Bonsoir ! Oui, je sais, je suis en retard. Ce texte était censé être pour le thème "Souvenirs" de la Viren week (il y a donc trois jours), mais que voulez-vous, mon suggar daddy ténébreux est une muse capricieuse.

Un style assez particulier pour celui-ci, j'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !


Manoir de Banthère, Salon de jeux. La bise et la neige gémissent au-dehors. Un feu pétille dans la cheminée. Un pichet de vin chaud aux épices est posé sur une table basse. Debout devant l'âtre, sur des fauteuils, sur un canapé, assis par terre à dessiner ou à faire des pompes et des étirements, se trouve la petite société de Banthère : le roi Harrow, le prince Ezran, le consort Callum, le seigneur Viren, Soren et Dame Claudia.

- Alors la pauvre prêtresse se traînait par terre, toute dignité sacerdotale envolée, loin très loin très loin très loin trèèèèès loin. Elle avait beau prier ses grands dieux, personne ne vint la sortir de la boue, et comme elle s'imagina que c'était le châtiment pour ses pêchés, elle y resta, pénitente, et serait morte de faim si une mage ne l'avait pas charitablement achevée. Tant mieux, hein, parce que la faim est vraiment une mort horrible. Vous imaginez votre estomac devenir vide, très vide, très lentement, et rugir comme un dragon, et puis votre langue se déssécher, et vos os percer votre peau, et vos jambes qui ne vous soutiennent plus, et vous vous traînez par terre en rampant jusqu'à ce que le monstre dans votre estomac finisse par vous manger, vous, tout cru, et les corbeaux viennent manger vos os; enfin voilà ce qui arrivait à la prêtresse qui préchait des dieux morts à des gens qui s'en moquaient et une fin du monde qui n'arrivait jamais. Magiiiie ! Fin !

(Claudia, douze ans, se fend d'une gracieuse révérence et retourne sur le canapé)

- Bravo ! Bravo ! (Ezran, quatre ans, applaudit à tout rompre -il n'a absolument rien compris. Callum, dix ans, regarde Claudia avec tendresse et une certaine frayeur, sans cesser ses applaudissement.)

- Hein que ma soeur sait bien raconter les histoires, hein ? (Soren, quatorze ans, parle si fort que tout le monde peut l'entendre distinctement en dépit du bruit) Bon, elle est un peu trop à l'aise avec le répugnant, mais sinon, elle gère, hein ? Hein ? Hein !

- Eh bien… heu… C'est certain, elle sait y faire avec son sujet. Mais peut-être aurait-elle dû choisir un sujet plus approprié pour des enfants. Une histoire moins morbide, moins fataliste, plus positive, plus morale.

- Plus convenable ?

- Voilà. Vous avez le mot juste, Viren.

- Eh bien, moi, personnellement, j'ai trouvé cette histoire extrêmement intéressante. Comme l'avait souligné le philosophe Gonaminte, elle évoque avec une grande justesse le déclin de la religion dans les moeurs de notre époque, tout aussi bien par l'imprimerie que par le progrès des sciences et de l'alphabétisation -

- Alors, Monseigneur Moi, Personnellement, Je, m'est avis que vous feriez bien d'éduquer votre chouchoute dans des valeurs un rien moins fatalistes et d'éviter d' inculquer à vos enfants la haine de cette pauvre prélate Opélie. Je vais finir par croire que vous êtes amoureux d'elle.

- Pardon ?! ha-alors, là, Sire, avec tout le respect que je vous dois -Soren, cesse de ricaner.

(Harrow sirote son gobelet de vin chaud et Soren dissimule son rire par une série d'étirements. Claudia, qui riait aussi, se fourre le visage dans un coussin.)

- Bon ! (Harrow se lève de son fauteuil et frappe dans ses mains) Qui a une autre histoire à raconter ?

- Moi ! Papa ! Moi ! Moi ! (Ezran lève le bras si vite que Callum sursaute)

- Hum… je me demande bien qui je vais désigner…

- Papa ! Içi, là ! Moi ! Moi ! (Ezran s'est levé, il se désigne, court après son père, lui tire le pantalon. L'assistance a un sourire attendri)

- Hmmm… C'est curieux, je ne vois personne… (il se gratte la barbe, tourne la tête de tous côtés, renifle, regarde sous les coussins, se baisse, scrute sous le canapé)

- Moimoimoimoimoiiii ! (Ezran tente de lui grimper dessus)

- Tiens ! Ezran ! (il se relève, gratte la tête d'Ezran) Pourquoi est-ce que tu t'es caché ? Tu sais que j'étais inquiet, chenapan ! Viens donc nous charmer de tes contes, ô prince des ménestrels, au centre de notre cercle devant la cheminée de ce manoir ancestral … (Ezran obéit, tout sourires) Voilà. Tout le monde est prêt ?

(tous ensemble)

- Ouais !

- Prête, Sire !

- Oui...

- On ne peut plus prêt, votre Majesté.

- Bon ! Ezran ! (Il esquisse un salut comique) Tu peux commencer.

- Ahem-hum. (Il met ses mains dans le dos comme le font les adultes). Alors, il était une fois une licorne…

- Ca commence bien…

- La ferme, Soren.

- Claudia, ton langage.

- Désolée, papa.

- Cette licorne était très très, très gentille. Mais un jour, elle s'est faite capturer par un piège à licorne. Heureusement, une petite humaine l'a trouvée, et a pris soin d'elle. Hélas, c'était une petite fille très pauvre. (il met ses pieds en-dedans) Son précepteur était pauvre. Son cuisinier était pauvre. Sa camériste était pauvre. Son chambellan était pauvre. Son intendant était pauvre. Sa souillon était pauvre. Sa boniche était pauvre.

- Pfrt…

- Viren, vous cessez de pouffer, merci.

- Son palefrenier était pauvre…

- Ezran, je crois qu'on a compris.

- Et comme ils mourraient tous de faim à cause de la famine, (il accompagne ses énumérations avec force gestes), de la sécheresse, de la peste, de la lèpre, du choléra, de la disette et des sauterelles, ben ils décidèrent de manger la gentille licorne. Ou en faire de la magie noire, quelque chose de très, très méchant.

- Etes-vous bien sérieux, mon prince ? Dois-je vous rappeler…

- Chut, Viren. (Claudia ouvre la bouche) Et Claudia, ne faites aucun commentaire.

- La petite fille pauvre décide alors de s'échapper avec la licorne, qui était devenue son amie, et de, quand elle sera revenue, d'apprendre à son village que les animaux magiques ne sont pas méchants. Alors, elle alla dans la forêt rencontrer les autres animaux magiques…

- Quels animaux, exactement ? (Claudia se redresse et affiche un grand sourire) Des célicoles, des leshens, des leshii, des squonks, des ...

- Claudia...

- C'est moi qui raconte, Claudia ! Bon, je veux bien mettre des squonks, pour te faire plaisir, même si je ne sais pas ce que c'est.

- Oh, c'est une petite créature adorable et très tris-

- Dame Claudia, j'ai dit aucun commentaire. (Claudia grimace et se met en boule, boudeuse. Viren pince les lèves, mais ne dit rien.) Ezran, continue.

- Bref, ben la licorne la guide jusqu'à un bordel…

- Quoi ?! (L'assistance se crispe. C'est Harrow qui a crié. Viren tousse; il s'est étouffé avec son vin chaud; Claudia jette discrètement un sort pour effacer les taches rouges qui maculent son pourpoint.)

- Oui, c'est un joli mot, hein ? J'ai entendu une servante en parler, et elle m'a expliqué. C'est un endroit où on peut recevoir de l'amour.

(Viren se pince le nez, consterné. Harrow est trop estomaqué pour réagir tout de suite.)

- Pfrt… !

- Ser Soren, arrêtez immédiatement de rire. Et mon grand-père le roi Alzar IV les avait fait proscrire par décret, sous peine de débourser mille souverains.

- Eh bien, votre Majesté, teuheu-teuheu, (il tousse encore un peu dans son poing), il faut donc croire que la répression manque de poigne.

- Je peux continuer mon histoire, oui ou non ? (il tape un peu du pied, la mine boudeuse) Alors, la petite fille pauvre attrape tout l'amour qu'elle peut. Elle le met dans un grand, grand, graaand sac, pis elle le ramène dans son château.

- Ce n'était pas un village, Ezran ?

- Mais le palefrenier, le cuisinier (il compte sur ses doigts), le majordome, le chambellan, l'intendant, le jardinier, la camériste, la boniche et la souillon n'en veulent pas. Alors elle leur explique, "C'est de l'amour, vous allez voir, vous serez heureux après !" Mais ils sont trop méchants et ils sont trop malheureux, alors ils la chassent en lui jetant des tomates et des cailloux. (il balance des projectiles imaginaires vers Viren qui lève les yeux au ciel) Et puis ils en jettent une tellement grosse que la licorne est touchée et puis même... (une pause dramatique) qu'elle MEURT ! (il écarte les bras, puis ménage un nouveau silence et regarde le tapis.)

- Excellente nouvelle ! (Le sourire de Claudia s'est encore agrandi) Sa corne est une source absolument gigantesque de magie primitive, et sa chair est trois fois plus nourrissante que la viande de porc !

- Dame Claudia…

- Oups, haha, désolée, Sire.

- La petite fille pauvre s'enfuit en pleurant à chaudes larmes, parce que sa seule amie était morte. Alors, elle est en colère, et elle jeta le sac d'amour par terre, et puis elle donne des coups de pieds dedans, comme ça, (il donne des coups de pieds dans le vide) vlan, bam, vlan ! (il donne un coup de pied dans un coussin).

- Ezran, pas de violence.

- Désolé, papa. Et une fois le sac vide, elle partit dans la forêt toute seule. Elle fait bien attention à éviter le bordel, cette fois…

- Pfffffftahahaha… (il rigole dans sa main)

- Soren-euh !

- Pardon, votre Altesse -pfrt…

- Je continue, hein. Eh bah la petite fille pauvre, elle s'avance dans la forêt. Elle était toute seule, hein, il n'y avait plus la gentille licorne pour lui tenir compagnie. Et il n'y avait pas d'herbe et pas de chants d'oiseaux, et pas de petits lapins, et pas de biches et pas de faons. Et puis elle avait froid, peur, et surtout faim. Et, oh, là, là, han, qu'est-ce que les arbres étaient grands, qu'est-ce qu'ils étaient tout noirs, tout sévères et puis tout menaçants !

- Ah, Viren, je crois qu'il est question de vous…

- Ha-ha. Fort amusant, Votre Majesté.

- La petite fille pauvre, elle est perdue. Et puis elle tombe sur une meute de loups, des très gros loups avec de très grosses dents pointues (il se courbe et mime un faciès bestial, une de ses mains figurant les crocs) qui eux aussi ont très très faim. Elle n'a plus de passoire…

- Hein ?

- D'espoir, Ez. D'espoir.

- De… de.. De lisse-poire, et elle se laisse faire pendant que les loups la mangent toute crue comme chair à pâté. (il ménage de nouveau un silence, ses grands yeux bleu baissés sur le tapis)

- Eh bah, Ez, c'est gai, ton histoire…

- Oui, Claudia a une mauvaise influence sur toi, bonhomme...

(Claudia a un sourire mutin, mais ne rétorque pas)

- Mais pendant ce temps, l'amour qui était dans le sac, ben il avait pas disparu. Le sac était tombé par terre, et l'amour qui était dans le sac a nourri le sol. Il s'est répandu très vite, et l'herbe, ben elle repousse. (Harrow et Viren échangent un regard amer. Callum arrête de dessiner et regarde pensivement Ezran.) Et les oiseaux chantaient, et il y avait de nouveau de l'herbe, des fleurs, du soleil, des faons, des hérissons, des petits lapins. Et pis l'herbe, les pommiers et les tartiers se remettent à pousser, et...

- Hum-hum … Les quoi ?

- Enfin, les arbres à tartes, Viren. (Harrow termine son verre de vin chaud et se ressert.) Votre ignorance me laisse pantois.

- Et puis la terre est tellement pleine d'amour que les loups, qui mangeaient les lapins qui mangeaient l'herbe, se sont dit que ce n'était pas bien de manger les petites filles pauvres, alors ils l'ont recrachée, comme ça, bwaaarg ! (il mime un vomissement)

- Beurk, dégueu.

- Et la petite fille pauvre les a beaucoup, beaucoup remerciés. Elle leur a dit qu'il ne fallait pas manger de viande parce que c'était très vilain, et ils ont obéi, ils ont recraché les lapins, et ils sont tous devenus ses amis, tous, du coup, elle en avait plein, des amis, des amis partout. (Callum lève de nouveau le nez de son dessin et lâche un soupir.)

- Sans rire ?

- Chut-euh, Claudia ! (il tape du pied, se voûte, balance les bras) Est-ce que s'il vous plaît vous pouvez arrêter de parler qu-quand moi je parle ?

- Navré, votre Altesse. Ma progéniture ne vous importunera plus.

- Donc, la petite fille pauvre devint très heureuse avec ses amis les loups. Ils la laissaient les monter, les caresser et dormir contre eux.

- Ouais, c'est des peluches, quoi.

- Soren-euh ! Hum, hum. Mais la petite fille pauvre se souvient de sa ville…

- Je me permets de rappeler à Votre Altesse qu'il s'agissait d'un château...

- Seigneur Viren-euh ! Papa, il m'embête !

- Monseigneur, laissez votre futur roi en paix et peut-être que vous ne goûterez pas à la hache du bourreau.

- Votre bourreau ne m'effraie pas le moins du monde, Sire; une sublimation de queue de lazare réduite dans une décoction de grenade cyanique et je me fais fort de l'étrangler en un instant.

(Harrow secoue la tête, amusé) :

- Votre effronterie vous perdra, Haut Mage. (il finit son verre de vin chaud) Ezran, tu peux continuer.

- La petite fille pauvre chevauche ses loups, tagada, tagada, comme l'elfe Nyméria et puis elle retourne voir sa ville. Les habitants lui manquaient beaucoup, elle ne savait pas s'ils n'étaient pas tous déjà morts de faim, pis elle pourrait peut-être leur expliquer la valeur de l'amour maintenant qu'elle avait des loups pour la protéger.

- J'le sens mal, là, j'sais pas pourquoi…

- Mais quand elle retrouva son château, (il compte sur ses doigts) le chambellan, le majordome, l'intendant, la camériste, le palefrenier, la boniche, la souillon, le cuisinier et le précepteur étaient tous très, très, très, très, très, très, très heureux. Ils ont même fait la danse du crétin en caramel mou !

- … Pardon, prince Ezran ?

- Oh, laissez tomber, Viren, ça consiste à demander pardon quand on a fait une gaffe. Aucune chance que vous y compreniez quoique ce soit.

(nouveau regard plein d'amertume jeté vers Viren, qui répond par un sourcil levé d'incompréhension.)

- Et puis toute la terre avait repoussé, comme dans la forêt, donc tout le monde avait à manger ! Et puis le mieux, c'est que la licorne était revenue ! Parce que quand le chambellan, le précepteur, l'intendant, la boniche…

- Euh… Je crois qu'on a compris, Ez.

- Quand, quand tous les gens ont mangé les légumes et les tartes à la confiture d'amour, bah ils ont compris que c'était pas bien de manger les licornes, même mortes, et que la magie noire, c'était mal.

(regard entre Harrow et Viren. Viren soupire et Harrow essuie une poussière dans l'oeil.)

- Alors, ben ils ont recraché la licorne, sauf que ce n'était plus une licorne puisqu'ils avaient déjà utilisé sa corne pour … euh … euh...

- Ah, il y a tant et tant de sorts qu'on peut faire avec une corne de licorne, Ezran ! Contrepoison, guérison de toutes sortes de maladies, aphrodi…

- Haha, que de digressions, dame Claudia ! Laissez donc Ezran conter son histoire !

- Mais ce n'était pas grave, parce que la licorne, elle a mangé une des tartes d'amour à la confiture qui poussaient sur les arbres, et puis la petite fille pauvre a pleuré tout contre elle. (Harrow essuie une nouvelle poussière dans l'oeil) Et puis ses larmes, remplies du pouvoir de l'amour, elles ont rendu à la licorne non seulement sa belle corne, mais aussi des graaaanndes ailes. Comme un singe.

- Un cygne, votre Altesse.

- Papa-euh…

- Continue, Ezran.

- Et puis la licorne ailée comme un Pégase et la petite fille pauvre et les loups et les villageois ont tous vécu très heureux pendant très longtemps, loin de la faim, de la viande et de la magie noire, grâce au pouvoir de l'amour ! Fin !

(Applaudissements nourris de l'assistance. Ezran esquisse une révérence et regagne son public.)

- C'était une excellente histoire, mon garçon. (Il soulève Ezran et le prend sur ses genoux) Tu es le meilleur conteur du royaume. Peut-être même de la Pentarchie entière.

(Claudia sourit et lève les yeux au ciel, attendrie par tant de candeur. Du menton, Soren lui désigne Viren avec le même sourire entendu : leurs index font des allers-retours entre leurs nez et le mage, qui n'a rien remarqué, absorbé par les flammes de la cheminée.)

- Ben Papa, pourquoi tu pleures ? et Callum aussi ! J'ai dit quelque chose de méchant ?

- C'est rien, Ez.

- Poussière dans l'oeil, Ezran… Juste une poussière dans l'oeil. Ton histoire était... était magnifique.

- Bien joué, petit prince ! (Soren, en guise d'applaudissement, s'est mis à faire des pompes claquées)

- Ahem. Si je puis me permettre, votre Altesse..

- Nan, vous pouvez pas.

- Ezran ! Il faut savoir accepter les critiques et écouter les conseils. C'est le cœur même de l'état de roi.

- Bon, d'accord. (Il saute par terre et atterit lourdement sur ses pieds) Allez-y, seigneur Viren.

- … Je vous en sais gré, votre Altesse. Puisque vous me permettez d'être franc, votre histoire recèle un message louable, certes, mais également bien trop d'incohérences.

- Hein ?

- De… de contradictions…

(Ezran fait une moue très concentrée)

- De moments qui manquent de… comment dire… de vraisemblance.

- Alors, là, Viren, permettez-moi de vous dire que ce n'était pas le but recherch-

- Premièrement, une petite fille pauvre n'a pas de cuisinier, ni de camériste, ni d'intendant, ni rien de ce genre.

- Ah bon ? Rien de tout ça ? Mais… (Il reste bouche bée, fronce les sourcils, jette un regard interrogatif à Harrow qui hausse les épaules) Mais comment elle fait, alors ?

- C'est, votre Altesse, ce qui s'appelle être pauvre. Ensuite, la famine et la disette regroupent un seul et même sens.

- Quoi ?

- Ces deux mots veulent dire la même chose. Ensuite, les tomates sont un légume…

- Un fruit.

- … En effet, votre Altesse.

- Ouah, comment il vous a cassé, père ! (Soren a un sourire enthousiaste. Claudia pouffe dans sa main.)

- Bref. (regard assassin et soupir exaspéré) Un fruit rare et fort coûteux, qu'on ne trouve que dans certains climats comme au sud de l'archipel d'Evenere ou au nord-est d'Aïr-al-Behr, où l'on trouve également les graines de cacao. Il y en a certes à la table des rois ou parfois dans les châteaux des grands seigneurs, mais il n'y a aucune chance que des paysans en jettent à la face d'une petite paria… (Ezran refait la moue)... de quelqu'un qu'ils ne veulent plus voir en période de disette. Ensuite, (il a un bref rictus, comme s'il ne revenait pas de l'absurdité de la phrase qu'il est sur le point de prononcer), on ne tue pas une licorne avec un caillou, et encore moins avec une tomate.

- Ah bon ?

- Ben oui, Ez. (Tout le monde se tourne vers Callum, qu'on est surpris d'entendre parler) Sinon, comment tu veux qu'elle soit légendaire ? En plus, ça galope, une licorne. On peut pas lui lancer des cailloux, elle va trop vite. Réfléchis, un peu. (Puis il s'aperçoit que tout le monde le regarde, et retourne illico à son dessin)

- Ah bon. Et comment ça se tue, une licorne, seigneur Viren ?

- Hum… (il jette un coup d'oeil à Harrow, qui articule silencieusement une interdiction formelle de donner des détails). Eh bien…

- Alors c'est très simple, Ezran ! Si tu ne veux pas la tuer, ce que je comprends parce que c'est trop mignon, tu peux bricoler un appât avec de l'elleflore sublimée avec un récepteur olfactif de Tengu, même si même si l'animal fabuleux n'est en principe attirée que par les jeunes filles vier...

- La magie noire (regard agacé à Claudia qui répond par une moue), qui nécessite des ingrédients encore mille fois plus rares et mille fois plus coûteux qu'une tomate, sans parler des connaissances nécessaires. Aucune chance que de simples paysans illettrés et sans le sou n'en connaissent ne serait-ce que les bases. Vous comprenez, mon prince ?

- Euh… ben… je sais pas… (il se tortille et regarde par terre)

- Dis, papa, d'où elle vient, l'expression "Jeter des tomates ?"

- Hum… Disons que la prestation est si mauvaise qu'un mendiant serait prêt à acheter une tomate juste pour pouvoir la lancer à la tête de l'infortuné histrion.

(Soren hausse les épaules. Un nouveau mot à ajouter à la liste de ceux qui sonnent trop intelligent pour lui.)

- C'est quoi, un histrion ?

- Il s'agit, mon prince, d'un mauvais acteur. Ensuite, il vous faut prendre une décision. Est-il question d'un hameau, d'un palais ou d'une bourgade ?

- Euh… Bah… Je connais pas les autres mots, alors, je vais dire "palais."

(Harrow se prend la tête dans les mains. Même Callum ne peut s'empêcher de rire.)

- Mauvaise réponse, votre Altesse. Mais je ne vais pas m'appesantir là-dessus, votre royal paternel vous expliquera sûrement tout cela mieux que moi. N'est-ce pas ? Ensuite, il nous faut revenir sur la définition d'un bordel...

- VIREN ! / PAPA !

- … Je plaisantais. Votre père vous l'expliquera. (Harrow lève les yeux au ciel et Soren ricane entre deux étirements) Par ailleurs, les loups ne s'apprivoisent pas, et encore moins lorsqu'ils sont faim.

- Mais c'est juste des gros chiens, non ? C'est gentil, les chiens. Ils me lèchent toujours la main et ils rapportent toujours les branches que je leur lance !

- Pas toujours, votre Altesse. Les animaux apprivoisés ont certes bien voulu se plier à vos caprices, mais je doute que des bêtes sauvages soient aussi conciliantes. Gardez-vous bien de vous promener seul en pleine forêt, votre Altesse, ou ce n'est pas une brindille que les bêtes tiendront dans leur gueule, mais votre chaud et sanguinolent cadav -

- Viren, haha, je crois qu'il a eu suffisemment de précisions là-dessus! N'est-ce pas, Ezran ?

- Mais...

- Ensuite… Je suis navré de vous l'apprendre, mais… (il se racle la gorge) ... Personne ne pardonne aussi facilement, mon prince, et l'amour ne ressuscite pas les morts.

- Viren… (Harrow serre le poing, veut dire quelque chose, mais n'arrive qu'à un soupir empreint d'amertume. Callum pose son crayon. Claudia lui jette un regard compréhensif. Soren cesse ses pompes et reste allongé par terre.)

- Bah ! (Ezran ne s'est aperçu de rien) Et Le Petit Chaperon Rouge, alors ? Et Le Bel au Bois Dormant ? Et Blanc-en-Nei-

- Balivernes, mon prince. Ce problème-là n'est pas de ceux que l'on peut résoudre. (il regarde son sceptre de mage posé contre son fauteuil.) Croyez-moi, j'en suis le premier navré.

- Ah, bon.

(Un lourd silence s'abat sur l'assistance. On n'entend plus que les bûches brûler dans la cheminée.)

- C'est pour ça que vous avez pas encore fait revenir ma maman ?

(Viren se lève d'un bond, son sceptre à la main, son siège se renverse à grands fracas, le vin chaud se répand sur le tapis et le parquet, les flammes de la cheminée font scintiller le rouge qui macule le sol. Tous les membres de l'assistance ont un mouvement de recul. Viren fixe Ezran, le visage très pâle et les traits contractés. Ezran a reculé, mis sa main devant lui, s'est recroquevillé. Puis, Viren sort du salon à grands pas.)

- Ezran ! (il se lève d'un coup de son fauteuil) Excuse-toi tout de suite !

(Claudia saute du divan et suit Viren, la mine inquiète. Soren et Callum se lèvent, se regardent, indécis, puis se rassoient. Soren grimace et s'étire le cou.)

- Mais pourqu- pourquoi il est parti, papa ? (Ezran a les larmes aux yeux. Il ne comprend pas pourquoi Viren est sorti en trombe, ni pourquoi tout le monde a l'air brusquement aussi furieux, surtout son père, qu'il n'a jamais vu dans cet état. Même Callum semble effrayé.) Il-il joue toute la j-journée avec des pauvres nanimo qui sont m-morts et -

(Callum se tourne vers la porte du salon par où Viren vient de sortir, quelque chose de franchement amer dans le regard, puis secoue la tête, se ravisant.)

- Pis Claudia aussi, et -

- Ce n'est pas comparable, Ezran.

- Mais papa…

- Ez, arrête. (Callum a des traits trop sévères pour lui).

(Ezran se met à renifler et à pleurer. Harrow s'adoucit brusquement, se baisse et le prend dans ses bras. Soren s'absorbe soudain dans la contemplation des motifs du tapis)

- Je te demande pardon. Je ne voulais pas m'énerver.

- …

(Harrow le soulève et le pose sur son fauteuil vide. Ezran a horreur qu'on le porte, mais il ne proteste pas.)

- Et ton histoire était très bien.

- (il renifle) C-c'est vrai ?

- Oui. Une magnifique histoire d'amour et de pardon. La petite fille a beaucoup souffert, mais elle comprend que ses bourreaux ne pensaient pas à mal.

- Alors, Sire, pardon, mais ils lui ont quand même trucidé sa licorne, hein.

(Harrow pousse un soupir agacé)

- Certes, Soren. Mais même s'ils l'avaient tué pour le plaisir et non pour apaiser leur faim, leur tristesse et leur colère… (il soupire) cela n'empêche pas que tout crime a droit à un pardon, et que quelque soit l'adversaire, l'amour finit toujours par l'emporter.

- Euh… même la mort ?

- Callum…

- Ah, c'est bien ce que je pensais... (il se met à bafouiller), euh, désolé, euh, désolé, Sire… (il pique un fard et retourne à son dessin)

- Ce n'est rien. (soupir résigné. Puis, voyant qu'Ezran n'a pas cessé de renifler). Ezran, ton histoire était formidable. C'était la meilleure histoire du monde. N'écoute pas cet oiseau de malheur de Viren et viens aux cuisines. (il se relève) Il y a un reste de gâteau à l'orange.

- Mais j'aime pas les oranges…

- De tarte à la confiture, si tu préfères. Hein ?

- D'accord… (il essuie ses larmes avec sa paume) Mais-mais c'est pas l'heure du goûter…

- Nous ferons comme si. Allez, viens. Callum aussi.

(Ezran a un grand sourire et se frotte la figure dans sa manche) - Oh, t'es le meilleur papa du monde !

(Soren a une grimace, comme s'il était blessé; puis Harrow quitte le salon en tenant un Ezran sautillant par la main, Callum sur leurs talons, les épaules rentrées. Soren, toujours par terre, reste seul dans le salon. Il est immobile quelques minutes, sur le dos, puis son regard tombe sur le siège et le verre renversés et la flaque rouge sur le tapis. Puis il se lève lestement, s'étire et prend à son tour la direction des cuisines.)


Au Mausoléum des Rois, le silence était écrasant.

Sculptés à même les falaises crayeuses, cinq siècles toisaient les ultimes pavés de l'Artère Ecarlate. Obara l'Orpheline, Phaeton le Preux, Claudia la Juste, Garyn le Sanguinaire, Casear le Bâtisseur, et d'autres dont personne ne se souvenait du nom. Sous le pâle rayon de soleil qui perçait les nuages en cette fin d'après-midi, ils prenaient des allures de juges. Leurs immenses effigies aveugles, assises sur leurs trônes, adossées à leurs armes de légende, surgissaient de la pierre comme leurs modèles le feraient de la mort. Même Asmar le Charitable, le père d'Harrow, et la regrettée Saraï, qui tendait une main bienveillante vers le sol, faisaient figure de fourmis au côté de ces géants séculaires.

Posés sur le socle du cénotaphe de Saraï, deux cierges crachotaient des flammèches tremblotantes.

Après le départ de la générale Amaya et du commandant Gren, Viren n'avait pu les suivre immédiatement comme il aurait dû le faire. Son cheval piaffait toujours au milieu de l'Artère, mais ses renâclements étaient comme engloutis par le silence.

Lorsqu'il avait fallu élever un monument, Harrow avait refusé de rencontrer les sculpteurs. Il n'avait même pas voulu jeter un coup d'œil à leurs croquis. Viren ne pouvait lui donner tort : malgré tous leurs efforts, aucun d'entre eux ne pourrait jamais rendre justice à la reine. La Haute Prélate Opélie ayant dû s'absenter pour une réunion du Conclave, c'était vers lui que les artisans s'étaient tournés. Il avait passé plusieurs heures dans l'atelier qu'on leur avait alloué, à examiner leurs propositions, leurs essais, leurs croquis, leurs maquettes. Trop solennel, trop pompeux, trop royal, trop raffiné, trop statique. Trop mort. Pour finir, c'était lui qui avait dû leur faire un dessin, plusieurs, même, alors que ses compétences dans ce domaine se limitaient à des croquis de plantes magiques, quelques vagues études de l'anatomie des elfes, à des membres d'animaux morts, et à des runes primitives. Ce fut la seule fois de sa vie qu' il jalousa le consort Callum. Il lui avait fallu des heures et des heures de travail et de brouillons froissés pour parvenir à quelque chose d'anatomiquement correct, sans parler de l'armure. Le cheval lui donna moins de fil à retordre que la reine -la reine, vivante. Malgré ses efforts, il n'avait pu détailler les traits de son visage, et s'était donc contenté d'écrire qu'elle devait sourire.

Et la voilà qui lui souriait, à lui qui avait pris la décision de faire assassiner ses enfants.

Viren fit quelques pas vers le cénotaphe, et brusquement, se souvint de cette soirée d'hiver. Non seulement Ezran n'avait pas écouté un traître mot de ses conseils tendant vers davantage de réalité, mais en plus il avait trouvé seyant, dans sa candeur, de lui jeter Sarai à la figure. Tout cela bien sûr, en se cachant derrière ses grands yeux bleu larmoyants, en se blottissant dans les louanges dithyrambiques d'Harrow, et bien évidemment, sans lui demander des excuses. Viren, qui avait tout entendu depuis le couloir, avait préféré ne pas intervenir, et Claudia comprenait.

Les années avaient passé, certes. Mais le prince et le bâtard n'en restaient pas moins deux mioches, biberonnés à la naïveté et à la confiture de rose, aux contes de fées et aux pardons trop généreux, aux jolies chansons et à la justice de berceau. Sans compter qu'aucun des deux moutards n'avait jamais vu la couleur rouge ailleurs que sur des tartes à la confiture... à moins que les elfes de Sélénombre se soient déjà chargés de leur éducation à ce sujet. Alors que l'humanité était déjà au bord de l'extinction et que la noblesse persistait à se mettre la tête dans le sable... aucun d'entre eux, ni princes ni seigneurs, n'accepterait les simples conseils d'un oiseau de malheur tel que lui.

Un souffle de vent éteignit son cierge, mais non celui d'Amaya. Viren se baissa, claqua des doigts, et la magie noire ralluma la flammèche.

Et pourtant, Sarai lui tendait la main comme au dernier jour.

A l'époque, Viren l'avait saisie.

Mais ce jour-là, il tourna les talons, enfourcha son cheval, claqua la langue, tourna bride; puis il piqua des deux et cavala en direction du château.


Et voilà ! *Jenny of the Oldstones starts playing* Un pied-de-nez à la fin beaucoup, beaucoup trop naïve de cette troisième saison...

J'espère que ce style un peu particulier vous a plu. J'ai essayé de donner un style propre à chaque personnage pour que le lecteur les reconnaisse.

Joyeux anniversaire en retard à notre mage ombrageux préféré; et encore merci à Sard (c'est lui qui m'a soufflé tout le scénario, en fait) !

Reviews ? :3

Madou.