CHAPITRE III

Aurora et sa mère s'étaient installées sur le divan dans la chambre de la jeune fille. Lily leur avait apporté leurs thés avant de s'éclipser aussi vite qu'elle était entrée. Elle avait eu la délicatesse d'ajouter quelques biscuits pour accompagner le breuvage. Aurora fixait l'autre femme, impatiente d'entendre son récit. Madame de Martel bu une gorgée de thé, reposa sa tasse, s'essuya les lèvres avec une serviette et se tourna enfin vers sa fille.

"J'avais dix-huit ans et j'étais la fille unique d'un vicomte et d'une vicomtesse d'un domaine tout au Nord d'ici. C'était un endroit prospère, entouré de nature comme ici, mes parents de manière ferme mais juste. Je grandissais aimée et choyée par ma mère et mon père qui s'assuraient que je ne manque de rien et que je reçoive la meilleure éducation possible. J'étais très cultivée, même pour une simple fille de vicomte.

Aurora écoutait sa mère, attentivement, désireuse d'en découvrir plus sur la vie de la comtesse.

-Ma dix-huitième année arriva et avec elle ma participation au Badéli. Tout le vicomté était excité, mes parents et moi-même partagions ce sentiment d'effervescence. Ma mère faisait venir les meilleurs stylistes, les meilleurs maquilleurs...tous ceux aptes de me rendre la plus belle possible. Les semaines précédents le bal furent particulièrement éprouvantes, entre les séances d'essayages, de maquillages...Il fallait trouver la tenue parfaite qui irait avec les chaussures parfaites, le maquillage parfait qui lui-même s'accorderait avec la coiffure parfaite.

La jeune fille sourit, elle avait vécu exactement la même chose quelques semaines auparavant et en la voyant afficher une moue amusée la comtesse comprit immédiatement à quoi elle pensait.

-Je reconnais que je n'ai pas dû être facile à vivre,admit-elle.

-Mère vous avez simplement tout mettre en œuvre pour que j'ai le maximum de chance d'attirer l'attention d'un garçon. Vous ne pensiez qu'à moi et qu'à mon intérêt, je le sais et je vous en remercie.

-Bien, alors si tu ne m'en veux pas, je vais poursuivre mon récit. Le soir tant attendu était enfin arrivée. J'étais sur mon trente-et-un et les deux meilleurs chevaliers à mon service m'avaient accompagné jusqu'à l'endroit où se déroulait l'événement. Ils n'étaient partis qu'après avoir vérifié deux fois la sécurité des lieux. Ils étaient toujours très impliqués lorsque cela concernait ma sécurité, dit-elle un sourire nostalgique sur les lèvres.

-C'était-il aussi déroulé à Frae, dans ce magnifique palais dans lequel j'ai passé la nuit?, la questionna Aurora.

-Je vois qu'à toi aussi ce lieu a fait une forte impression. Oui, Frae est l'endroit le mieux disposer pour organiser ce genre de cérémonie.

La jeune comtesse hocha brièvement la tête en signe d'approbation avant de boire un peu de son thé.

-La soirée débuta et j'errais à travers les divers salles du palais. Je discutais avec des filles qui cherchaient à se rassurer ou simplement à faire connaissance. J'étais impatiente à l'idée de rencontrer mon futur mari, excitée de découvrir à quoi il ressemblait et qu'elle était sa personnalité, même si je me doutais bien que je n'en verrais qu'un échantillon. Cela faisait déjà presque une heure que j'étais là et aucun homme n'avait véritablement attiré mon attention. Je venais de pénétrer dans un salon qui exposait quelques peintures d'une artiste du royaume. Il était presque vide à l'exception de deux jeunes filles qui semblaient très proches, un trio de garçons qui riaient assez fort et un jeune homme seul qui étudiait avec attention l'une des œuvres.

Aurora devina sans peine que l'individu solitaire qui observait minutieusement une des toiles n'était autre que son père. Le comte de Martel était passionné par l'art, surtout celui qui valait cher et il avait l'œil pour dénicher de belles pièces et ou pour investir dans des artistes qui auraient un avenir prometteur devant eux. Tristan et elle avaient reçu de nombreux cours artistiques dans leur enfance: le violon, la sculpture et la poésie pour son frère, le piano, la danse et le théâtre pour elle, et la peinture et le dessin pour eux deux. D'ailleurs, elle continuait la danse en pratiquant régulièrement la danse classique, sa préférée, elle profitait encore de son célibat pour s'exercer à ce style.

-Je ne savais trop où me mettre, j'avais terriblement envie de m'approcher de cet être solitaire qui avait un profil fort plaisant. Je m'avançais prudemment, sans faire trop de bruit et vint me placer à côté de lui. Je me mis moi aussi à admirer la peinture qui était extrêmement belle et détaillée. Cette toile m'a tellement marquée que je me souviens de son titre et de la personne qui l'avait réalisée encore aujourd'hui. Il avait été peint par Héra Mystik et s'intitulait L'envolée.

Madame de Martel était aussi une passionnée d'art, mais elle aimait les œuvres pour leur beauté et leurs messages, pas pour la valeur marchande qu'elles pouvaient posséder.

-Nous sommes restés devant cette œuvre, silencieux à l'observer, à l'admirer, à chercher à savoir si elle possédait un sens caché. A un moment, il s'est tourné vers et moi et m'a regardé comme si elle prenait enfin conscience de ma présence. Il m'a scruté de la tête aux pieds avant de garder son visage fixé sur le mien. Je lui ai adressé un sourire poli auquel il a répondu. Oui je sais ton père qui sourit c'est assez difficile à croire et pourtant ce fut le cas. Nous avons ensuite quitté la pièce, toujours sans dire un mot...

-Il arrive à père de sourire c'est juste que c'est assez rarement de manière chaleureuse, corrigea-t-elle.

La comtesse sourit, amusée par le commentaire de sa fille, c'était vrai que son mari pouvait paraître froid et insensible, seulement obsédé par les richesses mais elle savait qu'on fond de lui il les aimait elle et leurs enfants.

-Nous nous sommes assis à une table et nous avons commencé à bavarder, de quoi je ne sais plus trop mais je rappelle que c'était passionné, ton père me testait, il voulait voir si j'étais réellement instruite où si je n'avais qu'une vague culture générale que je récitais en société pour impressionner. Il a finit par réaliser que j'étais intelligente et que je ne répétais pas bêtement des lignes que j'aurais apprise par cœur. Nous avosn tellement parlé que nous n'avons pas vu le temps défiler. Lorsqu'il fut l'heure d'aller se coucher, il me conduisit jusqu'à ma porte et s'inclina respectueusement avant de me souhaiter bonne nuit et de se retirer dans ses appartements qui se situaient au bout du couloir. La nuit est passée, le lendemain j'ai recroisé certaines personnes avec lesquelles j'avais conversé la veille. Elles étaient toutes en couples et semblaient ravi de leur partenaire. Je me suis rendue jusqu'à la grande salle que j'ai parcouru des yeux afin de retrouver ton père.

-Vous n'avez pas mangé dans une petit pièce réservée à cet effet?, demanda étonnée Aurora.

-Non pour la simple et bonne raison que cela n'existait pas à notre époque, ton frère m'avait posé la même question, c'est d'ailleurs grâce à cela que j'ai appris la fondation de ces salons privés. Je me suis renseignée et cela ne fait qu'une dizaine d'années qu'ils les ont ajouté.

Elle fit une pause pour s'abreuver et fut imitée par sa fille. Elle croqua ensuite dans un des biscuits, s'essuya les lèvres avant de reprendre son récit.

-Il ne me fallut que quelques minutes pour l'identifier parmi les autres individus présents dans la salle, il s'était installé à une table placée au centre dans le fond de la pièce. Ainsi il pouvait voir tout ce qu'il se passait et surveiller tout le monde. Lorsqu'il m'a aperçu, il s'est levé et est venu à ma rencontre. Il m'a conduit jusqu'à mon siège, me l'a tiré et me l'a rapproché de la table lorsque je fus assise. Il reprit sa place et nous avons commencé à nous restaurer. Nous avons moins bavardé que la veille, mais cela n'avait rien d'étonnant car nous avions moins de temps.

La jeune comtesse hocha tristement la tête, le petit-déjeuner qu'elle avait partagé avec Lucien avait été trop rapide à son goût. Elle n'aurait pas été contre le fait qu'il dure toute la vie...Il lui manquait tellement son bel homme...

-Une fois que nous dûmes quitter les lieux ton père me prit le bras et ne le lâcha pas tout le long du trajet. Il me parla de la suite, de ce qu'il allait faire si j'étais d'accord pour le revoir bien entendu. Tu le connais il n'est pas du genre à perdre son temps avec des gens qui ne sont pas intéressés. Il m'a reconduit auprès de mes gardiens, s'est incliné une dernière fois devant moi avant que je ne parte avec mes protecteurs.

-Et ensuite...

-Ensuite et bien je suis rentrée chez moi, tout comme toi j'ai fait mon rapport à mes parents. Ils étaient forts contents pour moi et surtout soulagés de savoir que mon potentiel futur époux était lui aussi de Flerinea. Ils devaient se dire qu'ils pourraient me voir souvent et ils avaient raison du reste. Deux jours après, mon père reçut une lettre du comté des de Martel. Dans celle-ci, le futur héritier du domaine, Louis de Martel, faisait part des sentiments qu'il éprouvait envers moi, la fille du vicomte et de la vicomtesse de Flélisse. Il lui expliquait qu'il souhaitait les rencontrer ma mère et lui afin de se présenter et espérer se montrer digne d'eux afin d'obtenir ma main...

-Et après?

-Ça c'est un secret ma chérie, je t'en ai déjà bien trop raconté.

-Maman!, s'écria-t-elle comme lorsqu'elle était une petite fille qui voulait la suite de l'histoire.

-Aurora, ma petite chérie, ne crois-tu pas que cela est mieux si je te laisse un peu de mystère et un peu de magie? Tu verras bien ce qu'il se passera sans être influencée par notre histoire à ton père et à moi.

-Je suppose que oui...mais mère, cette attente m'angoisse, comment vais-je pouvoir tenir jusqu'à la réception de la lettre de mon Lucien? Surtout que contrairement à vous, il ne vit pas ici, l'attente va être encore plus longue...

-Ne t'ai-je pas enseigné que la patience était une vertu?

-Si...Vous savez j'étais très nerveuse à l'idée de participer au Badéli, j'étais toute seule puisque Tristan avait déjà trouvé son âme-sœur, je ne connaissais personne, j'ai erré pendant un long moment dans le palais, avant de me promener dans le jardin intérieur. C'est là-bas que j'ai rencontré Lucien, qui fut le premier et le seul individu à s'intéresser à moi. Je me suis attachée à lui et je sais que ce que je ressens pour lui, même si cela peut paraître insensé puisque je n'ai jamais été amoureuse de ma vie. Je voudrais savoir à quoi m'attendre pour réagir de la meilleure manière possible.

-Aurora, mon ange, je suis certaine que tout va bien se passer. Tu dois juste être patiente et continuer de vivre.

-Je suppose...

-Je vais te lasser te préparer, en plus ton père ne va pas tarder à se lever, il va se poser des questions s'il ne me trouve pas."

La comtesse embrassa sa fille sur le front, replaça une des mèches rousses de celle-ci avant de se lever et de quitter la pièce. Une fois qu'elle fut seule Aurora se leva à son tour avant de s'effondrer sur son lit. L'attente serait longue, très longue, beaucoup trop longue. Le courrier; lettres et colis étaient envoyés de manière normal, sans recours à la magie ce qui prenait du temps, surtout lorsque cela concernait des pays différents. Les états avaient dû renoncer à la magie lorsqu'ils avaient constaté qu'il était loin d'être au point. C'était un véritable miracle lorsque vos lettres ou vos colis parvenaient à destination car la plupart du temps ils atterrissaient à la mauvaise adresse, quand ils arrivaient quelque part.

Aurora soupira contre son oreiller, comment allait-elle bien pouvoir s'occuper en attendant? Rien ne lui donnait envie si ce n'était d'être avec Lucien, elle resta allongée à rêver de leurs retrouvailles jusqu'à ce que Lily ne revienne pour l'aider à se préparer et à se coiffer. Le temps allait être long...

Elle erra sans but dans les couloirs, traînant son âme en peine, cherchant comment s'occuper. Elle passa sa matinée à jouer du piano, tous les morceaux les plus lents qu'elle connaissait. L'après-midi, elle avait profité du beau temps pour lire dans les jardins du château. Les livres qu'elle avait choisi étaient tous des romans d'amour et elle se mit à s'imaginer à la place des héroïnes et Lucien devenaient les héros dont elles tombaient amoureuses.

Cela l'aida à passer la journée et lorsque la nuit tomba, elle fut soulagée qu'elle se termine enfin. Elle espérait que celle du lendemain serait meilleure. C'était donc ça être amoureuse, n'avoir le goût à rien sans l'être aimé, passé tout son temps à se demander où il était, avec qui et ce qu'il faisait. Quel douloureux sentiment et pourtant malgré tout, pour rien au monde elle n'aurait souhaité qu'on lui le retire.

Le lendemain après-midi, elle revenait d'une promenade à cheval, elle vit Suzanne courir vers elle.

"Mademoiselle Aurora, dit-elle essoufflée.

-Reprends-toi Suzanne, sinon je ne vais rien comprendre.

-Mademoiselle, votre père, votre père veut vous voir, immédiatement dans la salle du trône, l'informa-t-elle.

-Très bien, je m'y rends de suite, repose-toi un peu avant de rentrer à la maison, lui ordonna la fille de Martel en posant sa main gauche sur l'épaule de sa servante."

Elle ne s'attarda pas davantage, elle ne connaissait que trop bien l'impatience de son père. Elle courut aussi vite que le lui permettait sa longue robe rouge. Elle ne ralentit que devant la porte de la salle où se trouvait son géniteur. Elle se donna un rapide coup d'œil dans un miroir afin de vérifier sa coiffure. Une lady devait être bien peignée en toutes circonstances et si ce n'était pas le cas, il ne se gênerait pas pour lui le faire remarquer. Elle replaça les quelques mèches qui avaient bougés, frappa et entra lorsqu'elle en reçut l'autorisation.

"Ah Aurora, te voilà enfin, où étais-tu?

-Pardon père, j'avais profité du temps plus qu'agréable pour travailler mon équitation, se justifia-t-elle en s'inclinant respectueusement.

-Bien, bien, si je t'ai fait appeler c'est tout simplement car je viens de recevoir une lettre de ton Lucien Castle, accompagnée d'un bouquet de roses blanches et jaunes pour ta mère et de plusieurs bouteilles des meilleurs alcools de son pays pour moi, annonça-t-il.

-Une lettre de Lucien..

Son cœur cognait si fort dans sa poitrine qu'elle était presque sûre que toute la salle pouvait l'entendre.

-Il me faisait part de ses intentions envers toi et souhaitait nous rencontrer ta mère et moi afin de prouver qu'il était un homme digne de toi. Si nous étions d'accord pour le recevoir il viendrait le plus vite tôt possible afin de pouvoir discuter. J'ai fait mes petites recherches sur lui, c'est un parti très avantageux, solide et de très belle naissance. J'ai donc décidé d'accepter qu'il vienne ici.

Elle se retint de hurler de joie, Lucien allait venir, elle allait le revoir, le toucher, l'entendre...

-Mon ami vous n'auriez pas oublié quelque chose?

-...Ah oui, Aurora, il t'a aussi envoyé un présent.

D'un geste de la main il indiqua à un de ses serviteurs de remettre une boîte à la jeune lady. Celle-ci la prit et l'ouvrit, à l'intérieur se trouvait un sublime collier en forme de rose d'or , ainsi qu'une lettre scellée avec le sceau de la famille Castle qu'elle se garda bien de montrer à ses parents.

-Je le remercierai personnellement de ce sublime cadeau lorsqu'il viendra. Père, puis-je me retirer à présent?

-Oui vas-y, mais ne t'éloigne pas du château, je vais rédiger ma réponse puis nous dînerons, indiqua-t-il.

-Ne vous en faîtes pas père, je comptais aller ranger mon nouveau collier dans ma chambre pour éviter de l'abîmer ou de le perdre, le rassura-t-elle."

Ce n'était qu'à moitié la vérité, elle désirait surtout lire tranquillement et à l'abri des regards le message qu'il lui avait fait parvenir en secret.