SUITE ET FIN

Une semaine plus tard, j'étais chez Alexy qui avait par malchance attrapé une angine carabinée. Il devait aller au cinéma avec Violette, mais n'étant pas en état, Armin s'était dévoué pour ne pas laisser la pauvre Violette toute seule. Du coup, il m'avait proposé de passer pour chouchouter son frère, ce que j'avais accepté avec plaisir. Je me morfondais dans ma chambre, de toute façon. Affalés tous les deux sur son lit, le nez au plafond, on écoutait le requiem de Mozart pour élargir notre culture musicale.

« T'as l'air encore plus amorphe que moi ma p'tite Hélo.

- M'en parle pas, depuis la semaine dernière je me traine une démotivation monstre. »

Et pourtant, il s'en était passé, des choses, depuis la semaine précédente : Nathaniel avait engueulé sa sœur en lui racontant qu'il était au courant de tous ses mensonges et elle avait perdu tout crédit auprès de lui. J'étais bel et bien vengée. Nathaniel et moi nous évitions depuis, un certain malaise demeurant puisque nous n'avions été fichus ni l'un ni l'autre d'être à la hauteur pour une amitié sincère et solide. Et moi, j'avais perdu ma pêche de d'habitude. Comme si un petit gout d'amertume subsistait. Alexy me fit un sourire énigmatique qui faisait presque peur vu les cernes qu'il affichait à cause de sa maladie.

« Je t'avais dit que tu maitrisais pas ce jeu. »

Il se prenait pour Maitre Yoda, à me balancer comme ça des phrases énigmatiques sorties de nulle part ? Voyant que je cogitais, il précisa sa pensée. Selon lui, c'était bien simple : Nathaniel me manquait. Et si c'était bien ça, alors je n'avais qu'à tout faire pour racheter ma conduite tant qu'il était encore temps.

« Tu divagues Al', c'est la fièvre. J'en ai plus rien à faire de Nathaniel.

- Si tu le dis ma p'tite Hélo ! »

Il se fichait de moi en plus. Je lui donnai un petit coup dans les côtes pour protester sans l'achever - j'aurai pu le mettre par terre sans problème vu la fièvre qu'il se trainait. Un grand romantique, Al', toujours à chercher l'amour même là où il n'était pas. C'est vrai quoi, si c'était parce que Nathaniel me manquait que j'étais molle du genou, je l'aurai su.

Pourtant, je voulus en avoir le cœur net. Aussi, quand quelques jours plus tard Armin me raconta qu'il devait aller rendre une dispense pour le cross du lycée - truquée, j'en étais sûre, mais impossible de lui faire avouer, je me proposai d'aller la porter moi-même au délégué principal. Alexy allait bien voir que ça ne me faisait rien de le revoir.

Je toquai et la voix de Nathaniel de l'autre côté de la porte m'autorisa à entrer. Il parut surpris en me voyant.

« Tiens, Héloïse ? Tu veux quelque chose ?

- J'ai une autorisation à rendre de la part d'Armin. »

Il haussa les sourcils d'un air dédaigneux et s'approcha de moi.

« Tu fais ses courses maintenant ?

- N'importe quoi, c'était juste sur mon chemin.

- Bien sûr. »

Non mais qu'est-ce qu'il insinuait ? Je lui avais déjà dit qu'entre Armin et moi ce n'était rien d'autre que de l'amitié. Voyant que je ne prenais même pas la peine de répondre, il poursuivit.

« Il suffirait que tu lui demandes pour qu'il se mette avec toi. Tu es la seule pour qui il fait des efforts en dehors de son frère. Et on ne danse pas comme ça entre amis. Tu n'avais pas l'air si mal contre lui sur la piste de danse d'ailleurs. »

Il me chauffait les oreilles, là. Il n'avait rien compris à ce que je lui avais dit ! Bouillonnant de rage, je serrai le poing. Ça me déplaisait qu'il pense ça de moi, je ne pouvais pas supporter qu'il ait encore cette image de moi et Armin ensemble. C'était ridicule. Et puis, ce n'était pas Armin que j'aimais. Euh, non, je n'aimais pas Armin, je voulais dire. Il fallait qu'il le sache.

« Tu racontes n'importe quoi. Armin et moi, on sait très bien ce qu'il en est. T'as pas le droit de me dire ça !

- Et pourquoi ? Après tout, vu qu'on ne se parle plus, je vois pas ce que ça peut te faire que je pense ça de toi.

- Ça me fait que j'ai pas envie que tu t'imagines des choses entre moi et Armin ! Je ne sors pas avec lui et ça ne sera jamais le cas ! »

Nathaniel s'approcha encore plus près de moi, me forçant à reculer contre la porte que j'avais refermée derrière moi en entrant. Il se baissa à hauteur de mes yeux et planta ses prunelles ocre dans les miennes. Il joua avec une de mes mèches, l'air amusé.

« Très bien. Tu ne sors pas avec Armin. Et en quoi c'est important que je le sache ? »

J'avais envie de pleurer sans trop savoir pourquoi. J'avais l'impression de passer à la casserole. Je bégayai sans réfléchir :

« P… Parce que je ne veux pas que tu … Que tu penses que … »

Il plaqua ses deux mains contre le mur de chaque côté de mon visage et me dévisagea d'un regard autoritaire.

« Dis-le. Que je pense que quoi ?

- Que … Que la place n'est pas libre … »

Sa bouche ferma la mienne et mit fin à mes pénibles bégaiements. C'était un baiser commencé violemment mais qui se radoucit très vite, laissant place à une tendresse que je ne pouvais m'empêcher de savourer en fermant les yeux de bonheur. Je ne savais pas qu'un simple baiser pouvait faire autant de bien. Il y mit pourtant fin, alors que j'appréhendai le moment où j'allai devoir répondre de mes actes devant lui - alors je m'étais menti à moi-même pendant tout ce temps ?

« Enfin ! Depuis le temps que j'attendais que tu t'en rendes compte ! »

Il passa une main dans ses boucles blondes, un sourire désespérément charmant aux lèvres. Il me raconta que la seule personne à qui je savais mentir, c'était à moi-même. Que ce qui lui plaisait chez moi, c'était la sincérité systématique des sentiments que je laissais transparaitre. Qu'il avait compris que je ressentais quelque chose pour lui à l'instant même où mon visage s'était tordu en une grimace quand il avait sous-entendu qu'il comptait se rapprocher de Melody et plus si affinités. Je ne l'écoutais que d'une oreille, presque fascinée par le mouvement de ses lèvres desquelles j'avais à peine pu décrocher depuis qu'elles s'étaient éloignées des miennes. Je crois que je souriais un peu béatement. Il s'en rendit compte et cessa de parler pour me prendre par la taille. Il passa ses doigts dans mes mèches brunes et s'apprêtait à m'embrasser à nouveau - ce qui n'était pas pour me déplaire - quand Melody voulut entrer dans la salle, ce qui posa problème puisque nous étions appuyés contre la porte. Je fus un peu contrariée de devoir renoncer à un nouvel échange de tendresse mais Nathaniel me chuchota à l'oreille qu'on avait désormais « tout le temps qu'on voulait devant nous ». Cela me fit sourire, alors qu'un doux frisson me parcourait l'échine.

Par une soirée presque estivale, j'avais décidé d'inviter Nathaniel à se joindre à Al', Armin, moi et Violette dans le jardin des jumeaux. Cela faisait quelques semaines que je vivais une parfaite idylle avec le délégué principal et je tenais à ce que les garçons le connaissent un peu mieux, j'avais vraiment envie qu'ils s'apprécient. Quand j'avais expliqué ça à Alexy, il s'était fichu de moi - il avait l'impression que je le prenais pour mon père, cette andouille. Et Armin n'avait pas été mieux d'ailleurs. Mais bon, j'espérais qu'ils feraient un effort.

Quand mon beau blond sonna à la porte, je me levai pour aller lui ouvrir - j'étais chez les Dormieux presque comme chez moi et surtout je préférai prendre les devants. Il m'embrassa tendrement et éclata de rire en voyant mon anxiété - je crois que j'étais la seule à prendre au sérieux ces présentations qui n'en étaient pas vraiment. Je l'emmenai dans le jardin, où nous trouvions Alexy debout, se tenant très droit, Violette qui servait du soda à tout le monde et Armin allongé dans son transat. Alexy s'avança vers Nathaniel avec un air très solennel complètement feint. Il tendit la main à Nathaniel. Je craignais le pire.

« Bonsoir jeune homme, je suis le père de Mademoiselle Pascal. Je vous la confie mais je vous préviens, c'est pas un cadeau !

- Al' ! »

Ah, celui-là ! Mais Nathaniel sembla rentrer dans son jeu et lui rendit sa poignée de main en lui répondant qu'il espérait être à la hauteur de ses espérances. Armin nous rejoignit avec un sourire.

« Salut Nathaniel.

- Salut Armin.

- Bon, on est désolés qu'Héloïse t'ait stressé avec son histoire, elle avait peur qu'on s'étripe tous les trois au lieu de faire ami-ami tu comprends. Maintenant que t'es rassurée Hélo, on peut aller boire un truc tous ensemble ? »

Je me détendis en voyant que le courant passait très bien. J'avais peur que ça ne fonctionne pas trop entre Armin et Nathaniel. A un moment de la soirée, je ne sais plus trop pourquoi, Alexy évoqua une possible sortie à notre boite favorite pour clore notre rendez-vous - ça devenait une véritable habitude depuis que j'étais majeure. J'entendis Armin chuchoter quelque chose à Nathaniel et voulut tout de suite savoir de quoi il s'agissait - mon petit ami semblait très intéressé.

« Je lui disais que je pouvais lui apprendre à danser avec toi s'il voulait.

- Ça me parait être une expérience intéressante !

- Armin, t'aurais pu t'abstenir ! »

Je ne me voyais pas trop réitérer l'expérience de reine des allumeuses avec Nathaniel, ça aurait tout de suite un côté plus … Euh, plus perturbant. Bin oui, autant Armin ne me faisait aucun effet, on ne pouvait pas en dire autant du beau blond avec qui j'étais aux anges depuis quelques semaines. Je me demandai si c'était une bonne idée de l'avoir présenté aux jumeaux alors qu'ils pouvaient lui faire la liste de tous mes défauts et petits trucs cachés qui pourraient lui donner un avantage sérieux sur moi. Mais en même temps, cette situation me faisait vraiment plaisir. Plus aucun goût amer n'était revenu depuis que Nath' et moi nous étions expliqués et maintenant que les trois hommes de ma vie étaient bien partis pour s'entendre, je ne voyais pas ce que j'aurai pu demander de plus.