DISCLAIMER

Hormis le personnage principal, Manon, aucun des personnages présents dans cette histoire ne m'appartient ; ils sont partie intégrante du jeu Amour sucré.

Bonne lecture !


Le nez en l'air pour surplomber la foule du regard, j'essaie de distinguer la position des aiguilles de l'horloge à l'autre bout du bar. Une heure et demie. Plus que trente minutes. Les afterworks précédent la rentrée permettent de se faire plus de gras que d'habitude, mais sont aussi bien plus épuisants à gérer. Entre deux remplissages de pintes, je tente tant bien que mal de m'étirer pour atténuer quelques secondes mes douleurs dans le bas du dos. Vingt-cinq ans, et déjà tassée comme une vieille. Ça vaut bien le coup d'avoir un mode de vie sain si ça ne permet pas de rester huit heures debout sans sentir le besoin de se mettre en boule par terre.

La salle commence néanmoins à se vider, et les commandes s'espacent de plus en plus. Dehors, le patron est en train de prévenir les fêtards qu'on ne va pas tarder à fermer et qu'on arrête de servir à partir de maintenant. Je m'autorise à souffler bruyamment de soulagement et commence à ramasser les verres sales abandonnés sur les tables, histoire d'anticiper un peu le ménage pour pouvoir rentrer me coucher au plus vite. Des relents de bière, de mojito et de sueur mélangés me caressent délicatement les narines et je regrette un peu de ne pas être saoule pour ne plus être en capacité de les distinguer. Mais être indépendante implique de gagner ses deniers seule, et je ne suis pas si mal lotie avec ce boulot de barista : Greg, le patron, doit avoir à peine dix ans de plus que moi et est un chic type qui paie bien, et en plus j'ai des tarifs préférentiels quand je me retrouve de l'autre côté du bar pendant mes soirées off. Enfin, petit bonus, je finis par collecter un nombre assez conséquent de dossiers sur toutes mes connaissances de l'université, bien que je n'en fasse pas grand-chose en fin de compte, à part quand j'ai besoin de calmer quelqu'un qui commence à dépasser les bornes quand je suis en service.

Je suis en train de suspendre les verres à pied dans les tringles au-dessus du bar quand je remarque du coin de l'œil quelqu'un accoudé devant les tireuses, à ma gauche.

« On ne sert plus, je suis désolée ! On va bientôt fermer. »

J'annonce l'information machinalement, sans tourner la tête, et mon intervention ne reçoit pour réponse qu'un petit rire amusé. Encore un étudiant rond comme un cul de pelle… Me préparant pour une intervention plus ferme, j'abandonne mon rangement pour avancer vers ce pied de grue un peu bouché. Quand je réalise de qui il s'agit, je ne peux retenir un sourire.

« - Oups. Excuse-moi, je t'avais pas reconnu. Tu étais là ce soir ? Je ne t'avais même pas vu.

- Normal, je viens seulement d'arriver. Je sors tout juste de la boxe, on a traîné un peu avec Kim. Tu veux bien faire une exception pour moi et m'accorder un verre d'eau ? »

Je lève les yeux au ciel, par comédie plus que par réel agacement, et actionne le robinet pour servir une pinte fraîche d'eau plate à l'étudiant aux faux airs d'ange blond qui me fait face.

« - C'est bien parce que c'est toi. Je te le fais même gratuit.

Vous êtes trop bonne, Mademoiselle Saint-Just. »

Je gagne un baisemain des plus distingués, auquel je réponds par une ébauche de révérence improvisée. L'assoiffé avale la moitié de son verre sans me lâcher du regard, puis penche la tête sur le côté avec un air de chaton quémandeur.

« Tu fais quelque chose ce soir ? »

Ses prunelles noisettes pétillent de malice. Partagée entre la perspective d'un bon somme chez moi et celle d'une nuit plus courte mais plus… intéressante, je réfléchis un peu avant de répondre. Puis je me rappelle que je n'ai pas cours le lendemain, et que j'aurai tout le temps de rattraper mes heures de sommeil manquées dans la journée.

« - Je termine dans dix minutes, et non, j'ai rien de prévu. En plus, je suis toute seule à l'appart jusqu'à la fin de semaine. Tu as une idée en tête ?

- J'ai un peu de poulet au curry et de l'Aperol à la maison, si ça te tente. Et je n'ai pas encore touché à la nouvelle saison de Black Mirror.

- Menteur. J'ai regardé sur mon compte N-flix et c'est clairement pas moi qui ai regardé les deux premiers épisodes de la 4 ! »

Nathaniel se marre. Quel baratineur celui-là. Qui aurait cru que le délégué un peu timide et doux comme un agneau de mes années lycée deviendrait un Dom Juan aussi culotté quelques années plus tard… Il avoue son méfait, et me fait remarquer qu'il n'a quand même pas tout visionné et que ça lui ferait plaisir de terminer la saison avec moi. Je fais à peine semblant de ronchonner deux minutes, puis accepte à condition de pouvoir utiliser sa douche avant de dîner. On ne refuse pas un curry et une bonne série. Ni les à-côtés implicites qui vont avec. J'accroche mon tablier noir derrière le comptoir, fait la bise à Greg, et m'engouffre dans la nuit à la suite de mon hôte du soir.

En rentrant chez moi en milieu de matinée, soit huit heures plus tard, je n'ai toujours pas vu l'ombre d'un épisode de série, et ai à peine avalé la moitié de l'assiette qui m'a été servie pour mon dîner tardif. En général, quand Nathaniel et moi finissons seuls chez lui, c'est que l'un ou l'autre a un besoin d'affection assez urgent : regarder l'autre manger devient alors une sorte de défi, durant lequel il faut se rendre plus désirable que l'assiette. Nul besoin de préciser que cette fois-ci, le voyou y a très bien réussi.

Je suis de bonne humeur. Je connais le blondinet depuis de longues années maintenant, mais au lycée, nous n'étions pas spécialement amis. Notre rapprochement s'est opéré un peu plus tard, en deuxième année de fac, après sa séparation avec son premier amour. La rupture ne lui avait pas fait de bien, et pour ce que j'en savais, il était assez isolé également côté famille, ne pouvant pas trop compter sur ses parents et étant plus un pilier pour l'équilibre de sa sœur que réciproquement. Ce désarroi avait fini par le guider régulièrement sur le chemin du bar, et petit à petit, comme je faisais souvent les fermetures en semaine, nous avions discuté. Il avait hésité à m'accorder sa confiance, préjugeant que l'on ne s'entendrait pas car nous n'avions pas du tout les mêmes fréquentations au lycée. Puis, l'alcool et la récurrence des visites aidant, on avait fini par devenir plutôt complices. Assez pour terminer nos soirées au lit de temps en temps, comme cette nuit.

Cela me réjouit toujours, car notre relation n'est pas prise de tête pour un sou. Nathaniel est désormais réputé pour être un playboy à l'université – et ce n'est pas qu'une réputation, ce qui me permet de ne jamais craindre qu'il souhaite quelque chose de plus sérieux. Quant à moi, je n'ai aucune envie de cela non plus : tout ce que je demande, c'est du respect, et l'assurance de ne pas me sentir engagée. Etre avec quelqu'un, pour moi, cela implique un vrai coup de foudre. Une attirance chimique, une envie de tout partager, d'être meilleur ami et amant simultanément avec une personne. A notre âge, quel besoin avons-nous de vouloir tout officialiser, sous prétexte que la société veut à tout prix que l'on se case au plus vite ? Pouvoir attendre le prince charmant en recevant quand même un peu de tendresse de temps à autre, c'est tout de même plutôt agréable.

Je passe sous la douche et mets en pause mes réflexions métaphysiques sur les relations sociales. Ensuite, direction mon lit pour une petite sieste, puis il sera temps d'attaquer l'après-midi avec un bon en-cas et mes bouquins de logistique.

Driiiiing. Je gémis en essayant de boucher mes oreilles avec le casque de boucles blondes qui s'est déployé tout autour de mon visage. J'espère que ce n'est pas encore le voisin du dessous qui vient me demander de garder son gamin de quinze ans – il est assez grand pour se garder tout seul, bon sang. J'enfile un T-shirt et un short qui traînent dans le salon et réarrange rapidement ma tignasse avant d'ouvrir. En découvrant mon visiteur, un regain d'énergie m'électrise et je saute au cou de l'arrivant.

« - Cass' ! Mais je pensais que tu ne devais revenir qu'en fin de semaine ! T'as pas tes clefs ? »

Mon colocataire marmonne quelque chose d'incompréhensible qui ressemble à une plainte – oups, j'avais encore laissé les clefs sur la porte – avant de me rendre mon étreinte, puis de me repousser gentiment.

« - Manon lâche-moi, bon sang, on dirait que ça fait deux mois qu'on s'est pas vus, calmos !

- C'est juste que je t'attendais pour ouvrir la bouteille de rhum cubain que mes parents m'ont rapportée de leurs vacances.

- Ah ok, dans ce cas c'est autre chose. On l'ouvre maintenant alors ? »

Je fais mine de lui frapper l'arrière de la tête, sans succès puisqu'il me soulève par le bras et me dépose dix centimètres plus loin. Mon mètre soixante a parfois quelques désavantages. Mon meilleur ami disparaît rapidement sur la droite de l'appartement pour aller déposer ses bagages et sa guitare dans sa chambre, pendant que son dogue me fait une fête et manque de me déséquilibrer quand je sors deux verres pour trinquer à leur retour.

Le liquide exotique coule sur les glaçons au fond des verres, dégageant des arômes de café et de caramel. Un pur régal en prévision, bien qu'un peu raide après cinq heures de sommeil. Je rajoute un glaçon supplémentaire par verre pour noyer le poisson.

Quinze minutes plus tard, Castiel et moi sommes avachis dans le canapé, à trinquer et rattraper le temps perdu – c'est-à-dire deux semaines, pendant lesquelles il est parti en tournée avec son groupe de rock, qui connait un succès grandissant dans l'Hexagone. Je pose beaucoup de questions, et mon interlocuteur répond en jouant l'artiste blasé, alors que je sais à quel point il est fier de cette percée récente dans le monde de la musique.

Lui aussi, je le connais depuis le lycée. Il fait justement partie des fréquentations à cause desquelles Nathaniel ne me faisait pas confiance au départ. Ces deux-là se détestent cordialement depuis le bac à sable, pour des raisons relativement ridicules que j'ai arrêté de remettre sur le tapis à force de me faire envoyer paître par l'un comme par l'autre. A mon arrivée en ville, le guitariste et moi nous étions rapidement bien entendus – chose assez inespérée vu son caractère de cochon – parce que nous jouions dans le même club de basket et partagions la même passion pour certains groupes de musique et la consommation de nicotine dans les sous-sols du lycée. Après trois ans de secondaire, nous étions devenus très proches, et quand mes parents ont quitté la ville pour des raisons professionnelles, nous nous sommes mis en colocation, pour partager les frais, et parce que c'est plus sympa que de s'enfermer chacun de son côté entre quatre murs.

Mon partenaire de boisson aux cheveux rouges me remercie pour le rhum, et m'annonce que son groupe va donner un concert dans le bar où je travaille la semaine suivante. Je suis toute excitée à l'idée de le voir jouer en live. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, je n'en ai que rarement eu l'occasion depuis que son groupe est en passe de devenir célèbre ; et là, en plus, j'aurai droit aux laissez-passer suprêmes réservés aux staffs. Du pur bonheur en prévision. Soudain, une idée encore plus enthousiasmante me traverse l'esprit.

« - Je peux inviter Rosa et Lys' ? Et on se fait une soirée après, tous les quatre, comme au bon vieux temps ?

- Tu dis ça comme si j'étais incapable d'y avoir pensé de mon côté… Tête de pioche. J'ai demandé à Lys', mais il est pas dispo. Il a des galères de voiture, en ce moment, et pas mal de travail à la ferme. Et puis, tu sais bien que la foule, ça a jamais été trop son truc. Quant à la sorcière foldingue, tu t'arranges avec elle mais je vais pas pousser jusqu'à lui envoyer un carton d'invitation.

Je baisse les yeux, un peu déçue, ne relevant même pas le sarcasme de la seconde partie de la réponse. Lysandre et Rosalya sont nos deux acolytes de prédilection depuis qu'on se connait tous les deux. On forme une sorte de quatuor de meilleurs amis, même si Castiel trouve ça atrocement cucul la praline quand je nous présente de cette manière. Jusqu'à il y a deux ans, nous étions inséparables et habitions tous les quatre en ville. Lysandre et Rosalya vivaient aussi ensemble, chez le grand-frère de Lysandre qui n'est autre que le copain de Rosalya – oui oui, on aime bien faire dans la simplicité chez nous.

Puis, suite à un drame familial, Lysandre a dû partir vivre dans la ferme que ses parents leur avaient léguée, à Leigh et lui. Maintenant, il nous faut faire deux heures de route pour aller lui rendre visite. Et je dois avouer qu'il me manque un peu. Lysandre est assez unique en son genre, comme un gentleman 2.0 qu'on ne rencontre qu'une fois dans sa vie et qu'on n'ose pas trop approcher de peur qu'il ne s'évapore dans un halo angélique. C'est peut-être pour cette raison que je ne lui ai d'ailleurs jamais connu de copine, alors que je ne peux concevoir que les candidates soient inexistantes. Mais je divague… Bref, je suis déçue qu'il ne soit pas disponible pour le concert. Réalisant cela, mon colocataire m'ébouriffe gentiment les cheveux.

« Eh, de toute façon tu aurais pas vraiment pu profiter d'eux toute la soirée avec ton service. On ira le voir avant, au calme, et on passera une soirée à traire des biquettes tous les quatre ensemble si ça te fait plaisir. »

Je hausse les sourcils d'un air sceptique, avant de l'insulter cordialement.

« - Andouille. Si Lys' savait que tu te fous de lui comme ça…

- Shhht fillette. Tu ne veux pas avoir à affronter ma colère. Bon, c'est pas tout, mais il va falloir que je me prépare pour la répé' de ce soir bientôt. Passer sous la douche, ranger un peu mon foutoir, au moins. »

Il se lève, me fait remarquer que je ne ressemble à rien avec ce vieux T-shirt des Guns N' Roses et que d'ailleurs je serais bien sympa de lui rendre parce que c'est le sien, puis s'engouffre dans l'antre qui lui sert de chambre et qui aurait bien besoin d'un coup de balai après deux semaines d'accumulation de poussière. Je crois qu'il est temps d'entamer la seconde partie de ma sieste, histoire d'être un minimum productive cet après-midi. Je me focalise sur ma soirée de la veille et sur le concert pour me recoucher de bonne humeur, essayant d'oublier qu'il manquera un élément clé à cette soirée pour qu'elle soit parfaite.

Je passe la semaine qui nous sépare du concert à bosser comme une dingue, entre les heures sup' au bar, et le démarrage des cours. J'ai toujours été une élève très sérieuse, trait de personnalité dont Castiel se moque assez régulièrement quand il me voit enterrée sous mes fiches sur la table basse de notre salon. Il est vrai que j'ai tendance à m'étaler un peu, et que le petit support en verre est vite jonché de papier cartonné et de surligneurs et stylos en tous genres, de même que le sol adjacent sur la moitié de la surface de la pièce.

Un soir, alors qu'il rentre encore de répétition à pas d'heure, et que je me suis assoupie sur mes cours de gestion des stocks, il me réveille avec le cul d'une canette d'eau pétillante glacée dans le cou.

« - Raaaah ! Cass', merde ! »

Le rouquin ricane et s'assoit dans le canapé avant de me tendre une seconde canette, que je décline – les bulles au réveil, ce n'est pas trop mon truc. Je lui demande comment s'est passée sa journée.

« - Mieux que toi, je pense. Bon sang, Manon, je sais que t'es pas moche, et pourtant, là, j'aurais du mal à te défendre. Et t'as encore piqué mes fringues ! Ce jogging, c'est le mien ! »

Je baisse les yeux sur ma tenue de combat spécial confort : en effet, le débardeur du festival d'été qui laisse à moitié voir mes sous-vêtements et le jogging noir dix fois trop large pour moi ne sont pas des plus élégants, surtout associés à mes cheveux remontés en choucroute sur mon crâne et mes grosses lunettes un peu démodées. Rosalya, qui a toujours été passionnée de style, en tomberait raide morte de honte. Je hausse les épaules.

« - Je vais quand même pas sortir le rouge à lèvres et la robe de cocktail pour plancher sur mes cours. Et encore moins pour toi. »

Je conclus ma tirade par un tirage de langue des plus matures à l'attention de ce malotru qui me tient lieu de meilleur ami. Il m'assomme d'un coup de coussin.

« - En tout cas, c'est pas comme ça que tu vas te trouver un mec. »

Vexée, même si je sais qu'il dit ça dans le seul et unique but de me faire enrager, j'appuie là où ça fait mal.

« - Qui te dit que j'ai besoin d'un mec ? Personne ne m'a tapé dans l'œil sur le campus, et de toute façon, si j'ai envie de câlins, je sais qui appeler. »

Touché. Les yeux de Castiel sortent de ses orbites ; il me demande si je n'ai quand même pas remis ça avec ce « crétin fini de délégué de ses deux ». Et quand je confirme sa crainte d'un air amusé, il fait mine d'enfoncer deux doigts dans sa gorge pour me signifier son profond dégoût – enfin, dans sa bouche, ça donnerait plutôt quelque chose comme « ça me donne la gerbe tes plans foireux », tout en classe et en finesse. Il se calme pourtant plus vite que je ne l'aurai supposé.

« Franchement, je comprends pas ce que tu lui trouves. Si c'est juste une histoire de fesses, tu peux trouver quinze autres mecs plus beaux sur le campus. Et si tu as envie de te caser, tu peux trouver quinze autres mecs qui te méritent beaucoup plus. »

Je lui explique que ce n'est pas une histoire de sentiments, ni de fesses, mais un peu entre les deux. Un plan tendresse, en quelque sorte. Pas d'engagement, mais pas d'absence d'affection pour autant. Je sens que je compte pour Nath, ça me fait du bien, c'est réciproque, mais je me fiche qu'il aille voir ailleurs, et je suis libre d'agir comme bon me semble, disponible à tout moment si je rencontre l'amour de ma vie au coin d'une rue. Castiel hausse un sourcil, comme à chaque fois qu'une de mes conceptions de la vie le rend sceptique.

« N'empêche que tu ne vas jamais voir ailleurs. Et que vu ton emploi du temps, on croirait que tu fais tout pour ne jamais rencontrer de nouvelles personnes à moins d'y être obligée. Et je ne considère pas tous les débiles qui viennent t'accoster au bar comme de nouvelles personnes, bien sûr. La plupart ne s'en souvienne pas le lendemain, et de toute façon on ne peut pas parler de conversations construites. »

Je reste coite quelques secondes qui paraissent en durer des centaines. Une partie de moi se dit qu'il a raison, et l'autre nie catégoriquement. Je n'ai pas envie d'y réfléchir ce soir. C'est angoissant, de se dire que je pourrais ne jamais rencontrer quelqu'un qui me convienne. Mais c'est tout aussi terrifiant de me dire que je vieillis, et qu'il faudrait peut-être que je songe à quelque chose de sérieux. Une relation officielle, ça implique des responsabilités, la possibilité de décevoir la personne avec laquelle on est, d'être rejetée un jour, d'exposer ses sentiments sans que ça ne soit réciproque… Au moins, notre système, à Nath' et moi, est fondé sur le respect mutuel et sur l'absence de surprises. On n'attend rien l'un de l'autre en dehors d'une amitié classique, et de quelques câlins quand l'envie réciproque nous en prend. C'est plus difficile d'être déçue, ou blessée, de cette façon, qu'en cherchant à dénicher le grand amour.

Mais je ne dis pas tout ça à Castiel. Ce n'est pas si simple à énoncer à voix haute. Je me contente d'un « Ta bouche » et lui propose de jouer un peu avant d'aller dormir pour de bon. J'ai une vie heureuse, et je n'ai pas de raisons de me plaindre.

La soirée se termine sur Fortnixe, et Castiel me bat. En même temps, je m'endors à moitié sur l'ordi. Je gagne le droit de faire la vaisselle pendant qu'il passe à la douche en premier. J'aurai ma revanche un de ces jours.