Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les démons ne se rencontrent pas forcément en pleine nuit dans de petits cimetières pittoresques à l'extérieur de Londres. Car dans le cas contraire, il y aurait fréquemment, sur les routes de campagne, des embouteillages composés de démons furieux et la capitale atteindrait un niveau de malveillance exceptionnel.

Non, ils avaient tous leurs habitudes. Concernant Rampa, il se contentait d'appeler son contact, Asphodé, au téléphone. Pourquoi se déplacer alors qu'on est si bien dans son canapé ? Il fallait vraiment être complètement vieux jeu pour s'imaginer que la brume et les pierres tombales étaient indispensables.

Asphodé servait à Rampa de secrétaire et de gazette parlante. Surtout de gazette. Si cela permettait à Rampa de se tenir au courant de ce qu'il se passait En-Bas, chose indispensable car il tenait à sa peau, il ne pouvait s'empêcher de redouter vaguement leurs appels hebdomadaires. Il ne savait jamais à quelle heure il retrouverait sa liberté.
Asphodé était une indécrottable pipelette, et susceptible avec ça... Rampa était souvent obligé de subir une demi-heure de conversation minimum, car en deçà Asphodé s'estimait maltraité et refusait ses appels. Ce qui l'obligeait à passer par le Standard, qui se faisait un malin plaisir de le mettre en relation avec une vingtaine de démons à divers stades d'énervement ou de désespoir, et jamais ceux de son service, évidemment. Un simple compte rendu des Actions de la semaine pouvait durer des heures. Mais Rampa n'avait pas le choix, on lui avait collé Asphodé, et les bureaucrates d'En-Bas n'étaient pas du genre à traiter les réclamations. Ils vous ôtaient même toute envie d'y penser.

Ce soir-là, ça faisait bien vingt minutes qu'il n'avait plus le contrôle de la conversation. Il avait fini par allumer la télévision et écoutait vaguement en grognant de temps en temps. Cependant, un nom attira son attention et il se redressa brusquement sur son canapé .

- Attends, répète ?

- Je disais que Filona était vraiment gonflée quand même, me parler comme ça alors que je voulais juste lui dire qu'on voyait son...

- Non, pas ça, tu as dit quelque chose à propos de Maladar ?

Il y eut un court - trop court - silence, le temps que le démon mineur fasse le tri dans tout ce qu'il avait bien pu raconter.

- Ah, oui. Il clame à tout va qu'il va réussir à tenter un ange. Si tu veux mon avis...

- Merci, mais non. C'est du sérieux ? Je veux dire, il a déposé un dossier, et tout ?

- Oh oui. Tout est en règle. C'est Bryone qui m'en a parlé. Elle m'a à la bonne, je te l'ai dit, non ? Bref, je pense que Maladar veut grimper dans la hiérarchie. Tu imagines, un ange ? C'est un truc à te propulser duc, ou même prince. Ce n'est jamais arrivé, bien évidemment. Ces petits culs serrés ne nous laissent jamais approcher. Maladar a choisi le péché de luxure en plus et franchement je me demande comment il compte s'y prendre avec la tête qu'il a. Mais il n'as pas intérêt à échouer, Calsofer, tu sais, celui du département des Tentations Spontanées, lui a dit que le seigneur Belzébuth serait informé. Donc grande récompense à la clef, ou grande, très grande punition s'il se plante. Je le plaindrais presque. Presque. Mais je le hais. Donc je suis ça de près, en attendant qu'il se vautre. On va bien se marrer en le regardant faire, hein ?

Rampa sourit. Un grand sourire.

- Oui, c'est sûr. Bon, à la prochaine.

Et il raccrocha précipitamment avant qu'Asphodé ne trouve un nouveau sujet de conversation.

Il se leva, éteignit la télévision d'un geste et se planta devant la baie vitrée du salon. Le silence soudain lui fit un bien fou. Son regard dériva à l'extérieur pendant qu'il se grattait pensivement le menton.

Et lui qui avait justement un ange sous la main... Un ange qu'il connaissait par cœur. Qui lui faisait confiance et qui le laisserait approcher avec le sourire. Un ange innocent, qui n'y connaissait rien en matière de sensualité et qui ne verrait rien venir. Quelle idée intéressante. Très tentante, en vérité. Qui pourrait tellement lui rapporter.

S'il voulait que la réussite soit entière, il devait choisir le même péché que Maladar. La luxure, donc. Et rester discret. Le bénéfice serait moindre, il n'avait pas déposé de requête officielle, mais on lui demanderait moins de preuves et il pourrait quand même espérer monter en grade. Baron, peut-être ?

Baron Rampa... Pas mal, décida-t-il en souriant. Il pourrait enfin tenir tête à certains casse-pieds qui se permettent de lui marcher dessus parce qu'il n'avait aucun titre... Et si, en prime, il pouvait coiffer au poteau ce gros crétin de Maladar, ce serait parfait.
Sa décision était prise. Restait à trouver quel genre de tentation lui assurerait la meilleure récompense sans trop de risques, autant pour lui que pour celui dont il s'apprêtait à ternir l'auréole. Car il n'avait aucune intention de lui nuire. Rampa avait beau être un démon dans toute sa splendeur, égoïste, vicieux, diablement intéressé et sans scrupules, il savait faire son travail correctement et éviter les dommages collatéraux. Il avait des principes, quand même. Il chercha quelques minutes, puis une idée s'imposa sur toutes les autres.

Un baiser.

Cela lui plut immédiatement. Suffisant pour lui, sans risque pour l'autre. Intéressant en soi (il n'avait jamais embrassé d'ange), suffisamment ardu pour représenter un défi. Réalisable rapidement. Nickel.
Dehors, le ciel était lourd de pluie, les automobilistes klaxonnaient sans cesse et les passants se pressaient sur les trottoirs sans un regard autour d'eux. Tous les gens à l'extérieur semblaient penser uniquement à rentrer chez eux et l'atmosphère avait un goût de lassitude et d'irritation, celui des lundis soir particulièrement maussade.

Un temps parfait pour inviter un vieil ami à boire un coup.

Rampa tendit la main et l'instant d'après son téléphone y apparut. Il s'appuya nonchalamment contre le mur. Pendant qu'il composait de mémoire le numéro d'Aziraphale, un plan se dessinait dans sa tête, et quand la première tonalité retentit, il en était déjà à se demander quel vin lui offrir. Le bouquiniste décrocha et Rampa n'eut pas à feindre pour lancer d'un ton joyeux :

- Hé, salut mon ange ! T'es libre ce soir ?


Il lui avait dit qu'il avait besoin de son aide pour une légère tentation, ce qui était parfaitement exact.

Les vérités à double sens étaient de petites armes dont Rampa se servait en virtuose.

Quand Aziraphale ferma sa boutique, vers 19 heures, il l'attendait devant la porte. Ils allèrent au petit restaurant japonais préféré de l'ange, où il était si connu que le chef ne manquait jamais de venir le saluer en personne dès qu'il franchissait la porte. Rampa aimait bien moins manger qu'Aziraphale et surtout, il préférait sa nourriture cuite. Mais le démon voulait se montrer agréable - et il n'avait rien contre le saké - donc il ne protesta pas sur le choix du restaurant. D'ailleurs, Rampa pouvait être absolument charmant quand il s'en donnait la peine... Et quand il retenait sa langue de serpent. Mais il voulait lui plaire ce soir-là et il savait exactement quoi faire. Il eu d'ailleurs la satisfaction de voir le regard d'Aziraphale pétiller plus d'une fois.
À la fin du repas, pour achever de bien le disposer à son égard, Rampa paya. C'est-à-dire qu'un billet de cent livres disparu de la poche du client le plus irritable du restaurant et apparu dans celle du démon. Qui s'était ensuite empressé de pousser Aziraphale vers la sortie après avoir réglé la note. Il savait que le client allait faire un scandale, accuser tout le monde et gâcher la soirée de tous les autres mangeurs de sushis, mais surtout que l'ange comprendrait immédiatement qui était responsable et lui reprocherait. Il parvint cependant à couper court à l'interminable louage que faisait Aziraphale à un grand Japonais à toque et ils sortirent dans l'air piquant du soir, alors qu'un éclat de voix outragé se faisait tout juste entendre.
Ils rentrèrent à pied, le restaurant était dans le quartier, mais surtout parce que Aziraphale évitait autant que possible de monter dans sa Bentley. Ce qui le laissait perplexe, mais il n'avait rien dit. Pour une fois. Ils s'étaient ensuite installés dans l'arrière-boutique d'Aziraphale, où les attendaient une caisse de Château Latour Pauillac "miraculeusement" apparue près des canapés en velours. Quoi de mieux qu'un excellent cru - un de ses préférés, évidemment - pour parachever une soirée plus qu'agréable ? Aziraphale en fut ravi et Rampa sourit en tapinois. La première partie de sa manœuvre se passait à merveille, même s'il savait qu'Aziraphale l'avait vu arriver de loin. Ils se fréquentaient assez régulièrement, que ce soit pour un coup de main ou juste comme ça, et ce n'était pas la première fois que Rampa organisait ce genre de soirée afin de l'inciter à faire quelque chose. Loin de là. Le bouquiniste avait d'ailleurs des goûts simples, la nourriture terrestre, l'alcool, les livres ou le tabac... Rampa les connaissaient par cœur et ça marchait à chaque fois : l'ange lui cédait toujours mieux avec le ventre bien rempli et un verre de vin ou une cigarette à la main. Ils étaient donc occupés à boire et à rire depuis trois bonnes heures, assis côte à côte dans le plus grand des canapés, le démon veillant à ce que les verres ne désemplissent pas. Aziraphale avait l'alcool plutôt joyeux et Rampa comptait là-dessus.

Pourtant, il était déjà gris depuis un bon moment, tout se passait comme prévu, mais Rampa ne bougeait pas.

Il écoutait en souriant son histoire absurde à base d'anges et de chats tout en réfléchissant fébrilement, les yeux fixés sur le visage expressif d'Aziraphale. Il n'arrivait pas à se lancer. Non qu'il ne savait pas quoi faire, il avait au moins une dizaine de petits scénarios intéressants sous le coude, mais il était mal à l'aise. Il hésitait, la tête pleine de questions idiotes et franchement inappropriées, du genre : comment Aziraphale prendrait ses avances ? Serait-il choqué, offensé ou dégoûté ? Lui pardonnerait-il? (Certainement). Mais dans combien de temps ? Ça tournait sans arrêt et lui coupait net toute tentative de drague.

Rampa ne pouvait imaginer un quotidien sans Aziraphale. C'était tellement agréable de pouvoir être soi-même sans devoir constamment cacher sa vraie nature et de parler franchement à quelqu'un qui faisait le même travail (même si c'était dans le camp opposé). Et surtout à un être qui ne pensait pas qu'à le doubler, le faire souffrir, ou le ridiculiser. Et puis ils se connaissaient si bien, et depuis si longtemps... Ils étaient très différents, mais ils avaient une place dans la vie l'un de l'autre. Aziraphale était plus qu'un collègue officieux, il était devenu ce qui pouvait le plus se comparer à un proche, presque un ami, pour autant que les démons puissent en avoir. Aziraphale représentait, dans sa vie interminable et trop souvent changeante, une constante très indulgente au sourire facile.

Donc s'il avait été honnête Rampa aurait constaté, à sa grande horreur, qu'il avait peur d'abîmer quelque chose entre eux.

Mais le démon l'était rarement et certainement pas avec lui-même. Trop inconfortable. Il préféra se persuader qu'il avait trop bu, que ça lui embrouillait les idées et qu'il réfléchissait comme un héros à deux balles d'un roman culcul. Un mauvais, en plus.
Cela le fit grimacer de dégoût et il posa résolument son verre. Il dessoûla discrètement, se mordit la langue et essaya de se concentrer de nouveau sur l'ange et sur ce qu'il voulait lui faire. Enlevant ses lunettes, il se plaqua un sourire enjôleur sur la figure et ouvrit la bouche dans une tentative désespérée de ne pas se déshonorer à ses propres yeux, quand Aziraphale lui tendit lui-même le bâton.

- ...C'est là qu'il n'as rien trouvé de mieux à me répondre que cette bête insulte. Pédéraste ! Quel manque d'éducation typique de ce siècle ! Comme si un homme, enfin une créature à forme d'homme, ne pouvait faire preuve d'un minimum de raffinement sans être immédiatement perçu comme efféminé et accusé d'aimer son propre sexe.

Une sonnette retentit dans la tête de Rampa.

- Ah ? répondit-il brillamment.

- Oui. Affligeant ! Cela dit, ai-je seulement l'air d'être homosexuel ?

Rampa prit un instant pour le détailler de la tête aux pieds.

Visiblement agacé, l'ange fronçait les sourcils, assis bien droit dans son canapé, les jambes élégamment croisées et son verre dans la main droite. Légèrement potelé, Aziraphale avait un beau visage doux et des yeux bleu ciel qui devenaient transparents quand il se mettait à sourire. Et il souriait très souvent, beaucoup trop pour cette époque où l'on pensait que les vrais hommes devaient faire la gueule, être mal peignés, mal rasés et mal habillés. L'ange, lui, était toujours tiré à quatre épingles, parfumé, rasé de frais et ses cheveux bouclés, blonds très clairs, étaient toujours bien coiffés, la raie sur le côté impeccable. Il faisait également très attention à ses vêtements. Ce soir-là, il portait un pantalon crème à pinces, retenu par deux bretelles de cuir sur une chemise bleu pâle et un veston caramel complétait l'ensemble. Son nœud papillon, à carreaux bleu foncé, gisait à coté de lui et il avait défait les deux premier boutons de son col, ce qui constituait une marque de relâchement qu'il ne se serait pas permise avec quelqu'un d'autre que Rampa. Enfin, Aziraphale avait des manières typiquement anglaises, gracieuses et élégantes. Tout en lui, de sa façon de parler à son comportement, respirait la distinction et le raffinement.

Mais c'était un chic complètement éculé, vieux de deux cent ans et absolument plus en vigueur au XXI siècle qui effectivement lui donnait l'air précieux, affecté et vaguement prétentieux.

Le démon arqua un sourcil ironique.

- Tu veux une réponse honnête ?

- Évidemment, mon cher.

- Alors, mon cher, oui, tu fais un peu pédé.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir - ou de hurler - et enchaîna aussi sec.

- La question, c'est de savoir si... Tu l'es ?

Et c'était là une vraie question, même si Rampa avait employé un ton léger. De sa réponse allait dépendre le reste de sa stratégie. En face de lui, Aziraphale en lâcha son verre.

- Mais... Mais non enfin, bien sûr que non !

Il remarqua l'éclaboussure sur son pantalon et lâcha une exclamation de dépit pas très virile.

- Regardes ce que tu m'as fait faire! La tâche est énorme !

Rampa l'ignora. Il se redressa, délaissant l'accoudoir sur lequel il était avachi et s'assit moins nonchalamment, une lueur calculatrice dans le regard. Il sentait qu'il tenait sa chance et ne comptait pas la laisser passer.

- Tu préfères les femmes, donc.

Il cessa de frotter son genou avec son mouchoir pour regarder Rampa d'un air incrédule.

- Non, par tous les Saints ! Je suis un ange. Ce genre de considérations ne sont pas dans ma nature!

Rampa éclata de rire.

- Crois-moi, il y a bien des anges qui ne se gênent pas pour "fraterniser" étroitement avec les humains. Et comme eux, dans toute la variété et l'exotisme dont les hommes font preuve.

- Et bien pas moi ! Ce n'est pas... Approprié. Et j'ai beaucoup de mal à croire que des anges sont capables d'avoir ce genre de pratiques. Nous sommes là pour guider les humains, pas pour forni...

- Tu n'en as jamais eu envie ?

La question fit taire Aziraphale, tout gonflé d'indignation, aussi efficacement que si Rampa lui avait jeté un plein seau d'eau au visage. Le démon insista, la voix chaude.

- Tu as déjà dû surprendre des amants.

- Oui, mais...

- Intelligent comme tu es, tu dois te douter que c'est forcément délicieux puisque c'est un péché. Et les humains sont capable de prendre tellement de risques pour, comment a-tu dit? Ah...

Rampa sourit en prononçant le mot avec gourmandise.

- ... Forniquer.

L'atmosphère de l'arrière-boutique changea doucement, se chargeant d'électricité.

- Tu as dû voir comme ils ont l'air d'aimer ça... Comme leurs gestes sont tendres quand ils se caressent. Comme ils soupirent, comme ils crient et se tordent quand ils jouissent. Tu ne te demandes pas ce qu'ils ressentent ?

Aziraphale paraissait troublé.

- Ne me dit pas que tu n'as jamais regardé quelqu'un en te demandant si sa peau était douce... Quel goût pouvait avoir sa bouche... Ou son sexe?

Rampa sentait qu'il tenait le bon bout. Il se rapprocha lentement de l'ange tout en baissant graduellement la voix, jusqu'à ce qu'elle devienne un ronronnement sensuel.

- Ou que tu ne voudrais pas savoir, juste une fois, ce que c'est d'avoir un corps contre toi, pour toi... En toi ?

L'autre rougit violemment, mais ne bougea pas.

- Jamais, mon ange ?

Aziraphale leva les yeux vers lui. Il semblait déstabilisé, mais pas dégoûté. Ils étaient très proches à présent, presque à se toucher. Rampa le dominait d'une tête et souriait de ce qu'il savait être un sourire à faire se damner un saint.

Et il l'espérait, à tenter un ange.

- Non, répondit enfin Aziraphale.

- Menteur, lui dit le démon d'un ton tranquille.

Il tressaillit et ouvrit la bouche d'un air offensé, mais Rampa lui coupa la parole sans scrupules.

- Je sens le péché, Aziraphale. Je sais quand, et comment, tenter ceux qui sont prêts à l'être. Qui le veulent parfois. Et toi, mon ami...

Il fit mine de prendre une grande inspiration et ses yeux se firent lourds de sens alors qu'il se penchait davantage vers lui.

- Tu en meurs d'envie.

Aziraphale resta silencieux, les yeux happés par ceux de Rampa. Celui-ci tendit la main et commença à jouer lentement avec son col entrouvert. Ce faisant, il se rapprocha encore et colla leurs cuisses l'une contre l'autre. Sa voix était toujours aussi douce. Il était en terrain connu et savait exactement ce qu'il devait faire. Et il commençait presque à être impatient.

- Qu'est-ce que tu dirais d'un avant-goût ? Juste pour essayer sans te brûler.

La respiration d'Aziraphale s'était fait saccadée.

- Un baiser, dit le démon d'un ton qui suggérait qu'il venait d'y penser. Il se pencha sur lui et baissa la tête pour mettre leurs visages au même niveau. Il pouvait maintenant sentir le souffle de l'ange, un mélange de vin et de sucré qui lui fit tourner la tête.

- Laisse-toi tenter par un baiser.

Il glissa la main dans son col pour la poser sur sa peau, à la naissance de son cou. C'était la première fois qu'il le touchait, mais il ne put savourer vraiment le contact car il pensait à autre chose, les yeux fixés sur sa bouche. Aziraphale frissonna légèrement sous ses doigts. Quand Rampa releva le regard et le planta dans le sien, il y lut de la confusion, oui, et de la peur, mais surtout un désir si grand que cela aurait dû l'interpeller. Mais il n'arrivait plus à réfléchir posément, entraîné malgré lui et ne voulait plus que l'embrasser, enfin, comme si cela faisait des siècles qu'il attendait ça. L'ange était consentant et c'était tout ce qui comptait.
Rampa lui pris la nuque à deux mains, ne lui laissant pas le temps de changer d'avis ou de prendre peur, tant l'envie avait fini par le consumer lui-même. Il fondit sur Aziraphale pour l'embrasser. Il commença par lui caresser les lèvres lentement. Puis il le goûta de la langue et adora cela. Il approfondit doucement leur baiser, appréciant de plus en plus le contact de l'ange. Les yeux mis-clos, il le regarda. Aziraphale était resté figé et avait oublié qu'il devait respirer. Ça lui tordit le ventre. Il lui baisa la bouche encore et encore, un peu plus intensément à chaque fois. C'était très simple, très chaste pour un démon. Il ne le mordit même pas, se contentant de l'effleurer avec ses dents. Puis de l'embrasser plus fermement une dernière fois, lui glissant doucement la langue entre les lèvres, pas tout à fait dans la bouche, juste pour mieux prendre son goût. Puis il recula, à regret. Il avait aimé ça et en avait encore envie. Mais ce n'était pas ce qu'il avait prévu. Il ne voulait pas traumatiser Aziraphale.

Il était vaguement surpris par sa propre réaction. D'habitude, ces baisers lui permettaient de finaliser une entreprise de séduction - et bien souvent, de la gagner - mais il ne se prenait pas au jeu. Là, il ne pensait qu'à recommencer. Il se rassis confortablement sur le canapé d'un air faussement décontracté et fit apparaître d'un claquement de doigts une paire de lunettes qu'il s'empressa de mettre. Il plaqua un sourire assuré sur son visage et osa enfin lever les yeux vers Aziraphale.

Qui se léchait les lèvres, les mains crispées sur les genoux et les yeux toujours fermés.

Cette image mit Rampa au garde-à-vous aussi vite que s'il avait avalé un flacon entier de viagra. Il toussa, gêné, et changea de position pour que l'ange ne remarque rien. Inutile de le choquer en prime. Quelques secondes passèrent. Aziraphale finit par ouvrir les yeux et tourna un regard flamboyant vers lui. Rampa se dit immédiatement qu'il était fou de rage et s'attendit à recevoir un coup en crispant les mâchoires. Aziraphale l'attrapa brutalement par le revers de sa veste de costume. Le démon leva les mains dans un geste vague de protection, espérant qu'il ne frapperai pas trop fort. Il ferma les yeux en attendant la douleur. Qui ne vint pas.

À la place, ce fut la sensation douce de lèvres maladroites et voraces contre les siennes qui le pétrifia. Fiévreusement, Aziraphale attrapa sa chemise d'une main et plongea l'autre dans ses cheveux pour lui faire pencher la tête vers lui. Il l'embrassa à pleine bouche en le renversant contre le dossier du canapé, le corps serré contre celui de Rampa qui en resta saisi, les bras ballant et le crâne vide.

L'ange ne savait pas embrasser, évidemment. Il mordait, hésitait, allait et venait sur sa bouche sans savoir-faire particulier. Ce n'était pas le meilleur baiser que Rampa ait reçu, même d'un amant inexpérimenté, mais... il lui mit le sang en feu comme jamais. Aziraphale gémissait de plaisir, lui baisait la bouche profondément en le serrant si fort qu'il avait du mal à respirer. C'était la première fois qu'il faisait preuve d'une telle ardeur, d'un tel abandon et cela rendit Rampa complètement fou. Il retrouva le contrôle de son corps - mais pas de sa libido - et referma les bras sur Aziraphale qui émit une plainte très douce, pour lui rendre son baiser avec la même frénésie. Il ne pensait plus à rien, saturé de sensations délicieuses, du goût de sa bouche à son odeur d'eau de Cologne, de pluie et de vent. Ils finirent par basculer en arrière sur le canapé et le démon ne sentit rien parce qu'Aziraphale lui suçait goulûment la lèvre inférieure. C'était tellement bon et tellement surprenant que Rampa oublia ce qu'ils étaient, la nature de leur relation et les conséquences. Rien, rien n'avait plus d'importance que ce qui se passait maintenant. Aziraphale s'était allongé sur lui et le serrait fermement. Rampa glissa avidement ses mains sous sa chemise pour lui rendre son étreinte et lui caresser le dos. Gêné, Aziraphale essaya de remonter pour mieux atteindre sa bouche et. Rampa ne put retenir un gémissement rauque quand son membre tendu frotta contre la cuisse de l'ange.

Aziraphale se figea.

Et le monde se remit à tourner.

Aziraphale s'écarta et le regarda, une terreur pure dans les yeux.

- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu m'as fait faire ?

Avant que Rampa retrouve ses esprits et ne parvienne à répondre, Aziraphale se leva comme si le contact de son corps le brûlait et descendit du canapé en titubant. Raide comme un cierge, il se mit à arranger maladroitement ses vêtements et tira si fort sur sa chemise qu'un bruit de déchirure se fit entendre. Il ne parut pas le remarquer.

- Seigneur...

Le démon se releva lentement, se rassit et remit ses lunettes, qui avaient été écartées sans ménagement sur son front. Brutalement refroidi et ramené à la réalité, il mesurait enfin l'énormité de la bêtise qu'il avait commise. Aziraphale continuait à murmurer d'un air paniqué en se tordant les mains. Rampa se frotta le front en réfléchissant, le cœur encore battant et une érection obstinée et douloureuse entre les cuisses. C'était le moment d'être éloquent. De réussir à lui faire comprendre que ce n'était rien, que rien n'allait changer pour eux et qu'il n'allait pas être transformé en statue de sel par la colère divine.

- Écoute, je...

- NON ! s'exclama subitement l'ange. Tu en a assez dit et assez fait !

Rampa en resta abasourdi. Depuis six mille ans qu'ils se connaissaient, il n'avait jamais entendu crier Aziraphale. Il s'était planté devant lui pour le foudroyer des yeux et sa bouche, cette bouche si douce contre la sienne, il y avait à peine quelques instants, était soudain crispée par la déception.

- Je pensais... Je sais que tu es un démon et un tentateur. Mais pourquoi moi, Rampa, pourquoi m'éprouver de cette façon ? Comment as-tu... Par Dieu, maintenant je ne suis même plus digne de continuer. Comment vais-je oser regarder Gabriel dans les yeux ? Et comment va-t-on pouvoir se fréquenter à présent ?

Sa voix montait alors qu'il allait et venait dans la pièce, répétant " Comment te côtoyer ?" sans cesse. Rampa sentait sa peine, mais ne savait pas quoi faire, partagé entre une culpabilité très désagréable et un agacement grandissant.

- Aziraphale, calme-toi. Ce n'était qu'un petit baiser, trois fois rien, vraiment.

- Rien ? C'est ce que tu penses ? Et j'imagine que tu es sincère, cette fois ! lâcha l'ange avec un ton méprisant qu'il ne lui connaissait pas.

Rampa souffla lourdement, en se passant la main dans les cheveux sans soutenir son regard.

- Assieds-toi. Respire. Pas la peine de te mettre dans cet état. Tu en fait des tonnes, franchement...

- Comment peux-tu dire ça! le coupa Aziraphale, blême et suffoquant de colère. Tu ne comprends pas ce que... J'ai fauté, Seigneur, je n'aurais jamais dû...

Hors de lui, il perdit le contrôle de son apparence humaine. Ses ailes se déployèrent soudain dans son dos et son auréole s'éclaira, baignant son visage d'un halo pur et doré. Les poings serrés, son visage était ravagé par la peur et la colère. Il était crispé dans une attitude agressive, auréolé de plumes blanches et de lumière.
Rampa commença à s'inquiéter sérieusement. L'ange si intelligent et si raisonnable qu'il connaissait se fissurait sous ses yeux. C'était la première fois qu'il le voyait aussi vulnérable. Il détesta ça. Il devait absolument faire quelque chose pour le calmer. Il se leva et lui prit le bras, dans l'intention de le forcer à s'asseoir et éventuellement de lui conjurer une tasse de thé. Aziraphale se dégagea brutalement.

- JE NE TE PERMETS PAS DE ME TOUCHER !

Ces mots-là lui firent vraiment mal... Et Rampa réagissait très mal à la souffrance. Cédant brusquement à la colère qui montait en lui, alimentée depuis un moment par son sentiment de culpabilité, il se planta en face de lui et se mit à lui crier au visage.

- Tu es RIDICULE, Aziraphale ! Ridicule et ssstupide ! Tu réagit comme la pire des pucelles hystériques ! C'était juste un baiser pour ss'amuser ! J'avais envie de savoir quel goût avaient les anges. Si j'avais sssu que tu en ferait toute une histoire, j'aurais été satisfaire ma curiosité ailleurs ! J'ai visiblement fait une erreur en te choisssaisant et ça ne ssse reproduira plus jamais !

Aziraphale ouvrit la bouche rageusement. Puis la referma quand les paroles de Rampa le frappèrent dans toute leur cruauté. Son auréole s'éteignit brusquement et la lumière baissa aussitôt, les plongeant dans une pénombre morne. Ses ailes s'abaissèrent jusqu'à traîner au sol et il détourna les yeux lentement, mais Rampa eu le temps d'y voir le chagrin qui les assombrit. Aziraphale recula et s'écarta du démon, qui regrettait déjà. Ses ailes l'enveloppèrent. Rampa comprit trop tard. Il s'élança en avant pour le retenir, mais l'image d'Aziraphale palpita puis s'évanouit.

Il se retrouva seul dans l'arrière-boutique soudain silencieuse et déserte, avec la sensation d'avoir un trou dans le ventre.


Rampa l'avait attendu tout le reste de la nuit, persuadé qu'il reviendrait.

Assis sur le canapé, il avait fait disparaître le vin et avait passé une bonne partie des longues heures à fourrager dans ses cheveux tout en cherchant une façon de s'excuser sans trop en avoir l'air. Il s'en voulait d'avoir eu cette idée stupide, mais surtout d'avoir perdu le contrôle de lui-même. Il était allé trop loin avec ses dernières paroles et avait blessé Aziraphale encore plus. Cela dit, il ne comprenait pas l'ange. Une saine colère, oui, et peut-être un bon coup de poing ne l'auraient pas surpris. D'ailleurs, il ne lui aurait pas rendu et aurait estimé qu'ils étaient quittes. Il pouvait aussi envisager qu'Aziraphale soit inquiet pour la suite, affolé peut-être par l'enthousiasme dont ils avaient fait preuve tous les deux et alarmé à l'idée que quelqu'un l'apprenne. Mais sa panique et sa détresse laissaient Rampa perplexe. Il n'en voyait pas les raisons, à part peut être une pruderie excessive. Et encore. Ça lui semblait un peu disproportionné. Quoi alors ? Il n'arrivait pas à comprendre et ça l'énervait. Il était un démon, par l'Enfer ! L'empathie n'était pas vraiment son rayon.

Gêné par ses réflexions et constamment ramené à les poursuivre car il avait encore son goût dans la bouche, il finit par faire apparaître un paquet de cigarillos et fuma le reste de la nuit. Il espérait un peu mesquinement qu'à son retour, Aziraphale serait gêné par l'odeur de tabac froid.

Au petit matin, il avait renoncé à comprendre et voulait simplement que tout redevienne comme avant. Ils étaient un peu attirés l'un par l'autre ? Et alors ? Il suffisait de faire comme si rien ne s'était passé et ils oublieraient cet incident bien vite. Rampa prit la décision de rentrer chez lui alors que l'aube éclaboussait les vitres de lueurs rose et orange. Il avait assez pensé à tout ça. Il savait qu'Aziraphale bouderait un moment, mais dès son retour, il lui sortirait le grand jeu et tout s'arrangerait. Ce n'était rien. Et il ne saurait jamais qu'il s'était servi de ce baiser si grave à ses yeux pour monter en grade. Seul l'Enfer serait au courant, et l'Enfer ne prenait jamais la peine de communiquer avec le Ciel pour le prévenir que l'un des leur avait fauté. Et puis quoi encore ? Des cartes de bonne année ? Le Ciel n'avait qu'à mieux surveiller ses arrières. Le démon était parfaitement au courant de cet état de fait puisque l'Accord fonctionnait aussi grâce à ça. Donc Aziraphale ne risquait rien et n'avait pas à savoir. Tout allait bien. Pourtant, il n'arrivait pas à se défaire d'une dernière pointe de culpabilité. Il décida de l'ignorer royalement.

Il sortit dans l'air piquant du petit matin et frissonna. Après avoir verrouillé d'un geste de la main la porte de la librairie, il mit ses mains dans ses poches et se dirigea vers sa Bentley sagement garée dans la rue d'en face. En rentrant chez lui, il avait décidé deux choses : il brûlerait les vêtements qu'il portait cette nuit-là et plus jamais il n'envisagerait Aziraphale sous un autre angle que l'entente plus ou moins franche qu'ils partageaient jusque-là.

Quelques jours plus tard, Aziraphale n'était toujours pas revenu.
Rampa ne se faisait pas de soucis. Déjà, parce que ce n'était pas son genre, mais aussi parce qu'il savait que l'ange pouvait garder le silence radio un certain temps. Il était aussi convaincu que tout rentrerait dans l'ordre et qu'il n'aurait aucun mal à le convaincre d'oublier cet incident.

Non, le problème était que lui n'y arrivait pas.

Il avait dû se rendre à l'évidence dès le lendemain matin au réveil : ce n'était pas une attirance d'un soir, qui s'éteint aussi vite qu'elle est venue. Il y pensait encore, et y avait pensé pendant la nuit. Ces draps pouvaient en attester.

Les jours suivant furent pires.

Il avait torturé par l'envie de recommencer. Cela le prenait dès qu'il fermait les yeux ou laissait son esprit vagabonder un instant. Il ne pouvait s'empêcher de penser à tout ce qu'il pourrait lui apprendre et tout ce qu'ils pourraient faire.

Il avait envie de l'embrasser tout son saoul. Il voulait lui faire admettre qu'il avait envie de lui, l'entendre dire que c'était trop bon, qu'il en voulait encore et que le reste n'importait pas.
Il voulait sentir la peau d'Aziraphale sous ses mains. Avoir encore les cheveux tirés sans ménagement. Connaître le corps qu'il avait serré contre le sien pour la première fois. Il voulait le mordre, le goûter. Et surtout... Il voulait que ses mains douces le touchent, que sa bouche apprenne avec la sienne, qu'il s'enhardisse contre lui et essaye tout ce qu'il voudrait. Rampa avait envie que Aziraphale soit détendu, heureux et curieux. Ou amer, plein de peurs et de remords, mais qu'il ne puisse pas s'en empêcher. Il voulait l'avoir assis sur le canapé, les jambes écartées et lui à genoux entre elles. Il voulait le faire gémir, crier, pleurer peut-être et l'entendre répéter son nom et son plaisir comme une prière ou une supplique. Il voulait... Tant d'autres choses encore. C'était à devenir fou. Comme s'il avait goûté à quelque chose juste ce qu'il fallait pour en avoir le goût sans être rassasié.

Il se sentait complètement idiot. Faible et idiot.

Ce n'était pas le fait d'avoir envie d'un ange masculin qui le dérangeait. Rampa n'avait pas ce genre de "délicatesse": il appréciait tellement le sexe qu'il ne voyait pas pourquoi se priver. Le fait d'être attiré par Aziraphale n'était pas non plus le problème. Le démon était complètement d'accord avec le concept de "sex friends". S'ils l'avaient voulu, leur amitié aurait pu prendre une dimension plus physique depuis longtemps sans que cela change quoi que ce soit. Mais vu la réaction d'Aziraphale, ce n'était pas envisageable. Donc il se retrouvait avec une envie dévorante qui resterait inassouvie. Il devait absolument la maîtriser et la faire disparaître pour continuer à le voir sereinement. Il avait fini par se persuader que c'était seulement l'attrait de la nouveauté. L'exotisme ? Rajoutez à cela l'abstinence qu'il subissait depuis quelques années. Cette attirance n'était que le résultat de l'envie qui lui tombait dessus inopportunément à cause d'un besoin trop longtemps négligé. Il se promit donc de sauter sur la première personne venue, pas trop moche et pas trop farouche, pour se calmer car ça prenait des proportions ridicules. Allez travailler dans cet état-là !

Il devait se recentrer sur son objectif : monter en grade. Oublier un peu le bazar qu'il avait causé et se servir de sa tentation plus qu'accomplie pour atteindre son but. Il prit donc rendez-vous directement avec Calsofer. Rampa ne voulait pas que l'affaire s'ébruite avant d'avoir reçu sa distinction, ce qui ne manquerait pas d'arriver s'il passait par Asphodé. Il eut de la chance, le démon des Tentations Spontanées était libre dans la semaine.
Il passa les trois jours d'attente à savourer la tête de Maladar et des autres quand ils sauraient. Il se forçait à les imaginer dans les moindres détails et à s'en souvenir dès qu'une envie pas très nette s'emparait de lui.

Le jour du rendez-vous, Rampa s'était mis sur son trente et un car le seigneur Calsofer étant particulièrement conservateur. Il se baladait lui-même avec toute la panoplie, pieds fourchus, peau écarlate et ailes déchirées. Complètement dépassé aux yeux de Rampa. Mais c'était obligatoire si l'on voulait pénétrer dans son bureau. Il prit alors sa véritable apparence, abandonnant le contrôle constant qu'il exerçait sur son corps d'emprunt afin de garder une forme humaine.

Il faut savoir que les Forces Occultes fournissaient à ses légions des faux corps destinés à contenir leurs essences. Les démons devaient alors choisir une apparence humaine et la conserver soigneusement. Ces corps étaient, bien entendu, supérieurs à ceux des humains, mais présentaient quelques défauts, parmi lesquels la regrettable tendance à mourir si leurs "propriétaires" s'absentaient. Les pauvres diables comme Rampa devaient les trimbaler partout, même en Enfer. Car si leurs corps mouraient sur Terre, cela faisait beaucoup de paperasses à remplir sur les deux Plans, mais surtout, on ne savait jamais quand ils seraient remplacés.
C'était la même chose pour les anges d'ailleurs, même s'ils étaient encore plus tatillons sur les motifs de décès.

Rampa était difficile à reconnaître. Son teint était plus sombre, ses cheveux noirs coiffés en catogan lui arrivaient maintenant à la taille. Deux épaisses cornes noires s'enroulant sur elles-mêmes en dépassaient. Ses yeux étaient plus grands, mais toujours entièrement jaunes aux pupilles verticales. Et il ne portait plus ses éternelles lunettes noires. Ses oreilles étaient légèrement pointues et ses canines supérieures et inférieures seraient allongées. II sifflait davantage en parlant, car sa langue était plus longue et fendue au bout. Son corps était grand et sinueux, il mesurait presque deux mètres. Ses mains, fines et nerveuses, se terminaient par des ongles noirs pointus. Des bandes d'écailles noires, semblables à un tatouage, se dessinaient de chaque côté de sa gorge ainsi que dans sa nuque et disparaissaient sous son col, couvrant tout l'arrière de son corps. Ses ailes, immenses et d'un noir intense, étaient repliées dans son dos. Et comme il se refusait absolument à se balader nu, l'entrejambe seulement couvert par de la fourrure ou des écailles, il portait un de ses plus beaux costumes italiens, noir évidemment, avec une cravate rouge sang. Sa petite touche personnelle.

Il se détourna lentement du grand miroir qui lui renvoyait l'image d'un démon à l'air un peu soucieux. Il mit ses longues mains dans ses poches. Souffla. Son regard balaya sa chambre, entièrement blanche et meublée d'un immense lit à baldaquin noir tendu de soie. Il fit quelques pas vers la fenêtre. Regarda sa montre et sentit un nœud se former dans sa poitrine. Excitation ? Stress ? Culpabilité ? Il ne chercha pas à comprendre. N'ayant plus aucune raison de rester planté là, il se résigna à partir. L'heure approchait. Il entra dans le cercle satanique rouge tracé devant le lit et habituellement recouvert par une fourrure d'ours polaire.

Ce cercle servait de Porte. Il suffisait à Rampa de prononcer les bonnes paroles et l'En-Bas s'ouvrirait à lui. Il disparaîtrait de son appartement dans un nuage de fumée et réapparaîtrait dans un espace intermédiaire entre les Plans. Là, dans l'obscurité pleine de brouillard l'attendrait un immense ascenseur, tout en fer noirci et en boulons tressautants, qui le mènerait en Enfer à la suite d'une interminable descente. Il s'arrêterait au douzième niveau, parcourerait de longs couloirs mal éclairés et bordés de portes grises sans noms pour arriver enfin devant celle des Tentations Spontanées. Derrière l'attendait sa chance. Son espoir de devenir autre chose qu'un petit tentateur sans importance. Il pourrait enfin dépasser le statut de serpent du Jardin d'Éden (Il avait d'ailleurs été bien peu récompensé ce jour-là. Lucifer s'était approprié tout le mérite.). Il allait devenir suffisamment puissant pour pouvoir se protéger et survivre sans avoir à lécher trop de bottes.

Une nouvelle vie l'attendait.

Il ferma les yeux. Se concentra. Ouvrit la bouche, les mots de l'incitation bien en tête.

Je ne peux pas faire ça ! pensa-t-il en sortant du cercle.

Il se sentait coupable de se servir d'un baiser qui avait tant bouleversé Aziraphale. Ça l'avait travaillé toute la journée.

Il avait vaguement honte et surtout, il en avait marre. Marre de toutes ses fichues émotions qui le malmenaient depuis plus d'une semaine à cause de ce qu'il appelait maintenant l'incident. Il redressa la tête, fronça les sourcils. Stop. Stop, stop ! Quel genre de démon je suis, sérieusement ? Ses ailes battirent nerveusement. Il prit une grande inspiration et retourna dans le cercle. Sans se laisser le temps de tergiverser davantage, il prononça les mots de pouvoir et Descendit en Enfer.