Bonjour tout le monde ! (à trois heures et demie du matin)

Voilà un OS qui me tenait vraiment à cœur. En effet, même s'il est fascinant, le world-building de TDP manque quelque peu de profondeur -particulièrement quant à la religion, et je voulais apporter ma modeste contribution à l'édifice...

C'est un Viren x Reader... en quelque sorte. Vous verrez bien ;)

Bonne lecture !


Malgré tout ce que pouvaient bien dire vos parents, vous aimiez bien aller à la messe.

A l'ombre des voûtes en plein cintre du sanctuaire, dans les douces lumières colorées des vitraux, dans le halo doré des cierges et chandeliers, sous l'oeil bienveillant des saints, les atômes eux-mêmes semblaient parfumés d'encens. Sculptées dans la pierre, les fleurs d'acanthe et leurs fruits mystérieux décoraient les chapiteaux des colonnes, rappels de la bénédiction perdue de Xadia. Tout était si grand, si respectueux, si apaisant, si solide et si rassurant qu'il était facile de se laisser envelopper par le choeur des moniales. Les sages sermons de la Haute Prélate Opélie en particulier répandaient une telle ferveur charitable que vous vous étiez plus d'une fois surprise à porter la main à votre aumônière lorsqu'entre les rangées de bancs se faisait entendre le tintement de la quête. Il n'était pourtant point dans vos habitudes de débourser pour des inconnus, encore moins pour des mendiants. La Couronne de Katolis finançait suffisamment de léproseries et d'hôpitaux pour que vous vous estimassiez dispensée d'y contribuer. C'était toujours leurs Majestés Harrow et Sarai qui vidaient intégralement leurs bourses remplies d'or dans les paniers que trimballaient les Soeurs. Même le princier bâtard ... Calleon ? Callus ? Caramel ? Caméléon ? ne manquait pas une seule fois de desserrer ses petites mains potelées. Ainsi l'honneur de partager le même banc que leurs Majestés se payait d'une vidange de bourse similaire à moins d'encourir le mépris royal, et après Leurs généreuses contributions ne tinteraient plus que montagnes de piécettes, mornilles et centimes...

... ce qui expliquait, entre autres, votre présence au dernier rang.

Mené par l'alto chaleureux de la Haute Prélate Opélie, le choeur des moniales se répandait en pieuses solennités.

Et lux fontes duce nos

Defendat nos temptationem

Salvos nos fac de tenebris

Dimitte nobis debita nostra

Dona nobis gratia

Nos, agni decidantur

Hi autem de Xadia

A votre droite, dame Vassileia poussa un baillement. Vous lui refilâtes un coup de coude :

"- Aïe !" protesta-t-elle suffisemment doucement pour ne pas interrompre le psaume de la Haute Prélate. "Je ne dormais même pas !"

"- Menteuse," vous lui soufflâtes. "Lève la tête et écoute."

Vassilea eut une moue éreintée que la mantille en dentelle ne parvint pas à dissimuler :

"- Après notre cuite d'hier soir, je me demande par quel miracle j'ai pu me traîner jusqu'au sanctuaire."

Vous pouviez difficilement la blâmer. Dans l'euphorie qui avait suivi votre dixième exécution parfaite de la difficile botte Un-Deux-Trois, vous aviez invité votre maître d'armes et votre meilleure amie à célébrer l'événement devant un verre d'un vin fin, de cuvée séculaire et piqué dans les caves du château en province. Un verre en était devenu un cinquième, un dixième, un quinzième, et à la mélodie sage et poignante de Belle qui tient ma vie avaient succédé les notes paillardes et rauques de Là-haut sur la montagne, et ce jusque fort tard dans la nuit.

"- Et pas n'importe quel picrate, je vous prie !"

"-Du Sang-réal, es-tu sérieuse !" s'était écriée Vassilea en vous voyant remonter des caves avec deux bouteilles sous chaque bras. "Mais enfin, que diront tes parents ?"

"-Rien, comme d'habitude : ils sont enterrés dans leurs bouquins !" aviez-vous rétorqué. "Les cours à l'Université leur prennent tant et tant de temps et d'énergie, car qui, oui, qui va délivrer les petites gens des dogmes stériles de la Foi si ce n'est Leur Noblesse et Leur Savoir Livresque ?!"

L'Université Royale n'avait ouvert ses portes que vingt ans auparavant, -c'était feu Alzar, le père du roi Harrow qui l'avait inaugurée. Mais sa renommée atteignait déjà les moindres recoins de la Pentarchie. On y enseignait de tout -à part la magie, bien sûr : mathématiques, géométrie, astronomie, géographie, draconique ancien, néolandien, évenerien, delbarien, durennien, rhétorique, logique, littérature, histoire, théologie, comptabilité, jusqu'à la dissection des cadavres -la Foi avait poussé de hauts cris et il fallut doubler les cours de théologie pour calmer leurs criailleries.

"- Après les braillements qu'Elle nous a fait quand on a traduit et imprimé la Toreha," plaisantait monsieur votre père, "nul n'a envie de subir à nouveau ses jérémiades !"

"- Chacun a son exemplaire et chacun peut désormais l'interpréter à sa manière !" renchérissait madame votre mère. "Evidemment que la Foi n'a pas envie de perdre son emprise sur les consciences !"

"- Elle l'a perdue il y a longtemps déjà" ricanait monsieur, "et peu importent toutes les gesticulations de la Haute Prélate Opélie et du Conclave. Au contraire, même, elles ne font que démontrer la chose : si Elle se débat, c'est qu'Elle est en train de crever ! Mais, (nom), ma chérie", ajoutait-il d'un ton de conspirateur, "ne va pas crier ça sur tous les toits, hm ? Tu sais que c'est mal vu d'afficher son scepticisme."

Seuls les nobles avaient le privilège d'enseigner à l'Université Royale, pour le moment du moins; et aux mesures pour l'instruction des petites gens, à la baisse du coût du papier et à l'amélioration des techniques d'impression, inventées quelque soixante ans plus tôt, revenait le mérite de l'accroissement fulgurant du nombre d'étudiants. Si la plupart d'entre eux étaient issus de la bourgeoisie et de la noblesse, et si les imprimeries étaient encadrées par un conseil de censure, il était cependant certain que cette tempête de savoir et d'esprit critique allait ruisseler sur chaque couche de la population, du marquis dans son castel au bouseux des marais, tous habitants d'une planète ronde et non plus plate. La Toreha tuera l'Église, répétait-on, de murmures en pamphlets en soirées de beuverie, et l'Homme tuera les Dieux...

Le choeur des moniales poursuivait son cantique dans le triforium :

Mors, et vita in morte Fontes nos in deliberationibus

De veteris Dryadalis Xadia quidem apostolos luminis

Accipient in humanitate

Nos, agni Xadiae

Et propitius ero peccatis nostris

Et pascam eorum magicae

Vassiléa bailla à s'en décrocher la mâchoire :

"- Et puis quelle idée tu as eu de nous placer au dernier rang !" geignit-elle alors que la Haute Prélate Opélie se léchouillait pieusement un doigt pour tourner une page de la Toreha. "Je n'y vois goutte. Déjà que presque tout est dit en ancien draconique..."

"- Ce n'est pas ma faute si nous sommes arrivées en retard," vous murmurâtes avec dignité. "Si tu t'étais remuée un peu plus tôt, peut-être serions-nous…"

"- Petite menteuse", souffla Vassiléa. "Regarde-moi tous ces splendides atours, ce n'est sûrement pas pour honorer les Sources que tu as pris toute cette peine… Tu as toujours dédaigné la messe, comme tes rats de bibliothèque de parents. Bon, je te l'accorde," ajouta-t-elle les yeux brillants de malice, "avoir un travail leur demande énormément d'énergie…"

"-Ce n'est même pas un vrai travail," vous protestâtes en sentant la honte vous monter aux joues. "C'est de la générosité, et ça n'a absolument rien à voir."

Vassiléa vous ignora royalement et chuchota sur le même ton moqueur :

"- Ce n'est pas au premier rang que tu as la meilleure vue, mais au dernier…"

"- Pardon ?"

"- … tu n'es pas à la messe pour une prêtresse mais un prêtre… "

"- Vassilea !" vous vous indignâtes aussi silencieusement que possible.

Aucun prêtre ne s'était jamais vu dans la Sainte foi Pyrenne. L'habit blanc avait toujours été porté par des femmes, et si les hommes pouvaient se regrouper en monastères ou abbayes, il leur serait à jamais impossible de dire la messe et de prononcer ne serait-ce qu'une seule parodie de sacrement. A moins, bien sûr, que le projet de réforme discuté depuis des années par le Conclave parvienne enfin à son terme, mais étant donné la cervelle de plomb des Prélates, cela n'était pas près d'arriver.

"- Vous êtes notre âme, notre espérance et notre salut, Sources perdues de Xadia," psalmodiait Opélie loin devant sous les voûtes de pierre. "Vous qui fûtes assez généreuses pour nous donner la vie et nous enseigner le pardon et la miséricorde, puissiez-vous pardonner les arrogances de quelques moutons noirs et brebis galeuses..."

"-… un prêtre divorcé de surcroît," persistait Vassilea, "volontiers parjure quant au voeu de chasteté, affublé de deux marmots, vêtu sempiternellement de noir et non de blanc, versé dans la goétie, la dissection, les arts obscurs, les sortilèges, les pratiques occultes..."

"- Bla, bla, bla, je n'entends rien, la douce voix de la Haute Prélate m'élève dans la lumière divine des Sources… et puis tout cela fait partie de son charme..."

"- … dont l'air arrogant le rend à peine supportable à près de la moitié de la cour…"

"- Même pas vrai..."

"- … dont les sempiternels ronflements empêchent invariablement l'autre moitié d'entendre la messe..."

"- Vassilea !" vous vous exclamâtes suffisamment fort pour s'attirer un "chut !" impérieux de la part de ce vieux pisse-froid de seigneur Thibalt, assis devant vous.

"-… et dont l'énorme canne ivoire qu'il traîne en tout lieu," reprit Vassilea lorsque la gargouille se fut retournée, "sert très certainement à compenser un petit quelque chose."

Vous pivotâtes brusquement la tête vers votre droite. Heureusement, le beau, oh, si beau concerné, qui même dans son sommeil ne parvenait pas à quitter cet air, oh, si soucieux, n'avait rien entendu. Sa fille en revanche, une frêle morveuse d'environ sept ans engluée à son paternel, leva le nez de son énorme livre et jeta sur vous et votre compagne un regard vert si glacial que vous en frissonnâtes toutes deux.

"Sale petite bâtarde de corbillate," vous songeâtes, et vous resserrâtes votre mantille de soie autour de votre chignon savamment tressé.

Les rumeurs et spéculations concernant la parenté des deux enfants du seigneur Viren (Soren, neuf ans et Claudia, sept) allaient bon train à la cour. On leur avait attribué tour à tour la Haute Prélate -elle et Viren se chamaillaient avec une telle ardeur qu'il ne pouvait pas ne pas s'être passé quelque chose entre ces deux-là, et l'aversion de ce dernier envers les gens de Foi ajoutée à la stricte interdiction pour ces dernières de porter progéniture ne rendait la chose que plus pimentée, La Colombe et le Corbeau, quel beau titre pour une chanson; dame Esmeraldine, parce qu'elle avait les cheveux noirs et les yeux verts comme Claudia et qu'en tant que suivante de la reine, des entrevues étaient loin d'être improbables; Erichtoë, une pulpeuse domestique durenienne dont on prétendait qu'elle s'y connaissait en magie noire… Même la reine Saraï n'avait pas été épargnée par les commérages. Vous veniez tout juste d'arriver à la cour lorsque cette idée ô combien saugrenue vous avait traversé l'esprit. A vos yeux, il ne faisait aucun doute qu'un triangle de passions se tenait au sommet du pouvoir.

"- J'ignore d'où tu sors ces idées farfelues," avait soupiré votre mère lorsque vous lui aviez fait part de ses soupçons, "parce qu'il est de notoriété publique que le seigneur Viren a divorcé il y a peine deux ans."

Vous aviez haussé les épaules. Cette version-là n'avait rien d'attrayant. A la rigueur, en mentionnant les difficultés opposées par la Foi à cette pratique encore nouvelle… mais cela ne valait pas le sel du triangle amoureux.

"- Et puis," avait continué votre mère en laissant son regard traîner vers le globe terrestre sur son écritoire, "Il suffit de regarder la reine pour voir qu'elle se retient d'étrangler notre Haut Mage dès qu'il fait mine de s'approcher de sa majesté."

"- Mais justement," aviez-vous insisté, "n'est-ce pas là la preuve d'une forte jalousie entre ces trois-là ? La tension est au bas mot écrasante. Ils passent toutes leurs journées agglutinés ensemble. Et puis le petit prince s'entend à merveille avec Soren et Claudia, la différence d'âge correspond, et il a les yeux verts comme elle, et... "

"- Ecoute, ma belle," avait de nouveau soupiré madame votre mère, car elle ne parlait qu'en soupirant, "tu ferais mieux de t'atteler à quelque chose d'utile. Ou d'aller chercher des poux dans le cuir de quelqu'un d'autre, parce qu'au cas où cela aurait échappé à ton regard perçant, ce dont je doute fort, je tente de compulser cet ouvrage de théologie ma foi fort ennuyeux pour mes prochaines conférences."

"- Mais enfin, mère…"

"- Franchement," poursuivit-elle sans même vous écouter car elle ne vous écoutait jamais, "Je remercie chaque jour l'imprimerie d'exister. J'ai peine à imaginer le désespoir du malheureux copiste qui devait passer des années entières sur ce préchi-précha... "

Que leur génitrice fût la reine des fées, une pute du faubourg des Coussins ou une éprouvette de laboratoire, les petits Soren et Claudia étaient tous deux élevés à la cour. En dépit de leur promptitude à se faufiler aux cuisines pour razzier les confitures, à glousser aux blagues déplacées ou comprises d'eux seuls et à faire enrager les gardes par leurs mauvais tours, ils étaient chacun promis à des postes plus qu'élevés.

Par nul-ne-savait quel ensorcellement, Viren avait même obtenu une faveur tout exprès de Leurs Majestés pourtant réputées pour leur intransigeance : le petit Soren pouvait manquer la messe dominicale (privilège que toute la cour lui enviait) pour participer à l'entraînement des gardes royaux. Claudia quant à elle était tenue d'assister aux sermons -et en digne fille de son père, n'en écoutait pas un mot et apportait toujours d'énormes bouquins pour passer le temps. Sans pousser le rêve jusqu'à leur devenir une seconde mère, vous vous voyiez bien volontiers en chaperon bienveillant et affectueux mais ferme. Un vernis de manières ne leur ferait pas de mal, rêvassiez-vous dans le secret de votre chambre, et puis leur père serait certainement ravi de les voir retrouver un semblant d'équilibre.

"- Aimez vos ennemis," annônait la Haute Prélate loin à l'autre bout de la nef, "faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, agneaux déchus de Xadia, et vous serez à nouveau fils des Très-Hautes, car Elles sont bonnes, même pour les ingrats et pour les méchants."

Sa Sainteté lécha de nouveau son doigt et tourna une page de sa Toreha. Quelqu'un dans l'assistance bailla à grand bruit. Plusieurs s'étaient mis à somnoler. Viren sursauta, se rendormit, ronflota de plus belle et Claudia corna un coin de son livre.

Vous plongeâtes la main dans votre poche et sentîtes la soie du sachet de bonbons au miel caresser vos doigts. Sans nul doute, Soren et Claudia allaient apprécier cette attention. Tous les enfants adorent les bonbons au miel, c'était connu. Quant à Viren…

Votre main vint se lover autour du second cadeau. Vous n'aviez pas eu à trop vous creuser la cervelle pour le trouver, celui-ci : c'était l'huître d'où sortaient les quelques précieuses perles que vous aviez semé çà et là lors de ce fameux soir, quinze jours auparavant...

De tous les bals célébrant l'arrivée du printemps, le seigneur Viren n'avait daigné se présenter qu'à un seul. Il s'y était pourtant distingué par son aisance. Sa grande taille et ses manières hautaines effrayaient les danseuses, mais vous ne vous étiez point laissée intimider. Oh, vous aviez encore des frissons rien qu'en pensant à la manière dont ses bras vous entouraient fermement, vous serraient avec délicatesse alors qu'il vous faisait tourbillonner dans la musique et un typhon de soie.

"- Vous dansez à merveille, monseigneur," vous vous étiez extirpée.

"- Vous de même, madame."

Puis, silence. Vous éprouviez la plus grande difficulté à parler, respirer et penser alors que vous vous trouviez dans les bras du Haut Mage. Sans compter que vous deviez vous dévisser le cou pour pouvoir le regarder dans les yeux. Je danse avec lui, il me parle, me touche. Vous perceviez la tiédeur et les muscles fermes de son long corps à travers le brocart noir.

"- Etes-vous toujours aussi charmant ou est-ce mon jour de chance ?"

"- Est-ce une règle chez vous de parler en dansant ?"

Vous n'alliez point vous laisser démonter pour si peu. Vous puisâtes un regain d'aisance dans le rythme de la flûte, de la viole et du tambourin avant de répondre.

"- Seulement si j'estime que mon cavalier en vaut la peine."

Oh, il valait bien toutes les peines du monde, en réalité. Tout particulièrement drapé dans cette demie-cape de brocart noire agrafée de pourpre, dans cette tunique rebrodée d'arabesques sable, qui épousaient ses muscles et ses mouvements de manière si gracieuse. Ses beaux yeux gris s'étrécirent :

"- Vous êtes trop bonne. En comparaison, mon ignorance me fait honte. Je ne parviens pas à me souvenir de votre prénom."

Toute autre gourgandine se serait offusquée et l'aurait planté là, mais vous ne parvîntes qu'à émettre un gloussement charmé alors que la musique vous envoyait pivoter chacun de son côté :

"- Oh, votre remarquable cervelle doit tout simplement ranger trop de choses essentielles à la prospérité de Katolis…" Vous acceptâtes la délicate pression de ses doigts autour des vôtres. "...pour songer à l'encombrer de telles futilités."

Il se mit à rire, visiblement flatté. Quel rire charmant il a, vous songeâtes.

"- Figurez-vous, madame, un espace délimité que vous divisez en deux. Vous pouvez toujours diviser les deux moitiés en deux autres moitiés, et ainsi de suite."

Vous connaissiez bien ce paradoxe. Vos parents vous en avaient rebattu les oreilles des années durant, mais à présent qu'il était prononcé d'une voix si basse, d'inflexions si galantes, vous lui trouviez tous les charmes du monde. Quoi de plus normal, venant d'un mage noir, et donc expert en charmes, ensorcellements, sortilèges et incantations ?

"- C'est donc ainsi que fonctionne la mémoire, selon vous : extensible à l'infini ?"

Viren vous attira tout contre lui, et vous trouvâtes que cette expression intéressée lui seyait à merveille.

"- Seriez-vous donc férue de paradoxes, ma chère…"

"- (nom)," vous confessâtes, et vous vous sentîtes rougir encore davantage.

Il eut un air pensif, mais vous deux sursautèrent au cri venu du buffet à pâtisseries : "Hé, père ! Essayez "Cumulonimbus" !" vous regardâtes par-dessus l'épaule de votre cavalier et les couples de danseurs pour apercevoir les deux corbillons, Soren et Claudia, qui, postillonnant une tempête de miettes de tartes à la confiture, gloussaient et s'échangeaient des coups de coudes.

"- Euh, pardonnez-moi, monseigneur," balbutiâtes-vous, déconcertée, "mais… qu'a dit votre fils, à l'instant ?"

Viren avait alors levé les yeux au ciel dans l'expression la plus exaspérée vous n'eussiez jamais vue:

"- Quelque chose de stupide, j'en ai bien peur."

Vous vous séparâtes pour quelques mesures avant de revenir dans les bras l'un de l'autre. Vous aviez senti toute votre belle assurance vous abandonner. Sales morveux… la peste soit d'eux et de leur beuglements incompréhensibles !

"- Madame, dites-moi quelque chose."

Vous crûtes avoir mal entendu. "Pardon, monseigneur ?"

"- Allez-y." reprit-il, du ton satisfait de quelqu'un qui a ménagé son petit effet. "Si ce que vous dites est vrai, je vous accorde la prochaine danse. Dans le cas contraire, je vous plante là."

Vous fûtes propulsée sur un petit nuage rose bonbon alors que les violes s'envolaient dans les aigus. La magie des elfes d'Aile-Ciel déferla dans vos veines d'humaine et celle des Tact-Etoiles fit scintiller vos yeux. C'était l'un des paradoxes préférés de vos parents. Viren vous facilitait la tâche. Il vous déroulait le tapis rouge, il vous déchirait la Brèche. A croire qu'il voulait vraiment sentir votre main passer dans ces cheveux bien coiffés, caresser cette pommette acérée, flatter cette barbe si baroque, suivre le contour de ces sourcils si soucieux, passer l'alliance autour de cet annulaire…

Au moment où vous alliez malicieusement prononcer la formule magique "Vous allez me planter là", la musique ralentit brusquement et s'arrêta. Déjà les danseurs se faisaient la révérence, y compris vous-mêmes, et en relevant la tête, Viren vous toisa d'un air si méprisant que vous en eûtes le souffle coupé. Oh, mais qu'est-ce qui m'a pris d'attendre si longtemps ? vous vous désolâtes en regardant sa demi-cape noire tomber gracieusement alors qu'il s'éloignait vers les-Sources-savaient-où, probablement vers le buffet à fromages, ou prier la reine Sarai de l'honorer d'une danse, ou interrompre la dernière idée géniale de ses marmots. Il a pris mon silence pour de l'hésitation et de la sottise. Oh, vous aviez tout gâché…

Et ce jour d'hui serait l'occasion rêvée pour rectifier le tir.

Ayant attaché le plus grand soin à votre chevelure -torsadée par votre camériste en un savant chignon tressé à la mode elfique, votre tenue -soies pourpres brodées de mérisier, broche d'or et bras nus, et votre parfum -vous en aviez tenté une demie-douzaine avant de jeter votre dévolu sur une fragrance de rose; bref, vous aviez soigneusement mis toutes les chances de votre côté.

Bien sûr, vous ne vous faisiez aucune illusion : vos jolis atours ne constituaient pas votre unique atout, loin de là. Le seigneur Viren était connu pour son amour inconditionnel des bibliothèques, s'y abîmant fort tard le soir au point qu'il avait perdu l'usage des lits pour leur préférer celui des bancs ô combien inconfortables du Sanctuaire. Ainsi votre main caressait-elle le petit ouvrage au fond de votre poche avec toutes les prévenances du monde.

Enigmes, paradoxes et problèmes insolubles, titrait la page de garde. Et, calligraphié en dessous par votre plume : "excepté peut-être pour vous." Vous aviez hésité avec "excepté, pour vous, peut-être", ou "pour vous, excepté, peut-être", et à parachever d'un "monseigneur", ce qui donnait au choix : "excepté peut-être pour vous, monseigneur", "excepté, monseigneur, peut-être pour vous", "monseigneur, excepté, pour vous, peut-être" et "pour vous, monseigneur, excepté, peut-être.". Puis vous vous étiez avisée que la formule serait sans doute trop ampoulée pour convenir à la chaleureuse amitié à laquelle vous aspiriez, ce qui vous fit jeter votre dévolu sur la première tentative. Chaleureuse amitié, et plus, si affinités. Vous aviez simplement ajouté votre prénom et soufflé avec tendresse sur l'encre encore fraîche. Simplement votre prénom : il ne faisait aucun doute que votre danse était encore aussi vivante dans sa mémoire que dans la vôtre.

"- Les Sources nous enseignent que l'amour se donne sans rien attendre en retour," babillait la Haute Prélate sous les voûtes une fois que les moniales eurent terminé leurs lentes et pieuses octaves, quartes, quintes, "et que l'amour ne s'achète pas. En effet, Elles ont fait surgir Xadia du néant, l'ont accablée de Leurs largesses et de leur générosité, sans rien attendre en retour que la propagation de cet amour et de cette… cette… "

Vous fûtes tirée de vos pensées fleuries par le bruissement de pages que l'on cherche à tourner, suivies par des marmonnements agacés. Vassilea et vous vous dévissâtes le cou de concert : loin là-bas à l'autre bout de la nef, Opélie se battait avec son exemplaire de la Toreha :

"- Cette… pardonnez-moi, messeigneurs, mais cette page… "

Elle se léchait le doigt, pincait le papier, marmonnait des insultes à l'imbécile ayant utilisé cette nouvelle encre d'impression qui faisait coller le vélin, retirait son exemplaire richement décoré du lutrin d'ébène verni. Dans l'assistance, on murmurait, on s'interrogeait, on ricanait.

"- Opélie, peut-être accepterez-vous que je vous ai…"

"- Non, Sire, vous, slurp, vous êtes bien aimable, mais… mais…"

Vous risquâtes un coup d'oeil à votre droite. Si Viren n'avait toujours pas quitté sa somnolence, vous trouvâtes que Claudia était exceptionnellement agitée, tout à coup. Son dos était secoué de convulsions et ses petites jambes s'agitaient frénétiquement dans le vide. Regardez-la moi remuer sur son banc. On jurerait qu'elle a le diable au corps.

"- Est-ce moi ou… elle est en train de mourir de rire ?" vous murmurâtes, mais Vassilea ne vous entendit pas, tout occupée qu'elle était à babiller avec sa voisine de devant.

Faut-il disposer du dormeur ? vous vous surprîtes à penser que vous pourriez le réveiller d'un baiser. Cependant vous fûtes arrachée à vos rêveries par un lourd bruit de toux qui émanait de l'autre bout de la nef. On s'échangeait des oeillades de plus en plus perplexes. On sortait de sa somnolence, on quittait sa rêverie, on cessait de se curer les ongles ou le nez. L'inquiétude volait de regard en regard et de bouche en bouche. Les voix et la toux s'élevaient sous les voûtes du sanctuaire. Quelques-uns se levèrent et se regroupèrent autour de la Haute Prélate qui s'étranglait; cependant la reine Saraï lui avait retiré sa capuche, ouvert le col de sa soutane et s'était mise à lui administrer de lourdes tapes dans le dos alors que Sa Majesté criait de laisser de l'air. Le petit prince se mit à pleurer.

"- Non, heurg, sire, je vous… je vous jure que tout va… heurg, bien !" assurait la Haute Prélate, dont les borborygmes s'intensifiaient jusqu'à la nausée.

"- Respirez, Opélie, respirez, voilà, mais dégagez, vous autres !"

"- Nom de... mais sa face est violette ! non, noire !"

"- C'est du sang ?"

"- Non, de la bile !"

"- Reuuuk..."

Le mouvement commença à gagner l'assistance, moniales incluses. D'inutiles prières furent marmonnées. On se gueula des vains conseils. Les bancs se mirent à bêler comme les agneaux de la Toreha. La moitié était debout, se tordant le cou pour mieux voir. L'autre, qu'elle fût poussée par l'opportunité à saisir ou saisie elle-même par la frousse, se ruait l'air de rien par l'allée centrale et les bas côtés vers le portail du sanctuaire avec une seule idée : être au diable le plus tôt possible.

"- (nom), allez ! Debout !" piaillait Vassiléa en vous empoignant l'épaule.

Il eût été judicieux de la suivre, mais vous étiez comme vissée à votre banc. Et la petite corbillate de s'étrangler de rire. Poison, comprîtes-vous. Sur les pages de la Toreha.

Vous bondîtes et empoignâtes l'épaule de Viren. Il était le seul dormeur à ne pas s'être réveillé.

"- Monseigneur, debout !" vous beuglâtes. "Il faut partir ! "

"- Qu'est-ce que tu fais ? Laisse-le !" piaula Vassiléa avant de rejoindre le raz-de-marée de soie.

Face à Viren qui continuait de ronfloter, vous hésitâtes à lui administrer une gifle. Du coin de l'oeil, vous vîtes Claudia se calmer brusquement. Cette enfant est folle, vous songeâtes, folle à lier. Des lippes de la corbillate sortit quelque chose d'étrange, que vous ne comprîtes pas. Puis ses yeux s'ouvrirent sur une lueur violette. Un abîme de pourpre. Vous sursautâtes, voulûtes la faire taire, mais ne pûtes que rester crucifiée sur place. C'est donc cela, la Magie noire. Lorsque, dans les yeux de Claudia, un néant de ténèbres remplaça le pourpre, la faisant ressembler à une mouche, vous sûtes que c'était fini. Les larges portails romans du Sanctuaire étaient grands ouverts. La lumière du jour crevait la nef de toutes parts. Il ne restait plus personne sous les voûtes. Hormis la convulsante Haute Prélate, la famille royale, vous-même, le seigneur Viren et… cette petite sorcière…

Vous fermâtes les yeux et vous préparâtes à mourir. Ô Six sources perdues de Xadia. Au nom du Ciel, du Soleil, de la Lune, des Étoiles, de la Terre et de l'Océan.

Amen.

Quelques secondes plus tard, vous ouvrîtes un oeil.

"- Fiou !" résonnait la voix de la Haute Prélate, dont plus aucune inflexion ne laissait présager la mort prochaine. "Je respire enfin !"

Vous pivotâtes et regardâtes leurs Majestés relever Opélie, les cheveux défaits, le col grand ouvert, la tiare d'argent de travers et la capuche en désordre, mais la peau aussi blanche et lisse qu'à l'ordinaire. "Les Sources soient louées -burp… ha !"

Au cri de surprise répondit un son ridicule… mais ô combien caractéristique.

"- Crôaaa."

Puis, silence.

"- Est-ce que c'est… un crapaud ?" vous entendîtes. La reine Saraï semblait tout aussi perdue que vous.

Vous eûtes un frisson d'horreur. Vous aviez une sainte horreur des crapauds.

Le roi ne répondit pas. Opélie, de nouveau sur pieds, regardait la bête sautiller sur le dallage du sanctuaire.

"- Mais enfin, qu'est-ce que… Par les Sources, je…"

Hop ! Un second bondit hors de ses lèvres. C'est un rêve, vous vous dîtes, les ongles enfoncés dans votre chair. Rien qu'un rêve très étrange, et je vais me réveiller.

"- Qu'est-ce que c'est que ce bordel…" marmonna la reine Sarai, retrouvant les habitudes lexicales de la soldatesque.

Le petit bâtard princier se baissa et ramassa un crapaud en tremblant alors qu'Opélie remettait de l'ordre dans sa tenue avec une précipitation presque frénétique. "Un crapaud, maman."

Personne n'ajouta rien, hormis les bêtes qui continuaient leurs grotesques errances dans le silence sépulcral. D'un bond à l'autre, les petites gargouilles déambulaient sous les yeux de pierre des grands saints. L'encens camouflait tant bien que mal l'odeur de charogne émanant des rois endormis sous le marbre. Les petites lueurs des cierges avaient presque quelque chose de pathétique dans la lumière de l'aube crevant les vitraux et le portail grand ouvert comme une plaie. Elle noyait la pieuse pénombre du sanctuaire dans un flot de jour. Ils ne s'en détachaient que plus vivement, les petits monstres. Les pierres n'avaient jamais répercuté que les cantiques des moniales, mais ni les Saintes Sources pas plus que les immenses saintes voilées de pierre ne chatièrent l'outrage fait à la Foi. Les minuscules blasphémateurs sautillaient et croassaient dans la lumière en toute impunité.

"Crôa."

Vous fîtes quelques pas dans l'allée centrale, vers l'autel, mais vous vous arrêtâtes, incapable d'aller plus loin.

Le roi Harrow paraissait sur le point d'ouvrir la bouche lorsque deux rires retentirent dans la nef, tout près de vous, deux éclats de rire aigus, enfantins, rejoints par un troisième plus grave et discret. Le seigneur Viren s'était apparemment réveillé… et riait de concert avec Claudia, quoique plus doucement qu'elle; alors que, de derrière un pillier, surgissait l'autre corbillat, Soren, qui crachait tous ses poumons à force de rigoler. Des trois, c'était lui qui riait le plus fort.

Mais n'est-il pas supposé parasiter l'entraînement de la garde royale ? vous vous entendîtes penser alors qu'Opélie balbutiait en redressant le col de sa soutane :

"- Enfin, seigneur Viren, allez-vous enfin m'expliquer ce qu'il se passe ici ?"

Comme il ne répondait pas, trop occupé à se retenir de rire, elle haussa le ton :

"- Non content de déranger la messe…"

Elle porta la main à sa bouche, à son estomac, se courba en deux : peine perdue. Un troisième crapaud bondit derechef de ses pieuses lippes, redoublant l'hilarité de la famille des corbeaux.

"- Opélie, dites-là un truc religieux." dit soudain Sarai, au grand étonnement des personnes saines d'esprit.

"- Pardon ?" dit Opélie, et un quatrième bestiau vint compléter le concert des croassements.

Les corbeaux se bidonnèrent derechef. Vous étiez bouche bée. Voir Viren rire si carrément, lui dont on ne connaissait que l'air pensif, exaspéré de la bêtise d'autrui ou au mieux le rictus vaguement contrit ou amusé, était au moins aussi extraordinaire que la présence des crapauds.

"- Monseigneur !" intervint la reine, et sa voix résonna si sèchement dans la nef que les rires moururent aussitôt, "Veuillez nous expliquer le pourquoi de cette mascarade. Que vous passiez invariablement toute la messe à ronfler parce qu'on ne s'y étonne pas de votre propre grandeur, passe encore; mais je ne tolérerai pas que vous empêchiez …"

"- Oh non, votre Grâce," répondit-il. Il s'était levé d'un seul coup, de toute sa hauteur, et avait même pris son sceptre de mage à partie en le cognant contre le dallage de marbre qui résonna fort sous les voûtes; vous fûtes ébahie par la soudaine sécheresse de sa voix grave. "Croyez-moi, je n'avais pas la moindre idée de ce qui se tramait aujourd'hui. Je le jure."

"- La parole d'un mage noir ? La belle affaire- burp !" cracha la Haute Prélate alors que, convoqué par la "Parole" un cinquième bestiau vint rejoindre ses camarades. Le roi la foudroya du regard, et elle se le tint pour dit :

"- Dans ce cas, comment expliquez-vous cette mascarade ?"

"- Mascaquoi ?" répéta le corbillat blond d'un air parfaitement ahuri.

Vous retrouvâtes brusquement tous vos sens et votre raison. Votre main se leva et votre index se planta sur Claudia, dont la figure était ravagée par un gloussement à peine contenu :

"- C'est elle, la coupable !" vous dénonçâtes, et la résonance de votre propre voix vous surprit.

Le regard que vous lança Viren vous transperça le coeur.

Un regard à foudroyer la Justice elle-même.

En regardant autour de vous, vous vous aperçûtes que même leurs Majestés affichaient une mine franchement désapprobatrice. La trahison n'en fut que plus brûlante. On vous l'eût dit, jamais vous ne l'eûtes cru; vous voilà qui vous retrouviez à faire cause commune avec la bénie-oui-oui…

Soren se posta devant sa soeur, les poings serrés, prêt à en découdre, et la petite dégagea la main que son père avait posé sur son épaule :

"C'est Soren qui a eu l'idée, mais j'en suis en effet le maître d'oeuvre !" gouilla-t-elle d'un ton d'incommensurable fierté. "Bon, le coup de la poudre sur les pages, c'était moi, je l'avais lu dans un roman ! Ça m'a pris des semaines pour terminer cette poudre sélène, à partir de papillons d'hécate, surtout qu'il fallait bien qu'elle colle aux pages sans être vue, et sans que la colle altère l'effet final !"

Votre regard vint se poser sur la Toréha, qui était tombée du lutrin pour s'écraser au sol. "Après les braillements dont nous a étourdi la Foi quand on a imprimé la Toreha, nul n'a envie de subir à nouveau ses jérémiades. Chacun a son exemplaire et chacun peut désormais l'interpréter à sa manière !" Bien que n'étant qu'un exemplaire imprimé, ce livre avait été fait dans les règles de l'art. Les enluminures avaient été chacunes peintes à la main. La couverture à elle seule, incrustée de pierreries, était un véritable travail d'orfèvre. La chute avait corné la plupart de ses pages, et la colle rendrait l'exemplaire à jamais inutilisable.

Vous n'aviez jamais beaucoup aimé les livres, mais cette vérité vous ébranla.

"- Pis il a fallu aussi en mettre dans l'eau du bénitier pour que tout le monde en reçoive un peu !"

"- Ah," grommela le mage, "c'est donc pour cela que tu as insisté pour que j'y trempe les mains…"

"- Oui, de vraies grenouilles de bénitier, comme tu dis, papa !"

"- Et puis un doigt de magie noire pour rendre la farce plus crédible -"

"- Une farce ?" regimba la Haute Prélate. "Une farce ! J'ai manqué de mourir, vos Majestés, vous êtes témoins ! Cette enfant a tenté de m'empoisonner ! Vous n'allez point me dire que je suis à cheval sur mes principes !"

Vous opinâtes du chef.

"- Ces… créatures sont issues de la magie de Sélénombre," expliqua Viren du ton de qui chapitre un parfait crétin, "plus communément appelée "magie de la lune", ce qui les place sous le sceau des illusions non seulement visuelles, mais également tactiles, olfactives, auditives, thermoceptiques, nociceptives, équilibroceptives et proprioceptives."

Il posa son bâton avec mille précautions contre le banc -l'objet n'en tinta pas moins bruyemment, il voûta son interminable colonne vertébrale et ploya le genou pour saisir au vol l'un des petits blasphémateurs, puis se redressa et se mit à le caresser du plat de la main :

"- En d'autres termes, ces crapauds ne sont que le produit d'une gigantesque hallucination collective, et les convulsions de Votre Sainteté ne sont que la réaction naturelle d'un corps d'humain sollicité depuis l'intérieur pour la première fois par la magie noire. Il ne s'agissait que d'une illusion, madame, ce qui signifie qu'à aucun moment vous vous êtes trouvée en danger de mort."

Un silence consterné suivit la déclaration. Les infâmes bêtes poursuivaient leur a capella qui retentissait sous les pieuses croisées d'ogives. Jamais elles n'avaient semblé si réelles.

Vous prîtes une grande inspiration, vous essuyâtes les mains dans votre belle robe, vous vous baissâtes dans un froufrou de soie et surmontâtes votre répulsion pour en attraper un. La froideur et la rugosité de la peau pustuleuse, la fixité des yeux globuleux, l'absence de museau, la couleur grisâtre, la viscosité de la bave qui vous coulait dans la main. Par les Sources, quelle horreur… une grimace de pur dégoût déformant vos traits, vous fermâtes les yeux, puis votre poing, brusquement. Vous ouvrîtes les yeux, la main : plus rien.

On fixa votre paume vide, puis les bancs et le triforium laissés à l'abandon.

L'idée que le Sanctuaire se fût trouvé déserté, vidé et ridiculisé par la faute de simples chimères était presque tout bonnement inconcevable.

Jamais aucune conversation, aucun essai, aucun pamphlet ni aucune diatribe n'avait mis à nu pareille déchéance. L'imprimerie avait peut-être creusé son tombeau, mais il était tout simplement inconcevable que l'effondrement tînt à si peu, si peu... Un frisson parcourut votre échine. La Toreha a tué l'Eglise, et l'Humain a tué Xadia.

"- Cependant", reprit Viren, qui continuait toujours de caresser son crapaud, d'une voix plus douce, d'un ton fasciné et un rien admiratif, "même si leurs mouvements et leur aspect sont quelque peu caricaturaux, c'est bien la première fois de ma vie que je vois des illusions si tangibles, et -"

"- Vous, vous étalerez votre science une autre fois," l'interrompit Sarai alors que la petite Claudia affichait un sourire béat de fierté. "Vous deux," reprit-elle à l'adresse des deux corbillats, arrêtez-nous ce borde… pandemonium. Immédiatement."

Comme à regret, Claudia sortit de sous son col un collier et extirpa un truc ratatiné de son escarcelle.

"- Une minute !" l'interrompit Opélie d'un ton incisif. J'espère que vous ne comptez pas faire à nouveau usage de la magie noire içi !"

"- Écoutez, madame," dit Viren, "c'est ça ou vous passez le restant de vos jours à cracher des illusions et des chimères. Oh, mais suis-je étourdi, c'est déjà le cas…"

"- PARDON ?! -burp ! Ah, sale bête !"

"- Crôaaaa !"

"- Il suffit, vous deux !" gronda le roi, du ton de quelqu'un qui sentait venir la migraine.

Les sempiternelles chamailleries du Haut Mage et de la Haute Prélate faisaient partie intégrante de la vie à la cour, et cette dernière les considérait avec un mélange particulier d'amusement et de lassitude, un peu comme on regarde un marmot rire toujours à la même blague. Ce jour d'hui, cependant, ne semblait pas d'humeur à tolérer leurs bagarres. Sa Majesté, d'ailleurs, n'en avait pas terminé :

"- Et vous, là, parmi tout ce que vous auriez pu offrir à votre père", éructa-t-il d'un ton où perça comme une sorte de malice, "il a fallu que votre choix se porte sur cette farce !"

"- Hmm ?" fit Viren en arrêtant de caresser le crapaud, qui atterrit fort disgracieusement sur le dallage de marbre. "De quoi ?"

Vous vous rappelâtes brusquement du poids qui encombrait votre poche et vous mordîtes vos lèvres. (*)

Viren fronça les sourcils. Opélie l'aurait demandé en mariage qu'il n'eût pas l'air plus éplatourdi.

"- JOYEUX ANNIVERSAIRE, PÈRE !" beugla Soren, sans tenir compte de la résonance du Sanctuaire qui fit grimacer l'assistance.

"- Tu as aimé le spectacle ?" demanda Claudia en tirant sur le doublet de velours. "Tu t'es bien amusé, hein, dis ? "Puis, comme il ne répondait point, "Hein ? Hein ? Hein, n'est-ce pas, papa ?"

"- Dis, papa ! Dis ! Papapapapapaaaa - "

Votre main se crispa autour du petit ouvrage.

"Papapapapapapapapaaa -." Croassements de crapauds, de corbeaux, ils faisaient bien la paire, ceux-là.

Le vacarme suicitait à travers les transepts, les cryptes, les voûtes, les chapelles tant et tant d'échos qu'on eût dit que ceux enterrés entre ces saints murs s'esclaffaient eux aussi, du rire nerveux de qui sent arriver la seconde mort. Un véritable Requiem.

Votre regard se porta vers la Haute Prélate. Elle était tout aussi estomaquée que vous, à en juger par son immobilité et sa bouche béante. La pierre semblait l'avoir avalée. Pétrifiée. Une nouvelle statue pour la nef, vous songeâtes, sainte, impuissante, pieuse et terrorisée face à la marche du Progrès. Ce n'était pas seulement la blanche colombe souillée par la bave du crapaud, ni seulement une charogne de prêtresse sur laquelle festoyaient grassement les corbeaux. C'était l'épouvante de la femme du sanctuaire face à la presse, de la tiare d'argent face aux lettres de plomb, l'effroi du sacerdoce face aux âmes qui changent.

Alors que vous cingliez dans un tourbillon de soie, de parfum, d'encens, de déconfiture et de désarroi indigné vers le portail du sanctuaire, vous entendîtes sa Majesté Harrow s'enquérir avec toute la bonhomie du monde :

"- Peut-être pourriez-vous arrêter l'illusion, à présent ?"

"- Oui," renchérit sa Grâce, "il me semble que vous vous êtes suffisamment divertis pour aujourd'hui. Ou, attendez, peut-être pourrez-vous nous bricoler une illusion de Haute Prélate, maintenant que vous avez cassé celle-ci ?"

"- Saraï !"

"- Quoi ? Ose dire que je n'ai pas raison ? Regarde, chéri, elle ne bouge plus. Oh, Opélie, veuillez fermer cette bouche, ou vous allez nous attirer les mouches. Et puis souriez un peu, hé, quoi ! Ce n'est pas la fin du monde !"

"- Ah, tiens, vous avez aussi cassé votre père, le voilà pétrifié sur place. Ils font bien la paire, tous les deux. Viren, si je vous dis "livre d'histoire", "fourme d'ambert" ou "crème brûlée", vous retrouvez l'usage de votre sourire ou de vos jambes ? Aaaah, voilà, quand même ! … En fait non, vous devriez arrêtez de sourire, ça devient vraiment malsain. "

"- Crôa, crôa, crôaaa."

"- Callum, lâche ce cahier et ce crayon ! Et puis, bon, vous deux, arrêtez avec ces crapauds, ça suffit !"

La dernière chose que vous entendîtes avant de refermer le portail sur le tombeau de l'âge des dieux fut la voix de Viren :

"- Oh non, Claudia."

Puis : "- Laisse-les encore un peu, veux-tu ?"


Et voilà ! :D

Bon, je vous avais prévenu que c'était un Viren x reader un peu particulier...

Mais, je veux dire, regardez la scène où Viren prend le pouvoir en se la jouant Napoléon (celle où il est mille fois plus sexy que toutes les scènes d'Aaravos réunies) : que tout le monde ignore complètement Opélie pour acclamer Viren le Sauveur... Que tout le monde soit terrifié par les elfes, très bien, mais ça suffit pas pour envoyer sur les roses l'Eglise, la loi et les traditions comme ça. Il devait forcément y avoir des raisons plus profondes. De même pour le communisme d'Harrow, d'ailleurs, il est tellement éclairé pour un monarque absolu de droit divin que ça ne peut venir que d'un bouillon intellectuel ayant macéré pendant des décénnies, voire des siècles... Et puis regardez-moi toutes ces énormes bibliothèques dans tout le château ! Regardez-moi comment personne n'a absolument rien à carrer d'Opélie tout au long de la série !

J'espère que la danse dans les bras du beau ténébreux vous a été agréable ;) et que voir la Magefam réunie et heureuse vous a mis un peu de baume au coeur en cette période compliquée. Fluff, fluff :3

La grosse inspiration du Nom de la Rose. Petite ref' à Notre Dame de Paris, facile à repérer, celle-ci. Une à Kaamelott (ultra-facile), une à Orgueil et Préjugés (aaAAAah, mister Darcy). Et une autre au Bourgeois Gentilhomme : d'ailleurs, est-ce que vous pensez que les anglophones vont l'avoir ? Sinon, je l'enlève ?

Reviews ? :3

Madou