La chance de sa vie

Aussi loin qu'il s'en souvienne, Midorima avait l'impression de ne jamais avoir eu d'ami dans son enfance. Il était trop réservé certainement, et trop anxieux assurément, même si adopter un nouvel objet fétiche chaque jour lui avait permis peu à peu de canalises ses craintes.

Il en avait pris son parti sans réelle tristesse. Il observait souvent les autres et déjà tout petit, il avait vu les amitiés de cour d'école se faire et se défaire, parfois de façon exagérément dramatique, parfois sans heurts, comme sans même s'en apercevoir. Et il n'était pas vraiment sûr de vouloir participer à cette roulette russe permanente des sentiments. Peut-être était-ce pour cela qu'il avait très vite appris à rester concentré sur des objectifs précis, et à faire tous les efforts nécessaires pour les atteindre : aucune distraction ne venait l'en détourner.

Des parents aimants, une petite sœur pénible, bien évidemment, mais terriblement attachante suffisaient à combler tous ses besoins affectifs. Sa réussite scolaire et sa passion pour le basket suffisaient largement à occuper ses pensées et son quotidien.

Et pourtant, quand il entra au collège, les choses changèrent doucement. La rencontre de ces autres élèves de 1ère année passionnés de basket avait créé en lui de nouveaux désirs, de complicité, de fraternité. Il avait été attiré par leur joie de vivre communicative et amusé par leurs pitreries, même s'il en restait toujours à une distance raisonnable, feignant partiellement son cynisme en leur compagnie. C'était dur de l'admettre et il ne l'avouerait jamais mais ces jours de matchs, ces conversations exaltées dans le bus, ces glaces qu'ils savouraient tous ensemble au retour de l'entraînement avaient une nouvelle saveur délicieuse.

Tout cela lui donnait une nouvelle vision de ce qu'il cherchait à trouver dans son quotidien : l'harmonie. Il ne s'agissait plus de l'harmonie avec le monde et ses signes, mais de celle qui pouvait exister entre les gens et qui lui parut encore plus désirable.

Et puis il y avait Akashi. L'avait-il déjà considéré comme son ami ? Il n'en savait rien. Il l'admirait assurément, appréciait sa compagnie, son calme et sa nature réfléchie, mais Akashi était comme un mur impénétrable et même si Midorima s'était souvent employé à le décrypter, on ne peut pas dire qu'ils avaient partagé la moindre intimité, ni échangé les moindres confidences.

Et quand Akashi avait changé, tout d'abord de façon imperceptible et progressive, puis plus violemment le jour de son duel avec Murasakibara, Midorima n'avait pas vraiment été surpris, juste peiné de voir que ce lien amical qu'il avait tenté de construire ne se basait finalement sur rien de tangible et qu'il avait été si facile à briser. Et il avait aussi été effrayé en voyant Akashi perdre toute légèreté et devenir définitivement une autre personne.

Tout s'était alors détérioré de façon inéluctable. Observateur comme il l'était, il avait déjà vu les ravages d'une amitié brisée sur Kuroko, vu comment les gens pouvaient changer et se perdre, tout en perdant de vue tout ce qui avait eu le pouvoir de les lier si puissamment. Même si le lien qu'il avait avec Akashi n'avait rien à voir en terme d'intensité avec celui entre Kuroko et Aomine, il avait vu leur histoire faire écho à la sienne, de façon décuplée, et devenir définitivement un repoussoir.

Si la déception, en regardant ses souvenirs de l'époque de Teiko l'emportait, il lui semblait surtout évident que c'était une bonne leçon à retenir et il avait réussi à vivre tout cela de façon dépassionnée avec juste quelques regrets et un sentiment diffus de tristesse et de nostalgie. Il était certainement sorti l'un des moins ébranlés de leur groupe par ces années de collège qui avaient vu succéder tant de souffrances à tant de joies.

Il était arrivé méfiant au lycée mais fut vite soulagé en constatant que là-bas, malgré quelques avantages que l'on lui octroyait en raison de son talent, il ne possédait pas de pouvoir excessif. La discipline y régnait en maître, ce qui n'était pas pour lui déplaire. De plus, il n'y avait pas vraiment de chaleur entre les membres du club mais, au moins, pas de rivalité prononcée non plus. Il sentait qu'il pourrait donc se concentrer sereinement sur son objectif : devenir toujours plus fort en renforçant encore sa domination dans les shoots à longue distance. Il avait retrouvé un sentiment de quiétude, éloigné de la génération miracle, et il appréciait plus que tout les longs entraînements qu'il faisait seul, dans le calme, quand tout le monde avait quitté le gymnase.

Et ce fut là qu'apparut Takao, troublant ces instants de sérénité et le calme émotionnel qu'il avait retrouvés avec bien plus de soulagement que de regrets. La première fois où il était venu lui parler dans le gymnase désert, il revit pourtant tous ces ingrédients de l'époque de Teiko : un amour immodéré pour le basket, une émulation mais aussi au-delà cette chaleur, cette envie brûlante de faire les choses ensemble, de partager leur passion. Instantanément, ses souvenirs, sur lesquels il croyait avoir fait une croix, réapparurent. Il fut partagé entre le désir de revivre cela et la peur que cela ne se brise encore.

Il s'était en effet méfié de Takao dans un premier temps, ne comprenant pas comment l'ambivalence de ses sentiments, entre rivalité et admiration, avait pu le pousser vers lui de façon aussi évidente. Il savait aussi qu'il n'était pas facile et ne comptait pas le cacher : il était froid, parfois dur, exigeant avec les autres comme avec lui-même.

Il s'étonnait encore de l'entrain et de l'obstination que Takao avait mis à le poursuivre. Midorima ne voulait pas être déçu et blessé encore et il avait tout fait pour le dissuader. Mais Takao avait persévéré et très vite, ces rejets étaient devenus un jeu pour eux, le signe de leur complicité naissante. Quelqu'un pouvait-il vraiment l'apprécier au point de supporter tout cela ? Était-il vraiment digne de toutes ces marques d'amitié ? Car même si Takao riait de ses bizarreries et de ses maniaqueries, il le faisait toujours avec chaleur et bienveillance.

Il avait l'impression que Takao avait, progressivement, mais étonnamment vite à ses yeux, ouvert une brèche dans sa carapace et découvert ce qu'il cachait : ce n'était pas que Midorima ne s'intéressait pas aux autres, c'est juste qu'il ne savait pas le leur montrer.

Il ne s'expliquait toujours pas comment quelqu'un comme Takao pouvait avoir été attiré par lui et plus encore comment lui-même avait pu s'attacher autant à lui. Ils étaient d'exacts opposés : Takao était tellement joyeux, démonstratif, chaleureux. Parfois, il lui semblait revoir Kuroko et Aomine, eux aussi tellement différents et pourtant tellement fusionnels. Et c'était terriblement ambigu parce qu'au fond de lui, vivre ce type de relation lui avait fait violemment envie tout autant que cela l'avait terrifié.

Mais Takao ne lui avait pas laissé le choix. Il devait reconnaître la force de sa résolution. Et il s'était étonné de la vitesse à laquelle il s'était résigné lui-même, s'était laissé faire sans rien dire. Comme si revivre une amitié était ce qu'il souhaitait vraiment au fond de lui, et comme si celle qu'il débutait avec Takao semblait plus belle encore que tout ce qu'il avait vécu et même rêvé. Alors, il avait lâché prise intérieurement, bien plus vite qu'il ne l'avait montré.

Son amitié avec Takao était désormais un pilier de son existence, aussi nécessaire que de respirer. Son cœur battait avec douceur mais fortement à chaque fois qu'il le voyait arriver avec son vélo, à chaque fois qu'il l'appelait « Shin-chan », de façon complètement inappropriée mais si agréable. Il comprenait maintenant que l'amitié ne le détournait pas de ses objectifs, elle lui permettait juste de se délasser l'esprit et de faire retomber la pression trop intense qu'il subissait à s'évertuer à mettre le meilleur de lui-même dans chaque tâche dans laquelle il s'investissait.

La première fois qu'ils avaient réussi ensemble ces alley-oop si spéciaux, il avait su qu'il n'y avait plus de retour possible. Et cela avait cessé de lui faire peur. Il ressentait une confiance, une sensation de fusion et d'évidence. Parfois, il se disait que les astres l'avaient infiniment gâté en mettant Takao sur sa route. Il avait l'impression de ne plus avoir besoin de talisman à présent qu'il l'avait auprès de lui : c'était lui son porte-bonheur. Il lui donnait confiance en lui-même et en l'avenir bien plus que n'importe lequel de ses objets fétiches, qu'il n'emmenait plus avec lui que par habitude, constatait-il en contemplant la passoire qu'il avait entre les mains et qui lui sembla dérisoire.

Voilà à quoi Midorima rêvassait, nonchalamment installé dans sa remorque, alors qu'il attendait Takao qui avait disparu dans la supérette. Ses pensées furent interrompues par un retentissant :

« Shin-chan, j'ai acheté des glaces ! »

Takao lui tendit un emballage avec un large et franc sourire. Midorima le prit sans rien dire et commença à l'enlever avec douceur et soin avant de le jeter dans une poubelle. Il jeta un coup d'œil à Takao qui se jetait sur sa glace avec voracité et il eut un petit sourire imperceptible.

Il entama la sienne et fut étonné : il en avait déjà mangé de semblables pourtant il eut l'impression que jamais elle n'avait eu un goût si délicieux. La lumière du soleil qui illuminait la rue lui parut soudain plus intense et pourtant presque cotonneuse. Il savait mieux que personne que les petits détails du quotidien avaient toujours un sens. Et tout les signaux de l'univers étaient enfin alignés : la glace dont il sentait la fraîcheur et le goût sucré dans sa bouche, le ballon de basket posé à ses pieds et les cheveux de Takao qui ondulaient au gré du vent. Il fut envahi par un sentiment de profonde harmonie entre chaque chose.

Il sourit doucement en réajustant ses lunettes sur son nez et reconnaissant, il sut qu'à force de toujours mettre toutes les chances de son côté, de faire plus d'efforts que quiconque, les dieux l'avaient enfin récompensé.