SUITE ET FIN

Valentine n'avait pas hésité lorsque Manon lui avait exposé ce projet de weekend champêtre. D'une part, parce qu'elle ne rêvait que de s'extirper de l'agitation urbaine et de l'aura négative accumulée dans son appartement, d'autre part parce qu'après avoir tant entendu parler de Lysandre, elle était curieuse de pouvoir enfin rencontrer la personne qui rendait Manon si heureuse, et qui semblait être une référence et un conseiller incontournable en toute circonstance.

Le fait que Gaël soit convié lui fit également chaud au cœur. Ils étaient amis depuis l'enfance, et l'aide et le soutien qu'il lui avait apporté ces derniers mois n'avaient pas de prix à ses yeux. Il avait beau être un cliché ambulant de l'étudiant sportif populaire et académiquement prometteur, il n'avait pas hésité à mettre en pause sa propre vie pendant plus d'un mois pour être présent pour elle et faire taire les mauvaises langues quand elle avait perdu la force de le faire elle-même. Ce week-end serait le cadre idéal pour lui offrir son cadeau de Noël, à savoir un nouveau vélo, pour faire le tour de la Bretagne avec elle l'été à venir.

Arrivés sur le quai, Manon leur fit signe de la suivre jusqu'à un petit parking. A leur approche, un homme d'un bon mètre quatre-vingt sortit de l'habitacle d'une petite camionnette vert foncé. Valentine eut un petit mouvement de surprise en constatant la blancheur de ses cheveux lorsqu'il retira son bonnet pour la saluer – geste par ailleurs un peu désuet, bien que charmant. Il était presque surprenant que lui et Rosalya ne soient pas frères et sœurs. Ses yeux vairons, de prime abord, lui donnaient un air insondable et presque intimidant. Cependant, quand il prit la parole pour se présenter et les inviter à monter dans le véhicule, Valentine comprit que sa première impression était totalement infondée : le petit ami de Manon était, à sa manière, tout aussi avenant et facile d'accès que cette dernière.

Le trajet jusqu'à la ferme se déroula dans un échange de politesses de circonstance lors d'une première rencontre. Il allait de soi que Lysandre et Valentine connaissaient déjà l'un de l'autre un certain nombre de choses rapportées par Manon, ce dont ils s'amusèrent rapidement. Manon prit soin quant à elle d'engager la conversation avec Gaël, qu'elle appréciait pour son dévouement envers Valentine mais avec qui elle n'avait jamais eu l'occasion d'échanger sur d'autres sujets.

Une fois la camionnette garée dans la grange et les affaires rangées dans les différentes chambres de la ferme, Valentine prit enfin le temps d'apprécier la beauté des lieux. La ferme en pierres jaunes et aux toits de tuiles rouges était superbe. Les pièces étaient aménagées avec du mobilier de bois massif poli semblant provenir du début du siècle, se mariant parfaitement avec les parquets un peu usés et les carrelages bruns. Une jolie cheminée d'époque trônait au milieu du salon, et au dehors, les champs et les chemins étaient recouverts d'une fine couche de givre. Le brouillard au loin rendait les alentours presque mystiques, et l'ensemble évoquait à la jeune fille une rencontre entre un film de Noël et un drame d'Emily Brontë, si une telle association était possible.

Le samedi passa sans que Valentine ne s'en rende compte. Les repas étaient servis avant même qu'elle ne puisse proposer son aide en cuisine, un filet de volley avait été installé à l'arrière du bâtiment principal pour pouvoir disputer des matchs en double, le salon disposait d'une grande bibliothèque regorgeant de lectures captivantes et de jeux de société, et quand quelqu'un souhaitait se rendre utile, Lysandre trouvait toujours de petits travaux à effectuer pour l'aider à avancer sur tel projet d'irrigation ou de semis d'engrais pour préparer les terres à l'hiver.
Le lendemain, le soleil était haut dans le ciel quand Valentine émergea. Il lui sembla qu'elle n'avait pas réellement dormi depuis deux mois, et que toutes les forces de son corps l'avaient quittée. La journée de la veille, loin de tout, lui avait permis de lâcher prise, ce qui avait pour effet secondaire de relâcher la dernière once d'énergie qu'elle avait l'impression d'avoir préservée.

Quelqu'un toqua à la porte de sa chambre.

« Je suis réveillée ! Entrez ! »

Gaël passa la tête à travers le cadre de la porte.

« Hello princesse ! »

La dormeuse le gratifia d'un sourire et lui fit signe d'entrer dans la pièce.

« Vous avez déjà pris le petit déjeuner ? »

Gaël éclata de rire.

« - Val' ! Il est quinze heures !
- Hein ? T'es pas sérieux ? »

Le jeune homme sortit son téléphone de sa poche et alluma l'écran pour appuyer ses dires. Elle avait dormi dix-sept heures d'affilée. Voilà qui était peu commun. Gaël lui expliqua qu'il leur restait trois heures avant le train, et qu'il était temps qu'elle prépare ses affaires. Cependant, Lysandre avait fait savoir qu'elle pouvait rester autant qu'elle le souhaitait, si elle n'avait rien de prévu en ville le lendemain. La ferme n'accueillerait pas de nouveaux visiteurs avant les vacances de Noël.

Valentine secoua la tête.

« - Non, non, je vais rentrer avec vous. J'ai deux partiels mardi, c'est la dernière ligne droite, il faut que je me remettre dans la course. Mais bon sang qu'est-ce qu'ils sont cools !
- Bien d'accord. J'en viens même à ne plus regretter que Manon soit casée.
- Abruti. »

Valentine asséna une tape à l'arrière de la tête de sa girouette de meilleur ami.

« - Je croyais que tu avais une copine, depuis la rentrée.
- Oh. Disons… Qu'on ne parle plus beaucoup.
- Comment ça ?
- Ça ne collait pas. Elle était super jalouse. Ça me saoulait.
- Tu lui as dit ?
- Ouais. Enfin… Presque. J'ai arrêté de lui répondre.
- Gaël ! »

Sans énergie, la jeune fille tira sur la manche de son pyjama pour frapper une seconde fois le jeune homme avec.

« - Franchement… C'est moche.
- Val', on discutera de ça une autre fois. Là, c'est de toi qu'il faut qu'on parle. Comment tu te sens ? »

La jeune fille passa machinalement ses ongles les uns sous les autres, puis ses doigts dans ses cheveux. Certes, la situation à l'université s'était améliorée. Elle avait jeté son téléphone, changé de numéro, supprimé toutes ses applications. Sa boite aux lettres n'avait pas subi de nouvelles dégradations, et plus personne ne lui adressait de remarques désobligeantes lorsqu'elle se rendait – occasionnellement – en cours. Malgré tout… Elle n'arrivait pas à oublier. Elle avait manqué tant d'entraînements de volley qu'elle n'osait plus retourner au club, d'autant plus qu'elle ignorait si les joueuses avaient participé de près ou de loin au comité d'inquisition qui lui avait empoissonné la vie. Plus elle y songeait… Plus il lui semblait insurmontable de rester encore six mois dans cette ville où presque tous ceux qui connaissaient son visage l'associait à de mauvaises choses.

Elle souleva la couette et s'extirpa du lit pour aller chercher quelque chose dans son sac. Elle mit la main sur une liasse de papiers, et revint sur ses pas pour la déposer dans les mains de Gaël, resté assis au bord du matelas.

Le jeune homme parcourut rapidement les documents, puis les posa à côté de lui. Il se leva et prit la petite brune dans ses bras.

« Je m'en doutais un peu. T'as raison, Val'. Ne laisse pas cette histoire te pourrir ta dernière année. T'es brillante, il faut que tu puisses faire tes preuves dans un environnement serein. On se retrouvera pour toutes les vacances, de toute façon. »

Valentine sentit une vague de soulagement la traverser, et versa quelques larmes sur l'épaule de son ami de toujours. Dans le train du retour, elle lui offrit une petite photo du vélo qui l'attendait chez lui, et Manon reçut deux places pour un match de basket.

Le dernier jour du semestre, Manon pestait. Elle aurait aimé être de repos ce soir-là, pour rejoindre Lysandre pour le weekend, et sa famille pour Noël le lundi suivant. Malheureusement, les étudiants venant en masse célébrer la fin des partiels avaient poussé Greg à mobiliser toute l'équipe pour ce dernier jour : elle ne terminerait probablement pas avant trois heures du matin, le temps de faire partir tout le monde et de tout ranger.

Le sol collait, les plus jeunes étudiants se prenaient pour des cadors des concours de shots et terminaient tous à vomir dans les toilettes, certains malotrus tentaient de fumer à l'intérieur pour ne pas affronter les degrés négatifs de la rue... Tout présageait d'une évacuation harassante et musclée de la clientèle, et d'un nettoyage olfactivement éprouvant en fin de soirée.

Rosalya et Castiel passèrent l'encourager et boire quelques bières, ce qui rendit son parcours du combattant moins pénible. Depuis que Castiel s'était excusé pour son attitude désinvolte et désagréable, et avait agi en conséquence, de l'eau avait coulé sous les ponts et les deux amis avaient retrouvé leur complicité habituelle. Rosalya, quant à elle, avait réussi à se pardonner son manque de jugement après avoir appris le succès du weekend chez Lysandre, qu'elle avait préparé dans l'ombre avec soin, des repas jusqu'au filet de volley dans l'arrière-cour. Noël approchait, l'atmosphère était à l'euphorie générale et aux projections de bons plats familiaux et d'échange de cadeaux : tout laissait présager d'un prochain semestre riche en événements positifs, et en nouveaux départs.

Quand Greg fit retentir la cloque du bar, à deux heures moins le quart, Manon ne put retenir un soupir de soulagement. D'un air blasé, elle aida ses collègues à sortir les réticents, et s'attaqua à la vaisselle. Concentrée sur sa tâche, elle ne remarqua pas la personne qui s'accouda face au bar.

« - Coucou Manon.
- Valentine ! Qu'est-ce que tu fais là ?
- Eh bien… Je suis venue te souhaiter de bonnes vacances. Greg m'a dit que tu serais de service ce soir. Un coup de main pour la vaisselle ?
- Avec plaisir. »

La petite brune passa derrière le comptoir et s'empara d'un torchon encore à peu près propre. Le sujet des partiels fut évoqué, puis celui des vacances.

« - Tu rentres en Bretagne ?
- Oui. L'air iodé me manque, j'ai hâte ! On prend un covoit' avec Gaël demain midi.
- Tu lui souhaiteras de joyeuses fêtes de ma part. Ce serait cool qu'on se refasse un week-end tous les quatre au prochain semestre d'ailleurs, je voulais t'en parler. Tu en penserais quoi ?
- A ce sujet, justement… »

Valentine posa sur le bord de l'évier le verre qu'elle était en train d'essuyer.

« - Manon… J'ai demandé un transfert dans une université parisienne.
- Pardon ? »

Manon écarquilla les yeux sous le coup de la surprise. Elle n'avait pas envisagé une seule seconde ce rebondissement. Valentine détourna d'abord les yeux, un peu gênée, puis regarda son ancienne collègue dans les yeux.

« Je voulais te le dire en personne. Gaël et toi êtes les seuls au courant. Je te suis infiniment reconnaissante, pour tout ce que tu as fait. Et même de manière générale pour ne pas m'avoir laissée tomber alors que dans ta position ça aurait certainement été plus simple pour toi. Seulement… J'ai besoin d'un nouveau départ. Je n'ai pas envie d'être dévisagée comme une bête de foire tout le prochain semestre, j'ai envie de reprendre le sport avec des gens qui n'ont pas d'a priori sur moi, d'aller en cours en pensant à ce que je vais apprendre plutôt qu'à qui je vais bien pouvoir croiser. Ce… Ce sera toujours un plaisir d'avoir de tes nouvelles, et si on s'organise bien, oui, ce serait avec grand plaisir que je reviendrai avec Gaël et toi chez Lysandre. C'est un chic type. Mais… Voilà. J'espère que tu comprends. »

Abasourdie, Manon ne put retenir l'expression de déception qui fit s'affaisser les commissures de ses lèvres vers son menton. Cependant, la décision de son amie était compréhensible, et il aurait été égoïste de ne pas l'encourager dans cette démarche de nouveau départ. La situation pouvant se passer de mots, elle l'enlaça simplement longuement. La jolie brune lui souhaita de joyeuses fêtes, réitéra son souhait de la revoir bientôt en lui mettant en main un papier avec sa nouvelle adresse, son e-mail et son nouveau numéro de téléphone. Puis elle repassa de l'autre côté du comptoir, fit un dernier signe à la barista, et quitta la salle sans se retourner.