Hello tout le monde !

Le premier chapitre d'un AU Occupation écrit et abandonné en novembre dernier... J'espère que ça va vous plaire quand même. Bonne lecture.


Dans sa main, le flacon était minuscule.

L'obscurité de la cellule ne laissait passer qu'un trait de jour blanc jusqu'à la banquette et un minable halo jauni depuis le judas de la porte. Cette pesante porte de fer, qui cliquetait, grinçait, couinait, criait comme un violon désaccordé, et ne se refermait que dans une cascade clinquante qui résonnait dans le couloir, et dans la cellule.

Viren Staterin détestait ce bruit, au début; mais puisqu'il n'en entendait pas beaucoup d'autres, il avait appris à s'en accommoder. Il y avait beaucoup de choses dont il avait dû s'accommoder, ces dernières années, et il n'estimait pas se vanter en pensant qu'il était passé maître dans cet art.

Un talent qui n'était pas hélas apprécié par tout le monde... et dont lui-même avait fini par douter.

Tournant entre ses doigts, qui tremblaient à cause du manque de morphine, le verre capta un reflet qui fit ressortir la couleur brunâtre du liquide; le petit miroir pendu au mur lui montra des yeux gris, rougis, cernés, une chair spectrale, des cheveux mal peignés, des joues mal rasés; puis la lumière révéla les volutes de fumée de Gauloises, dansants et intangibles comme des souvenirs et des " si seulement" .

Il dévissa le flacon, le porta à ses narines, renifla; il ne sentait rien.

- Et... articula-t-il, d'une voix trop rauque, d'un ton aussi détaché que possible. Et il t'a donné un mode d'emploi ?

- Il faut le boire cul-sec. Sinon, il va mettre trop de temps à faire effet.

Dans la pénombre, Claudia Staterin tripotait son foulard violet. Elle se fondait remarquablement bien dans l'obscurité avec sa robe et la voilette de son bibi noires, mais sa voix tremblait et ses ongles n'étaient pas peints comme d'habitude. Il ne restait plus qu'un quart d'heure avant que le gardien ne passe la reconduire.

Viren s'asseya sur la banquette. Le matelas était trop fin, la couverture rêche. Il les avait supportés pendant des semaines, mais cela n'avait plus grande importance. Il déglutit, contint un nouveau tremblement de sa main, sentit de nouveau le trait fulgurant au niveau de la rhomboïde, nausée, grimace, inspiration, et cul-sec.

- Comme ça ?

Ça n'avait aucun goût non plus.

- Comme ça.

Claudia avait de plus en plus de mal à maîtriser les tremblements de sa voix. Viren ferma les yeux. Elle ne s'était rendue compte de rien.

- Merci. Maintenant, Claudia, il vaut mieux que tu partes. Il faut vraiment que je dorme.

- Mais ...

- S'il te plaît. Tu ne vas pas me regarder dormir maintenant, si ?

- Je ne vais pas partir maintenant, papa.

Déjà le son se fait plus cotonneux, Viren se cramponne à la banquette. Il lui semble qu'il s'y étale de tout son long. Le trait de lumière blanc s'étale et barbouille, ou alors c'est l'obscurité qui fume le reste.

- Si, Claudia. Crois-moi, ça vaut mieux. Ça vaut mieux ... pour tout le monde.

Elle se dissout dans la fumée des Gauloises, la silhouette, la robe, la voilette, l'écharpe, la voix, la larme qui roule. Ça y est, elle est partie; et il ne va pas tarder à partir non plus.

- Sérieusement, s'entend-il répéter d'une voix plus claire, vous ne pensez pas que ça vaut mieux pour tout le monde ?

Saraï Meyer se tient devant lui, en pleine lumière. Elle est entrée en trombe dans son bureau et lui a pratiquement jeté à la figure un papier estampillé Vichy froissé de colère.

- Vous pouvez répéter ça, Viren ? Ça vaut mieux pour tout le monde ? Répétez ça, que je me fasse à l'idée que ma révocation va grandement améliorer le quotidien de Pont-Catolin !

Viren Staterin inspire brutalement par le nez. Il a beau la connaître depuis quinze ans, en tant que compagne de son meilleur ami Harrow, Saraï a toujours le don de le mettre hors de lui en des temps records.

- Ecoutez, explique-t-il avec lenteur comme s'il parlait à une enfant, la loi est pourtant on ne peut plus claire. Les Juifs, donc vous, ne sont plus autorisés à exercer dans la fonction publique, est-ce si compliqué à comprendre ?

- A comprendre, non, mais à appliquer, si ! Révoquée par lettre comme une malpropre ! Vous vous rendez compte qu'ils n'ont même pas eu le courage de me le dire en face !

Viren ouvre la bouche, mais il ne peut en placer une :

- Enfin, je suis la directrice de l'école primaire, et au cas où vous ne l'aviez pas remarqué, monsieur le sous-préfet-bien-au-chaud-dans-votre-petit-bureau, les instituteurs sont encore complètement largués avec tout ce qui se passe en ce moment, et je ne parle pas des élèves qui -

-... qui s'accommoderont très bien d'une nouvelle directrice.

Saraï lui jette son chapeau à la figure, il se lève de son siège en cuir pour esquiver et ajoute :

- Les Allemands...

- Les Boches !

- ... sont là depuis juillet, achève-t-il en reposant le béret sur le support de son bureau.

Tout en parlant, il se met à défroisser l'ordre de révocation :

- Leur caserne est en plein milieu de votre école. Vous ne croyez pas que les enfants ont eu le temps de s'adapter à leur présence ? Même mélanger les filles et les garçons n'a posé aucun problème. Aucun incident grave n'est à déplorer, les soldats sont tout à fait corrects et -

- Vous croyez vraiment que ça suffira à compenser le reste ?

Elle s'est arrêtée de faire les cents pas, le parquet a arrêté de grincer. Viren ne s'y trompe pas : ce n'est pas une accalmie, mais un choc. Saraï Meyer est une bombe à retardement.

- Il faut bien que ça suffise, rétorque Viren en haussant les épaules.

Elle est secouée d'un rire incrédule :

- Est-ce que vous vous moquez de moi, monsieur le sous-préfet ? Vous allez m'expliquer comment je vais faire maintenant ? Parce que, outre les enfants de ce patelin, j'ai toujours Callum et ma sœur Amaya à charge, et croyez-moi, je ne vais pas les nourrir avec de la purée de tickets de rationnement ! Même si, ajoute-t-elle, ça sera sûrement plus nourrissant que le demi-rutabaga par semaine que ça achète.

Viren lève discrètement les yeux au ciel. Callum n'a pas encore huit ans et n'échappe aux lois que parce que Saraï n'est que sa mère adoptive; on pourra toujours recaser le gosse quelque part si l'adoption est annulée (enfin, si d'aventure son air ahuri en vient à séduire quelqu'un). De plus, Saraï a continué à payer des cours de dessins à son rejeton malgré les temps qui s'annonçaient déjà difficiles en juillet, ce qui n'a pas contribué à gonfler le compte en banque que lui a laissé son mari avant de se faire tuer à Sedan. Quant à Amaya, Viren ne l'a vue qu'une ou deux fois. La pauvre femme est sourde et ne s'exprime qu'en langue des signes. Non pas que cela pose à Viren un problème particulier, mais sa manie de faire des messes basses ricanantes avec sa sœur lorsqu'elles pensent qu'il ne les voit pas a le don de l'irriter prodigieusement.

- Ecoutez, Saraï... Je vais faire écrire une lettre au maréchal, lâche Viren en désespoir de cause. Il fera bien une exception pour vous.

Le rire revient, et elle désigne le portrait encadré du sauveur de la France accroché au-dessus du fauteuil.

- Vous le faites exprès ? C'est le Maréchal qui l'a signée, votre loi !

- Encore une fois, ce n'est pas ma loi, siffle Viren sur un ton d'égale violence. Vous croyez que je suis responsable de tout ce qui se passe ici, que les Allemands sont mes sous-fifres, à votre aise, mais croyez-moi, évitez de dire tout cela à voix haute ou je pourrai vous infliger bien pire qu'une simple révocation dont je ne suis de toutes façons pas responsable.

- Oh , s'il n'y a que ça qui vous retient, allez-y ! s'écrie-t-elle, manifestement pas décidée à se laisser clouer le bec. Si vous en prendre aux gens vous fait oublier que vous êtes devenu la serpillière des Boches, ne vous gênez surtout pas pour m... Viren, vous allez bien ?

Les yeux fermés, il lève la main en signe d'acquiescement et se crispe dans son fauteuil. Le coup de baïonnette de 1918 recommence à faire des siennes; les yeux toujours fermés, il entend le tapis feutrer, le parquet couiner, puis la porte de son bureau s'ouvrir :

- Non, non, laissez, parvient-il à articuler. Ça passera tout seul.

La pompe à morphine est bien au chaud dans le tiroir de son bureau, mais il est hors de question de le sortir, pas devant quelqu'un. Enfin, le souffle regagne à nouveau ses poumons; quand il rouvre les yeux, Saraï a déjà l'air moins furieuse :

- Vous êtes sûr que vous ne voulez pas que j'appelle quelqu'un ?

- Sûrement pas. Personne n'a besoin d'entendre ce qui va suivre.

Viren se relève pour refermer la porte, puis regarde le sourcil soupçonneux de Saraï. Le balancier de l'horloge comtoise égrenne les secondes dans un coin de la pièce, oscillant d'un côté sur l'autre.

- Ecoutez... commence-t-il en agitant le papier défroissé dans sa main. Vous savez bien que je ne peux rien faire pour protester contre ce torchon. C'est le tampon de l'Académie, et je ne suis qu'un modeste sous-préfet.

Saraï lève les yeux au ciel, mais il ne lui laisse pas le temps de lancer une nouvelle pique et pose sa main sur son épaule.

- Je ne suis pas responsable de ce qui vous arrive, mais je peux quand même faire quelque chose pour vous. Ma bonne s'est évaporée en juillet et il se trouve que je n'ai personne pour la remplacer.

Les traits de Saraï se convulsent. Visiblement, elle se retient de lui en coller une.

- Je sais que ma proposition n'a rien de très attrayant, ajoute-il en resserrant davantage sa prise. Mais si vous ne trouvez pas un travail dans deux mois, le temps que vous laisse l'Académie pour partir, vous, votre sœur et votre fils serez à la rue sans votre logement de fonction; et, je préfère être honnête avec vous, personne ne voudra embaucher une Juive. Et encore moins si elle est communiste.

- C'est trop de générosité, gronde Saraï en levant les yeux au ciel. Mais quitte à choisir, je préfère encore me faire embaucher par Harrow.

Coupé dans son élan, Viren ne trouve rien à répondre et laisse Saraï (qui a écarté sa main d'une tape) répliquer :

- Vous prenez sa bonne et j'emménage chez lui avec Amaya et Callum.

- Il n'aura jamais la place de vous loger tous les trois, insiste-t-il. Laissez-moi au moins accueillir votre famille.

- Vous plaisantez, j'espère ?

- Est-ce que vous avez le choix ?

Avec un soupir, elle toise le placard à alcools.

Le balancier oscille toujours raisonnablement dans sa gaine de bois verni.

Viren se dirige vers le placard et remplit deux verres de whisky. Saraï en saisit un, maussade. Viren tend son verre pour trinquer, mais elle a déjà vidé le sien. Tout en sirotant le liquide ambré, il se demande si elle l'a fait exprès.

- Très bien, j'accepte, finit-elle par lâcher. Mais donnez-moi votre parole que vous les protégerez si ...

Elle déglutit :

- S'il se passe quelque chose.

- Et c'est à moi qu'on reproche mes manières théâtrales, sourit Viren. Il n'y a aucune raison pour qu'il leur arrive quoique ce soit. Les Allemands veulent juste mettre les juifs de côté, rien de plus; votre fils ne risque rien et Amaya est parfaitement capable de se défendre elle-même.

Pour l'avoir vue coller son poing dans la figure à un cavalier trop insistant lors du bal des Catherinettes l'an dernier, il sait parfaitement de quoi il parle.

- Promettez-le-moi, insiste Saraï.

- Je vous promets de faire mon possible, lâche Viren. Mais je ne vois pas pourquoi on en arriverait là; et puis si le pire venait à se présenter, je peux toujours les faire passer en Suisse. Croyez-moi, ajoute-t-il en laissant la complexité du whisky descendre dans sa gorge, je sais que c'est difficile à accepter, mais... ça vaut mieux pour tout le monde.

"-Ca vaut mieux pour tout le monde" répéta l'écho quelque part dans la lumière blanche. Il leva sa main, contours flous, indistincts. Il n'était pas censé avoir de problèmes de vision. Ce n'était pas ce qui était prévu. Il était juste censé ne pas attendre trop longtemps s'il avait bu cul-sec, c'était ce qu'avait dit Claudia, Claudia qui était sûrement déjà partie, Claudia qui ne devait se douter de rien, ça valait mieux pour tout le monde...

Lorsqu'on ouvrit la porte pour conduire le condamné, on constata qu'il ne bougeait plus et qu'un flacon était tombé de sa main.

Le Pont-Catolin Libéré du lendemain titra cependant :

VIREN STATERIN EXÉCUTÉ

Le Boucher de Pont-Catolin

Fusillé hier à Dijon


NdM : Regardez la série Un Village Français nom de Dieu