Le temps s'était arrêté.

Un démon écumant à face de loup avait fait irruption dans sa chambre. Aziraphale s'était redressé, glacé de surprise et de peur. L'agresseur l'avait violemment rallongé sur son lit d'un coup de coude en plein visage et s'était ensuite jeté sur lui. L'écrasant de tout son poids, la gueule grande ouverte, il avait noué ses mains autour de son cou et s'était mis à l'étrangler de toutes ses forces.

Chaque cellule de son corps hurlait son besoin d'oxygène. Il avait terriblement chaud, le sang battait dans ses tempes et dans l'hématome grossissant autour de son œil. Les plaies de son dos étaient un autre supplice, car son agresseur le plaquait sur le matelas et le contact de ces mains étrangères sur son cou le rebutait.

Pourtant, il lutta à peine. Il se laissa très vite glisser en fermant les yeux, laissant retomber ses bras. Une pensée venait de le traverser, pour revenir et se transformer en certitude : mourir ainsi, en silence et loin de Rampa serait un soulagement.

Aziraphale était tellement fatigué.

La tête lui tournait de plus en plus et la nausée montait. Les ténèbres grandissaient en périphérie de son regard, derrière ses yeux clos. Il essaya de se préparer à y basculer, à laisser derrière lui ses échecs et ses remords. Un nom s'obstinait à battre comme une migraine dans sa tête et le retenait au bord du vide. Il voulait se convaincre de l'abandonner lui aussi. Il y parvenait peu à peu...

Mais le corps penché sur lui tressauta soudain et le terrible étau autour de son cou disparut. Malgré lui, il prit une profonde inspiration, s'étrangla, la gorge en feu. Immobile, il entendait vaguement des bruits sourds près de lui sans parvenir à en comprendre la cause tant il était occupé à essayer de respirer. Malgré le soulagement de l'air dans ses poumons, un mauvais sentiment de découragement commençait à l'envahir quand le cri explosa dans l'obscurité et le fit sursauter.

- Aziraphale !

La peur et la douleur dont était chargée la voix de Rampa lui firent immédiatement honte. Il se redressa, hagard, et le chercha à tâtons. Ses mains trouvèrent les siennes. Rampa les pris et les serra fébrilement, puis les laissa pour l'enlacer de toutes ses forces. Il enfouit brutalement une main dans ses cheveux pour mieux le tenir contre lui et verrouilla son autre bras au travers de son dos. Aziraphale lui rendit son étreinte, plus maladroitement, mais avec le même besoin. Il avait des larmes plein les yeux et envie de lui demander frénétiquement pardon. Il n'osa pas. La culpabilité d'avoir renoncé sans se battre lui fermait la bouche.

Aziraphale serra Rampa un peu plus fort et cacha naturellement son visage dans son cou. Sa chaleur, le bonheur de son corps contre le sien et son odeur qu'il aimait tant l'apaisèrent doucement. Mais quelque chose était différent. Il prit conscience d'une certaine humidité contre son torse et son visage. Il s'écarta, inquiet soudain et oublia tout le reste.

- Rampa ? Tout va bien ? croassa-t-il laborieusement.

- Oui, oui. Ça aurait pu être pire.

- J'ai l'impression que tu es blessé. Allume.

- C'est bon, Az. Laisse-moi plutôt regarder ton cou.

- Fais de la lumière ! exigea Aziraphale d'un ton paniqué.

L'instant d'après, Rampa se détachait de lui et faisait apparaître une flamme vive dans sa main ouverte. Aziraphale écarquilla les yeux, plaquant une main sur sa bouche.

- Mon dieu, mais tu es recouvert de sang !

- Ah ?

Le démon baissa les yeux vers lui, l'air un peu distrait. Il avait le bas du visage couvert d'épaisses traînées rouges, encore luisantes, le devant de sa chemise était complètement imbibée de sang et ses mains semblaient habillées de gants humides. Il écarta l'inquiétude d'Az d'un haussement d'épaule agacé et voulu se pencher sur lui pour l'examiner. Aziraphale le repoussa, rongé d'inquiétude. Il posa délicatement ses mains sur son visage, cherchant du bout des doigts une plaie, puis se mit à ouvrir sa chemise pour trouver la ou les blessures qui avaient tant saignées. Mais Rampa lui prit le poignet droit et le secoua jusqu'à ce qu'Aziraphale relève les yeux vers lui.

- Hey, du calme ! Regarde.

Il referma la main, éteignant la flamme qui les éclairait. L'obscurité soudaine fit bondir le cœur d'Az. Mais Rampa claqua des doigts et la lumière de la chambre s'alluma, éclatante. Après un clignement de paupières, Aziraphale vit que Rampa était de nouveau propre et ne semblait pas souffrir. Il lui souriait.

- Tu vois ? Je vais bien. Toi, par contre... dit-il en perdant son sourire, les sourcils froncés.

Rampa passa une main légère sur son cou, mais Aziraphale tressaillit de douleur.

- Finalement, tu vas avoir des bleus.

Le démon fit apparaître un tube de crème dans sa main, lut le nom et le lui tendit.

- Je te laisse faire. Je n'ai pas envie de te faire plus de mal. Ça ne suffira peut-être pas à faire disparaître les traces, mais ça va soulager la douleur. Je l'espère, en tout cas.

Changeant de ton, il continua :

- Je vais m'occuper de notre invité.

Aziraphale ouvrait le tube quand il entendit la dernière phrase. Il tressaillit nerveusement. Son regard balaya la chambre et se posa alors sur le corps étendu dans une flaque de sang à quelques pas de lui. Son ventre se serra de dégoût et de peur. Aziraphale avait déjà côtoyé la mort et les cadavres tout au long de sa vie sur Terre, mais il avait horreur de ça. Même si le mort en question avait tenté de l'étrangler. Rampa se tenait debout à côté du cadavre en marmonnant quelque chose en langue démoniaque. Lui ne la parlait pas et connaissait seulement quelques gros mots, il fut donc assez surpris de voir le démon se pencher pour effleurer le front de son agresseur du bout de l'ongle. Un pentacle s'y traça avec une gerbe d'étincelles orangées.

- Qui était-ce ?

- Maladar.

Rampa fit un geste et le corps disparut dans une grande boîte en plastique. Il claqua le couvercle noir avec une certaine satisfaction, puis promena un regard dégoûté autour de lui. Il fit disparaître les traces de lutte et de sang, alors qu' Aziraphale regardait fixement la caisse.

- Sa mort ne va pas nous poser problème ? S'il retourne en Enfer et dit à tes Supérieurs que je suis chez toi... demanda-t-il.

- Il n'est pas mort. Enfin, son corps, si, mais pas son essence. Comme on ne peut pas Descendre sans pentacle chez moi, elle était coincée ici et je viens de la sceller dans son crâne. Ce sale corniaud va donc rester sagement là pendant qu'on trouve une solution.

Aziraphale se força à poser la question qui le torturait.

- Tu... Tu avais déjà tué quelqu'un avant ?

Rampa leva vers lui un regard sombre.

- C'est important ?

- Très important pour moi.

Il soupira et baissa la tête, l'air honteux. Il répondit lentement, comme si chaque mot lui coûtait.

- À ma grande honte, je dois avouer... Que non.

Le démon releva les yeux, le regard pétillant et ricana en voyant l'expression consternée d'Aziraphale.

- Je n'ai pas pu résister ! Non, évidemment que je n'ai jamais tué personne, je n'aime pas davantage ça que toi. Tu devrais le savoir pourtant, au lieu de me soupçonner d'être un tueur en série à la première occasion ! répondit-il férocement.

- Je n'ai pas dit cela. C'est simplement que tu as l'air d'avoir l'habitude de ce genre de situation, et je me suis demandé...

- J'ai surtout l'habitude de gérer tout genres d'emmerdes. Mais ça ne me gêne pas plus que ça d'éliminer Maladar. Il nous a causé tellement de problèmes...

- Ah ? Tu ne l'as jamais mentionné, répondit Aziraphale, surpris.

Rampa eut l'air très brièvement, mais très intensément ennuyé. Il haussa les épaules.

- Bah, soucis de boulot. Sans importance. Alors, ton cou ?

Az nota le changement de sujet, ainsi que le nom. Mais un Rampa sur ses gardes était aussi étanche que les portes du Purgatoire, alors il n'insista pas. Il étala un peu de crème sur sa chair meurtrie, la bouche crispée. Maintenant qu'il y prêtait attention, toutes les douleurs de son corps se rappelaient à lui. Son cou battait comme un cœur sous ses doigts et il avait mal en respirant. Son dos aussi n'était qu'une plaie à vif. Mais il sourit à Rampa qui l'avait rejoint près du lit. Le démon avait l'air pensif.

- Ça ira, je te remercie, finit par répondre Aziraphale.

- Tant mieux, dit Rampa vaguement. Ses yeux s'illuminèrent. Tu sais quoi ? Je pense que tout ce merdier va nous servir.

Il s'assit près de lui.

- Ça fait un moment que je cherche un moyen pour que l'Enfer te laisse en paix. Mais ils te poursuivront jusqu'à ce qu'ils t'attrapent ou jusqu'à ta transformation en démon. Qui n'est pas envisageable, je l'ai bien compris, pas besoin de faire cette tête. Mais dans ce cas, tu devras regarder par-dessus ton épaule jusqu'à ta mort. Et c'est ça, la solution ! Il faut que tu meures.

- Mais tu disais que je n'allais pas renaître. Et que tu ne le voul...

- Non, tu ne m'as pas compris. Il faut que l'Enfer pense que tu es mort. Imaginons que Maladar ici présent ait été à ta recherche. D'ailleurs, ça, c'est tout à fait vrai. Il a enfin réussi à te trouver, caché dans une vieille usine, ou je ne sais quel squat. On verra après. Vous vous êtes battus, tu as réussi à te défendre et à le blesser à mort avec de l'eau bénite. Mais dans un dernier geste de vengeance, il t'a immolé avec le Feu infernal. Égalité, balle au centre. J'arrive sur les lieux pour constater les dégâts, je rentre faire mon rapport et voilà. Problème réglé.

- Ma foi, cela me semble bien. À condition que personne ne soit blessé...

- Oui, oui, ne t'inquiète pas.

- ... Et que tu ne risques rien. J'ai également l'impression que de petits détails sont encore à régler. Par exemple, comment rendre ma mort réaliste s'il n'y a pas de corps ?

- Laisse-moi m'occuper de ça. Je connais quelques personnes qui vont nous aider. Toi, tu t'allonges et tu essayes de dormir un peu. Tu vas devoir venir avec moi ensuite pour que l'endroit soit imprégné de ton essence. Ah, avant que j'oublie.

Il claqua des doigts. Le doux pyjama en soie crème que portait Aziraphale fut remplacé par un jean déchiré et une chemise rouge trop grande. Ses cheveux s'allongèrent jusqu'à ses épaules.

- On laissera les vêtements et quelques mèches avec le corps pour plus de réalisme. Bon.

Rampa tourna la tête et la caisse disparût sous son regard.

- J'ai enfermé cet enfoiré dans mon bureau. J'y vais, j'ai encore plein de choses à régler.

Il se leva gracieusement, son téléphone déjà en main. Mais au lieu de sortir dans le couloir de son pas énergique, il s'arrêta dans l'encadrement de la porte et se retourna vers Aziraphale qui l'avait suivi des yeux.

- Az... Est-ce que ça va ? Vraiment, je veux dire.

- Oui. Ne t'inquiète pas pour moi, répondit-il d'une voix douce.

Rampa eut l'air agacé.

- Bien sûr que je m'inquiète ! C'est seulement que... Bon, ça vaut ce que ça vaut, mais j'ai la vague impression que tu te laisses aller.

La phrase toucha Aziraphale droit au cœur. Il dut prendre sur lui pour garder une expression neutre et sa main se crispa sur le drap alors qu'il s'obligeait à sourire.

- Ne dis pas de bêtises. Ça va et ça n'ira qu'en s'arrangeant.

Rampa lui lança un regard acéré. Il donna l'impression de vouloir rajouter quelque chose, mais il serra les doigts sur son téléphone, qu'il pointa vers lui comme il l'aurait fait avec son index.

- On verra ça plus tard. Mais ne t'imagines pas que je vais te lâcher.

Il lui jeta un dernier coup d'œil, puis sortit et referma la porte derrière lui.

Aziraphale, un peu réchauffé par ses mots, sourit plus franchement pour lui-même. Il se rallongea ensuite précautionneusement, et serra ses bras autour de lui dans la pénombre douce du début de soirée.

Oui, il devait reconnaître que Rampa avait raison. La souffrance l'épuisait. Il ne supportait plus cette immonde sensation de rejet qui abîmait chaque instants. L'abandon forcé de son projet de renaissance l'avait également secoué. L'espoir s'était éteint en lui, et malgré Rampa, le chagrin l'avait envahi de nouveau. Il y avait sombré sans vraiment s'en rendre compte, au point de se laisser tuer sans réagir. Il ferma les yeux, de honte et de lassitude.

Mais lentement, la douleur et le dégoût s'effacèrent devant une émotion brûlante. Il rouvrit les yeux. La colère lui tordit le cœur et il serra les poings, tout le corps tendu. Il s'était suffisamment lamenté. Il ne voulait plus jamais se laisser faire comme cela, c'était bien trop triste, lâche et indigne de lui. Il refusait absolument de continuer à s'abandonner à la souffrance.

Il se relèverait.

Oui, il allait souffrir encore. Certainement qu'il souffrirait de sa Chute toute sa vie. Il devait accepter cette douleur au lieu de perdre ses forces à la combattre, en pleurant pour un soulagement qui ne viendrait jamais. Il était vivant. Il était vivant et il se rendait compte qu'il voulait le rester. Il voulait voir d'autres aurores. Il voulait espérer encore, rire, lire et admirer toute la beauté autour de lui. Il voulait aider toujours plus. Et aimer. Il avait tellement envie d'aimer. Son regard dériva vers la place vide à ses côtés sans qu'il n'ose laisser le cheminement de ses pensées aboutir. Mais il se sentait un peu mieux et c'était un réel plaisir. Il soupira doucement. Le silence de la chambre vide lui semblait cette fois confortable. Il entendait vaguement Rampa dans la pièce d'à côté, et, apaisé, il ferma les yeux. Il se sentait un peu plus en paix avec ce qui s'était passé. L'espérance revenait enfin et il finit par glisser dans le sommeil, un sourire léger, mais bien présent sur les lèvres.


Il se réveilla plus tard, endolori et un peu hagard. Il ouvrait les yeux lentement, mais le souvenir brutal de mains autour de son cou le fit se relever en sursaut. Assis dans le lit et le cœur battant, il écarta difficilement cette mauvaise réminiscence. Aziraphale écouta quelques minutes le silence de l'appartement sans que son inquiétude ne s'apaise. Puis il comprit ce qu'il manquait et il se leva difficilement, mais aussi vite qu'il le pouvait.

Il n'entendait plus Rampa.

Il pouvait y avoir de nombreuses explications à son absence, mais Aziraphale était trop marqué par toute la violence qu'il avait subie ces derniers temps pour parvenir à se raisonner. Il pensa immédiatement au pire. Descendant du lit, il trébucha, se releva avec un gémissement quand son dos se rappela à lui et clopina douloureusement jusqu'à la porte. La pensée que dans l'état où il était, il ne serait pas d'une grande aide à Rampa lui traversa l'esprit sans le faire reculer. Mais un reste de prudence l'empêcha quand même de crier son nom en ouvrant la porte de la chambre.

Et bien lui en prit, car la voix de Rampa, en provenance de son bureau, résonna soudain dans le couloir.

- Je suis Terrence Rampa. Je veux parler à Matthew. Matthew Llyod... Ton chef, imbécile !

Aziraphale se sentit bête. Mais si intensément soulagé qu'il s'appuya de l'épaule contre le mur entre deux tableaux.

Tout allait bien.

La tête lui tournait encore, il décida donc de prendre un instant pour laisser l'adrénaline disparaître de son corps épuisé. Dans le bureau, la voix de Rampa se fit impérieuse et froide.

- Hello, Matthew, c'est Terrence. Hum ? Non, je suis satisfait des derniers prélèvements, pas de soucis à te faire. J'ai besoin de deux de tes hommes les plus dignes de confiance pour une affaire privée. Non, pas toi en personne. Tu es trop surveillé. Deux larbins de base suffiront. Et je veux un corps. Déjà froid, de préférence. Homme, race blanche, entre trente et quarante ans, squelette intact. Et pas d'enlèvement, pas de meurtre. Aucune trace, surtout. Un prêt-à-l'emploi, ça serait parfait. Oui, voilà. Bonne idée. Attention, tout doit être clean. Le corps doit disparaître des fichiers comme s'il n'avait jamais existé. C'est primordial pour moi. Et donc pour toi également, mon ami. Combien ? Trois heures, pas plus. C'est urgent. Oui, chez moi. On ira ensuite ensemble à l'endroit que je leur indiquerais. Oui, je sais que je peux compter sur toi. Ciao !

Il coupa la communication, puis se permit un soupir. Aziraphale entendit un coup sourd, accompagné d'un chuchotement rageur qui ressemblait fort à "Tu me fera vraiment chier jusqu'au bout, toi !". Il avança et entra dans le bureau de Rampa. Le démon était assis sur sa grande chaise dorée, les pieds sur la caisse en plastique contenant Maladar et le téléphone à la main. Quand Az passa la porte, il tourna nerveusement la tête vers lui, puis se détendit en le reconnaissant.

- Déjà levé ? demanda-t-il en jetant négligemment son téléphone sur son bureau.

Aziraphale haussa les épaules, les joues un peu chaudes. Inutile de lui dire qu'une panique un brin prématurée l'avait presque fait tomber du lit.

- Oui, je ne pouvais plus dormir, choisit-il de répondre. Tout va bien ?

- Nickel. Il n'y a plus qu'à attendre.

- Et quoi donc ?

- Ah, oui. Je ne t'ai pas expliqué en détails ce que nous allons faire.

Il se redressa sur sa chaise.

- Deux hommes vont passer nous prendre, toi, moi et cet encombrant emmerdeur. Nous allons tous nous rendre sur les berges de Tottenham Hale, dans un vieil immeuble que j'ai repéré et qui sera détruit dans la semaine. Là-bas, on réduira les deux corps en cendres pour qu'ils soient méconnaissables.

- Et celui censé me représenter... Rassure-moi, personne ne va mourir à ma place ?

- Mais non ! On prendra celui d'un de ces bons samaritains qui donnent leur corps à la science. Pas besoin de faire des vagues ou de risquer une enquête de police gênante.

- Bien. Heureusement que l'on vient nous aider un peu. C'est très gentil de leur part, d'ailleurs. Tu les remercieras, n'est-ce pas, ainsi que ce Matthew que tu as l'air de bien connaître.

Rampa le dévisagea une seconde avec une expression incrédule puis éclata brièvement de rire.

- Matthew Llyod est le boss de la mafia londonienne, et s'il nous aide, c'est bien parce qu'il n'as pas le choix ! Ah ! Remercier Matthew... Il me boufferait tout cru s'il le pouvait, ce salopard !

Aziraphale adorait l'entendre rire. Même à ses dépens. Il prit tout de même une expression contrariée et s'appuya contre l'encadrement de la porte. En essayant de ne pas avoir l'air de lui en faire le reproche, il demanda :

- Je ne savais pas que tu faisais partie de la mafia.

- Aziraphale... Je SUIS la mafia, répondit Rampa en se levant de sa chaise. Enfin, disons que je suis à l'origine de leur implantation à Londres et que depuis, ça me sert de temps en temps.

Az réfléchit un instant.

- Pourtant, il me semble que la mafia londonienne est l'une des organisations criminelles les moins violentes du Royaume-Uni.

Le démon passa devant lui en haussant les épaules.

- Je n'ai pas dit que c'était une réussite.

Aziraphale souriait en le suivant dans le salon.

- Au contraire, mon ami.

Rampa se laissa tomber dans le canapé blanc, fronçant les sourcils en direction de la télévision qui s'alluma en sourdine.

- Bon, changeons de sujet, tu veux ? lui dit-il en faisant semblant de suivre ce qui se passait à l'écran.

- Bien sûr.

Aziraphale s'assit avec lui devant l'émission de télé-réalité et s'obligea poliment à s'y intéresser.

Il n'aimait pas la télévision. La plupart des programmes l'ennuyaient. Seuls quelques adaptations fidèles de romans trouvaient grâce à ses yeux, et uniquement car c'était des histoires qu'il avait profondément aimées. À l'exception de ces rares perles, il ne la regardait jamais et ne comprenait pas qu'on puisse y passer tout son temps.

La fatigue, la douleur sourde qui pulsait dans tout son corps et l'agacement devant la bêtise crasse des figurants eurent raison de lui en quelques minutes. N'ayant pas le courage de se lever pour aller chercher un livre dans la chambre, il ferma simplement les yeux et laissa sa tête basculer sur le dossier de velours blanc. Il entendait Rampa ricaner à côté de lui, murmurant parfois des sarcasmes ou des conseils aux idiots qui s'exposaient pour de l'argent. La lumière jaune des lampadaires, filtrée par les innombrables plantes, caressait agréablement son visage. Aziraphale était bien. Cela faisait longtemps, des années lui semblait-il, qu'il ne s'était pas senti aussi serein. Il aimait être simplement là, près de Rampa, partageant un moment comme ils l'avaient fait des centaines de fois. Mais ils n'avaient jamais été aussi proches, car ils n'avaient jamais vécu ensemble auparavant.

Ni fait l'amour.

Il se tendit légèrement, alors qu'une chaleur déjà familière l'envahissait brusquement.

Un peu surpris, il se rendit compte qu'il avait toujours envie de lui et que maintenant qu'il n'était plus rongé par la peur et la culpabilité, c'était très agréable. Il eut l'impression que quelque chose se relâchait dans sa poitrine. Il se laissa gagner doucement par l'envie, envie alimentée par les doux souvenirs qu'il conservait précieusement malgré tout. Lui revenait alors le goût de sa bouche et la sensation de sa peau sous ses doigts. La douceur de soie de ses cheveux. Le plaisir de ses mains sur son corps...

Le trouble qu'il ressentait était nouveau, parfaitement enivrant et il s'y abandonna innocemment.

Aziraphale se rappela très précisément la pression de ses lèvres autour de lui, l'humidité de sa bouche et les caresses de sa langue. Le bonheur d'être possédé quand on mourrait de l'être. Son corps sur le sien. Sa respiration précipitée, son regard quand il lui faisait l'amour. Un nœud chaud se noua dans son bas-ventre. Il commençait à avoir vraiment besoin de...

- Az ?

Il ouvrit lentement les yeux, encore un peu troublé. Puis il remarqua l'air intrigué du démon qui le regardait du coin de l'œil, et il fut ramené sur terre avec la délicatesse d'un avion qui se crashe.

Est-ce qu'il est capable de ressentir le désir comme je pouvais sentir l'amour ?

C'était une possibilité.

Une possibilité absolument terrifiante. Le désir d'Aziraphale fut instantanément douché et il se releva tant bien que mal en essayant de cacher sa gêne.

- Je pense que je devrais manger quelque chose avant que l'on parte, non ? Ce serait bien. Reste, je t'en prie, tu as l'air de bien t'amuser. Je reviens rapidement.

Et il s'enfuit aussi dignement que possible dans la cuisine. Il n'eut pas le courage de regarder l'expression de Rampa et de vérifier s'il croyait sa pauvre excuse.

Une fois la belle arche passée, Az ne jeta pas un autre regard à l'élégante modernité autour de lui et se laissa simplement tomber sur l'un des tabourets gris posés autour de l'îlot central.

J'ai été absolument ridicule.

Mais au lieu d'être mort de honte, Aziraphale avait envie de rire. Mais pas un de ses rires forcés auxquels il se contraignait pour faire illusion. Un vrai rire. Et qu'est-ce que cela faisait du bien ! Il avait cru que cela ne lui arriverait plus jamais.

Il se rendait compte que maintenant qu'il n'était plus enchaîné à son devoir, sa charge et sa nature d'ange, son amour n'avait plus rien de répréhensible. Il était libre de le vouloir.

Son désir n'était maintenant plus arrêté que par un reste de pudeur et quelques légères inquiétudes. Il ne savait pas ce que Rampa voulait. Et il était encore bien trop fragile et meurtri pour attendre quoi que ce soit. Mais peu importait pour l'instant. En effleurer seulement l'idée le remplissait d'une joie très douce qui lui fit beaucoup de bien.

Il avait l'impression que son ciel s'éclaircissait.

Pour la première fois depuis sa Chute, il osa remercier le Créateur. Enfin, il pouvait ne serait-ce que rêver à celui qu'il aimait.

Il ne se l'était jamais permis jusque-là.

Le cœur plus léger, il tendit la main et attrapa une pomme bien rouge dans la corbeille posée devant lui. Il y mordit avec plaisir sans vouloir penser à rien d'autre afin de ne pas gâcher la joie fragile qu'il lui réchauffait tout le corps. Il termina rapidement son fruit sans pouvoir ajouter autre chose, mais se força à boire un verre d'eau. Brusquement, il avait envie d'être avec Rampa.

Il le pouvait.

Il en avait le droit.

Aziraphale ressortit de la cuisine avec la joie au cœur.


Eliot était nerveux.

Lui, qui était habituellement d'un naturel placide, transpirait abondamment sur le siège du gros fourgon blanc qu'il conduisait. Il pouvait également sentir la tension irradier de son frère Thomas assis près de lui, ce qui ne l'aidait pas à se détendre.

Pourtant, la mission était d'une simplicité ridicule : récupérer un corps à la morgue de l'Imperial College London et faire le taxi pour deux personnes. Ils n'auraient qu'à transporter le cadavre où on leur dirait et retourner attendre dans la voiture. Mais le chef Llyod avait curieusement insisté sur le fait qu'ils devaient absolument satisfaire monsieur Rampa et Eliot n'avait pas pu ignorer la peur qui suintait dans sa voix. Leur chef était pourtant un de ces hommes qui semblaient taillés dans le marbre tant ils étaient impitoyables. Il s'était imposé dans le milieu avec beaucoup d'intelligence, de force et de froide cruauté. Matthew Llyod était connu pour châtier lui-même et à la main ceux qui le décevaient. Hommes, femmes ou adolescents, rien n'était trop pur pour être épargné par l'avidité du chef et Eliot, qui était son ombre depuis ses débuts, ne l'avait jamais vu exprimer une hésitation. Penser que cet homme-là pouvait craindre quoi que ce soit était une aberration. Le petit homme blond serra les mains autour du volant. Certes, il connaissait monsieur Rampa de nom. Tout le monde le connaissait. Il n'était pourtant pas un grand boss de la mafia, comme ces quelques vieux bonshommes aux bonnes manières et aux regards morts qui la dirigeaient. Ni l'un des ces chefs ambitieux, énergiques et sans pitié qui contrôlaient Londres par quartier. Ni bien sûr un homme de main. Non. Monsieur Rampa était le propriétaire de la mafia de Londres. Elle existait par lui et pour lui. Il était donc la personne la plus respectée du pays, bien avant la reine d'Angleterre, et beaucoup de mafieux avaient davantage peur de lui que du Diable. (Ce qui était une grosse erreur, bien sûr. Lucifer leur serait infiniment plus préjudiciable que Rampa quand ils le rencontreraient. Mais si ces hommes-là réfléchissaient correctement, ils ne feraient pas ce métier, n'est-ce-pas ?)

Si Eliot avait eu son mot à dire, il n'aurait pas approché le Proprio même avec un bâton de cinq cent mètres. Le pouvoir l'avait sans doute rendu aussi dangereux qu'un gosse dans une centrale nucléaire pleine de boutons clignotants. Il coula un regard vers son frère. Llyod savait qu'Eliot éviterait que Thomas ne coure le moindre risque. Par tous les moyens. Il lui avait donc ordonné de le suivre afin de s'assurer que l'homme de main se dépasse pour accomplir cette mission.

Eliot était trop prudent pour insulter son chef même à mi-voix, mais intérieurement, il ne s'en privait pas.

Ils arrivaient dans le quartier de la faculté de médecine que Llyod leur avait indiqués. Ils n'auraient qu'à réceptionner le corps, le chef s'était déjà chargé de le sélectionner et d'effacer son existence numérique. Simple, oui. Très simple. Mais Eliot avait une angoisse dure comme un bloc de béton dans la poitrine en garant le fourgon devant la morgue. Lui qui n'était pas croyant se surpris à adresser une courte supplique au Créateur : que cette mission se déroule sans problèmes. Et que monsieur Rampa ne soit pas l'espèce de démon que les mafieux se plaisaient à décrire entre eux.

S'il savait, le pauvre.

La nuit était totale quand ils s'arrêtèrent ensuite dans le parking souterrain de l'immeuble chic qui appartenait - sans doute - à monsieur Rampa. Les deux hommes de main descendirent nerveusement du fourgon, et sans se consulter, vinrent se placer de part et d'autre de la porte arrière, croisant les mains dans le dos et gardant le regard braqué sur la porte vitrée qui menaient aux étages. Le silence était lourd et rendait l'attente angoissante.

Thomas, visiblement terrifié, déglutit bruyamment. Eliot lui jeta un regard d'avertissement, mais le jeune homme, presque un adolescent encore, avait déjà redressé le menton. Il éprouva une fugitive bouffée de tendresse pour son petit frère. Et regretta, avec une intensité aussi rare que brûlante, de l'avoir entraîné avec lui dans la mafia. S'ils avaient été moins pauvres, moins orgueilleux et moins fainéants, peut-être que... La porte s'ouvrit. Eliot se raidit de tout son corps, prêt à affronter celui qu'il imaginait sans mal comme un gros quinquagénaire sanglé dans un costume hors de prix, dégoulinant de suffisance, qui pouvait détruire leur vie d'un geste... pour se retrouver face à un homme en guenilles, très beau mais à l'air épuisé, qui leur fit le sourire abîmé le plus lumineux qu'ils n'aient jamais reçu.

- Ah, vous êtes là ! Parfait. Rampa ! Ils sont arrivés ! cria le nouveau venu en repassant la tête par la porte.

Eliot faillit broncher, mais se retint à la dernière seconde. Il était beaucoup trop nerveux et risquait de faire l'erreur qu'il redoutait tellement. Il empêcha les questions qui bourdonnaient dans sa tête de troubler son expression (Qui était cet homme ? Était-il un danger ? Et pourquoi était-il si familier avec monsieur Rampa ?) et se redressa à en faire craquer son dos. Un gros bruit retentit dans l'escalier, comme si quelque chose de très lourd dévalait les marches en sonnant contre le béton. Le jeune homme fronça les sourcils.

- Tu aurais pu le porter, tout de même ! Il doit avoir une de ces nausées... dit-il d'une voix grondeuse à celui qui descendait bruyamment après lui.

- Il est mort, Aziraphale ! Et si je n'étais pas arrivé à temps, c'est toi qui serais dans cette caisse. Alors si seulement je pouvais, je le balancerai dans tous les escaliers de Londres jusqu'à ce qu'il se noie dans son vomi, lui répondit-on d'un ton féroce.

Voilà qui ressemblait davantage au Proprio, pensa Eliot. Une grosse caisse en plastique fut poussée par la porte, forçant le premier à s'écarter, et un autre homme entra dans le parking. Grand, habillé d'un jean et d'une chemise blanche visiblement de grande marque, il avait le visage anguleux et ses yeux était cachés par des lunettes de soleil. Eliot plissa les yeux. Autant celui qu'il venait d'appeler Aziraphale avait l'air doux et paraissait tout en clarté, autant monsieur Rampa était sombre, le teint halé, les cheveux noirs et l'expression orageuse. Ils étaient aussi différents que le jour et la nuit, mais semblaient... Étonnamment proches.

- Vous vous appelez... ? La voix sèche claqua dans le parking et fit tressaillir l'homme de main.

- Je suis Eliot Morel, monsieur. Et lui, c'est mon frère Thomas.

- Mettez cette saloperie dans le camion, dit monsieur Rampa en donnant un coup de pied dans la caisse devant lui. Il releva la tête. Vous avez ce que j'ai demandé ?

Eliot fit un signe à son frère, qui acquiesça et se dirigea d'un pas raide jusqu'aux deux autres. Il salua d'un "messieurs " poli, puis se baissa pour saisir la caisse.

Eliot ouvrit ensuite l'une des deux portes arrières du fourgon et invita monsieur Rampa à s'approcher. Il lui désigna ensuite le long sac noir fermé par une fermeture éclair d'un mouvement de tête. Monsieur Rampa se pencha pour ouvrir le sac au niveau du visage et y jeta un coup d'œil. Eliot remarqua alors que le dénommé Aziraphale était resté en arrière. Il avait l'air mal à l'aise sous ses cernes et évitait de regarder vers le fourgon. L'homme de main, qui sous un visage banal et une expression relativement indifférente cachait un redoutable sens de l'observation, se demanda comment un homme faisant des manières avec la mort avait pu survivre auprès de quelqu'un comme monsieur Rampa. Il ne pouvait s'empêcher d'être curieux, alors même que son instinct de conservation était accroché à la corde de son signal d'alarme mental et lui hurlait de s'occuper de ses oignons.

- Bien. Ça fera l'affaire. Un peu grand, mais peu importe. Une fois brûlé... Je pars devant et vous suivez. Profil bas, d'accord ? Pas d'extravagances avec le code la route.

Aziraphale, derrière lui, lâcha un petit rire.

- Cela vaut aussi pour toi, j'imagine ?

Eliot ne pu s'empêcher de se raidir. Il s'attendit à une explosion de violence devant ce manque de respect flagrant et rentra par habitude la tête dans les épaules.

- La ferme, Az, répondit seulement monsieur Rampa d'un ton presque amical. Il se retourna sans rien ajouter et partit vers les voitures, suivit d'un Aziraphale à l'air goguenard.

Les deux frères échangèrent un regard, mais remontèrent en silence dans le fourgon.

- Tu ne trouves pas qu'ils sont bizarres ? commença Thomas du siège passager. Monsieur Rampa n'est...

- Ne t'occupe pas d'eux. On fait seulement ce qu'on a à faire et on rentre, coupa Eliot.

Il lui donnait régulièrement de très bons conseils que lui-même ne suivait jamais.

Pour une fois, son frère ne répliqua pas. Mais il était presque quatre heures du matin et le jeune homme devait être trop fatigué pour argumenter. Tournant la tête, Eliot le vit d'ailleurs fermer les yeux dans la lumière mouvante des enseignes et des réverbères. Il réprima un sourire et se concentra pour ne pas perdre la Bentley noire dans la circulation.

Trois quarts d'heure plus tard, ils étaient tous arrêtés sur les berges de la Tamise, devant un immeuble de briques noir de pollution. Le quartier était désert et passablement délabré. De l'avis d'Eliot, seuls les rats devaient encore vivre ici, dans les remugles d'eau croupie et d'ordures abandonnées, au son lointain de la circulation. Charmant. Mais sans le moindre témoin gênant, au moins. Eliot fronça le nez et attendit les ordres, de nouveau au garde-à-vous près du fourgon. Monsieur Rampa aidait (monsieur?) Aziraphale à sortir de la voiture. Il avait la bouche tordue de souffrance. Monsieur Rampa lui mit d'autorité le bras sous le sien sans écouter les protestations polies qu'il se mit à chuchoter furieusement. Le grand brun tourna ensuite la tête vers les deux hommes de main.

- Prenez chacun un corps et suivez-moi, dit monsieur Rampa en partant vers l'immeuble avec son compagnon.

Eliot se retourna vers le fourgon sans pouvoir réprimer une grimace. Il avait horreur de toucher de la chair morte. Mais il désigna à Thomas la caisse (qui contenait, comme il l'avait soupçonné, une victime du Proprio) et saisit lui-même le cadavre dans son linceul de plastique. Il le cala sur son épaule en essayant de ne pas penser à ce qui était plaqué contre sa joue. Sans attendre son frère qui se débattait avec son propre fardeau, Eliot s'empressa de les suivre dans le hall d'entrée.

Il comprenait maintenant qu'il ne s'agissait que de dissimuler un meurtre, et sans savoir pourquoi le dénommé Aziraphale était là alors qu'il souffrait visiblement, il se sentait plus rassuré. Il était en terrain connu et à part le risque d'être surpris, ce n'était pas aussi dangereux qu'il le pensait. Même monsieur Rampa était bien plus "soft" que ce que l'on disait, sans bien sûr aller jusqu'à se montrer aimable. Mais Eliot n'oubliait pas la tension du chef Llyod et il serra les dents en grimpant les marches de l'escalier gris d'obscurité. Il ne pensait qu'à effectuer ce travail au mieux, poser le cadavre le plus loin possible de lui et rentrer noyer le stress qui lui faisait vibrer les nerfs sous un jet d'eau brûlante.

Il entendait les deux hommes discuter un palier au-dessus, alors que Thomas, derrière lui, lâchait un juron à chaque pas. Lui-même devait se mordre la langue pour ne pas faire pareil. Le bougre qu'il portait devait bien peser quatre-vingts kilos et il avait hâte d'être arrivé. Pour son plus grand soulagement, ils finirent par choisir l'étage qui leur convenait, le deuxième, et firent grincer la porte coupe-feu en y pénétrant. Il les rejoignit peut-être une minute plus tard, soufflant comme un bœuf, et déposa le cadavre près d'eux sans attendre d'y être invité. Il se redressa ensuite en se massant la nuque discrètement, jetant par habitude un regard autour de lui pour repérer son environnement. La pièce à vivre dans laquelle ils venaient d'entrer était aussi minable que le reste. Tout semblait brisé ou gonflé d'humidité, et même les squatteurs avaient visiblement dédaigné l'endroit, car il n'y avait aucun graffiti sur les murs.

Sans vraiment y prêter attention, il entendit monsieur Rampa claquer des doigts, puis demander à mi-voix :

- Ça va mieux ?

- Oui, je te remercie. Ils me chatouillaient terriblement.

Plus fort, il ordonna à Eliot :

- Enlevez le sac, monsieur Morel.

L'homme de main s'exécuta sans relever la tête. Son frère venait d'arriver pesamment derrière lui, il l'entendait souffler alors qu'il faisait glisser la fermeture éclair. Monsieur Rampa demanda à Thomas de sortir l'autre corps en face du premier. Ce qui prit une seconde, le jeune homme se contentant d'ouvrir la boîte et de faire basculer ce qu'il contenait.

Eliot avait lui-même réceptionné le corps, pour vérifier une dernière fois qu'il correspondait bien aux critères que lui avaient martelés Llyod. Et depuis, il était resté dans la voiture, ou, plus récemment, sur son épaule. Pourtant, l'homme qu'il venait de révéler portait maintenant les cheveux longs et une large chemise rouge, ainsi qu'un jean déchiré qui lui étaient curieusement familier.

Il leva lentement les yeux, pris d'un pressentiment terrible.

Monsieur Aziraphale avait maintenant les cheveux coupés au-dessus des oreilles et était habillé d'un ensemble gris foncé à fines rayures.

La peur l'envahit. Il ne comprenait pas comment ils avaient pu faire ça et sentait instinctivement que quelque chose n'était pas normal. Lui revenait soudain toutes les histoires de croque-mitaine circulant sur le Proprio. Ses yeux glissèrent sur la victime de monsieur Rampa. Un tas de viande méconnaissable, couvert d'un sang devenu noir et à la tête presque arrachée.

Sa main glissa vers l'étui sous son aisselle. Il était coincé entre l'urgence de les protéger, lui et Thomas, et le respect dû aux supérieurs qu'il avait chevillé au corps. Lui seul l'empêcha de les abattre sur-le-champs. Ses yeux allaient nerveusement de son frère aux deux menaces potentielles qui discutaient toujours devant lui. Il ne voulait surtout pas qu'ils sachent qu'il avait remarqué leur tour de passe-passe, mais il ne pouvait s'empêcher de transpirer de nouveau. Monsieur Rampa, sans le regarder, fit un geste brusque dans sa direction et Eliot n'hésita plus. Il referma la main sur son revolver en une seconde et le braqua, le regard fixé sur lui. Le nommé Aziraphale le vit tout de suite.

- Rampa... appela-t-il d'une voix douce en désignant lentement l'homme de main, terrifié.

Monsieur Rampa lui jeta un coup d'œil et se figea aussi, un sourcil levé au-dessus de ses lunettes noires. Il haussa négligemment les épaules.

- Ah, oui. Bah, ce n'est pas grave. On n'a plus besoin d'eux.

Le cœur d'Eliot dégringola. Il allait le tuer. Il allait tuer Thomas. C'est ce qu'il redoutait depuis que Llyod leur avait donné cette horrible mission. Eliot serra les doigts sur son arme, la bouche ouverte sur un cri d'avertissement pour son petit frère. Quelles qu'en soit les conséquences, il ne se laisserait pas faire sans réagir. Même s'il devait ensuite se cacher toute sa vie, il le sauverait, il...

Monsieur Rampa claqua des doigts. Et Eliot se retrouva immobilisé, dur comme une statue de marbre. Il vit du coin de l'œil, Thomas de raidir également. Puis il sentit son esprit s'engourdir progressivement, et eut juste le temps de les entendre une dernière fois avant de sombrer dans l'inconscience.

- Était-ce finalement bien nécessaire de mêler ces deux humains à nos problèmes ? Monsieur Morel a l'air d'être mort de peur, demandait Aziraphale d'un ton soucieux.

- Je ne pouvais pas toucher moi-même les corps, ils auraient eu mon odeur. Ne t'inquiète pas, va. Ils ont l'habitude des émotions fortes. Et de toute façon, ils vont tout...

Eliot se réveilla en sursaut. Il était chez lui, dans son lit. Il eut l'impression vague et floue d'oublier quelque chose, comme un rêve qui se défait aussitôt les yeux ouverts. En se creusant la tête, il se rappela avoir monté les corps avec son frère et les avoir déposés devant monsieur Rampa. Ils étaient ensuite redescendus ensemble en laissant les deux hommes faire ce qu'ils avaient à faire, remontant dans le fourgon et prenant soin de ne pas regarder en direction du vieil immeuble. Dix minutes plus tard, monsieur Rampa avait passé la tête à la fenêtre du côte du conducteur, en leur assurant qu'il était satisfait, que tout s'était bien passé et qu'il préviendrait Llyod lui-même. Ils étaient rentrés chez eux, plus soulagés qu'ils ne voulaient le dire à voix haute.

Eliot se laissa retomber sur son oreiller avec un énorme soupir. Cela s'était bien passé et il avait encore du mal à y croire. Mais il n'était pas du genre à chercher des poux à une explication parfaitement logique et surtout très arrangeante. Il se rendormit donc, avec la chaude satisfaction du travail bien fait.


- Bon, j'y vais. Je te préviens, ça ne va pas être beau à voir. Tu es sûr de vouloir rester ?

Aziraphale avait envie de dire non. Il était très fatigué et voulait retourner dans un endroit chaud, qui ne sentait ni la pourriture ni le renfermé. Mais il ne pouvait pas laisser Rampa faire tout le sale boulot en se cachant dans sa chambre. Il acquiesça silencieusement. Le démon lui laissa une poignée de secondes pour changer d'avis. Mais voyant qu'Aziraphale lui rendait un regard décidé, il sortit un petit flacon de sa veste.

- Par le Ciel, tu gardais ça sur toi ? dit Az d'un air horrifié. Tu aurais dû me laisser la prendre.

- On ne sait pas ce que l'eau bénite pourrait te faire, répondit-il en haussant les épaules. Et de toute façon, le flacon est complètement hermétique. Je ne prends aucun risque.

C'était tellement gentil qu'Aziraphale ne trouva rien à dire. Il s'avança pour lui presser l'épaule doucement sans oser le remercier davantage, sachant très bien que cela ne lui plairait pas. Rampa s'écarta, le regard indéchiffrable derrière ses lunettes. Il se planta devant ce qui restait de Maladar. Lentement et très précautionneusement, il déboucha le flacon, puis le versa sur le démon-loup.

Et effectivement, ce ne fut pas beau à voir. Sa chair se mit à fumer, puis à fondre rapidement dans un grésillement affreux. Très vite, il ne resta plus de lui qu'une flaque, un amas indescriptible de matières organiques répugnant.

Rampa ne perdit pas de temps. Il fit apparaître dans sa main une haute flamme, qu'il dirigea vers le corps affublé de ses vêtements et de ses cheveux, qui prit feu immédiatement. Rampa surveilla attentivement la combustion, les lueurs rouges-orangées dansant sur son visage fermé. Il prit soin d'épargner quelques cheveux et un bout d'étoffe, et quand le reste du cadavre fut consumé jusqu'aux os, il fit un geste de la main pour faire disparaître le feu. Au même moment, une lourde brise passa par une des fenêtres brisées, et la fumée vint jusqu'à Aziraphale. La violence, la proximité des cadavres, l'horreur de ce qu'ils venaient de faire et maintenant cette odeur affreuse le firent vaciller. Il trébucha vers le mur le plus proche pour s'y retenir, mais se plia violemment en deux et rendit tout ce qu'il avait avalé.

Rampa jura en langue démoniaque derrière lui et le rejoignit en deux enjambées.

Quand Aziraphale put relever la tête, le démon tenait un mouchoir et une bouteille d'eau, qu'il lui donna. Il fit ensuite disparaître d'un geste les éclaboussures.

- Je suis désolé. Je ne pensais pas réagir comme cela, articula piteusement Aziraphale après s'être soigneusement rincé la bouche.

Rampa fit aussi s'évaporer l'eau souillée.

- Moi j'en étais sûr, répliqua aigrement Rampa.

Il sembla prendre - difficilement - sur lui pour ne pas le houspiller davantage.

- Je vais appeler tout de suite l'En-Bas. Comme ils risquent de m'envoyer quelqu'un, je préfère que tu retournes à l'appartement.

- Très bien, acquiesça Aziraphale.

- J'en ai pas pour longtemps.

Az sourit.

- Très bien.

Et Rampa claqua des doigts. Az se retrouva debout au milieu du salon, avec un vague mal de tête. Il pensa à se laisser tomber dans le canapé pour y rester au moins plusieurs jours, mais il se rappela l'odeur qui devait sûrement imprégner ses cheveux. Il alla donc prendre une douche, pressé de se laver également les dents.

Ce n'est qu'une fois nu, assis dans la baignoire, qu'il en prit vraiment conscience : maintenant qu'il était mort autant pour le Ciel que pour l'Enfer, il ne craignait plus rien. Cela faisait une semaine que l'angoisse sourde d'être changé en démon malgré lui l'étranglait. Et c'était fini.

Le soulagement fut comme une vague qui le balaya et lui laissa le cœur plus léger.

Il était presque habillé quand Rampa revint. Ils se croisèrent dans le couloir alors qu'Aziraphale sortait précipitamment pour le rejoindre. Le démon avait l'air vaguement fatigué, mais Az ne put s'empêcher de sourire intérieurement en voyant qu'il s'était quand même changé.

- Tu as l'air mieux, lui dit-il avec un bref sourire.

Il se passa la main dans les cheveux, enlevant ses lunettes au passage.

- C'est bon, Az. Ça a pris plus longtemps que ce que je pensais, la saleté de fonctionnaire qui est Monté a absolument tenu à regarder les deux cadavres dans tous les sens avant de les identifier. Avec une loupe, s'il te plaît. L'Enfer est vraiment en retard au niveau technologique. Ça nous arrange, oui, mais c'est vraiment affligeant. Ce n'est pas faute de leur proposer de se mettre à la page mais les démons s'agrippent à leurs habitudes comme des..

Az ne l'écoutait qu'à moitié. Trop heureux pour réfléchir, il se jeta sur lui et le serra dans ses bras. Il le coupa net dans sa tirade, mais ne s'en rendit pas compte.

- Merci Rampa, merci ! J'ai l'impression d'avoir été libéré d'un grand poids !

- Pas de problème, répondit l'autre d'une voix neutre avec un peu de retard.

Mais l'instant devint rapidement gênant car Rampa garda les bras le long du corps en conservant une petite distance entre eux.

Ils se touchaient rarement d'habitude, certes, mais comme le démon lui-même l'avait pris dans ses bras plusieurs fois, il avait pensé... Aziraphale s'écarta pour voir son visage.

- Quelque chose ne va pas, très cher ?

- Je ne suis pas habitué à ça, dit Rampa sans lui rendre son regard.

- À l'affection ?

- Oui.

- Oh. Et cela te pose problème ?

Rampa le regarda enfin.

- Je ne sais pas.

Il avait l'air tendu. Refroidi, Aziraphale décida de ne pas insister et enleva ses bras. Il recula jusqu'au mur derrière lui. Il allait s'excuser, mais Rampa retrouva soudain le sourire, visiblement résolu à faire comme s'il ne s'était rien passé.

- Viens, on va déboucher une bouteille pour fêter ça !

Il s'éloigna vers son cellier un peu trop vite pour être honnête.

Aziraphale le regarda partir pensivement. Rampa n'avait jamais été ni démonstratif, ni affectueux et il s'était lui-même toujours restreint pour ne pas le mettre mal à l'aise. Il avait vraisemblablement mal interprété la douceur de ces derniers jours. Ses pensées devenaient cotonneuses à cause de la fatigue et il se sentait engourdi. Aziraphale soupira légèrement en se décollant du mur contre lequel il était appuyé. Ce n'était rien de grave et il tenait à profiter de ce moment de joie. Il alla rejoindre Rampa, qui s'affairait bruyamment dans le salon comme s'il avait décidé de faire une réception pour vingt personnes.

Il ne vit pas la trace sanglante qu'il laissa sur le mur.


Deux heures plus tard, Rampa riait de bon cœur et Aziraphale le regardait sans cacher son plaisir. Le démon avait bu - en pensant quand même de temps en temps à remplir son verre - quatre belles bouteilles d'un vin à la robe rouge sombre qu'il aimait particulièrement. Il avait tenu à lui en faire deviner le nom, en prenant des façons affectées d'œnologue pour les lui présenter qui les avaient bien fait ricaner. Aziraphale avait fini par déclarer forfait, ne serait-ce que pour voir l'expression ravie de Rampa.

- C'était facile, pourtant ! Ce sont toutes des bouteilles de Montepulciano d'Abruzzo de 1990.

- Vraiment ? fit Aziraphale en regardant de nouveau son verre à la lumière du plafonnier.

- Yep.

- Je dois être fatigué...

- Yep !

Il hocha la tête un peu fort. Rampa était gris, pas encore complètement saoul, mais en bon chemin pour l'être rapidement. Aziraphale souriait, mais la fatigue commençait à se faire très lourde. Depuis une demi-heure environ, ses mains étaient glacées, malhabiles et la tête lui tournait.

Finalement, quand il faillit laisser tomber son verre pour la troisième fois, il décida à contre-cœur d'aller se coucher. Le jour n'allait pas tarder à se lever, le ciel devenait doucement bleu foncé à travers la haute baie vitrée du salon.

- Je crois qu'il est temps que j'aille dormir, Rampa. J'ai du mal à garder les yeux ouverts.

- 'Kay. Je finis la bouteille et j'arrive.

Az acquiesça et se leva lourdement. Il ressentait à présent une douleur diffuse dans le dos et avait hâte de dormir pour l'oublier. Il passa devant Rampa qui leva la tête au passage. Aziraphale se retourna à demi pour lui sourire, mais il vit le démon changer d'expression brusquement.

- Az ! Merde, ton dos est plein de sang !

Dégrisant immédiatement, il se leva et le rejoignit au milieu du salon en quelques pas. Il lui prit le bras et le tira pour voir son dos, jura encore et jeta un regard vers le couloir, puis secoua la tête.

- Viens.

Il fit apparaître ses ailes et les étira au maximum. Puis il les referma sur eux, caressant le visage d'Aziraphale de ses plumes très douces qui sentaient si bon. Un instant plus tard, Rampa les fit réapparaître dans sa chambre tout près du lit. Trop groggy pour être vraiment inquiet, Aziraphale s'allongea sur le ventre docilement. Il entendit un bruit de déchirure.

- Rampa ! Une si belle chemise ! dit-il en se retrouvant brutalement torse-nu.

Rampa grommela derrière lui quelque chose qui ressemblait à : qu'est-ce qu'on s'en fout ! Toi et ton refus de gaspiller !

Ils avaient bandé son dos très serré avant l'arrivée des hommes de main, afin qu'il soit à l'aise, et c'est certainement pour cela qu'il n'avait pas senti ses blessures se remettre à saigner. Le démon fit apparaître une paire de ciseaux dans sa main et commença à découper la bande. Le sang perla entre les morceaux de coton dès que la pression se relâcha. Il enleva tout le reste de la bande aussi doucement que possible, mais Aziraphale ne put s'empêcher de gémir en sentant glisser le tissu sur ses plaies.

- C'est... La nouvelle peau s'est fendue, dit Rampa.

Il passa une gaze sur la chair abîmée pour la nettoyer. Aziraphale siffla en s'accrochant aux draps.

- Oui, c'est ça. Sur toute la longueur.

Il resta quelques instants de plus à regarder les plaies.

- Il va te falloir des points.

- Tu penses ?

- Oui. Non... J'en sais foutre rien ! Mais c'est ce qu'on dit dans ces cas-là. Je crois.

- Je n'ai pas envie qu'on farfouille dans ma chair, Rampa.

- Tu préfères te vider de ton sang ?

Aziraphale ne répondit pas, et un silence vaguement boudeur s'installa. Rampa soupira.

- Bon. Demain, d'accord ? Je ferais venir un de ces vétérinaires véreux qui savent enlever les balles et rafistoler les gens sans faire de manières. Je ne voulais pas impliquer davantage Llyod, mais on n'a pas le choix.

- Et bien, il suffira de lui effacer la mémoire, comme aux deux autres.

Rampa eut l'air un peu embêté.

- Hum. Non. Tu sais qu'on ne peut pas le faire plus d'une fois sans risquer de leur griller des neurones... Et je lui ai déjà fabriqué de faux souvenirs deux fois. Je crois que c'est pour ça qu'il est aussi froid. Et qu'il a autant peur de moi, aussi. Il doit encore vaguement avoir, dans un coin de sa tête, des réminiscences de ce qu'il a vu...

Az leva la tête comme il put, et essaya de s'installer plus confortablement. Le démon gronda.

- Ne bouges pas tant que je n'ai pas remis la bande, idiot ! Tu vas salir les draps.

Mais l'inquiétude qui perçait dans sa voix adoucit le reproche. Rampa mit une compresse propre sur la peau déchirée, dont il avait rapproché les bords avec du sparadrap blanc. Il claqua des doigts une nouvelle fois, et une bande neuve vint recouvrir le haut de son dos, en passant sous ses aisselles et en se nouant sur l'épaule droite. Aziraphale soupira de mieux-être.

- Est-ce que tu veux essayer de prendre un antalgique ? demanda Rampa.

- Oui, volontiers !

- Ne t'emballes pas, ça ne te fera probablement rien.

- Je préfère espérer.

Aziraphale avait cherché ses yeux en disant cela, et lui fit ensuite un sourire plein de détermination. Mais son sourire tomba et il se choisit soigneusement ses mots ensuite.

- Rampa, je ne sais pas si c'est le bon moment, mais je voulais m'excuser de t'avoir pris dans mes bras sans ton accord.

Le démon ricana.

- Ce n'est vraiment pas le moment, en effet.

Il détourna la tête, la main sur la nuque.

- C'était rien. Bon. Je vais chercher ton médoc .

Il sortit ensuite et Aziraphale laissa retomber sa tête sur l'oreiller. Il ferma les yeux, le nez dans le drap. Épuisé, endolori, mais... Heureux. Heureux de ne pas avoir renoncé malgré la souffrance, d'être vivant et d'être là, avec Rampa.

Il essaya de résister au sommeil quand même. Sortir enfin du noir ne l'empêchait pas d'avoir mal au dos. Mais le démon semblait fabriquer lui-même son antalgique et ne revint qu'après ce qui lui sembla être une éternité. Quand il entendit enfin la porte de la chambre, Aziraphale dérivait confortablement entre rêve et réalité. Tout était flou. Il lui sembla pourtant que Rampa s'arrêtait près de lui et peu après, il sombrait complètement dans le sommeil.

Le lendemain, il serait certain de l'avoir senti lui caresser la tête