Petite précision avant de commencer : J'ai imaginée cette fiction comme un chapitre de l'histoire de Loki ( d'où le titre ;) mais l'univers Marvel étant passé par là, je n'ai pas pu m'empêcher de faire quelques petites entorses à la légende nordique. Légendes dont je vous recommande fortement la lecture, d'ailleurs :). Voilà, voilà.

Un grand merci à Yuki, qui m'as de nouveau aidée :)

Bonne lecture !


Heimdall: gardien d'Asgard et du pont de Bifröst ( et ami de Thor, ici du moins).

Brokk: nain, forgeron prodigieux qui avait fait promettre sa tête à Loki en guise de paiement. Mais, alors qu'il allait le décapiter, Loki rétorqua qu'ils n'avaient pas parlé de son cou et que Brokk ne pouvait donc pas le toucher. Le nain forgeron se vengera en lui cousant les lèvres.

Síf: déesse de la terre, épouse de Thor (mais pas encore dans cette histoire!).

Balder: dieu de l'amour et de la lumière, fils d'Odin, dieu très aimé par tout Achats.

Freyr: dieu de la fertilité, jumeau de Freya(déesse du désir et des guerriers morts).

Idunn: déese de la longévité.

Skjöld: fils d'Odin.

Halle: pièce principale des maisons vikings

Hird: suite de guerriers ou de compagnons.

Húskarlar: garde personnelle des grands seigneurs.

Tralls: esclaves, serviteurs à l'inverse des hommes dits "libres".


Je suis Loki, célèbre enfant de Farbauti et de Laufey.

Né de la colère du ciel tombée violemment sur la terre, j'ai vu le jour dans un arbre fendu par la foudre.

Enfant du Chaos, je suis une flamme vive, tout de lueurs blanches, de rage brûlante et de branches torturées : pouvait-on espérer que je sois autre chose que dangereux?

Je suis le dieu de tout ce que l'on excècre en souhaitant secrètement en avoir davantage: l'intelligence retorse, l'humour acide et l'individualisme élégant.

On me dit le père du mensonge et des mauvais tours, on me maudit facilement mais on n'oublie jamais de me supplier dans le noir.

Je suis un mal inéluctable.

Une solution que l'on redoute.

Un fauteur de troubles magnifique.

Je pense que le Père de Toute choses le savait, mais qu'il a cru - à tort - pouvoir me maîtriser. Odin, qui a fait un pacte de sang avec moi, me jurant qu'il ne pourrait étancher sa soif sans que la mienne ne soit d'abord satisfaite. Il m'avait promis l'accueil chaleureux d'un nouveau foyer après m'avoir arraché au mien par la ruse, m'offrant une place parmi les Ases et les Vanes à Asgard la belle. Me donnant, en somme, un statut égal à ses autres divins sujets.

Oui, il m'avait promit tout cela.

Mais je n'ai jamais été traité autrement qu'avec condescendance par ses enfants arrogants. Moqué à cause de ma naissance, mes talents étaient systématiquement dévalués, ma place sans cesse remise en question. J'étais traité comme un inférieur. Moi!

Seul Thor me manifestait de l'intérêt et de l'affection quand les autres dieux me repoussaient. Il avait sans doute pitié de cette exclusion arbitraire. Je le haïssais pour ça. D'ailleurs je les haïssais tous sans cesser de leur sourire.

Et Odin le premier. Il m'avait trahi, mené dans ce nid de serpents en me coupant toute retraite et il me trahissait encore à l'occasion. Peut-être même en viendra-t-il un jour à briser le pacte d'entraide qui nous liait. Cette certitude me revenait en tête à chacun de ses sourires, patinant d'amertume toute la beauté du monde.

Mais ce qui signa leur perte fut l'odieuse punition de Brokk.

Ils étaient cinq à me tenir pendant que ce nain répugnant me cousait les lèvres. Les autres avaient fait cercle autour de nous et se tordaient de rire. Ils vengeaient leurs blessures d'orgueil en m'insultant, jouissant de mon malheur alors que je ne pouvais répondre.

Thor, mon cher ami, me regardait d'un air peiné sans lever un doigt, tandis que notre Père avait un sourire sarcastique qui voulait dire " tu récoltes ce que tu as semé, Loki".

J'ai quemandé leur aide tout au long de mon supplice. Je les ai appelés, suppliés du regard. Mais ils n'ont rien fait. Pas même un geste retenu. Rien.

Peut-être ont-ils pensé que ce n'était pas si grave et que cela me servirait de leçon. Je ne pouvais m'en relever que plus humble et plus assagi. Ils se trompaient. Je ne suis pas de fer, d'or ou de platine comme eux. Moi, je suis fait de flammes blanches et de bois tordu. Il faut me laisser brûler ou m'étouffer, mais personne ne peux me façonner à sa guise.

Personne.

Après cela mon sourire n'a plus jamais été le même et mon cœur non plus.

Je savais à présent que je n'avait pas d'allié dans cette maudite forteresse. Les illusions de famille et de maison aimante s'étaient défaites dans les éclats de rire cruels qui parfois résonnent encore dans mon esprit.

J'étais pris au piège, mais j'allais faire en sorte qu'ils regrettent amèrement de partager ma prison. Je me suis donc ingénié à empoisonner leur quotidien de milles manières. J'étais quelques fois attrapé et contraint de réparer les dommages, mais pas aussi souvent qu'ils le racontent. D'ailleurs, j'étais si doué pour cela qu'on fini par m'élever officiellement au statut de dieu de la malice. J'ai adoré. Dès qu'il leur arrivait quelque chose de néfaste, les humains et les dieux m'en attribuaient l'idée en me maudissant à pleine voix. J'avais alors le devoir de me surpasser pour mériter leurs insultes.

Odin me manifestait un attachement teinté de méfiance et Thor m'obligeait à l'accompagner partout, fermant les yeux sur tous les problèmes que je pouvais causer. Essayaient-ils de se rattraper? Pensaient-ils réellement que j'allais leurs pardonner et que je les aimerais de nouveau ? Mais la souffrance, la rancœur et la rage qui bouillaient dans mon ventre étaient bien trop amères. J'acceptais toutes leurs marques d'affections comme autant de points faibles qu'ils me montraient. L'amour peut blesser comme une lame.

Odin avait de nombreux enfants, mais son préféré était de loin Thor.

Le dieu du tonnere était très grand et bâti comme un lutteur. Blond, évidement, il avait un visage rude mais beau, des yeux gris orage et un sourire d'adolescent. Il était très puissant car il contrôlait la tempête et la foudre. Il possédait aussi une ceinture de force ainsi que des gants qui le protégeant du feu et restait, même à mains nues, un adversaire redoutable. Thor alliait force, gentillesse et sens du devoir. C'était le défenseur d'Asgard, mais aussi un fils dévoué, respectueux, aimant et, comme j'ai déjà dû le dire, un ami passablement aveuglé par l'affection. Odin le chérissait et l'estimait tant qu'il l'avait choisi comme successeur légitime.

Thor était parfait.

Parfait pour me venger.

J'avais renoncé à l'amour d'Odin car j'avais souffert à cause de lui. Je voulais donc qu'il en souffre aussi. Je voulais qu'il goûte à la morsure de la déception, bien plus douloureuse lorsqu'elle était infligée par un être profondément aimé. Et si je pouvais également atteindre Thor au passage, j'en serai ravi.

Nous étions toujours jeunes, même si les cicatrices sur ma bouche étaient refermées depuis longtemps. Nous autres créatures sacrées vieillissons bien plus lentement que les humains. Odin m'aillant contraint à prendre une forme semblable à la leurs lors de mon adoption, j'avais un âge similaire à celui du dieu du tonnerre. J'avais eu de longues années pour penser à ma vengeance et lorsque la grande fête millénaire en l'honneur de Thor arriva, elle était prête.

Et délicieusement simple.

Les fêtes à Asgard se ressemblent toutes. Les dieux se rassemblent et l'alcool coule à flot, les noyant tous dans une ivresse fort peu seyante pour des êtres supérieurs. D'ailleurs, quand on y pense, ils sont si semblables aux humains dans toute l'étendue de leurs mesquineries que l'on se demande pourquoi la Création les a autorisés à gouverner.

Je me préparais pendant une grande partie de la journée. Si je suis un homme très séduisant, je peux être parfaitement éblouissante en tant que femme.

Cela dit en toute modestie.

Quand je fût enfin prête, le svelte jeune homme aux traits fins avait cédé la place à une beauté aux cheveux noirs et aux yeux verts. J'étais parée plus qu'habillée d'or et de pans de soie verte qui s'écartaient à tout instant pour laisser voir une peau parfaite. Mes yeux étaient soulignés de noir et ma bouche discrètement maquillée, tant pour la sublimer que pour cacher mes cicatrices. Mes mains délicates étaient ornées d'émeraudes et de diamants, tandis que mes oreilles restaient nues et que ma gorge était simplement entourée par plusieurs fins rangs d'or qui, en plongeant dans mon décolleté, encourageaient l'œil à les suivre.

Je n'étais certes pas aussi belle que notre célèbre Freya, mais j'avais l'avantage de la nouveauté.

Quand je fit enfin irruption dans la grande salle où se tenait le banquet, je savais que la majorité des dieux, Thor en tête, se demandaient où j'étais passée. Les autres remerciaient sûrement la Création que je ne sois pas là.

Je fus annoncée à grands cris par le serviteur ratatiné posté prés de la porte d'entrée. Toutes les têtes se tournèrent vers moi pour foudroyer le retardataire et éternel fauteur de trouble. Je pris donc la pose, un sourire splendide aux lèvres, alors que le silence se faisait petit à petit.

Un silence stupéfait et plutôt flatteur.

- Thor! Que tous mes vœux t'accompagnent.

Ma voix, douce et juste assez rauque pour faire frissonner les hommes, porta parfaitement dans l'immense pièce aux colonnes de bois sculptées. Je m'avançais ensuite vers la table d'honneur d'une démarche gracieuse, les yeux plongés dans ceux de mon cher Thor qui s'était figé, une cuisse de venaison à moitié dévorée à la main. J'étais parfaitement consciente des regards abasourdis s'attachant à moi et je ralentis le pas afin de me laisser admirer. Arrivée près de Thor, je pris place à sa gauche, écartant d'un mouvement de main la chaise de Sìf. Celle-ci, qui avait toujours eu des vue sur Thor et qui avait sûrement passé la journée à minauder, me regarda approcher d'un air furieux. Je l'ignorais royalement et m'installa entre sa chaise et celle de Thor. Les conversations et les bruits de mastication reprirent, mais à moindre mesure. Ils attendaient tous, le coeur plein de méfiance.

Je dus retenir le sourire ironique qui me montait aux lèvres.

Thor me dévisageait toujours.

- Quel est ce nouveau tour, Loki?

Je posais ma main sur son bras et pris un air d'innocence chagrinée.

- N'y vois aucune mauvaise intention. En ce jour où nous te célébrons tous, j'ai voulu te plaire en prenant une apparence agréable. Ai-je réussi ?

- Si tu allais ainsi parmi les mortels, tu provoquerais une émeute.

- Je vais prendre cela pour un oui.

Je lui sourit largement et il battit des paupières, surpris.

- Je voulais également profiter de cette occasion pour t'assurer de mon affection et de ma loyauté. Sache que tu trouvera toujours en moi une aide, un soutien et une compagne. Je veux t'agréer en toutes choses, ce soir et pour le reste de nos vies. Que le passé s'efface dans la lumière de l'avenir ! Levons nos verres à ces jours qui promettent d'être radieux !

La salle me répondit en rugissant, levant haut les chopes, alors que Thor me regardait d'un air ému. Je venais de dire exactement ce que ce gros idiot espérait depuis des années. Il abattit sa grande main sur mon épaule.

- Tu ne pouvais me faire de plus beau cadeau, ma soeur.

Je lui renvoyais son regard chaleureux en retenant la réplique acerbe qui me brûlait la langue. Je détestais qu'il m'appelle ainsi.

- J'ai également un autre présent. Je voudrais t'offrir, vous offrir à tous assez de tonneaux du meilleur hydromel d'Asgard, dont Njörd à gracieusement accepté de se séparer pour l'occasion, afin de vous mettre l'esprit en fête.

Tous les regards se tournèrent vers le dieu de la mer en question, qui n'était pas connu pour sa générosité. Il baissa la tête en grommelant quelque chose que j'entendis de ma place et qui commençait par : " Comme si tu m'avais laissé le choix, sale petite... "

- Je te remercie, Njörd, enchaîna précipitamment Thor. Que l'on serve le vin!

Les serviteurs s'égaillèrent à travers la salle pour distribuer l'alcool noir et sucré aux convives. Une fois tout le monde servi, nous nous apprêtions à lever nos coudes en l'honneur de Thor quand la voix tonitruante d'Odin résonna.

- Arrêtez tous!

Figées par les mots de pouvoir, toutes les chopes restèrent à bonne distance des bouches déjà entrouvertes. Le Père de Toutes Choses s'était levé et sa tête dépassait à la droite de Thor. Il se tourna vers moi et me sourit gentiment.

Jamais sourire n'avait l'air aussi sournois que sur son beau visage de patriarche.

- Loki, comme tes présents nous comblent, autant mon fils que moi-même !

La méfiance brillait dans son œil bleu malgré son ton chaleureux. Je n'avais, évidemment, aucun mal à garder une expression d'intérêt poli.

Il écarta les bras dans un geste tout paternel.

- Nous rêvions tous de t'entendre proclamer ton amour pour nous depuis si longtemps. Et voilà que tu y viens enfin en ce jour de fête!

Il prit l'air un peu soucieux. Je ne pus m'empêcher de saluer intérieurement ses talents d'acteur.

- Ce serait regrettable que le moindre incident jette le doute sur la sincérité de tes déclarations.

Il fit une petite pose, le temps que les autres puissent se tourner vers moi d'un air soupçonneux. J'agitais une main fine en souriant.

- Cette précaution vous honore, Père. Il est probable qu'une certaine méfiance pourrait subsister chez les plus mesquins d'autres nous suite aux petites farces que j'aime tant faire. Comment puis-je vous prouver à tous ma bonne foi?

Une voix s'éleva, une voix que je détestais autant que son propriétaire me haïssait. Heimdall, arrogant et tout d'or vêtu, avait pour une fois laissé son poste à un quelconque sous-fifre afin d'assister au la fête de son ami.

- Goûte le vin en premier, Loki. Et pour être certain qu'il n'y a pas de ruses, c'est Odin qui choisira les trois pichets que tu devra boire.

Je fis une petite grimace charmante.

- Trois pichets? Je ne sais pas si mon corps féminin parviendra à le supporter !

J'entendis Síf grogner à coté de moi.

- Tu es une femme, pas un enfant. Les Ases peuvent boire trois barriques sans être incommodés.

Je mis tout le mépris qu'elle m'inspirait dans mon regard et répondit d'une voix mielleuse en la regardant de haut en bas.

- Excuses-moi mais je suis d'une nature plus délicate que la tienne, ma chère.

Síf rougit violemment et saisit son couteau. Odin leva une main apaisante qui la bloqua dans son élan, sans qu'elle ne cesse de pointer l'acier vers mon coeur. Il dut donc la désarmer d'un regard furieux. Quand elle eut enfin baissé la tête, il se tourna de nouveau vers moi.

- Fait un effort, Loki. Pour que la fête perdure.

Je me tournai vers Thor et lui fit un sourire éblouissant.

- Puisque j'ai fait la promesse de te plaire, j'accepte, répondis-je d'un ton léger. Espérons simplement que je ne sois pas ivre ensuite. Je sais comme je peut être... Taquine, l'alcool aidant.

J'ignorais majestueusement les mines qui s'allongeaient autour de moi, alors que le spectres de veillées gachées par mes propos avinés s'élevaient dans le silence.

S'ils savaient que je feignais parfois l'ivresse seulement pour leur jeter leurs quatres vérités au visage...

Odin désigna trois pichets au hasard et on me les apporta séance tenante. Visiblement, je n'allais pas avoir le choix et serais contrainte de les boire intégralement. Clamer que je ne raffolais pas de l'hydromel n'y changerait absolument rien, car ces idiots pensaient que j'aurais pu droguer ou empoisonner le vin.

Cela manquerait singulièrement de subtilité. Ne suis-je pas sensé être le dieu - la déesse, en l'occurrence - de la malice? Mais qu'importe. Leurs mésestime de mon intelligence allait me servir une fois de plus et ils seraient tous bien rassurés quand j'aurais fini. Cela ne pouvait que servir mes desseins.

Cela dit, si j'avais su que l'on m'obligerait à boire autant, j'aurais choisi un autre alcool.

On apporta de nouveaux plats pour accompagner le vin alors que je me forçais à boire sous l'oeil ému de Thor.

Quand un serviteur voulu garnir mon tranchoir, Odin le chassa d'un geste. Vieux renard. Il savait que j'aurais pu mettre un antidote dans la nourriture que l'on m'apportait. J'appréciais la précaution en gardant mon air le plus innocent et continuais à boire. Heimdall ne me quittait pas des yeux. Je ne pus résister à la tentation de le saluer ironiquement avec ma coupe.

Regarde, mon cher, regarde donc de ces yeux dont tu es si fiers. Aussi perçants soient-ils, ils ne t'aideront pas à protéger ton prince ce soir.

A la fin du troisième pichet, j'avais vaguement la nausée à cause du goût sirupeux de l'alcool mais tous purent constater que j'étais toujours vivante.

Thor éclata d'un rire ravi et me serra le cou de sa main velue. Odin me jeta par dessus sa tête un regard surpris - voire vaguement déçu - et je pris grand plaisir à lui adresser mon plus charmant sourire.

Il autorisa cependant d'un geste les serviteurs à servir l'hydromel et la fête repris de plus belle.

Si je ne goûtais la compagnie des dieux que contrainte et forcée, j'ai toujours aimé l'agitation des fêtes. Le brouhaha des conversations, l'odeur des victuailles et les éclats de rires avinés formaient le contexte idéal à bien des choses. L'estomac lesté de viande et l'esprit embrumé par le vin, ils n'étaient que plus facile à percer et manipuler.

Combien de confidences avais-je ainsi arraché, armée d'un regatd attentif et d'un pichet bien rempli?

Notre cher Thor était particulièrement intéressant quand il était ivre. Il devenait doux et sentimental, du genre à réclamer à grands cris auprès de ses amis ses éteintes viriles qui vous froissaient les côtes. Je l'évitais en général dans ces moments-là car il devenait trop affectueux à mon goût.

Mais pas ce soir.

Ce soir, je subissais tout sans sourciller en donnant l'impression de profiter de la fête et de ma toute nouvelle amitié avec le fils adoré d'Asgard. Les Ancètres savent comme je peux me montrer absolument charmante quand je m'en donne la peine.

J'entretenais donc la conversation du mieux possible, prenant soin de sourire et de papillonner des cils. Je connaissais les sujets qui le passionnait - la guerre et la chasse - et c'était un jeu pour moi de lui resservir ces propres hauts faits en changeant juste ce qu'il fallait pour que cela reste intéressant.

Je pus constater avec satisfaction que Thor était ravi de mon changement d'attitude. Plus la soirée avançait et plus il me couvait de regards éperdus. J'oubliais parfois ma main sur son bras et mes histoires devinrent écoeurantes tant je le flattais ouvertement. Mais ça marchait. Il s'échauffait, commentait mes récits avec force mouvements de bras et rugissait de rire à la moindre mention de ses exploits.

Tout se passait très bien. Odin avait beau me surveiller du coin de son oeil alors qu'Heimdall avait l'air de plus en plus furieux - cet idiot était jaloux - je ne faisais absolument rien de répréhensible. Et rien que je n'ai déjà fait, d'ailleurs. J'étais d'une nature versatile et il pouvait me prendre parfois l'envie incongrue de leurs plaire.

Je senti bientôt leur vigilance se relâcher car il n'y avait rien à redouter. Mon attitude ne changea pas, bien sûr, je demeurais aussi agréable et souriante que précédemment. Mais, sous mes dehors enjoués, je comptais les minutes qui se transformaient bien trop lentement en heures. J'étais arrivée presque à la fin de la fête, au moment où les réjouissances n'étaient plus qu'un banquet sans fin. Les échanges de présents et de voeux avaient déjà eu lieu et, en dehors de l'arrivée de nouveaux plats ou de mise en perce d'un énième tonneau de bière, il ne se passait plus grand chose.

Je trouvais cette fête réellement interminable.

L'alcool m'engourdissait un peu, les éclats de voix bourdonnaient à mes oreilles alors que le temps passait sans se presser. J'enfonçais sans ménagement mes ongles dans la chair tendre de mes genoux. Je ne devais pas céder à la langueur et à l'ivresse. Mais l'atmosphère de la halle me pesait et il m'étais déjà arrivé de devenir mauvaise seulement parce que je me sentais quelque peu oppressée.

Je me pris à rêver d'espaces dégagés chargés de nuages ocres, de mers de lave surmontées de ciels verts ou de forêts bruissantes, à des kilomètres de cette bruyante pièce surchauffée.

Depuis quelques longues minutes, une solitude oppressante m'isolait du reste des réjouissances. Thor parlait avec animation à son père et à Heimdall sur sa droite, alors que Sìf et les autres m'ignoraient royalement, maintenant que je n'avais plus l'attention du dieu du tonnere.

Une bulle de silence m'environnait, entretenue par la haine et la jalousie. Un autre soir, j'en aurai ri et cela ne m'aurait rendue que plus exubérante.

Mais aujourd'hui, le sourire soudain moins large, je parcourais des yeux les tables chargées de mets, les tapisseries brodées d'or, les tranchoirs sans cesse vidés et les coupes que l'on remplissaient avec un certain écoeurement. Mes yeux sautaient d'un visage à l'autre, passant des quantités négligeables aux ennemis mortels avec la même indifférence. Une lassitude familière m'envahit et tout se chargea de gris. Même ce que je projetais de faire, même ma vengeance tant ressasée devenait insipide.

Mon regard se posa sur Thor et Balder. Ils se tenaient par la taille et chantaient, leurs visages illuminés par la joie et l'amour qu'ils se portaient. L'amertume me monta aux lèvres. J'aurais aimé... Non pas leurs amitiés écoeurantes, leurs amours insincères mais seulement, simplement une main sur mon épaule. Des bras où me reposer parfois et un sourire en réponse au mien. Un coeur battant pour moi et ignorant la trahison.

La solitude qui m'allait si bien habituellement m'étouffa et je me levais dans l'indifférence générale. Une servante se détacha immédiatement du groupe de serfs posté derrière nous et s'avança pour me suivre. Sans poser la main sur le bras de Thor, qui ne se serait peut-être pas retourné, je disparaissais parmi les teintures tendues derrière la table d'honneur et m'engageais dans le sombre couloir juste derrière. J'étais certaine que le Père de Toutes Choses m'avais vue sortir. Si mon absence le rassurera sûrement, elle ne pouvait me porter préjudice car une balade sur nos remparts était une activité bien innocente. Il y avait d'ailleurs un petit balconnet de pierre sur la gauche, éclipsé par une grande terrasse, qui était peu visité et qui m'offrirait le calme auquel j'aspirais.

Je m'y rendis, le pas rapide tant mon besoin d'air était violent. J'écartais le rideau, quittant la chaleur étouffante pour la fraîcheur de la nuit avec grand plaisir. Je m'assis sur le banc de bois gainé de cuir avec un soupir. La petite servante qui me suivais, ombre silencieuse et sans visage, se posta dans le couloir pour rester à ma disposition. J'arrangeais sans y penser la soie autour de moi, la lumière des étoiles me piquetant la peau et la tête encore lourde des fumées du banquet. J'avais toujours un goût acide dans la bouche mais je ne voulais pas y penser davantage. Le paysage autour de moi, éclairé par la pleine lune, n'était que pierres sombres et neige étincelante. Noir, gris et blanc, un monde monochrome et silencieux qui m'apaisait toujours malgré mes blessures.

Les yeux perdus dans le ciel, je revis le visage réjoui de Balder en pleine discussion avec son brillant demi-frère. La haine flamboya soudain en moi au souvenir de l'affection dans son regard et balaya la faiblesse détestable qui m'avait saisie. Je me redressais, raidie par la colère, les mains crispées sur mes propres poignets. Moi, triste et seule? Moi, enviant leurs rires, leur complicité, leurs mensonges?Non! Ni ce soir, ni jamais.

Mes doigts froids caressèrent les cicatrices autour de ma bouche. Je ne permettais à aucune faiblesse stupide et inutile de diminuer le feu qui courait dans mes veines. Je suis Loki, fille du Chaos et la plus petite souffrance est une motivation. Je ne pleure pas comme eux ou comme les mortels qu'ils aiment tant. Moi, je me venge.

Renversant la tête en arrière, de nouveau joyeuse, je lançais un long cri de défi qui ressemblait à un rire, troublant le silence de la forêt millénaire d'Asgard. Le sourire aux lèvres, je n'attendais plus que la suite de la soirée, le dénouement inattendu que j'abattrai sur le prince des dieux comme un couperet. Mon cri m'avait libérée. La petite servante attachée à mon service passa la tête entre les peaux couvertes de fourrures qui séparaient ma retraite du couloir de pierre. Elle tressaillit en voyant mon expression et se raidit dans une attitude méfiante, attendant mes ordres en regrettant visiblement de m'avoir suivie. Son attitude me plût et je l'invitait à me rejoindre uniquement par jeu. Je n'avais besoin de rien, j'avais déjà bien trop bu et trop mangé pour que quoi que ce soit ne me tente encore. Mais je voulais m'amuser un peu. J'en avais bien le droit, sage comme je l'avais été jusqu'alors. Et la peur obscurcissant ses yeux clairs était très séduisante. Je décidais que je voulais obtenir quelque chose d'elle. Un sourire, une faveur, un baiser, peu importait. Elle me donnerai ce que je voudrai malgré son dégoût, que le manque de respect laissait apparaître sur son visage.

Petite insolente.

- Approche, jolie fleur. Je ne mords que si on me le demande.

Elle fit à contre-coeur les quelques pas qui la séparaient encore de moi.

- Tu me connais, visiblement.

- Oui, seign... Dame Loki, répondit-elle dans un filet de voix, les yeux baissés.

- Et connais-tu aussi des ragots disant que je maltraite les serviteurs?

Je la vis se détendre un peu alors qu'elle se souvenait que ce n'était pas dans mes habitudes, aussi détestables qu'elle pouvait les penser. Elle osa me jeter un petit coup d'oeil et rougit sous le feu de mon sourire. Les cicatrices autour de ma bouche ne parvenaient pas à en abîmer la perfection et j'avais toujours réussi sans mal à faire tourner la tête à qui attirait mes yeux, peu importait son genre, sa race ou son inclinaison.

Mais celle-ci restait encore sur ces gardes et cela me plaisais beaucoup. J'aime qu'on me résiste, et la crainte que je lui inspirais donnait décidément à sa beauté simple un éclat intéressant.

Je ne faisais jamais souffrir en vain les mortels mais il m'arrivais d'en blesser sans remords pour atteindre l'objet de ma vengeance. Tous ceux qui me connaissaient le savaient parfaitement et évitaient donc d'attirer mon attention. Ils ne remarquaient cependant pas que j'étais souvent moins cruels avec eux que les autres "bons" dieux. Je n'étais pas connu pour ma mansuétude, seulement pour ma ruse. Les mortels ont tendance a ne retenir que ce qui les arrange. Et cela me convenais parfaitement. Je préfèrais inspirer la peur que souffrir dans l'indifférence.

Revenant à la jolie servante, je tendis une main blanche pour saisir la sienne. Elle se rapprocha encore, visiblement troublée par le frôlement de ses jupes contre mes genoux.

- Comment t'appelle-t-on?

- Bera, ma Dame.

- Je me sens bien triste ce soir, Bera. Me tiendras-tu compagnie le temps que mélancolie me passe?

Elle s'agita un peu.

- Je ne me permettrais pas... Je dois retourner en cuisine.

Je lui caressais l'intérieur du poignet jusqu'à ce qu'elle frissonne et oublie de protester.

- Allons, quelques minutes. Il ne peut y avoir de mal, je ferais aussi en sorte que l'on ne te reproche rien. Et je jouerai pour toi. Envoie donc quelqu'un chercher ma lyre et viens t'asseoir près de moi.

Hochant la tête, elle obéit de meilleure grâce et, après avoir crié un ordre dans le couloir à l'intention des larbins qui y traînaient certainement, elle revint pour s'installer nerveusement à l'autre bout du banc. Je notais cependant avec un petit sourire qu'elle me regardais attentivement sous ses longs cils blonds.

Je connaissais mieux que personne le pouvoir de ma beauté et de mes yeux. Les mortels restaient si faciles à subjuguer... Si aisément abusés par de jolies apparences. Et, malheureusement pour eux, tout aussi facilement perdus.

Le silence était doucement froissé par les bruits nocturnes montant de la vieille forêt et je n'étais plus emplie que par le plaisir piquant d'être vivante, d'être moi et d'être en chasse. Nous attendîmes l'arrivée de mon instrument tranquillement, alors que je laissais ostensiblement mon regard s'attarder sur son visage et que mon petit gibier en rougissait joliment.

Elle était jeune et ne devait connaître que depuis peu le plaisir de séduire. Sa bouche était peut-être encore vierge. Ou peut-être pas, vraiment, peu m'importait. Je voulais seulement baiser ses jolies lèvres et avec elles tous les mensonges qu'elles avaient pu dire sur moi.

Et ainsi faire naître tout ceux qu'elles répandraient encore après cette nuit.

Un jeune homme nous apporta ma lyre et à boire. J'en profitais pour excuser Bera et faire savoir qu'elle était libérée de ses devoirs tant qu'elle restait auprès de moi. Elle en frémit de plaisir, se rapprochant davantage sous prétexte de me servir un peu d'eau de fleurs. Lui fronça les sourcils en partant, inquiet pour celle qui oubliait frivolement le danger que je représentait.

Je bu l'eau parfumée puis posais la coupe à mes pieds afin d'avoir les mains libres. Nous étions proches à présent, sa manche de laine réchauffant mon bras nu. J'accordais mon instrument lentement. Qu'il s'agisse de séduire ou de composer, la hâte est rarement productive. Je relevais ensuite la tête pour plonger mon regard dans le sien, afin d'être sûre de bien le retenir puis commença à chanter d'une voix légère une romance impossible. Ses yeux brillaient dans la clarté de la lune et si elle frissonait parfois, je suis sûre qu'elle ne savait pas elle-même si c'était de froid ou d'émotion.

Je n'avais évidement pas perdu de vue ma vengeance. Celui où celle qui m'en détournerai n'existait pas et n'existera sûrement jamais.

Mais j'avais du temps à tuer et j'étais mieux ici, le visage caressé par le vent, aussi libre qu'il me l'était accordé. Je n'avais aucune envie de retourner dans la salle obscure, bruyante et enfumée où se tenait "la fête".

Sa bouche n'avait rien perdu de son attrait mais puisque je ne voulais pas y retourner, j'avais besoin de m'offrir une paire d'yeux à l'intérieur. Bera ferait parfaitement l'affaire, car elle passerai inaperçue et pourrait m'informer de l'état de mon "frère". Il me fallait donc suffisamment la frustrer pour me l'attacher, sans cesser de lui faire miroiter des promesses si j'étais satisfaite d'elle.

À la fin de la seconde balade, elle se penchait tellement sur moi que ses petits seins frottaient parfois contre mes doigts. Je me contentais de la regarder plus chaleureusement encore en continuant à chanter et en me laissant doucement aller contre elle, comme emportée par ma chanson. Je remarquais que la petite servante ne s'écartait pas.

Grisée par ma voix et par ce que lui promettaient mes yeux, Bera oubliait ses inquiétudes en souriant, heureuse de plaire et de l'honneur qui je lui faisais. Je lui rendais son sourire en laissant mes yeux glisser sur les lèvres délicates, qui en frémirent. Je savais que je n'aurais très vite qu'à tendre la main pour la cueillir.

Si simples, vous dis-je... Si vite séduits...

Trop, certainement. Les mortels étaient démunis comme des enfants devant nous. Ils n'avaient ni notre force ni notre intelligence, vivaient petitement et mourraient si vite. Ils n'étaient bons qu'à être fauchés par nos guerres, chanter nos histoires et garnir nos autels. Malgré leur beauté et parfois leur valeur, ils ne faisaient ni des compagnons ni des prises amoureuses vraiment estimables. Alors espérer être distraite correctement par l'une d'eux était ridicule et la belle, dont j'attendais davantage de résistance, m'ennuyait déjà. Mon sourire n'en fut que plus doux et je cessais de chanter avec un soupir de regret.

- Je suis encore plus peinée de chanter la romance sans en connaître aucune... Mais toi Bera, petite fleur, aimes-tu?

-Non, je n'ai personne.

Le contraire m'aurait étonnée. Son manque de délicatesse appela le mien.

- Ton cœur doit être bien sec, lâchais-je de haut.

-N... Non, ma Dame, ce n'est pas... Pourquoi dire cela?

- Parmi la multitude d'hommes et de femmes à Asgard, aucun n'as trouvé grâce à tes yeux ?

La petite demoiselle se mit à bafouiller si fort que je condescendis à lui tendre une perche qui avait des allures de Bifröst.

- Peut-être as-tu des aspirations plus nobles? demandais-je d'une voix chaude en lui effleurant la main.

On me lança un regard vibrant d'espoirs. Étouffant un soupir d'agacement , je lui pris le menton et m'approcha à lui effleurer la bouche.

- Aaah... Mais on ne m'a pas comme cela, petite fleur. Il faut le mériter.

Je tendis la langue pour lui lécher l'intérieur de la lèvre inférieure et elle tressaillit violement.

- Pourrais-tu faire quelque chose pour moi, Bera? Je voudrais être informé du moment où Thor sera fin soûl et décidera de se retirer. Je veux avoir l'honneur de le raccompagner jusqu'à sa chambre, comme la douce compagne que je souhaite devenir. Et... Peut-être que, mon devoir accompli, nous aurons le plaisir de découvrir ensemble jusqu'où ton coeur peut te mener?

La servante murmura un assentiment étouffé, les yeux presque clos.

Mais la jolie Bera tenait moins de l'agneau que je ne l'avais pensé. Je surpris dans le regard levé vers moi un éclair calculateur qui me fit sourire. Mais regardez-moi cette louve qui sent déjà le goût du sang sur ses babines et qui se les pourlèche crânement...

Il devenait évident qu'elle s'était laissée séduire dans l'espoir d'une faveur, malgré la répugnance que je lui avait inspirée. Et que je lui inspirait peut-être encore, mais qu'elle camouflait mieux maintenant qu'elle était intéressée. J'adorais les petites rusées comme elle. Elles parlaient à mon âme. Son avidité me plaisait, et il se pourrait que je me laisse aller à la récompenser plus qu'elle ne l'avait espéré...

Elle attendait toujours son baiser, avec une assurance qui me hérissa. Je m'écartais et la remis debout sans ménagement. L'amertume me mordait le coeur et, agacée soudain, j'avais hâte qu'elle s'en aille.

- Satisfais-moi et tu auras ce que tu veux. Déçois-moi, Bera...

Je n'avais pas besoin de finir ma phrase. Elle se mordit la lèvre en se demandant certainement ce qu'elle avait fait de mal mais s'inclina tout de même et disparu derrière les fourrures nous séparant du corps du domaine.

Le silence de la forêt m'enveloppa de nouveau. Je m'amusais à le troubler par des trilles plus ou moins justes. Mais le coeur n'y était plus. Je posais ma lyre à mes pieds.

L'aigreur ne me quittait pas et m'aiguillonais, me refusant la quiétude dont j'avais besoin. Me revenait, lassitude familière, le dégoût de mes semblables, la déception et la colère. La petite rouerie de Bera ne suffisait pas à la racheter à mes yeux. C'était plaisant, certes, mais si peu.

J'étouffais soudain dans la fraîcheur du vent, écrasée par la solitude, envahie par cette tristesse qui appelait la destruction et les ravages. Personne n'était à ma hauteur. Si l'on me dominait, ce n'était jamais par ruse mais par la force. Toujours par la force. Ils se mettaient à plusieurs pour me rattraper, m'empoigner et me frapper. Ah, c'était facile alors et ils exultaient de m'avoir à leur merci. Ils ricanaient fort, oubliant vite qu'ils n'avaient que cela pour me faire taire.

Les mains crispées, je me servis une coupe d'eau parfumée de fleurs. Je bus lentement l'eau froide, mâchant les pétales froissés.

Ce soir, je leurs rendrais ces offenses.

Je me vengerai.

J'en tremblais déjà.

Apaisée, je repris calmement ma lyre et chantais pour la forêt les chants les plus joyeux que je connaissais.

Quelques heures passèrent, noyées dans la musique, avant que Bera ne revienne sur le balcon. Elle semblait moins assurée et cela me fit grand plaisir. J'immobilisais mes mains sur les cordes pour l'écouter, mais sans lever les yeux vers elle.

- Ma Dame... souffla-t-elle. Le seigneur Thor s'est endormi dans son tranchoir.

Je posais mon instrument sur le banc et me levais tranquillement en dissimulant l'impatience qui me faisait frissonner.

Enfin! pensais-je, le coeur serré par une joie mauvaise.

Je pris le temps d'arranger ma mise et de passer la main dans mes longues tresses. Puis, assurée de la sérénité de mon maintien, je m'avancais vers Bera. Arrivée à son niveau, je lui pris la hanche et me penchais sur elle. Des mèches noires coulèrent dans ses cheveux blonds. Je l'embrassais légèrement sur la tempe et elle frissona. Angoisse ou plaisir... Quelle importance?

- Bien, petite fleur. Présente-toi demain à mes appartements, je saurais si je dois te récompenser ou te punir. Maintenant, file, que je ne te revois plus.

Et je la dépassais sans plus m'occuper d'elle.

Les ténèbres du couloir n'étaient percées que par quelques torches, mais je n'avais aucun mal avec l'obscurité. Je connaissais bien le domaine de Thor pour y avoir été souvent conviée et je n'eus donc aucun problème à retrouver rapidement la salle de banquet.

L'atmosphère de la grande halle était nettement moins festive que lorsque j'étais partie. On n'y entendait résonner que quelques rires et grognements, alors que les rares proches de Thor qui y étaient encore se tenaient avachis sur les bancs, complètement abrutis par l'ivresse. Mon cher frère avait laissé tomber sa tête parmi les venaisons devant lui et ronflait la bouche ouverte, de la graisse plein la barbe.

Je dû réprimer un sourire ravi. L'hydromel de Njord était réputé pour son goût, dont le sucré de la robe faisait oublier la robustesse. Il n'avait donc pas été allongé d'eau par les servants. Tous les dieux s'étaient laissés tenter par l'alcool auquel ils n'avaient que trop rarement droit. Rajoutez à cela les bières et autres vins servis auparavant et vous obteniez toute une assemblée de dieux plongée dans une stupeur avinée.

Je n'avais pas empoisonné l'hydromel. Pourquoi prendre un risque inutile? Leur gourmandise seule me servait très bien.

Le coeur en fête, je m'approchais de la table principale d'un pas léger en scrutant les visages. Ce cher Odin, trop vieux à présent pour supporter pareille beuverie, s'était retiré avant de ne plus pouvoir le faire seul et la plupart des dames l'avaient suivis. Mais je constatais avec une grimace que Heimdall était encore conscient. Il veillait sur son ami avec une dévotion farouche, certainement laissé en arrière par un Père pas si confiant que cela. Il me regarda approcher en essayant d'avoir l'air redoutable, mais victime de l'hydromel comme tout le monde, il vacillait, ce qui gâchait quelque peu son effet.

Je le saluais, ravalant l'envie acide de l'envoyer ronfler avec les autres d'un coup derrière la tête. Mais sa présence n'était finalement pas si nuisible et pourrait même me servir.

- Tu a l'air fatigué, Veilleur. Peut-être serait-il mieux que tu rentres chez toi? lançais-je d'un ton joyeux.

- Merci pour ta sollicitude, ma Dame... répond-il lentement, une lueur de menace au fond de ses yeux dorés. Mais... Je prendrai du repos une fois que mon prince sera lui-même dans son lit.

Je souris plus largement.

- Bien! Je venais justement raccompagner Thor dans sa chambre. Tu peux disposer.

- Il est abslmi... absolme... Hors de question que je te laisse poser la main sur lui alors qu'il est aussi vulnérable! Mimir seul... sait ce que tu pourrait lui faire.

Je pris un air chagriné particulièrement seyant.

- Allons, que voilà de méchantes pensées. N'ai-je pas juré à mon cher frère de l'aimer et de le soutenir?

Heimdall fronça les sourcils et réussit à être désagréable malgré son bégaiement de plus en plus prononcé.

- Il n'y a que Thor pour donner foi à tes... tes mensonges !

Je haussais les épaules.

- Ton avis m'indiffère profondément, Heimdall. Tu es sans cesse armé contre moi et ce depuis le premier jour. Si bien que j'en viendrais presque à te soupçonner de me jalouser...

Alors qu'il s'étouffait, raidi par l'indignation, j'approchais d'un bond de la table et entrepris de réveiller énergétiquement Thor. Avant que son stupide garde du corps ne puisse s'interposer, je le secouais en claironnant sans pitié à ses oreilles:

- Allez, mon frère, tu as assez festoyé. Il est temps d'aller dormir sur un vrai oreiller!

Thor s'éveilla brusquement alors que le Veilleur, mit en rage par mon absence de respect, renoncait à son savoir-vivre et me crachait d'une voix montante toutes les insultes de son vocabulaire. Le dieu du tonnerre se redressa en grognant, essuyant d'un revers de main les traces de nourritures sur sa joue. Il attrapa le bras d'Heimdall en crispant les paupières.

- Par les Neufs Royaumes, Heimdall, pourquoi hurles-tu ainsi?

Le silence retomba aussitôt. Et avec lui les têtes aux yeux mi-clos qui s'étaient levées, dérangées par les éclats de voix.

- Je...

Je lui coupais la parole, attirant le regard de Thor sur moi. J'eus le plaisir de le voir sourire quand ses yeux parvinrent à se focaliser.

- Il voulait me refuser l'honneur de te raccompagner alors qu'il en est lui-même parfaitement incapable.

- Je redoute une ruse, mon prince, et...

- Sottises! gronda Thor en fronçant les sourcils. Loki cherche à me plaire et je devrai lui tourner le dos? Pour qui me prends-tu? Un enfant effrayé ?

Il se leva maladroitement, faisant basculer plats vides et coupes d'or tout autour de lui. Heimdall le suivit doucement en évitant les chiens, qui s'étaient rués sur les restes tombés parmi les rameaux défraichis. Ils firent péniblement le tour de la table pour me rejoindre.

Le Veuilleur essaya ensuite de lui toucher la main, pour relancer la discussion et le ramener à de meilleurs sentiments, mais Thor se dégaga sans ménagement et vacilla vers moi. Il laissa, statufié derrière lui, un Heimdall visiblement peiné.

- Allons-y, Loki, dit-il aussi fermement qu'il le put en s'accrochant à mon bras.

J'inclinais légèrement la tête et passais ostensiblement un bras autour de sa taille. Mais le bougre faisait trois têtes de plus que moi et sûrement le double de mon poids, ce n'était donc pas uniquement une manière de faire enrager le Veilleur. Nous traversâmes ensuite la salle sans que personne d'autre ne se manifeste, bien que je sache qu'aucun des convives encore conscients n'avaient perdu une miette de la scène. Le camouflet essuyé par Heimdall aurait fait le tour d'Asgard au matin sans que son statut de Veuilleur ne l'épargne. Quel délicieux contretemps! Je n'espérai pas avoir aussi la chance de blesser ce détestable rabat-joie. L'âme rejouie, je ralentis un instant afin de jeter un coup d'oeil par dessus mon épaule. Heimdall ne me quittait pas des yeux. La haine et l'envie étaient inscrites en lettres de feu sur son austère visage et je laissais le mien se fendre d'un grand sourire de triomphe qui le fit pâlir. La lourde porte se referma ensuite sur nous et j'emportais cette dernière image de lui, seul et défait, comme un excellent présage pour la suite.

Nous traversâmes les longs couloirs gris sans plus échanger une parole, l'effort fourni pour rebrouer Heimdall aillant visiblement épuisé les dernières réserves de Thor. Je l'entrainais donc difficilement alors qu'il se faisait de plus en plus lourd contre moi, glissant sans cesse en m'obligeant à resserrer de plus en plus mon étreinte. J'avais écarté les serviteurs qui s'étaient avancés pour m'aider car moi-seule devait être vue à porter mon "cher" fardeau. Je le regrettais sincèrement quelques minutes plus tard alors que je transpirais abondamment, mais je crispais les mâchoires et persévérais. Sa chambre n'était plus très loin.

Comme tous les domaines appartenant à des dieux masculins - et surtout - célibataires, le fief de Thor était principalement fait de pierre rude et de bois. On ne trouvait chez lui ni douces tentures ni riches broderies. Seuls quelques trophées de chasses ornaient les murs, alors que l'unique concession faite au conforts étaient les lourdes fourrures jetées négligemment sur les bancs de bois. Ses appartements étaient à l'image du reste. Une immense cheminée réchauffait une grande pièce ronde percée de hautes meurtrières. De gros coffres cerclés de fer et deux rateliers chargés d'armes constituaient, avec le lit, l'ensemble du mobilier.

Cela suffisait à Thor qui ne s'y rendait que pour dormir. D'ailleurs, le rude dieu du tonnerre avait l'habitude de s'habiller et de s'armer seul, il n'y avait donc aucun serviteur qui l'attendait en somnolant devant le feu.

Détail que je connaissais parfaitement et qui constituait, ce soir entre tous, une merveilleuse opportunité que je comptais utiliser à bon escient.

Tous les tralls du château avaient vu que, fidèle aux voeux prononcés , j'avais ramené le prince moi-même. J'allais même pousser la bonté jusqu'à le coucher. N'étais-je pas la soeur attentionnée que je lui avais promis? Ce serait tellement triste que les choses tournent mal alors que j'étais si aimablement disposée et que, pour une fois, je ne voulais que bien faire...

Je poussais la porte de l'épaule en calant de nouveau Thor contre moi en jurant à mi-voix, les muscles endoloris. Titubante, je nous traînais jusqu'au grand lit. Mais je me pris le pied dans la lourde fourrure d'ours qui en tombait, m'effondrant fort opportunément avec lui. Thor roula sur moi, me clouant de toute sa taille sur les draps de lin blanc. Il grommella vaguement et redressa la tête, si bien que nos visages se retrouvèrent au même niveau. Nos bouches étaient si proches que je sentais son haleine sucrée sur mes lèvres.

Là. Tout se jouait maintenant.

Les deux runes, Désir et Oubli, me piquetèrent la langue alors que je les formulais en silence. Tous ignoraient que j'étais capable de cela, car cette magie étant censée être seulement accessible au Père de Toutes Choses. Qui avait d'ailleurs payé ce privilège fort cher. Mais ce cher Odin n'était plus aussi vigilant qu'avant et cela faisait des années, des siècles même que je m'enhardissais près de la Fontaine quand il venait écouter les prophéties et autres secrets que la tête de Mimir lui chuchotait. Silencieux, en renard, oiseau ou discret insecte, je l'avais espionné et avait pu ainsi lui arracher des miettes de son pouvoir. Ses deux runes étaient particulièrement appropriées à mes desseins et cela faisait longtemps que je m'entrainais à les maîtriser en toute discrétion.

Ce soir, j'étais prête.

Les runes formées, j'allai les souffler dans la bouche entrouverte de Thor et les lui enfoncer dans la gorge avec le baiser le plus ardent que ce balourd n'ait jamais reçu. Celle du Désir lui fera brusquement et irrésistiblement rugir le sang dans les veines, alors que la rune de l'Oubli le plongera conjointement dans une amnésie totale.

Il se changera en un animal en rut et se jettera sur moi en ne pensant plus qu'à assouvir le feu de ses reins. Quand il aura suffisamment déchiré ma robe, abîmé mes bras et meurtri mes lèvres, je répandrai sur nos parties intimes ma propre semence, dont je tenais un flacon caché dans ma ceinture. Puis je hurlerai enfin et un bon coup sur la tête, asséné par un servant épouvanté, devra me libérer de ses avances. Ensanglantée et réclamant vengeance, j'irai alors retrouver Odin. Toujours en guenilles, je lui compterai comment son cher héritier s'était affreusement mépris sur la douceur que je lui manifestais et avait violemment abusé de moi. Des serviteurs indignés, de ceux qui voyaient toujours tout, approuveraient mon récit dont on doutera immédiatement. Mais tout était vérifiable: mon infortune pouvait être constatée par le premier imbécile venu, l'état d'ébriété de Thor par tout le château et le fait que je n'y étais pour rien par les dieux eux-mêmes, puisqu'ils avaient tous bus du même vin. Odin pourra soumettre Thor à tous les tests qu'il voudra, je ne lui avais fait absorber aucun aphrodisiaque et l'action des runes était parfaitement indétectable.

Aux yeux de tous, le blâme reviendra entièrement au dieu du tonnere. Celui-ci, abusé par la rune de l'Oubli, ne pourra que, avec la stupide franchise qui le caractérisait, reconnaître ses fautes devant une assemblée de dieux stupéfaite. Ses aveux réduiraient les derniers sceptiques au silence.

Odin ne pouvait pas espérer que j'accepte de me taire. Il n'avait de toute manière pas la force de m'y contraindre et j'aurai pris soin, en venant à lui, de crier ma douleur dans autant de bras que possible.

Enfin, cela serait impossible à oublier car dans neuf mois je donnerai naissance à un petit bâtard royal. Sa présence effacera définitivement les derniers espoirs subsistant encore et il (ou elle) sera une preuve incontestable.

La honte sera totale pour Odin alors blessé dans son amour, déçu et ravagé par les doutes. Thor perdra de son superbe à jamais. Les dieux ne comprendrons pas comment il avait pu s'abaisser à user de moi, mêlant sa précieuse sève au rebut du Chaos que j'étais. Ils ne pourrons accepter l'existence d'un enfant trop royal pour disparaître mais d'extraction trop honteuse pour être reconnu, et qui, à chaque éclat de rire, rappellera à tous le crime de son père.

Et le meilleur dans tout cela, le soufflet final, c'est que je n'aurai même pas à payer réellement de mon corps pour cette vengeance si douce. Je ne suis ni Ase, ni Vane, ni vraiment femme d'ailleurs et je peux, d'un simple baiser ou avec un peu de ce qui constitue le parent que j'ai choisi, mettre au monde un enfant. Cela, nul ne le sait et nul n'a jamais cherché à le comprendre. Cet enfant sera vraiment le nôtre, Thor aura reconnu sa faute et Odin sera définitivement meurtri. Et moi, pauvre victime, peut-être pousserai-je le vice jusqu'à remplacer le fils dans le coeur du Père en essayant de le consoler de cette perte. Et sans jamais lui laisser l'occasion de l'oublier. Comme je jouirai de cette fausse affection ! Et comme sera merveilleux alors le moment où je pourrai me retourner contre lui et lui trancher la gorge! Je me baignerai dans son sang pour apaiser les brûlures de mon âme, guéries enfin et à jamais par la certitude de son désespoir.

L'anticipation et la joie crépitaient dans ma poitrine. Je m'approchais de Thor comme si je voulais seulement l'écarter et me relever. Presque inconscient, il dodelinait de la tête tel un cheval fourbu sans penser à s'allonger. Les yeux mi-clos, il ne se méfiait pas. Je levais brusquement le visage dans l'intention de plaquer ma bouche sur la sienne, les runes chaudes contre mes lèvres. Alors que j'allais le toucher, sûre de moi... Je le sentit soudain se raidir de tout son corps. Il saisit mon poignet gauche, qui me brûla. Quelque chose se referma sur ma peau avec un bruit de serrure. De l'autre main, Thor m'empoigna par la gorge en me coupant le souffle. Les runes moururent dans ma bouche. Il ouvrit les yeux pour croiser les miens, son regard brillant d'intelligence et de colère. Il me tenait plus sûrement que si j'avais été coincée dans un piège à ours. Le visage assombri et dénué de la moindre trace d'ivresse, il se pencha sur moi pour gronder:

- Qu'avais-tu l'intention de faire, chère soeur?

Sa voix se répercutait dans ma poitrine et je me sentis soudain très vulnérable. L'inquiétude éteignit brutalement mon plaisir. Il desserra les doigts pour me permettre de parler et je pris une inspiration tremblante. Rassemblant mon courage, le cœur tambourinant, j'essayais de sourire.

- Que veux-tu dire, Thor? Je t'ai seulement ramené dans ta chambre. J'ai trébuché près du lit et nous sommes tombés ensemble. J'allais me relever et partir quand tu t'es soudain agrippé à mon cou. D'ailleurs, si tu pouvais me lâcher, je serais heureuse de rentrer chez moi. Merci...

- Je sens la magie dans ton haleine, Loki.

- Oui, un petit charme pour ne pas avoir la bouche comme le derrière d'une mouffette. Je te l'enseignerai volontiers.

- Ne me prends pas pour un imbécile ! tonna-t-il soudain à quelques centimètres de mon visage, me faisant sursauter. Père porte la même odeur sur lui quand il manipule son pouvoir. Je sais que tu avais quelque chose derrière la tête, je l'ai su à la seconde où je t'ai vue parée à me rendre fou. Et le vin, les déclarations d'amitié, les yeux doux et les compliments... Me penses-tu tellement crédule ? Crois-tu donc que je te connais si peu ? Je me méfiais. Je me méfie toujours de toi, malheureusement. Surtout quand tu me promets de l'amour.

Muette, je me rendais compte de la gravité de mon erreur. Il pouvait à sa guise me briser tous les os ou m'étrangler jusqu'à ce que mort s'ensuive sans qu'on ne lui reproche rien. Il lui suffirait d'expliquer que j'avais tenté de lui faire du mal, ce serait sa parole contre la mienne. Inutile de dire qu'elles n'avaient pas la même valeur.

De plus en plus inquiète, je le sentais trembler de rage contre moi et j'entendais par les meurtrières rouler l'orage que sa colère réveillait. Le vent gémissait déjà dans les couloirs et au moindre mot de travers, je risquais d'être foudroyée. Cela ne me tuerai pas, bien sûr, mais ce serait loin d'être agréable et me rendrai très vulnérable pendant quelques minutes, que je passerai alors totalement à sa merci. Un vrai suicide. J'ouvris la bouche pour me défendre, mais il aboya un "Tais-toi !" qui me colla littéralement la langue au palais. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine et la peur déferla dans mes veines alors je me rendais compte que je ne pouvais plus parler. Je ne comprenais pas comment il avait pu me réduire au silence d'un simple ordre. Ma panique dû se lire dans mes yeux car un sourire satisfait étira sa bouche.

- Aah... On dirait que cela fonctionne parfaitement. J'en doutais mais me voilà ravi. Mon frère Skjöld m'as comblé.

Il se pencha sur moi, de la violence dans la voix.

- Ta promesse est morte quelques heures à peine après avoir été faite. Ce n'est cependant pas une surprise, même si je suis déçu. Mais heureusement, je me retrouve avec le moyen de te contraindre à la tenir. Regarde ton poignet gauche.

Je sentis ma tête tourner d'elle-même et mes yeux se lever vers ma main malgré moi. Je remarquais distraitement qu'un nouveau bracelet en or s'y trouvait attaché. Il était d'apparence si banale que je ne le regardais qu'à peine et reportais rapidement mon regard sur Thor, qui représentait un danger bien plus évident. Le front couvert de sueur et aux abois, j'attendais qu'il m'explique.

- Ce bracelet donne à celui qui le possède tout pouvoirs sur celui qui le porte pendant un mois, asséna-t-il brutalement.

La tête me tourna. J'avais du mal à prendre la mesure de ce que cela signifiait réellement. Son sourire se fit cruel alors qu'il pesait toujours sur ma poitrine. Je ne savais plus si c'était le poids de son corps ou ce qu'il venait de m'annoncer qui me coupait le souffle.

- Tu va m'obéir pendant les quatre prochaines semaines, mon cher Loki. Tu sera le plus doux et le plus attentionné des compagnons, tout comme tu me l'avais promis. C'est la seule condition à laquelle j'accepterai de taire à mon Père ta tentative ratée, que je devine plus ou moins. Saches que si tu enlèves ce bracelet avant la fin du mois, je m'arrangerai pour que ta trahison soit châtiée de la façon la plus douloureuse possible. Et tu sais combien nous avons de l'imagination dans ce domaine, n'est-ce pas ?

Je ne pus qu'opiner. J'avais suffisamment goûté à leur cruauté pour la redouter.

Thor avait l'air encore en colère, mais également un peu las. Il se pencha sur moi, m'écrasant un peu plus et fouillant mon regard comme s'il y cherchait quelque chose.

- Acceptes-tu? Réponds.

Je serrais les dents instinctivement, renâclant à me soumettre à la magie du bracelet. Mais ma bouche s'ouvrit quand même et je m'entendis répondre alors même que je faisais tout pour m'en empêcher.

- Oui. Je n'ai pas le choix.

Il détourna la tête.

- Non, en effet.

Il me libéra alors et se leva du lit, cherchant sans doute un linge pour essuyer les débris de nourritures qui s'accrochaient encore à sa barbe et à ses vêtements. Je restais allongée, l'esprit en ébullition. Mais rien ne me venait pour m'échapper. Si je fuyais, si je cherchais à enlever cette horrible laisse qu'il m'avait mise, je savais que la punition serait terrible. Les traîtres et les parjures étaient honnis par les dieux. Ces mauvais menteurs, ces hypocrites ne supportaient pas ceux qui étaient meilleurs qu'eux à ce jeu-là et les punissaient sans pitié quand la malchance les rendaient vulnérables.

Les yeux au plafond, je frissonnais en me mordant la lèvre jusqu'au sang. Ma vengeance m'échappait. Tout partait en fumées. Si j'avais assisté à la remise des présents, je n'aurais pas manqué de remarquer ce bracelet et j'aurais été plus prudente. Maintenant non seulement Thor me soumettait à cette humiliante docilité, mais j'avais détruit le peu de confiance qu'il m'accordait encore. Je perdais un appui, un défenseur et une voie pour atteindre Odin. Cette nuit était échec total, une erreur que j'allais payer chèrement. Je fermais les yeux, le cœur dévoré par la rage et la déception.

Une pluie violente se mit à battre les peaux tendues sur les meurtrières, emplissant la chambre de son crépitement et couvrant même le murmure du feu. C'était les larmes amères que je ne pouvais pas laisser couler. J'enfonçais les canines dans la chair meurtrie de ma lèvre et le sang me coula sur le menton sans que je n'y prête attention. J'avais presque oublié Thor dans le brouillard rouge qui me minais et je sursautais violemment quand il m'essuya la bouche d'un revers de main.

- Lèves-toi et quitte cette apparence. Tu es assez dangereux comme cela en tant qu'homme, dit-il platement en se retournant.

Comme dans ces rêves où l'on ne se contrôle pas, je me sentis me lever et descendre du lit. A chaque mouvement, je me transformais. Mes cheveux perdirent leurs fils d'or et leurs bijoux, raccourcissant jusqu'à hauteur de mes épaules. Noirs, évidement, ils étaient ramenés en arrière par quatre tresses serrées alors que ceux qui me tombaient sur la nuque demeuraient libres. Mon visage resté glabre repris sa dureté arrogante, ma bouche abîmée moins pleine mais toujours aussi attirante. Mes yeux verts ne changeaient pas, on pouvait toujours y lire l'assurance d'une dangereuse jouissance. Mon corps perdit ses douces rondeurs mais ne grandit pas et retrouva sa finesse nerveuse.

A côté de Thor, debout en face de moi dans la lueur dansante des flammes, j'avais l'air d'un adolescent. Je cultivais soigneusement cette différence et nous étions comme le jour et la nuit: ses cheveux blonds étaient longs, comme les portaient virilement nos hommes, noués en une lourde tresse qui lui arrivait aux épaules alors que ceux restant étaient coupés presque à ras. Il ne pouvait imaginer se raser la barbe alors que je ne pouvais pas penser la porter, et des muscles énormes roulaient sous les nombreuses cicatrices parsemant son teint halé, quand ma peau lisse et claire n'était tendue que sur une musculature sinueuse.

Mais nous étions tout aussi différents de caractère. Il était prompt à l'amour et à la colère, incapable de se contenir ou de dissimuler, et plus doué pour se battre que pour les manœuvres réfléchies. Moi, je maîtrisais bien mieux mes émotions mais gardais un penchant pour l'amertume et la haine qui lui était inconnu. Je n'aimais pas les combats même si j'étais parfaitement capable de me défendre au besoin et je préférais largement le calme de la tente du stratège aux honneurs des batailles. Voire, plus sécurisant encore et beaucoup plus amusant, le siège confortable du spectateur. J'avais également un goût prononcé pour le désordre que le très simple dieu du tonnerre ne partageait pas.

Cela dit... Il n'était pas si simple que cela et je l'avais mésestimé. Il avait visiblement hérité d'un peu de la fourberie de son divin père, suffisamment en tout cas pour me tendre cette embuscade-là.

Je léchais lentement le sang restant sur ma lèvre, sans le lâcher du regard. Ma tête bourdonnait de questions mais je ne voulais pas lui céder un seul pouce supplémentaire d'emprise sur moi. Je me contentais d'attendre en silence, sûr d'obtenir les réponses désirées par mes propres moyens.

Thor gardait le visage fermé, faisant montre d'une maîtrise de lui-même que je ne lui connaissais pas. Il brisa notre contact visuel sans un mot et se retira près d'un coffre entrouvert pour se changer lentement, laissant choir à terre ses sobres habits de fête sans le moindre soin. Il délaçait ses manchettes de cuir quand il reprit la parole d'une voix sèche.

- Tu vas t'installer dans mon domaine, nous passerons chaque moment de ce mois ensemble et je veux que tu fasses preuve de la meilleure volonté possible, Loki. Pour que cela ne soit pas trop étrange aux yeux des autres, j'annoncerai demain que je t'intègre à mon hird en tant qu'húskarlar. Je dirai que je veux resserrer nos liens et te récompenser. On me traitera de fou mais ainsi personne ne s'étonnera de ta présence à mes côtés ou de ton changement de comportement. Tiens.

Il me jeta ses manchettes entre les mains. Je les attrapais plus par réflexe que par désir, envahi par un mauvais pressentiment.

- Tu les portera pour cacher le bracelet de Skjöld.

Il était nu maintenant, sans pudeur et surtout sans craindre de paraître vulnérable devant moi. Je me sentis insulté par cette confiance, comme si je ne représentais plus aucun danger pour lui. Immobile mais le ventre dévoré par la colère, je me promis de lui faire payer cette arrogance.

Je mis sur mes poignets les lourds bracelets de cuir gravés, la nuque arrondie par l'infortune qui m'accablais. J'avais l'habitude que mes manigances se retournent contre moi et je savais réagir avec bonne humeur, pour y voir davantage un nouveau défi qu'un problème. A quoi bon faire quoi que ce soit s'il n'y avait aucun risque ou aucun imprévu? Mais ce mois d'intimité forcée avec Thor, bien qu'étant une punition fort légère au regard de celles que j'avais déjà reçues, me donnait quand même des envies de violence. Je supportais sa compagnie habituellement car je le voulais bien. Il m'étais arrivé de passer de longues semaines de voyage seul avec lui. Mais j'étais d'accord, voire moi-même à l'origine ces moments.

Or je n'aimais pas être alourdi de contraintes et de règles à respecter. Je détestais être forcé, cerné, impuissant. Et par dessus-tout, je ne supportais pas d'avoir à céder la moindre miette de liberté qu'il me restait encore.

Mais je lui rendrais cette douleur au centuple dans un mois, dans plusieurs années ou une poignées de siècles, peu importait. Car la vengeance était ce qui me faisait avancer et ce qui m'empêchait de mourir.

Il se coucha devant moi dans un murmure de fourrures. Je n'entendais plus tomber la pluie mais l'odeur flottait encore dans la chambre. Refusant toujours de me regarder, il replia un bras sous sa tête et tourné sur le flanc, me parla en fixant le mur. Ce Thor glacial me déconcertais.

- Rentre chez toi et n'informe personne de ce qui s'est passé ici ce soir. Ne prépare rien. Je te convoquerai demain. N'oublie pas, "mon frère", que si quiconque apprends que je te punis de cette manière, j'expliquerai alors pourquoi j'en suis arrivé là.

Je haussais les épaules et après une courbette ironique, je sortis de ce détestable endroit. Je réfléchissais fébrilement en parcourant la forteresse endormie aux torches éteintes.

Si la rouerie de Thor me surprenais, je le savais capable, tout de même, d'un minimum de stratégie. On ne gagne pas autant de batailles en se contentant d'agiter un marteau magique. Mais cela amenait d'autres interrogations. Par exemple : à quel moment avait-il décidé de garder le fameux bracelet dans sa poche ? Comment en était-il venu à penser à l'utiliser ?

Il avait parlé de mes déclarations d'amitié, mais j'avais du mal à le croire. Il s'y était pourtant laissé prendre toutes les autres fois, effaçant aveuglément les trahisons précédentes comme l'imbécile au cœur tendre que je croyais connaître.

Mais si c'était vraiment le cas, s'il avait été capable de feindre le ravissement devant moi tout en élaborant ce petit plan soigneusement réfléchi, c'est qu'il se révélait moins transparent que je ne le croyais. Cela remettait alors en cause notre relation, son attitude et ses paroles, car je le découvrais capable de dissimulation. Je me demandais alors ce qu'il me cachait d'autre...

Je m'ébrouais. Je m'occuperai de ce cher Thor plus tard. L'urgence était de comprendre le fonctionnement de l'artefact qui pesait à mon bras comme une chaîne. J'avais remarqué le soin avec lequel Thor choisissait ses mots. Cela avait sans aucun doute un rapport avec le pouvoir du bracelet. J'avais l'impression qu'il m'était impossible de désobéir à un ordre direct. Il faudrait tester cette hypothèse dans les jours à venir et connaître les limites des phrases simplement affirmatives. Est-ce que toute injonction impérative me contraignais ? Devait-il y mettre de la volonté, est-ce que sa voix suffisait? À moi de le découvrir pour connaître l'étendue de mon champs d'action.

Je n'oubliais cependant pas que si quelqu'un apprenait que je lui était soumis, l'humiliation se changerai en douleur cuisante. Et je n'aimais absolument pas souffrir.

Mais qui sait ? Peut-être, en côtoyant Thor si intimement, surprendrais-je quelque faiblesse que je pourrais ensuite exploiter ? Et la punition se changerai en opportunité que je ne manquerai pas de saisir.

La sensation d'étouffement qui m'étranglais depuis que je m'étais compris joué se relâcha. Oui, je me savais capable de retourner la situation et cela calmait quelque peu la colère froide qui m'habitait. Mais mes mains tremblaient encore et je décidai de faire appeler Bera dans ma chambre.

Mon pas se fit bien plus leste alors que je me dirigeais vers la sortie et vers l'agréable maison de bois qui m'appartenais. Le plaisir terrifié de la petite servante m'amuserai toujours suffisamment pour m'offrir un moment d'oubli. Je n'en affronterai la journée à venir que le cœur plus serein. Et ne lui avait-je pas promis une récompense ?

Celle qu'elle obtiendrait lui ferait regretter d'avoir levés les yeux vers moi.


Le lendemain, la main refermée sur mon cœur serrait si fort que j'avais du mal à respirer.

Je m'étais bien amusé la veille au soir avec Bera, mais tout mon entrain avait disparu dans la nuit. Le poids du bracelet à mon poignet m'empêcha de sourire au jour qui se levait. La bouche amère, je repoussais draps et fourrures et m'assis pour regarder mon bras sans me soucier du froid ambiant. Un rayon de lumière rose tombait de l'ouverture ronde dans le mur près de moi et je pus détailler le détestable artefact. Un rapide coup d'œil me permis de confirmer que c'était un objet forgé par les nains, nul n'étant mieux placé que moi pour reconnaître la magnificence de leurs travaux. De plus, eux seuls étaient capables d'enfermer tant de pouvoir dans un élégant jonc d'or. Le mécanisme de fermeture était extrêmement fin, mais sans aucun doute inviolable. Je m'en assurerais plus tard, bien sûr. Si je réussissais à m'en défaire sans que Thor ne s'en aperçoive, j'aurais alors un accès à son intimité pendant qu'il me pensait tenu en laisse. Rien que l'idée me donnait des démangeaisons dans les doigts.

Cela dit, il y avait peu de chance que j'y parvienne par mes propres moyens sans que cela ne soit visible. Je ne baisserais pas la tête sans avoir cherché toutes les feintes possibles, mais je me sentais déjà pris au piège.

Le visage à présent baigné par la clarté de l'aube, je me forçais à inspirer profondément. Cette servitude ne serait pas éternelle et j'avais déjà subi de nombreuses humiliations. Ce ne serait qu'une cicatrice de plus sur mon âme.

Je me levais vivement et sortis pour rejoindre le bassin d'eau claire près de ma maison. La neige et le chant du ruisseau, ainsi que la morsure de l'eau glacée me firent oublier le ressentiment acide qui me possédait. J'étais meurtri par le vent froid et je devais serrer les dents pour effacer les dernières traces de la nuit sur mon visage. Mais je ne me dérobais jamais à cette habitude, quel que soit le temps. La douleur me rendais férocement conscient d'être vivant. Et j'adorais cela.

Je regagnais mon foyer pour me sécher, la gorge un peu moins serrée. Je me sentais d'attaque à affronter Thor.


Je n'assistais pas à l'annonce de ma nomination auprès des autres dieux et en fut heureux. Je ne doutais pas de leur réprobation et n'avais nul envie de devoir défendre une distinction que je n'aurais jamais demandée et dont je me serais bien passé.

Les húskarlars étaient des protecteurs dévoués corps et âmes aux grands seigneurs qu'ils servaient. C'était un titre désuet, une fonction bien plus répandue sur Midgar que chez nous et cela faisait longtemps que seuls les tout petits dieux s'enorgueillissaient bêtement de recevoir cette servitude. Le choix de Thor devait pourtant en faire grogner plus d'un parmi ses amis, qui s'estimaient certainement plus dignes que moi d'assister leur cher prince dans toutes les facettes de sa vie.

Et j'étais parfaitement d'accord avec eux.

Je ne possédais pas la déférence obséquieuse, le respect et l'abnégation des guerriers du reste de son hird. Et surtout je n'avais absolument aucun désir de rendre le quotidien de Thor plus agréable.

Si je n'étais pas forcé d'obéir, il est certain que je n'aurais pas hésité à me moquer copieusement de Thor et à lui laisser entre les mains sa stupide faveur.

Mais je n'avais pas le choix et c'est avec un sourire aussi lumineux que ma colère était ardente que je me présentais chez le dieu du tonnerre.

Ni en avance, ni en retard, j'avais décidé de me montrer aimable pendant cette affreuse période. D'une part pour ne pas risquer d'alourdir ma peine, mais aussi pour apprendre à Thor à redouter mon affabilité. Je savais que je réagissais ainsi à l'opposé de ce qu'il attendait de moi et je voulais qu'il se demande, à chacun de mes sourires, pourquoi j'étais si rayonnant alors qu'il me souhaitait repentant et blessé.

On a les armes que l'on se donne.

Thor m'attendait dans sa halle centrale. Il m'invita d'un geste à rejoindre son repas. La pièce désertée semblait immense, les ombres s'accrochaient parmi les poutres du plafond et mes pas résonnaient tristement sur les dalles de pierre grise. Pourtant, à l'air sombre de Thor, j'imaginais sans mal les débats animés qui s'y étaient déroulés quelques temps avant mon arrivée. Je n'en souris que plus largement. Tant mieux s'il souffrait déjà de sa décision.

Je m'assis en face de lui. Il me salua d'un grognement sans me regarder. La coupe à la main, il buvait devant un tranchoir intouché, le regard dans le vague. Je garnis le mien en dissimulant ma joie. Qui sait ? Peut-être cédera-t-il à la pression et m'épargnera-t-il ce mois de servitude ? Soucieux de ne pas influencer sa décision, je mangeais en silence ma viande rôtie. Je regrettais seulement qu'aucune musique ne trouble un face-à-face qui devenait pesant, alors qu'il me fixait pensivement sans ouvrir la bouche.

Quand je fus rassasié, je tendis la main vers les fruits. Thor posa enfin sa coupe, se leva et congédia les serviteurs d'un claquement de mains. Puis il se rassit et il sortit de son mutisme quand nous fûmes absolument seuls.

- Tu portes mes bracelets.

Je ne répondis pas et mordis dans une pomme encore ferme malgré le long hiver. Les épaisses lanières de cuir déparaient suffisamment sur ma tenue pour que je n'ai pas besoin de rajouter quoi que ce soit.

Il se passa rudement la main sur le visage, puis sourit, de cette façon spontanée et sincère qui était si rare ici.

- Ça n'as pas été simple de les convaincre ! Ils sont tous persuadés que tu me plantera un couteau dans le dos avant la fin de la semaine.

- J'aurai certainement essayé sans l'enchantement, dis-je d'un ton aimable.

Il s'esclaffa.

- Je n'en doute pas ! Mais je ne t'en laisserai pas l'opportunité, mon frère. D'ailleurs...

Il sortit du fourreau à sa ceinture un long couteau de chasse. Il me tendit la main par dessus la table et je me forçais à lui donner la mienne sans tergiverser. Lentement, il s'entailla la paume, puis creusa dans ma chair une blessure semblable. Cherchant mes yeux, il me serra la main pour mêler nos sangs en disant simplement:

- Je te prends pour húskarlar.

Je soupirais.

- Tu as vraiment du goût pour les grandes cérémonies.

Il me lâcha et s'essuya la paume sur la nappe.

- La fête d'hier était suffisante, non ?

Il avait retrouvé cet air sérieux si nouveau pour moi, et je ne pus m'empêcher de me demander s'il parlait de la fête en son honneur ou de la façon dont il m'avait attrapé dans sa chambre. Il se redressa pour asséner d'un ton plus dur.

- Mettons les choses au clair dès à présent, Loki. Tu me dois trente jours de bons et loyaux services. Tu dormira dans la chambre attenante à la mienne et tu vivra chez moi pour m'assister tout au long de la journée. Tu m'accompagnera partout où j'irai. Je te veux agréable et souriant avec les autres dieux, tu fera ton possible pour être apprécié. Tu restera toi-même quand nous sommes seuls, cela ne me pose pas de problèmes, mais retiens ta langue avec eux. Je ne veux pas passer mon temps à résoudre les problèmes que tu aura créés. Tu obéira sans chercher à me nuire, sans faire de farces ou d'intrigues, sans faire de mal à personne en somme. Cela te concerne également. Tu ne te blessera pas, de quelque manière que ce soit. Enfin, je ne veux pas que qui que ce soit soupçonne ou comprenne que tu as le bracelet de Skjöld.

Chaque phrase était comme un lien froid qui s'ajoutait aux autres et m'enserraient cruellement. Je sentais ma volonté ruer et essayer de m'en défaire, mais la magie était plus forte que moi. Je ne perdis pas mon sourire, mais la haine ralluma en moi un brasier familier. Une chaleur qui, habituellement, ne faisait que couver avec lui mais qui flambait à présent.

Il dut voir dans mes yeux le reflet du feu qui me brûlait car il durcit les siens.

- N'oublie pas que c'est une punition dont tu es responsable.

Je détournais la tête, serrant les poings sous la table. J'étais certain que chaque jour serait un affront et je décidais de garder la tête haute quoi qu'il se passe.

Mais... Ce ne fut pas le cortège de mortifications auquel je m'attendais.

Oui, je dus quitter mon foyer, sourire quand je voulais crier et obéir, moi qui haïssais cela. Oui, je dus supporter Thor, soudain devenu mon geôlier quand le tolérer comme compagnon faisait déjà gronder ma colère. Mais bien que je sois sommé de le rejoindre dès son réveil, il ne m'ordonnait pas le servir bassement comme un esclave. Je n'eus pas à le laver, l'aider à se vêtir, ni à le servir à table ou à me charger de ses armes. Pareilles humiliations m'auraient rendu fou.

Chaque matin, je m'asseyais seulement dans un austère fauteuil de bois qu'il avait fait amener le premier jour et je lui faisais la conversation. Quand je n'avais rien envie de dire, il laissait s'étirer le silence. Il me demandait parfois de jouer pour lui, mais si je refusais - ce que je ne manquais jamais de faire quand il me donnait le choix - il ne m'y obligeait pas en usant du pouvoir du bracelet mais en se mettant à chanter très fort et surtout très faux. La seule façon de le faire taire était de faire amener ma lyre au plus vite.

Je prenais tous mes repas avec lui. Nous étions le plus souvent seuls, nous rejoignaient quelques fois ses quelques amis ou frères qui parvenaient à me supporter. Mais à cause de ses ordres, je ne pouvais plus taquiner personne. L'ambiance se réchauffait alors rapidement quand ses invités comprenaient qu'ils ne feraient pas les frais de mon intelligence ou de mon sens l'humour. Si les conversations en devenaient plutôt ennuyeuses, j'en voyais certains me parler et me sourire plus volontiers.

Nous faisions aussi de nombreuses visites aux dieux les plus importants. Je ne savais pas Thor si " mondain". D'ailleurs, cela ne semblait pas être dans ses habitudes, à en juger par la surprise des dieux en question en nous trouvant sur le pas de leurs portes. Et même s'il était évident qu'il s'ennuyait ferme et qu'il aurait été bien mieux à l'extérieur qu'à subir le bavardage de Freyr ou les questions niaises de Sigyn, il s'obstinait à nous y mener, m'obligeant à être charmant jusqu'à ce que notre hôte se détende totalement en ma présence.

Je dus également assister à toutes les fêtes, les célébrations et cérémonies auxquelles il était convié en tant que prince.

Cela n'était pas insurmontable, non. Mais vaguement déshonorant, car j'avais l'impression d'être exhibé tel un animal de foire. Comme ces ours vaincus qui acceptent la muselière.

Cependant, je refusais de me plaindre, de l'interroger ou même de chercher à comprendre ses motivations. Je laissais glisser sur moi les offenses pour ne pas donner de prises à la honte car je savais que je me souviendrai de chaque regard moqueur, de chaque sarcasme et de chaque plaisanterie triomphante. Une fois de nouveau libre, je saurais bien les rendre sans oublier personne.

Je l'accompagnais aussi à tous les combats et autres campagnes d'intimidations qu'il menait contre les géants, nos ennemis aussi stupides qu'acharnés. Mais également, ce qui me fit davantage plaisir, à la chasse. Et cela très régulièrement, car il était un des seuls à approvisionner lui-même sa table en gibier. Le calme de la forêt était apaisant après les interminables palabres subies dans les halles enténébrées d'Asgard et autres fracas de batailles. J'avais toujours aimé la chasse. J'aimais chevaucher en silence. J'aimais débusquer les grands cerfs, les lourds sangliers pour les traquer ensuite dans une course enfiévrée. J'aimais les aboiements frénétiques des chiens, la gifle des branches brisées, le son de ma respiration précipitée et l'écume sur l'encolure de ma monture. Thor était un partenaire efficace et nous fonctionnions très bien ensemble. Nous nous comprenions facilement, d'un regard ou d'un signe, et rentrions à chaque fois victorieux, sanglants et fatigués, les carcasses dégoulinantes chargées sur nos chevaux. Oui, j'aimais ces moments.

Finalement, je m'ennuyais peu et les jours passaient bien plus vite que je ne l'avais espéré.

Certainement car la cohabitation avec Thor m'était très familière et qu'il était redevenu tel que je le connaissais : souriant, énergique, spontané et envahissant. Contrairement à certains dieux, lui ne parlait jamais en vain. Il était également relativement peu imbu de sa personne et très bon public, ce qui en faisait un compagnon plutôt agréable. Cela, et l'inébranlable tolérance qu'il me manifestait expliquait sans doute la longévité de notre relation.

Ma punition se révéla donc être surtout une successions de matinées émaillées de discussions et de musique, de repas gargantuesques, de sorties plus ou moins agréables et de veillées près du feu.

Cette ambiance calme et bon enfant m'ammolis. Je n'oubliais pas ma rancœur, mais faute de réel combustible, elle se mit à couver sous la cendre.

Je me surpris d'ailleurs, un soir en le voyant sourire à l'un de mes récits, à regretter vivement qu'il m'ait trahi. Il aurait pu être un véritable allié, un ami même. Un cœur pour le mien. Mais je ne sais ni oublier, ni pardonner. Ce n'est pas dans ma nature, tout comme les remords, la nostalgie et le chagrin.

Mais la colère, oui.

Elle fait partie de moi et ne me quitte jamais. Je me raidis soudain sur mon fauteuil sans qu'il ne s'en aperçoive, la poitrine contractée par une souffrance familière. Est-ce que je devenais fou ? Comment pourrais-je aimer le lâche qui m'avait tourné le dos ? La honte m'envahit, aiguillonnant mon amour-propre. Je me souvins, le rouge au front, que cela faisait bien une dizaine de jours que je n'avais pas essayé de me défaire du bracelet. J'avais oublié car je m'étais laissé domestiquer. Thor m'avait endormi avec ses sourires et sa présence, de l'attention enfin bienveillante et de la gentillesse. J'étais pareil à l'oiseau satisfait de sa cage, au chien qui aimait son maître.

Furieux, je me levais brusquement, le coupant au milieu d'une phrase et effaçant l'expression de joie calme de son visage.

- Loki ? Qu'est-ce que tu as ?

Me mordant la bouche pour retenir les insultes que j'avais déjà sur la langue, je ne pris qu'un instant pour le regarder. Je mis dans mes yeux toute la haine qui m'animait et je le poignardais du regard, torturé pas mon impuissance. J'aurais voulu le tuer à l'instant et peu m'importait alors d'y parvenir ou de mourir en essayant. Mais je savais qu'il pouvait m'arrêter d'un mot, mettant fin au corps-à-corps libérateur et exacerbant ainsi ma rage au delà du supportable. Je tournais les talons tant que je le pouvais encore et sortis de sa chambre. Thor ne me rappela pas.


Les derniers jours se déroulèrent lentement dans un silence amer. Aucun de ses sourires n'apaisa mon ressentiment et il n'insista pas, laissant s'installer entre nous une ambiance lourde et maussade. Je n'allais plus que le visage fermé et la bouche close aux activités auxquelles il me contraignait. Je montrais autant de mauvaise volonté qu'il m'était possible, usant et abusant du seul moyen à ma disposition pour lui faire sentir ma répugnance. Même lorsque nous étions seuls, je m'enfermais dans un mutisme qui ne me ressemblait pas, renonçant à l'insolence et sarcasmes. J'étais déterminé à briser ce qui l'attachait à moi, essayant l'indifférence là où la déloyauté avait échoué.

Silencieux, oui, mais pas inactif, je remâchais ma hargne en élaborant mille plans de vengeance. Je quêtais d'un œil aigu ses points faibles et tirais sur mon bracelet à me blesser la peau tant il m'était insupportable.

Le dernier soir arriva enfin, alors que notre douce entente n'était devenue qu'un mauvais cauchemar. Après un morne repas, il vint me rejoindre devant la grosse cheminée de la halle où j'étais confortablement installé. Assis sur une fourrure d'ours, je contemplais rêveusement le feu, des fantasmes d'incendies dansant à la lisière de mes pensées. Il se planta à ma gauche, me dominant de tout sa taille. Le visage dur, il tenait à la main deux longues jarres et j'eus la surprise de le voir habillé chaudement.

- Viens, je veux aller chez toi, me dit-t-il impérieusement.

Je me sentis me lever sans pouvoir contrôler mon corps, sensation abhorrée qui me fit fermer les yeux. Ainsi forcé, je me retrouvais debout près de lui. Je contins difficilement ma rage et ma langue en refusant de le regarder. Il appela un servant pour lui dire d'une voix grondante :

- Tu nous suivra en portant un des meilleurs tonneaux de vin. Tu partira ensuite en faisant passer mon ordre : je ne veux aucun serviteur près de la demeure de Loki jusqu'au matin. Va.

Ma maison se trouvait à l'écart de ces palais orgueilleux où l'on n'avait pas voulu de moi, regroupés comme des moutons frileux autour du large domaine d'Odin. Je l'avais construite de mes mains, près des remparts qui nous cernaient et de la vieille forêt qu'ils emprisonnaient aussi. C'était une longue habitation au toit comme un ventre de bateau, percée de nombreuses portes et fenêtres et suffisamment près de l'eau pour que je puisse l'entendre murmurer. J'en étais jaloux et ne permettais à personne d'y venir. Même les tralls ne s'y rendaient que sur mon ordre pour l'entretien et je n'avais aucun serviteur à ma disposition. Je protégeais ainsi mon intimité et l'assurance de retrouver une calme retraite à tout moment.

Thor, comme les autres, n'y avait jamais été invité et cela aurait continué ainsi si j'avais eu mon mot à dire.

Mais, à la vue de son expression butée, je sus qu'il était inutile d'essayer de le faire changer d'avis à et je n'avais pas envie d'essuyer le moindre échec, aussi minime soit-il. Ma patience arrivait à son extrême limite, et alors qu'une poignées d'heures seulement me séparaient encore de la liberté, je ne voulais pas prendre le risque de les rendre plus pénibles.

Mais cette intrusion forcée restait une nouvelle blessure et c'est d'un pas raide que je le guidais vers ma maison, une tempête rugissante de fureur meurtrissant mon esprit.

Avant de franchir le seuil de chez lui, j'attrapais une peau retournée dans un coffre de bois près des portes. La nuit était tombée et serait glaciale, comme toutes les autres. Mais cette fois la neige tombait drue, promesse de baisers froids et mouillés désagréables même pour moi.

Refermant les lourds battants derrière nous, nous sortîmes de son fief en suivant une allée bordées de grands résineux. Frissonnant dans le vent du soir, nous traversâmes ensuite les longues avenues aux larges dalles, rendues glissantes par le givre, qui couraient entre les différents domaines. Le chemin n'étant éclairé qu'entre les demeures des dieux, je pris donc une des torches pour guider Thor sur le sentier de terre battue qui menait jusqu'à chez moi. Je pensais brièvement le laisser trébucher dans le noir. J'avais cependant trop envie du vin qu'il portait pour risquer qu'il ne brise les jarres en tombant. Une bonne beuverie ferait passer le temps un peu plus vite et sa compagnie ne parviendrait pas à me gâcher l'excellent alcool qu'il avait choisi.

Mais j'avais la gorge nouée dans l'obscurité pleine d'étoiles. La honte et la colère se faisaient lourdes. J'inspirais longuement l'air glacé qui piquait les poumons, rendu plus âpre encore par le parfum de la résine.

Les yeux fixés sur l'ombre blafarde de la forêt, je me promis un séjour prolongé dans les cimes dès que ce bracelet maudit tomberait de mon poignet. La solitude des hauteurs m'offrirait une liberté provisoire mais bienvenue.

Nous arrivâmes chez moi par la porte nord. J'entrais rapidement sans l'inviter et me tournais vers le grand foyer central pour y faire ronfler un feu d'un geste de la main. Les rares bougies que je possédais s'allumèrent également. Je me laissais tomber devant le feu sur le sol garni d'épais coussins, toujours en bottes et fourrures, indifférent à la neige qui se mettait à fondre à mes pieds.

J'entendis Thor me suivre à l'intérieur. Aux froissements d'étoffes qui s'élevèrent derrière moi, si bruyants dans le lourd silence qui nous environnait, je sus qu'il s'était mis à son aise et parcourait ma maison. J'imaginais ses pensées à la vue des rares meubles de bois brut, des tapis mal tissés et des quelques tentures sur les murs nus. J'avais tout réalisé moi-même avec plus ou moins de talents, et la différence entre son statut et le mien était éclatante. Ma demeure conviendrait à peine à un petit chef de village mortel, quand son domaine avait plus de fastes que le plus beau rêve d'orgueil du plus grand des rois.

J'attendis qu'il lâche une remarque désinvolte sur mon intérieur ou, pire, une flatterie horriblement prudente. Mais il vint seulement s'asseoir en face de moi après m'avoir tendu une jarre de vin. Il déboucha la sienne, jeta le lien de cuir au feu et avala sans façon une bruyante gorgée. Je ne me relevais pas pour prendre deux de mes très simples coupes de fer. Je bus l'alcool fort et parfumé au goulot moi aussi, sans penser, le regard perdu dans les flammes. Le trall qui nous avait suivis était déjà reparti après avoir laissé le gros tonneau près de la porte d'entrée. L'unique bruit audible était le pétillement du feu et si je fermais les yeux, je pouvais presque me convaincre qu'il n'était pas là. Ce que je ne me privais pas de faire.

Nous nous enivrâmes en silence avec une détermination semblable. À mesure que l'ivresse nous prenait, nous nous relâchions doucement et nous laissâmes aller sur les coussins en enlevant nos fins lainages. Quelques temps plus tard, des heures certainement que je n'avais pas vues passer, je me retrouvais allongé le menton dans la main, en tunique et les cheveux détachés sans que je ne me souvienne d'avoir touché mes tresses. La langueur me faisait cligner des yeux, mais si elle avait calmé ma colère, mon amertume était toujours aussi vive. Je ne pus m'empêcher de demander, brisant le silence tacitement neutre :

- Es-tu satisfait ?

Thor releva la tête pour me regarder longuement dans les yeux. Puis il répondit d'une voix grave et douce.

- Oui. J'ai aimé passer ce mois avec toi.

- Tu sais que ce n'est pas ce que je voulais dire. M'as-tu suffisamment humilié, mon frère, à m'exhiber partout soumis et hypocrite ?

- Penses-tu vraiment que c'était là mon seul dessein ?

- Bien sûr. Pourquoi m'aurais-tu mené si souvent chez les tiens, si ce n'était pour profiter de ton pouvoir sur moi ?

Il se redressa, le regard clair et perçant.

- N'as-tu donc pas vu comme tous se plaisent en ta compagnie quand tu es aimable ? Et qu'il te suffit de t'abstenir de les insulter pour que les dieux cherchent volontiers ta compagnie ? Il était impressionnant de voir ainsi changer les sourires des hommes et les regards des femmes posés sur toi. Tu serais moins seul si tu pouvais continuer ainsi, Loki.

- Tu m'aurais donc asservi pour me faire goûter les joies de l'amitié?

- Je voulais qu'ils voient comme ton esprit est plaisant quand tu l'utilises sans malice. Et je voulais te donner l'occasion de les connaître mieux. Peut-être pourrai-tu alors leur pardonner leur dédain et leur jalousie...

Je sentais mes joues devenir brûlantes alors que je me relevais brusquement et me tendais vers lui à travers le feu.

- Pourquoi ? Pourquoi leur donnerai-je une deuxième chance quand eux me condamnent encore et encore sans procès ? Si tu as fait tout cela dans ce but, tu as été bien stupide ! Comment as-tu pu espérer que j'ai cette faiblesse ? Non. Quand on me trahit une fois, rien ne peut jamais racheter ma confiance.

A ma grande surprise, son visage se creusa de tristesse. Il posa sa jarre de vin au sol et, assis en tailleur, laissa doucement tomber son visage dans ses mains ouvertes.

- Je ne le sais que trop bien. Mais j'espérais tant que tu pouvais changer.

- Non, répondis-je d'une voix ferme en voyant la douleur dans son regard.

Il détourna la tête et se mit à parler d'un ton monotone.

- Quand nous étions jeunes, nous nous aimions, t'en souviens-tu seulement ? Je pensais que cela ne changerait jamais, nous étions liés si étroitement! Et puis il y a eu la chevelure de Sìf et les cadeaux merveilleux. Et Brokk. Par la Création, comme j'ai maudit ce jour ! Même si ce qu'il te faisait me blessais, tu étais sauf et je pensais que tu devais respecter ta parole. Il fallait que tu payes le prix promis, c'était une question d'honneur. Et ce n'était pas un si grand sacrifice. Mais je revois encore ton expression quand tu as compris que je ne viendrai pas t'aider. J'aurais du tuer Brokk et te sauver, n'est-ce pas ? Je l'ai compris trop tard et le regrette amèrement.

Il fixait le feu sans me regarder.

- Je voulais que ce mois à mes côtés te rappelle notre entente. Je suis certain d'avoir réussi à la faire renaître, un temps au moins. J'en étais très heureux. Mais tu t'es détourné de moi et j'ai compris que je me berçais d'illusions. Je le savais certainement quelque part au fond de moi. J'ai avidement profité de chaque instant près de toi, car je sentais que c'était les derniers.

J'allais répondre, les sourcils froncés et des mots de colère plein la bouche, quand il m'arrêta d'un geste las.

- Non. Ne parle pas. Laisse-moi abuser du pouvoir que j'ai encore pour te dire une dernière chose.

Muet, je le vis prendre une inspiration profonde.

- Loki, tu as tort de ne pas te laisser aimer. Tu te complais dans la haine car tu ne veux plus être vulnérable et tu penses que l'isolement te protège. J'ai longtemps voulu croire que tu pouvais oublier les offenses, arrêter de te venger sans cesse et retrouver la paix. Je pensais que si je pouvais t'aider et arriver à casser ce cycle destructeur, tu pourrais repartir d'un nouveau pas vers un avenir apaisé. Mais je t'avais si souvent tendu la main sans que tu ne la prennes que je ne savais plus quoi t'offrir. Je voulais cependant essayer une dernière fois avant de renoncer. J'ai fais fabriquer ce bracelet. Et même si tu était contraint, je t'ai traité comme un prince car je voulais que tu ressentes mon affection et la bonheur d'être entouré. J'aurai même accepté d'être pour toi ce que tu aurait voulu. Simple compagnon, ami cher, frère ou amant. Tout m'aurai convenu si tu m'avait aimé. Mais je sais à présent tu ne le pourrais plus, que quoi que je puisses faire. Je l'ai vu dans tous tes gestes, dans tous tes regards ces derniers jours. Tu ne peux pas oublier et tu ne peux pas pardonner.

Il se leva, laissant le vin et m'ignorant toujours.

- Je t'aimais. Je t'aurai aimé quoi que tu fasses car je ne sais que te pardonner. Mais je ne ferai pas l'erreur de t'aimer toujours alors que tu es incapable de me rendre ma tendresse. Non, je n'ai pas perdu l'esprit à ce point. Je sais que tu essayera de te servir de ma faiblesse pour toi afin de me torturer et je ne veux pas te donner ce pouvoir. J'étais fou, je le sais à présent. Je vais te laisser à ta solitude et à ton amertume sans plus jamais chercher à t'en garder. Puissent-elles te rendre heureux.

Il tourna la tête, le visage sans expression et partit alors que ces paroles résonnaient encore dans l'obscurité.

Le lendemain, j'étais libre et il annonçait ses fiançailles avec Sìf.

À partir de leur mariage, il avait sans cesse son épouse bouffie de suffisance pendue à son bras et il ne me chercha plus jamais. Plus de chasses, de veillées ou de voyages, il gardait envers moi une attitude froide et méfiante qui n'étonna personne. Les autres s'en réjouirent bruyamment, disant que j'avais usé toute la bonté de leur gentil prince et que l'idée même de m'adoucir avait été un fol espoir.

Thor ne m'aimait plus.

Je ne regrettais rien. La mélancolie et l'introspection ne font pas parties de mes défauts. Mais, abandonné à moi-même, je ne pus que m'enfermer dans le rôle de trouble-fête qui m'allait si bien. J'étais de plus en plus acide, provocateur et dérangeant, et si je parvenais toujours à écarter ma tête de la hache qui la menaçait, je savais que ma chance ne serait pas éternelle.

Mais ne suis-je pas Loki, dieu de la discorde, de la ruse et du chaos ? Je ne crains rien ni personne et si je dois mourir... Ce ne sera pas sans le mériter mille fois.