La fin de l'été

CHAPITRE 1

C'était Momoi qui avait eu l'idée. Et Kuroko avait accepté avec cet air à la fois doux et un peu indifférent qu'il arborait la plupart du temps. Aomine jugeait que c'était un peu lâche que Momoi se soit servi de lui pour persuader Kuroko que ce n'était pas un vrai rendez-vous. Mais il n'avait rien dit : à vrai dire, il en avait tout simplement très envie.

Passer toute la journée avec les deux personnes qu'il appréciait le plus valait le coup d'être utilisé dans le piège de Momoi. Les vacances lui semblaient trop longues de toute façon. Malgré les matchs qu'ils avaient joués au début et le stage d'entraînement la semaine précédente, ce n'était encore pas assez de basket ou plutôt trop de basket sans réel enjeu. Depuis quand préférait-il les périodes de cours aux vacances, constatait-il amèrement. Ses camarades lui manquaient, surtout Kuroko. En plus, Momoi était partie presque deux semaines dans sa famille à Kyoto et il avait cru mourir d'ennui.

Il ne restait finalement plus qu'une semaine avant la reprise des cours, mais cette journée lui donnait envie de prolonger encore la douce torpeur de l'été.

Momoi avait donc établi tout un planning précisément et consciencieusement. C'était comme une seconde nature pour elle de penser à tout. Ils prendraient le train de 7h53 pour pouvoir profiter le plus possible de la journée. Même une journée à la plage nécessitait un lever à l'aube et une organisation rigoureuse pour elle. Mais Aomine, encore une fois, n'avait pas protesté, autant parce que c'était peine perdue d'essayer de lutter contre Momoi que parce qu'il se réjouissait de voir Kuroko le plus longtemps possible.

Quand Aomine sortit de chez lui ce matin-là, son cœur battait un peu plus vite que d'habitude, et la tension dans son ventre lui rappelait à quel point il était excité et impatient. Il fut coupé dans son élan à la vue de Momoi qui l'attendait devant sa maison avec tout un bardas trop volumineux.

« Aomine-kun, je t'attendais, il va falloir que tu portes tout ça ! »

Aomine resta perplexe devant le volume de sacs amoncelés devant le portail de sa maison en plus d'un immense parasol.

« Satsuki, laisse tomber, prends juste ta serviette et on remet tout le reste chez toi d'accord ? »

Il s'approcha d'elle et lui posa la main sur la tête. Elle leva les yeux et il lui dit en détournant le regard :

« Arrête de toujours te mettre la pression pour tout. On veut juste passer un moment ensemble, c'est tout. »

Momoi regarda Aomine un instant avant de sourire. Sa nonchalance permanente pouvait être irritante parfois mais il avait raison : Momoi était toujours trop exigeante avec elle-même, de peur ne pas se sentir utile et à la hauteur. Malgré son air détaché, Aomine pouvait se montrer si perspicace parfois. Elle avait l'impression qu'il la connaissait par cœur et qu'il acceptait tous ses défauts. C'était une sensation particulièrement douce et rassurante. Momoi se souvenait dans ces moments-là à quel point elle l'aimait.

Ils rangèrent donc le matériel de plage chez elle quand Aomine, regardant sa montre lui fit remarquer :

« Regarde l'heure, on va finir par être en retard ! »

Il se saisit de sa main et l'entraîna dans sa course vers la gare. Alors qu'elle courait auprès de lui, tentant de maintenir le rythme effréné qu'il lui imposait, il regardait ses joues rosies par l'effort et certains souvenirs de leur enfance rejaillissaient. Momoi avait toujours semblé suivre l'injonction qu'il répétait sans cesse depuis qu'ils étaient tout petits : « Suis-moi ». Elle avait toujours multiplié les efforts pour le suivre, où qu'il aille, quoi qu'il fasse, sans jamais renoncer une seule fois, quelle que soit la difficulté des tâches parfois insensées qu'il leur imposait. Il ne savait même plus quand sa présence auprès de lui était devenue si indispensable. Il ralentit alors sa course pour qu'elle puisse rester à ses côtés.

Ils arrivèrent finalement devant la gare. Momoi s'arrêta brusquement, haletante et les mains posées sur les cuisses. Elle avait immédiatement repéré Kuroko qui les attendait. Quand il les vit arriver, il leva la main pour les saluer et sourit. Momoi se sentit toute molle à l'intérieur de son ventre. Personne ne pouvait créer comme Kuroko cette sensation de faiblesse mêlée à un plaisir pur en elle rien qu'en la regardant.

« J'avais peur que nous rations le train, dit-il. Je suis rassuré. »

Aomine prit un air contrarié et tapa légèrement sur la tête de Kuroko de son poing fermé :

« On doit toujours faire confiance à son coéquipier, n'est-ce pas toi qui m'a appris ça Tetsu ? »

Il acquiesça dans un sourire. Kuroko adorait quand Aomine l'appelait comme ça. Cela faisait pourtant longtemps qu'il utilisait son prénom pour s'adresser à lui mais pour une raison étrange, cela lui faisait quelque chose à chaque fois. C'est étrange comme quelque chose peut ne jamais vous manquer jusqu'à ce que vous y goûtiez une seule fois. Kuroko n'avait jamais souffert de l'indifférence qu'il suscitait habituellement. Elle faisait tellement partie de lui qu'il en avait pris son parti, essayant au maximum d'exploiter tous les avantages qu'elle pouvait lui procurer au quotidien. Mais maintenant qu'Aomine plongeait son regard dans le sien en prononçant son prénom, il se rendait compte qu'il ne pourrait plus jamais s'en passer. Que cela lui donnait l'intense sensation d'exister vraiment.

Momoi interrompit ses réflexions en les poussant tous les deux vers le train qui était déjà à quai. Il allait bientôt partir mais les wagons n'étaient pas remplis. Ils achetèrent leurs tickets et purent se placer tous les trois dans un wagon presque vide. Alors que le train commençait à démarrer, Momoi se redressa et s'exclama :

« Les bentos, je les ai oubliés ! J'avais passé tellement de temps à les préparer... »

Elle baissa la tête d'un air accablé. C'est alors qu'Aomine croisa le regard de Kuroko et lui sourit d'un air entendu : ils avaient échappé au pire. Kuroko eut un petit rire silencieux. Momoi se redressa avec un air irrité :

« Je déteste quand vous faites des messes basses dans mon dos. »

Elle joignit le geste à la parole et asséna à la fois de ses deux poings des coups dans les côtes de ses amis. Aomine esquiva en riant. Kuroko regardait son sourire si franc et cela réchauffait son cœur. Plus jamais il ne pourrait s'en passer. Il avait vraiment bien fait d'accepter cette proposition.

L'heure de trajet leur parut presque courte. Ils parlèrent des vacances qui s'achevaient, des matchs qui arriveraient bientôt, beaucoup des derniers trade de la NBA. Aomine s'échauffa.

« Un jour ce sera moi ! Je finirai par jouer en NBA ! »

Kuroko pouvait sentir son pouls accélérer en regardant Aomine. Il ne connaissait personne qui aimait le basket avec plus de passion que lui. Depuis quand son propre amour pour le basket était-il si intimement lié à ce plaisir d'en voir le miroir chez Aomine ?

« Oh oui ! s'exclama Momoi avec enthousiasme. Je serai ton agent, et on vivra à L.A. dans une incroyable villa. Bon il va falloir encore progresser quand même.

- Oui mais j'ai le meilleur des partenaires » dit Aomine en jetant un regard entendu à Kuroko.

Kuroko soutint son regard.

« A ton service, je serai toujours là, travaillant dans l'ombre pour toi. »

Il n'avait pu s'empêcher de donner un ton un peu solennel à sa phrase qui devait faire un peu déplacé peut-être mais Kuroko était quelqu'un de sincère, c'était comme ça et c'était d'ailleurs une chose que Momoi adorait chez lui. Kuroko ne s'embarrassait pas de ce que les autres pouvaient penser en l'entendant dire telle ou telle chose de telle ou telle façon. Il se contentait d'exister sans toujours essayer d'anticiper les réactions qu'il suscitait dans les yeux des autres. Et cela lui permettait de la libérer elle-même et d'être spontanée en retour.

C'est vrai qu'en tant que fille, elle subissait peut-être encore plus que les garçons, cette exigence d'agir de façon appropriée, comme on l'attendait d'elle. Elle pouvait entendre parfois les différentes suppositions, toutes contradictoires, que certains de ses camarades faisaient sur elle, sur le fait qu'elle passait le plus clair de son temps avec des garçons. Cela l'affectait bien sûr mais depuis qu'elle avait rencontré Kuroko et constaté à quel point il se moquait de ce qu'on pouvait penser de lui, se contentant de dire ce qu'il pensait avec sincérité, ce poids lui paraissait moins lourd à porter. C'était plus que l'impression d'être acceptée totalement qu'elle avait quand elle était avec Aomine, c'était un encouragement à être naturelle, une meilleure version d'elle-même et à devenir qui elle voulait être.

« T'es vraiment trop mignon Tetsu-kun » dit-elle en posant sa tête contre son épaule.

Kuroko sourit doucement. Momoi était parfois trop démonstrative pour lui mais il adorait sa spontanéité et sa sincérité. Il adorait le fait qu'elle se préoccupe de lui et lui manifeste son affection. Il ignorait si elle était vraiment amoureuse de lui comme elle se plaisait à le dire. Mais il sentait qu'il comptait réellement pour elle et cela le rendait heureux. L'affection de ses amis était vraiment un trésor d'une profondeur insoupçonnée. Et pourtant il ressentait toujours une sorte de gêne irrationnelle quand elle agissait ainsi en présence d'Aomine.

Quand le train s'arrêta enfin, ils se rendirent compte qu'ils n'avaient pas vu le temps passer. Être tous les trois ensemble rendait tout tellement plus doux. Ils prirent leurs sacs et descendirent du wagon.