Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi « La pièce de Huit » sur le Forum de Tous les périls. Le principe était de rédiger en deux semaines un OS sur un thème commun à tous les participants, à savoir « Fantôme du passé » N'hésitez-pas à me contacter en MP pour plus de détails.

Note 2 : Je tiens à préciser que je n'ai pas publié ce texte dans les délais prescrits par le défi. Echec :D (Bon sur ce coup là, OK, mais y'a « Reflet du passé » que j'ai fini à temps :X) Parmi la multitude d'idées bizarres que j'ai eu à la lecture du thème, celle-ci a perduré ! Alors voilà ! :D


Pensées sous-marines

J'ai déjà perdu ma famille une fois.

Quand j'étais très jeune.

Alors la mer m'en a offert une autre.

Et puis l'océan l'a appelé à son tour.

Mais, celle-ci, je sais que je vais la retrouver.

Parfois, quand j'observe les flots, j'ai l'impression de discerner leurs visages.

Je les vois, ils me sourient. Je les entends, ils chantent pour moi.

Hypnotisé par le scintillement de l'onde, je me laisse doucement enlacer par la mélancolie et abandonne toute résistance. Je cède. Les flots m'encerclent délicatement et commencent à me bercer. Je ne lutte pas. L'apaisement qu'ils me procurent est inexprimable. Doucement, ils m'emportent et m'entraînent au loin. Je dérive, porté par ce courant bienveillant. Je ne me rends pas compte que je pars trop loin.

Je me délecte de toutes les réminiscences de notre voyage, les bonnes comme les mauvaises. Je me rappelle avec tant de plaisir de nos aventures passées que j'en oublie le réel. Cette vie de navigation et d'exploration, indépendante, farouche et libre m'étourdit. Je perds toute notion du temps. Je perds le contrôle.

Brusquement, la réalité me rattrape, tout comme elle l'avait fait autrefois.

Les remous deviennent palpables autour de moi. Tout s'emballe. Je suis chahuté, bousculé, désorienté. Je m'efforce de sortir la tête de l'eau, la houle m'y replonge sans ménagement. Encore et encore. Je suis acculé, subissant, passif, les assauts innombrables de ma mémoire. Puis, je sens monter quelque chose en moi. Une lame de fond s'élève et m'assaille. Un déferlement d'images. Mes émotions se déchaînent. Je suis submergé.

Je me noie dans mes souvenirs.

« Nous reviendrons, c'est une promesse »

Il n'y a qu'en m'accrochant à ces mots que je refais surface.

J'ai tant douté. J'ai même pensé qu'ils m'avaient trahi.

Et puis, de nouveaux amis m'ont expliqué.

Et maintenant, je sais.

Je sais que j'étais trop inexpérimenté pour les suivre, là où ils allaient. J'aurais sans doute été blessé dès le début du périple. Ils ont pris la bonne décision. Ma façon d'honorer ce serment est de vivre en savourant chaque instant comme s'il était unique.

Comme ils l'ont fait. Comme ils me l'ont appris.

Je sais que là où ils sont, ils sont heureux pour moi. J'ai mis longtemps à admettre la situation. Durant de longues années, j'ai refusé de comprendre et d'accepter. Ça m'a laissé des cicatrices. Je me refusais à penser qu'ils m'avaient abandonné. Eux, qui m'avaient adopté.

Qui m'avait donné un nom. Qui avait fait de moi un des leurs.

Je sais que d'une manière ou d'une autre, ils tiendront leur engagement. Ces hommes là n'ont qu'une parole. Nul ne sait quand et où, mais nos chemins se recroiseront. Notre lien transcende les époques et les espaces. Une amitié telle que le nôtre ne peut s'estomper, au contraire, elle s'immortalise. Je n'en doute pas, je les reverrai.

Mes équipiers. Mes amis.

Mes frères.

Ma famille, je vais la retrouver.

Même si je dois attendre encore cinquante autres années.

Le temps ne rompt pas les promesses.

La mort non plus.


NDA : « Les baleines tissent des liens étroits [avec leurs congénères]. Il ne fait désormais plus aucun doute sur le fait que ces liens vont au-delà de la mort. »

(Cf l'article sur le site de National Geographic : « Comme nous les baleines pleurent la mort de leurs proches »)