aziraphale était Crowley, il était impossible de les discerner. Il était également impossible de les séparer, pendant qu'ils se nourrissaient de l'essence de l'un l'autre.

Sans qu'ils le sachent, cet état était une première dans la création de l'Univers et Dieu fut lui-même bluffé en ressentant cette énergie incommensurable, résultat de l'amour insolite entre un ange et un démon. Il leur fallut une puissance remarquable pour parvenir à quitter cette condition, chose qu'ils arrivèrent à faire après ces fameux 32 jours.


Quelque part en Namibie, à des dizaines de kilomètre de la côte donnant sur l'Atlantique, une comète traversa l'atmosphère, sa chevelure irradiant le sable de reflets bleus et oranges. Quelques minutes après son passage, un son étouffé se propagea depuis le sommet d'une dune, signe que quelque chose venait de s'y poser.

La nuit était tombée et le ciel dégagé s'ouvrait sur une somptueuse pluie d'étoile. L'absence de pollution lumineuse rendait le spectacle d'autant plus époustouflant. L'ombre de deux hommes - que l'on aurait pu au premier abord prendre pour des nomades à cause de leurs tuniques – était le seul signe de vie à des kilomètres à la ronde. Hormis l'effleurement du vent contre le sol désertique, seuls leurs murmures interrompaient le silence serein de cet endroit isolé de tout.

- « Tu auras beau me l'expliquer cent fois, j'aurais toujours autant de mal à y croire, Crowley… » chuchota une des silhouettes, allongée sur le dos, deux imposantes ailes blanches étendues sur ses côtés.

- « Bien, je ne t'oblige pas à me croire », rétorqua l'autre, qui avait la tête posée sur le ventre la première, le corps couché en perpendiculaire.

- « Non, pas dans ce sens là voyons… Plutôt dans le sens que c'est incroyable. Je ne pense pas que tu réalises tout ce que cela veut dire », répondit Aziraphale, en se laissant distraire par la multitude de points lumineux devant lui.

- « Quelle partie exactement ? Parce que chacune des choses que j'ai apprises est un choc en elle-même. »

- « Et bien, tout d'abord, le fait que tu sois un Séraphin ! Crowley, tu te rends compte ! La première hiérarchie des anges ! Cela signifie que tu es supérieur à ce benêt de Gabriel ! Je devrais même m'incliner… »

- « Benêt, » répéta vaguement Crowley entre ses dents en levant les yeux au ciel. « Et pour info j'étais peut-être un Séraphin - peu importe - mais je suis tombé, donc je ne suis actuellement qu'un démon… »

- « Es-tu sûr de ne pas être… Oh, quel est l'opposé de tomber, déjà ? » demanda l'ange en fronçant les sourcils.

- « Tenir debout ? »

- « Non, plutôt tomber, mais vers le haut ? »

- « Tomber à l'envers ? »

- « Ne sois pas ridicule Crowley… »

- « On ne peut pas tomber vers le haut, Aziraphale ! A moins d'être dans l'espace, peut-être… »

Aziraphale pinça les lèvres, n'en démordant pas.

- « Ce que je veux dire… Est-il possible que tu sois, tu sais, redevenu un ange ? »

- « Nah, j'suis toujours un démon. J'ai toujours ces pensées démoniaques, tu vois ? »

- « Comme quoi ? Pourtant tes ailes sont différentes ! Tu en as six !»

- « Sacré augmentation hein ? Elles ne sont pas blanches immaculées comme les tiennes, ceci dit… »

- « Elles sont en feu ! Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt d'ailleurs… Un serpent brûlant… » Aziraphale agita la tête, encore incrédule. Puis, il prit un ton presque mélancolique et cita, de mémoire : « Leur mouvement éternel et incessant autour des réalités divines, la chaleur, la pénétration, le bouillonnement de cet éternel mouvement continu, ferme et stable, le pouvoir qu'ils ont d'élever énergiquement leurs subordonnés à leur propre ressemblance en les faisant bouillonner et en les enflammant de façon qu'ils atteignent à la même chaleur qu'eux-mêmes*… »

- « C'est du passé, tout ça… » se contenta de répondre Crowley avec un soupir, visiblement moins emballé que son ami.

- « Tu as parlé à Dieu ! » s'exclama Aziraphale en ouvrant grand la bouche.

- « Tout comme toi, c'est pas exceptionnel… »

- « Figure-toi que la dernière fois que j'ai essayé de parler à Dieu, j'ai eu Métatron en face de moi, juste avant de me faire désincorporer ! »

- « C'est normal que tu n'aies pas réussi à lui parler puisqu'elle n'est plus au Paradis ! Elle m'a dit qu'elle trouvait cet endroit ennuyeux… Et je la comprends. »

- « Ce n'est pas si ennuyeux. » Crowley tourna légèrement son visage pour le fusiller du regard. « Bon, si, un peu quand même… Mais au moins il n'y a pas cette odeur de rat mort, comme chez toi… »

- « T'es sérieux là ? Tu sais que t'as squatté cet endroit pendant plusieurs semaines sans t'en plaindre ! » s'énerva Crowley en se retenant de l'étrangler.

- « Non, je parlais de tes quartiers ! Hum, j'aime l'odeur de chez toi… » se rattrapa le blond d'un air gêné.

- « Ben voyons… »

D'un geste prudent, Aziraphale releva sa main et profita de l'instant de calme pour intercaler ses doigts dans la chevelure rousse du démon à moitié allongé sur lui. Celui-ci soupira de plaisir et ferma les yeux en sentant cette marque de tendresse.

- « Nous ne devions pas aller à Brighton ? » demanda l'ange en continuant ses administrations.

- « Ne parle plus jamais de cette ville… »

- « C'est toi qui voulais y aller ! »

Crowley ne répondit pas, sentant malgré lui la tristesse refaire surface. Certes, Aziraphale était bien vivant, tout comme lui, mais il ne pouvait pas supprimer de sa mémoire la douleur atroce qu'il avait ressentie face à sa perte. Il se tourna vers la droite, son oreille contre le ventre de son amant, et l'observa en silence.

Le contraste était impressionnant par rapport à la forme inanimée dont il avait été témoin à l'hôpital. Il souriait, avec sa bouche et ses yeux. Une aura de bonté et douceur se dégageait très clairement de tout son être et il était impossible pour Crowley de ne pas s'en sentir affecté.

- « Tout va bien ? » demanda l'ange en relevant son visage vers lui, inquiet de ne pas avoir plus de réaction de sa part.

- « Yeap… »

- « Crowley… »

- « J'ai juste connu la pire journée de mon existence, et j'y repensais… Un peu maso hein ? » répondit le démon avec un sourire triste sur les lèvres.

- « N'exagères pas, j'ai juste dormi pendant un jour… »

- « Tu ne dormais pas Aziraphale, tu étais mort ! Tu n'existais plus, tu n'étais plus rien. J'étais seul, bordel de merde ! » jura-t-il en se sentant offusqué par le manque de réalisation de son compagnon.

- « Tu as déjà expérimenté ça, ça ne devait pas… » tenta de le calmer l'ange.

- « C'était pas pareil ! C'est même pas comparable ! »

- « En quoi ce n'est pas comparable ? Tu pensais que j'étais mort… »

- « Pensais ! Mais, crois-moi, c'est autre chose d'avoir en face de soi le cadavre de la personne qu'on aime que de l'imaginer simplement partie… »

Crowley sentit l'abdomen d'Aziraphale se contracter, avant de réaliser ce qu'il venait de prononcer. Il osa à peine ouvrir les yeux, se maudissant intérieurement d'avoir été aussi loin.

- « Hoooo », laissa échapper l'ange d'un air attendri en resserrant les doigts dans ses cheveux.

- « La ferme. »

- « Mmmh. »

- « Pas. Un seul. Putain. De mot, » grogna le roux entre ses dents.

- « Mmh mmh », approuva silencieusement Aziraphale en tentant de limiter l'ampleur de son sourire, sans grand succès. « Je repensais à un truc, puisqu'on y vient… »

- « Puisqu'on vient à rien du tout… », marmonna Crowley en se camouflant le visage avec une main.

- « Si tu es redevenu un démon… Est-ce que ça implique… Que tu ne sois plus amoureux de moi ? »

Il y avait une certaine insécurité dans la voix de l'ange, même s'il avait tenté de faire passer la question pour quelque chose de décontracté. Crowley expira bruyamment, sentant qu'ils partaient sur un terrain fragile. S'il avait osé discuter ouvertement de ses sentiments quand il était humain, c'était uniquement parce qu'il savait que ceux-ci étaient incontrôlables. Il savait qu'ils étaient dû à la faiblesse (si compté que ç'en était une) de son corps et l'assumait donc bien plus facilement. Maintenant que la situation était revenue à la normale, il n'était plus sûr d'affronter son amour pour Aziraphale.

- « Non, je ne le suis plus, » commença-t-il, en choisissant ses mots avec attention. « Je veux dire, notre relation a bien évolué depuis… Mais j'ai l'impression que le besoin physique que j'éprouvais pour toi s'est… amenuisé. »

- « Oh », fut la seule réponse qu'il eut d'Aziraphale. Très clairement, l'ange cachait sa déception. Il pouvait le voir à sa façon rapide de cligner des yeux. « Je vois », ajouta-t-il. « Bien, je ne te cache pas que ton amitié était - que dis-je – est la chose la plus précieuse que j'ai sur cette terre… Et que par conséquent, je serais toujours disponible pour toi, si tu as besoin de quelqu'un, bien sûr. D'un point de vue purement amical, sans toute la partie… olé olé. »

Comme pour illustrer ses propos, après une dernière pression sur le sommet de son crâne, il éloigna sa main de ses cheveux roux. Crowley profita de cet instant pour se relever, mal à l'aise. Non, pas mal à l'aise, plutôt terriblement triste. Parce que même s'il n'avait pas répondu, l'accord tacite d'Aziraphale semblait la solution la plus raisonnable. Ce n'était pas ce qu'il désirait mais il préféra se taire plutôt que de poser des mots sur ce qu'il ressentait envers l'ange. Et c'était probablement mieux comme ça.

- « C'est magnifique », commenta Aziraphale en observant le ciel, pour les distraire de leur chagrin mutuel.

- « Je connais pas mal d'endroit comme ça, je pourrais te les montrer, si tu veux », proposa le démon d'un ton presque doux.

- « Avec plaisir, mon cher. »

Crowley n'était plus humain et pourtant, il avait toujours cette étrange sensation de gorge serrée, cumulé à quelque chose de lourd sur la poitrine. Foutu corps. Il fit de son mieux pour garder son attention sur les étoiles - pour éviter de craquer devant Aziraphale - quand quelque chose attira son attention.

- « Tu vas me prendre pour un fou… Mais tu vois cette étoile, là ? Un peu rougeâtre et qui brille plus fort que les autres ? » dit-il en pointant son doigt vers le ciel.

- « Oui, difficile de la louper… »

- « Je suis persuadé qu'elle n'était pas là avant… »

- « Avant ? Tu veux dire que tu viens de la voir apparaitre ? » s'interrogea Aziraphale, dont la voix tremblait légèrement.

- « Non, je veux dire que la dernière fois que j'ai observé le ciel, elle n'était pas là », répondit Crowley en luttant, lui aussi, pour garder un timbre de voix normal malgré les émotions.

- « C'est peut-être simplement un avion… »

Crowley ferma les yeux et se concentra pour capter toutes les ondes radios à disposition. Il en parcourut des centaines, s'arrêtant quelques secondes - voire minutes - sur chacune d'entre-elles, dans l'espoir d'obtenir l'information qu'il recherchait. Aziraphale l'observa d'un air perplexe, jusqu'à ce que le démon ouvre brusquement les yeux, l'air affolé.

- « Qu'y-a-t-il ? »

- « Je… J'avais raison, elle n'était pas là avant, » bafouilla légèrement Crowley en reprenant ses esprits.

- « Mes félicitations, tu es un fin observateur », commenta l'ange avec un air presque simplet.

- « Pitié, pas de ça », souffla Crowley d'un air faussement mécontent. « Aziraphale, cette étoile est apparue il y a 32 jours… »

- « Oh », répondit l'ange juste pour le principe de réagir.

- « Oh ? On l'a créée, bon sang ! Tu te rends compte ? » s'exclama le démon en levant ses bras vers le ciel.

- « Comment veux-tu qu'on ait… Oh. »

- « Yeap », confirma-t-il.

- « Tu penses qu'on l'a créée quand tu m'as emmené faire… je ne sais quoi ? C'était quoi, d'ailleurs ? »

- « J'en sais trop rien », répondit Crowley, un peu mal à l'aise. « Je voulais être proche de toi et… C'est arrivé. Je ne l'ai pas vraiment contrôlé, je me suis laissé emporter… »

- « Tu sais que je t'ai senti en moi, pas vrai ? Et je ne parle pas de la façon dont on a… Hum… Tu sais…»

L'évocation de leur ancienne passion n'enchanta pas particulièrement le démon.

- « Je sais, merci. Je t'ai senti en moi aussi, pour info », répondit-il un peu sèchement.

- « Je ne sais pas pour toi… Mais me concernant, c'est probablement la meilleure chose que je n'ai jamais expérimenté de toute ma vie. Tu sais, je pensais l'orgasme déjà très impressionnant lorsque je l'ai atteint pour la première fois mais ça… waouh ! » dit-il avec un petit rire nerveux.

D'un bond, Crowley se releva, ouvrant brusquement ses ailes enflammées derrière lui. Il parcourut avec vigueur quelques pas dans le sable, ondulant toujours ses hanches à la façon d'un serpent. Se rendant compte qu'il avait définitivement besoin d'être seul, il continua son chemin, ignorant l'ange qui l'appelait derrière.

- « Crowley, attends ! »

- « Va au diable, » grommela-t-il entre ses dents. « Tu te rends compte ? Est-ce que tu te rends compte une seule seconde de ce que tu me fais subir ? »

- « Quoi ? J'ai juste dit que j'avais apprécié ce que nous avons fait ! » répondit l'ange en le rattrapant.

- « Tu me dis que tu veux qu'on reste ami, puis tu me parles de tes orgasmes, comment tu veux que je réagisse hein ? Qu'est-ce que tu veux à la fin ? » cria Crowley en écartant les bras d'un air consterné.

- « Je pense, très cher, que la question est plutôt qu'est-ce que TU veux ! » s'énerva à son tour Aziraphale.

- « On s'en fout de ce que je veux ! » balança Crowley en continuant d'avancer.

- « Pas moi ! Je ne m'en suis jamais foutu, pas une seule seconde ! Alors, tu peux être mauvais contre toi-même parce que tu n'arrives pas à assumer tes sentiments mais moi je m'en porte très bien !» répliqua l'ange en courant après lui.

- « J'assume entièrement mes sentiments ! J'aurais pas eu l'impression qu'on m'arrache le cœur, si ce n'était pas pour toi ! J'aurais pas supplié Dieu de te ramener, si ce n'était pas pour toi ! Je ne me serais pas jeté dans le putain de vide, si ce n'était pas pour TOI ! » répliqua-t-il en pointant violemment son doigt vers le blond, qui recula d'un pas.

- « Ah oui ? Et bien sache, Crowley, que je n'aurais jamais utilisé les dernières forces qu'il me restait pour te protéger de cet accident, si ce n'était pas pour toi ! Sache que je n'aurais pas, non plus, renoncé à tout ce dont j'avais foi, si ce n'était pas pour toi ! Je n'aurais jamais eu, comme dernière pensée avant de mourir, le regret de ne pas passer l'entièreté de ma vie à tes côtés, si ce n'était pas pour toi… Et sache que je referais chacune de ces choses, autant de fois qu'il sera nécessaire… Parce c'est toi. »

Bien que les mots atteignent le cœur du démon tel l'impact d'une flèche, celui-ci renifla d'un air faussement désapprobateur, détournant le regard de l'ange, qui le rendait un peu trop vulnérable à son gout.

- « Le Diable t'a-t-il volé la langue ? » demanda Aziraphale, attendant visiblement une réponse.

- « Il ferait meilleur usage de la tienne », répliqua Crowley en levant les yeux vers la nouvelle étoile, définitivement plus brillante que les autres.

- « Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de te remercier, de m'avoir sauvé… » reprit Aziraphale d'une voix plus douce, contrastant avec leur échange animé.

- « On est quitte, visiblement. Si tu ne m'avais pas sauvé dans la voiture, je n'aurais pas pu en faire de même pour toi. »

Aziraphale laissa quelques minutes s'écouler, jouant distraitement avec un pan de sa tunique, l'air nerveux. Puis, il s'autorisa quelques pas feutrés en direction du démon, priant pour que celui-ci reste en place. Cela sembla être le cas, et il se posta donc à ses côtés, observant l'entité lumineuse avec lui.

- « Je sais qu'il y aura toujours une part de toi qui continuera à repousser l'amour que tu éprouves pour moi – laisse-moi finir, » ajouta l'ange en voyant le démon commencer à rechigner. « Tout comme il y aura toujours une part de moi qui répètera constamment que ce n'est pas… bien. Parce que c'est dans notre nature. Je suis prêt à l'accepter, même si ça en devient frustrant, par moment. Je sais que tu ne m'appelleras jamais chéri, que tu ne me diras jamais je t'aime ou que sais-je… Mais ça me convient. Je ne veux pas plus que ce que tu as à offrir. Tu sais… Sacrifier ta propre vie pour la mienne, ça vaut tous les mots du monde. Tout comme voir ton regard s'illuminer après l'amour, voir ton sourire émerger lorsque je me réveille, sentir ton cœur s'emballer lorsque je me rapproche de toi, t'observer faire des miracles pour sauver des livres que j'affectionne… Et tant de choses que je ne saurais énumérer en une nuit. La plus importante étant, que tu sois toujours à mes côtés après 6000 ans de mésaventures », précisa-t-il avec un sourire attendri. « Et tout ça, malgré le fait que je sois un ange, ton ennemi héréditaire. »

Crowley sentait son cœur trop lourd pour répondre quelque chose d'intelligible. Il prit le temps de peser le poids de chaque mot, sentant la joie couler en lui comme l'ivresse après plusieurs verres de vins. Puisqu'un simple geste valait mieux qu'un long discours, il se décala vers Aziraphale et, avec toute la délicatesse qui lui restait dans son âme démoniaque, pencha sa tête sur le côté, déposant sa joue sur son épaule en même temps que son bras encerclait sa taille. Il entendit l'ange soupirer de soulagement avant de l'imiter, passant son bras sous le sien.

- « Tu sais », murmura Crowley, le regard toujours perdu vers le ciel. « Je ne t'ai pas exactement tout dit sur cette étoile… »

- « Vraiment ? »

- « Les humains viennent de passer un mois intensif à l'étudier et en ont conclu qu'il existe de l'eau à l'état liquide sur une des planètes l'entourant, un miracle, en soi… »

- « Mmh », se contenta de répondre Aziraphale en caressant le dessus de sa hanche.

- « Et donc, ils sont à 90 % certains qu'il y a une forme de vie sur celle-ci, compte tenu d'autres paramètres qu'ils ont eu l'occasion de mesurer », continua Crowley, toujours en murmurant.

- « Oh… Qu… Quoi ?»

- « Yeap… »

- « Non, non, attends… Tu as fait ça ? »

- « Comment ça, j'ai fait ça ? Je n'ai définitivement pas de pouvoirs suffisamment développés pour créer de la vie sur une planète ! »

- « Mais tu as créé cette étoile, avec cette planète ! »

- « Nous avons créé cette étoile ! » rectifia Crowley.

- « Oh… Je pense que Dieu va nous tuer », s'affola soudainement Aziraphale.

- « Dis pas de conneries… Pourquoi ferait-elle une chose pareille ? »

- « Parce que créer la vie, c'est précieux Crowley ! Dieu a créé l'humanité… Qui sommes-nous pour oser rivaliser avec elle ? »

- « Relaaaaax, au pire du pire ce sont des trucs microscopiques sans importance… Et puis les humains créent sans cesse de la vie, hein ? Ils sont pas à blâmer pour autant… »

- « Bon sang, Crowley… Nous sommes parents d'aliens… Imagine s'ils grandissent, et s'ils envahissent la terre ? On sera responsable de la seconde Apocalypse… »

- « J'en connais un qui a un peu trop lu de science-fiction », ironisa Crowley en resserrant son bras autour de l'ange en panique. « On ira y jeter un œil demain, si tu veux. Ta conscience sera tranquille… »

Aziraphale déglutit puis acquiesça en silence, semblant pris dans une réflexion profonde.

- « Et si c'était ça, le plan ineffable ? » chuchota-t-il finalement.

- « Et c'est reparti… »

- « Je veux dire… »

- « Que le Diable me vienne en aide… »

Jusque tôt au matin, un ange et un démon débattirent sur le sens de la vie, sur l'origine des étoiles dans le ciel, sur la meilleure fiction mettant en scène des extra-terrestres et un peu plus tard, sur le meilleur endroit où prendre le petit-déjeuner. Tout ça, sous le regard amusé de Dieu, qui n'en avait décidément pas fini de jouer aux cartes avec eux.

Fin.

Et voilà, j'espère que ça vous a plu, malgré le changement de ton par rapport au début ^^ Il y a possiblement des incohérences mais j'ai tenté de garder le même fil tout du long :-)

Je sais que la plus grosse théorie tournant sur le net est que Crowley était Raphael, du coup j'ai voulu prendre un peu une autre voie... Au final, pourquoi pas, comme Neil l'a dit, chacun est libre de se faire sa propre opinion ^^ La citation d'Aziraphale vient de la page Wikipedia (flemmardise, je ne m'en cache pas!)

J'étais incapable de me décider quant à la dénomination de Dieu, c'est pour ça que des fois c'est Elle, des fois, Il. C'est volontaire (et j'suis pas trop fan du "yel" ou autre, juste d'un point de vue écriture, je précise)

Encore merci à tous pour vos encouragements sur tous les chapitres précédents, qui m'ont franchement aidé à la terminer. Si vous avez apprécié (ou non), n'hésitez pas à me le faire savoir (dans le respect mutuel bien sûr :P), je vous en serais très reconnaissante.

Au plaisir,

Were