Interlude

« Joker ? … »

Pas de réponse.

« Joker ? » Appela Ivy d'une voix plus insistante.

Elle avait l'impression qu'il ne respirait plus. Son menton et la pointe de son nez reposaient contre la couverture qui avait été tirée sur la baignoire. Avant de l'immerger, les infirmiers avaient fait couler un bac d'eau sur sa tête et ses cheveux, propres et toujours aussi verts, étaient maintenant aplatis sur son crâne rond. Joker n'était pas maigre : il était rachitique.

« Joker !

— Ivy ! » Répondit-il en redressant soudain son visage. « Est-ce que c'est vraiment de l'essence de lavande ou c'est du parfum synthétique ? »

L'heure du bain, thérapeutique bien sûr, avec les deux patients les plus dangereux d'Arkham était toujours un moment particulier.

L'établissement, archaïque, faisait de l'hygiène une affaire de violence : la salle de bain était une pièce austère où s'alignaient de solides baignoires de cuivre. Une fois dedans, les patients étaient piégés par une toile étanche qui enserrait leur gorge et les empêchait de sortir ou de se noyer. Certains infirmiers donnaient aux plus démunis des coups de savon plutôt que des frottements, la température de l'eau n'était pas toujours contrôlée et les cheveux longs étaient laissés mouillés même en plein hiver, exposant les malades les plus fragiles à des rhumes terribles.

Mais Joker et Poison Ivy étaient les seuls patients à être traités comme s'ils étaient dans un spa.

En fait, un infirmier avait brûlé le Joker une fois, mais il avait été retrouvé une semaine plus tard, coincé dans une des baignoires. L'eau du bain avait été si chaude que sa peau avait été couverte de cloques plus épaisses que des limaces.

Depuis, le Joker se retrouvait en tête-à-tête avec Ivy — dont la nature était déjà redoutée — pendant ce rituel quotidien. Isolés des autres internés, ils étaient les seuls à surveiller dans cette pièce froide. Les gardes ne s'en plaignaient pas vraiment, car ces deux patients ne se disputaient que rarement. Alors, pendant une demi-heure, le comique et la botaniste avaient l'habitude de discuter, ignorant les snipers qui faisaient planer la menace.

Ce soir encore, deux mouches rouges tournoyaient autour de leur visage, prêtes à se transformer en balle au moindre mouvement suspect.

Le Joker n'avait pourtant pas l'intention de s'enfuir : Batman l'avait ramené à Arkham deux jours auparavant et il comptait se reposer encore un peu ici. Ivy, elle, était là depuis plus longtemps : sa dernière fuite, sans surprise, coïncidait avec un plan de la mairie qui avait eu pour but de remplacer un parc par une école. Autrement, ses évasions étaient beaucoup moins ponctuelles : tant que ses précieuses plantes étaient entretenues, Ivy restait tranquille.

« Alors ? Tu reconnais un de tes enfants ou c'est du chimique ?

— C'est de l'essence de lavande. » Confirma Ivy. Immergée aussi jusqu'à la gorge, tout son corps captait les particules de cette plante relaxante. C'était une huile douce et relaxante — étaient-ils les seuls à y avoir droit ? — mais sans réel effet sur Ivy. Elle doutait que le Joker lui-même y soit sensible.

« Joker, je voulais te parler de quelque chose. Harley m'a demandé de ne rien dire, mais… Il y a deux mois, elle et moi avons couché ensemble.

— Cette coquine a un faible pour les jolies bouches. »

Les mains du Joker jouaient avec l'eau, la faisant clapoter et ricaner. Sa réaction étonna Ivy.

Après avoir passé plusieurs heures ensemble au fond d'un jardin, Harley avait supplié Ivy de ne rien dire à son poussin de ce qu'elles avaient fait : elle était terrifiée à l'idée que le Joker la repousse et ne lui parle plus.

En réalité, il s'en foutait.

« … Je vais finir par croire que tu ne tiens pas vraiment à elle.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?! » Rugit-il d'un coup. Le tireur qui le tenait en joue avait le doigt sur la détente, suant à grosses gouttes. Mais le Joker retrouva son calme, victime de son humeur changeante. « Tu m'en veux quand je la maltraite, mais si je ne me mets pas en colère, tu insinues qu'elle n'a pas d'importance !

— Elle pensait que tu lui en voudrais.

— Ça fait des années que nous sommes ensemble, Harley et moi, je ne peux pas lui en vouloir pour une petite amourette.

— Je ne suis pas qu'une petite amourette. » Se défendit Ivy. Ses joues vertes étaient devenues plus sombres. Après un silence, elle lâcha : « mais tu as raison : inutile de se fâcher pour une petite amourette, Harley sera certainement du même avis si tu as une aventure avec Batman.

— Batman ?! Ce cinglé déguisé en chauve-souris qui n'a rien de mieux à faire que de me pourchasser pour me renvoyer chez Sharpie ?! »

Il se remettait en colère, mais sa rancœur était authentique cette fois. En silence, Ivy le compara à un homme frustré d'avoir été rejeté par une conquête.

« Tu passes ton temps à attirer l'attention de Batman.

— C'est Batman qui vient sans arrêt fureter dans mes affaires ! Il est là, toujours tapi dans l'ombre comme un vampire. Si ça se trouve, il me surveille en même temps que le gars qui tient le sniper ! Hé, Batou ! T'es là ?! » Des clapotis d'eau se faisaient entendre sous la couverture : Joker remuait, comme à son habitude. L'évocation de son ennemi le rendait toujours bavard et Ivy le laissa terminer. « Dès que j'entreprends le moindre projet, Batman se met en travers de mon chemin. Je n'ai même pas encore réuni les éléments d'une bombe qu'il casse déjà la fenêtre de mon atelier pour me bondir dessus ! Je me demande si je ne suis pas devenu une idée fixe dans son esprit détraqué…

— Ne fais pas comme si ce n'était pas réciproque. Reconnais-le, Joker, tu es obsédé par Batman. Harley a beaucoup moins d'importance que lui. »

Joker secoua la tête : Ivy comparait l'incomparable. Elle reprit néanmoins :

« Harvey est obsédé par la dualité et de sa pièce qui représente le destin, Freeze se venge du malheur qui a frappé sa femme, tous ont une raison personnelle. Mais toi ? Tous tes plans le concernent. Même Catwoman remplit ses contrats sans en parler à Batman !

— Je suis perdu, Ivy : tu étais biologiste ou psychiatre ? Il me semblait que c'était Harley…

— Ce n'est pas pour te juger, Joker. Batman est un homme qui a beaucoup de charme. » C'était un secret, mais ils avaient eu aussi leur petite histoire dans une arrière-cour où Ivy n'avait pas eu recours tant que ça à ses hormones séductrices. Elle rejeta sa tête en arrière, sa chevelure serpentant vers le rebord de la baignoire. « Après tout ce temps, tu n'as pas manqué d'occasions pour le tuer, et pourtant, Batman est toujours vivant. » Cette évidence se passait d'exemples et Joker ne lui demanda pas de se justifier. « Je suis persuadée d'une chose, Joker : tu ne tueras pas Batman avant d'avoir eu la chance de l'embrasser au moins une fois. Tu as même plus de chance de tuer l'un de nous avant de tuer Batman, car ça n'arrivera jamais. »

Il se mit à rire à gorge déployée. Il n'aurait pas mieux réagi si Ivy lui avait raconté une bonne blague. Joker aurait aimé applaudir, mais l'eau et le drap le contraignaient dans ses mouvements. Au moins, il pouvait avouer à Ivy :

« Tu sais ce que j'ai toujours apprécié chez toi, Ivy ? Ta perspicacité et ton rouge à lèvres.

— … Si ce n'est que ça, Joker, je peux peut-être t'aider. »


Chapitre 4 – Teinte #166


« Take me now, baby, here as I am

Pull me close, try and understand

Desire is hunger is the fire I breathe

Love is a banquet on which we feed

Come on now try and understand

The way I feel when I'm in your hands

Take my hand, come undercover

They can't hurt you now

Can't hurt you now, can't hurt you now

Because the night belongs to lovers

Because the night belongs to lust »

Patty Smith Because the Night


« Apotemnophilie – trouble dans lequel un individu est mu par le besoin de subir l'amputation d'un ou de plusieurs membres. Il est parfois conduit à se blesser volontairement un membre pour provoquer l'amputation. »

« J'aime les fous » – Dans la tête d'un infirmier psychiatrique, de Dominique Friard


Avec un geste d'enfant, Batman encercla la flaque de sang de ses mains et la rapprocha vers la tête du Chapelier. Il ne savait plus ce qu'il faisait et quoiqu'il décidât, la réalité sur laquelle il se tenait ne changeait pas : Jervis Tetch était mort.

La scène surprenante faisait jubiler Joker : il sautillait sur place, applaudissant.

« Batou ! Batou ! Tu l'as fait ! » Il grimpa sur les décombres et se pelotonna contre le Chevalier noir, joue contre joue, admirant le drame. « Tu l'as enfin fait ! »

Batman se redressa d'un coup pour repousser le Joker et le renverser au sol, mais il regretta immédiatement son geste : et si le clown se brisait également la boîte crânienne pour mourir à son tour ?

Finalement, le Joker, étendu dans la poussière, se mit à rire, en grande forme.

« Oh, Batou, quelle matinée !

— C'était un accident !

— D'accord ! D'accord ! Concrètement, c'était un accident, mais un accident que tu as provoqué ! Si tu ne t'étais pas jeté sur Jervis comme tu l'as fait, le sol ne se serait pas effondré ! »

Il gloussait et gloussait à n'en plus finir, mais Batman ne fut plus capable de se mettre en colère. Il tournait le dos au corps du pauvre homme ; s'il l'avait vu une seconde de plus, il en serait devenu malade.

Avec un gémissement, Batman porta ses poings serrés à ses tempes, se forçant à respirer lentement.

Il n'avait pas tué Jervis Tetch, mais il était quand même responsable de sa mort. Le Joker avait raison : s'il ne s'était pas jeté sur le Chapelier, le sol ne se serait pas effondré.

Jervis Tetch était un pédophile et un drogué qui souffrait d'hallucinations, c'était également un schizophrène : il avait besoin d'un traitement adapté et de médecins à l'écoute. Le renvoyer à l'asile d'Arkham, c'était le punir, mais c'était également lui donner la chance d'être enfin soigné. Mais le plancher s'était brisé, la chute avait été rapide et fatale, ne laissant plus aucune espérance au Chapelier.

Il était plus de 10 heures dehors, et dans le bâtiment, il faisait encore nuit.

Joker se redressa, son sourire rayonnant dans l'ombre, humide de rouge à lèvres :

« Qu'est-ce que tu vas faire, Batou ? »

Pendant un instant, sous l'influence de cette question, Bruce Wayne fut tenté de retirer son heaume pour le jeter au sol. Sa faute était trop grande et il ne pouvait rester le chevalier de Gotham après ce qu'il venait de faire. Sa règle avait été brisée.

Comme pour demander pardon, il posa un genou à terre, s'écrasant sous le silence et la honte.

Devant lui, le fou se remit à rire, brisant la solennité du moment.

« Oh Batou, ne fais pas cette tête ! »

Il se releva et épousseta son pantalon. Le nuage fin qui retomba rappelait vaguement les fumées utilisées dans les vieux films pour accueillir le diable. Et c'était avec la même élégance que le Joker s'approcha de son ennemi.

« Qu'est-ce que tu vas faire ? Ne me dis pas que tu vas rentrer et ranger définitivement ton costume ! Enfin, Batou, tu sais ce que les gens disent ! "Tuez tous les pédophiles, ce sont des monstres, pas de justice pour eux", personne ne t'en voudra ! Reste ! »

Ce n'était pourtant pas dans l'intention du justicier qui se releva et s'éloigna des décombres, du cadavre du Chapelier. Les fenêtres couvertes de papier cachaient Gotham, ce qui transformait la scène du crime en sanctuaire. Après un silence, Batman se tourna alors vers Joker :

« Je te ramène à Arkham. C'est la dernière fois. »

Il avouerait à Gordon être responsable de la mort de Tetch et ils aviseraient, avec Alfred et Barbara, que faire de Batman : Bruce Wayne pourrait révéler son identité — mettant enfin Gordon dans la confidence — et être condamné, ou bien Gotham n'en saurait jamais rien, mais Batman ne resurgirait plus jamais.

« Tu ne peux pas faire ça. » S'alarma le Joker. « Qu'est-ce que tu vas faire après ? Enfiler des pantoufles et un peignoir en ruminant dans ta cave ? Dire à Jim Jim que tu as fait ta première boulette professionnelle et que tu dois aller en prison ? Regarde Harley, elle a commis une sacrée boulette, une énorme même, et elle n'a jamais été aussi heureuse et libre depuis !

— Tu ne me reverras pas, Joker. »

Soudain, le clown sembla aussi pâle que les visages imprimés sur les journaux. Malgré le rouge à lèvres qui s'étirait en croissant de lune, sa bouche ne souriait plus. Elle tombait.

C'était peut-être la pire chose qu'il avait entendue.

« J'aurais dû me douter que tu allais opter pour la retraite, Batou. J'ai toujours préféré qu'on s'entre tue, rien que tous les deux, plutôt que tu invites ce dégénéré. Tu aurais commis l'irréparable et moi, mon meilleur show. Tu n'aurais pas eu à te morfondre comme un adolescent dépressif et je n'aurais pas eu à réfléchir sur ma prochaine œuvre pour surpasser ta mort. Tout aurait été parfait. »

Si la tête du Chapelier avait été plus proche, Joker aurait donné un coup de pied dedans par rage.

Il s'avança finalement vers Batman.

« Si tu ne te dénonces pas, si tu resteras anonyme et tu disparaîtras dans Gotham. Je te tuerais peut-être dans une explosion un jour, ou quand j'aurais, pour la vingt-deuxième fois, empoisonné le réservoir d'eau de la ville, mais je ne le saurais jamais. Tu seras proche et loin à la fois. Ah, et ça ! L'idée est insupportable ! »

Batman fixa ce visage qui terrifiait tant Gotham. Il le connaissait depuis si longtemps, ce sourire qui s'élargissait quand le reste du monde pleurait ; ces dents qui mordaient quand les victimes attendaient un aveu de regret. Sans Batman, Joker n'aurait besoin que de quelques semaines pour faire de Gotham une fête foraine de l'horreur.

Pourtant…

« Gotham saura que j'ai tué Jervis, même si c'était un accident. Pour eux, j'aurais tué une fois et je devrais tuer à nouveau. »

Or il s'y refusait. Malgré le décès du Chapelier, il ne tuerait pas le Joker. Il ne tuerait pas Double Face, ni Black Mask, ni le Pingouin, ni Harley Quinn, ni Enigma, ni personne d'autre. Cette seule faute serait sa seule exception, mais comment le faire comprendre à Gotham et au commissaire Gordon ? Comment justifier son désir d'épargner le Joker ?

Non, il devait se retirer et disparaître.

« Alors tu vas vraiment me laisser filer ? Tu resteras chez toi, le soir, quand je tuerais par centaine ?

— Sans moi, l'équipe d'Arkham sera plus vigilante et tu ne pourras plus t'enfuir aussi facilement. »

C'était dit sans grande conviction et Joker éclata de rire. Et à mesure qu'il se moquait, une solution germait.

« Tu sais, Batou, j'y pense à l'instant, de tous tes ennemis, je suis certainement le seul qui garderait ton identité secrète. Si je la connaissais, bien sûr !

— Si tu comptes me demander qui je suis pour me tuer ensui…

— Non, non, je te laisse emporter ton secret. Mais sais-tu pourquoi ton identité serait en sécurité avec moi ? Parce que la révéler à la ville ne m'avancerait à rien. Si je disais "Batman est en fait votre voisin, celui qui écoute du métal tous les matins à fond !", tu prendrais ta retraire, tu devrais disparaître et même quitter Gotham ! Et qu'est-ce que je ferais, moi ? Je me préparerais pour une nouvelle bombe sur un bateau ou un massacre dans un cinéma en sachant que tu ne seras pas là. Où serait le plaisir ? Pourquoi ruiner notre relation ? » Ses mains frôlèrent le visage fermé. « Il y a des secrets que Gotham n'a pas besoin de savoir pour que nos petites vies continuent, Batou. Alors utilise-moi ! »

Incapable de comprendre, ou peut-être trop inquiet pour saisir ce que son ennemi sous-entendait, le justicier eut un mouvement de recul.

« Qu'est-ce que tu racontes ?

— Il n'y a que nous ici ! Personne ne connaîtra jamais la vérité, personne ne croira que le graaand Chevalier noir de Gotham a tué le pauvre petit Chapelier… surtout si j'étais dans les parages. Laisse-moi devenir le criminel, ce rôle me va mieux. Laisse-moi m'approprier ce malheureux drame. Je suis ton joker, Batou ! Ta carte sauveuse !

— Si tu fais ça, Joker, les autres internés seront en colère contre toi.

— Ils le sont déjà en temps normal ! » Joker hurla de rire en posant ses mains sur les épaules du Chevalier. La chaîne des menottes souligna la gorge de Batman. « Faisons comme d'habitude : frappe-moi, tabasse-moi et préviens le GCPD que tu m'as attrapé mais que tu n'as malheureusement rien pu faire pour sauver Jervis… Tout le monde croira à ce scénario et rien ne changera ! Tu seras toujours Batman, je serai toujours le Joker et nous nous affronterons encore ! »

La solution était crédible, oui, mais Batman secoua la tête. Il ne pouvait pas s'y résoudre. En plus de se débarrasser de la responsabilité de la mort de Jervis, il acceptait l'aide du Joker. Un jour viendrait peut-être où ce maniaque le ferait chanter, ou bien lui demanderait un service, profitant de cette situation. Comment ce pacte pouvait vraiment protéger Gotham ?

Quelles conséquences cette carte sauveuse entraînerait en sauvant la partie ?

« Qu'est-ce que tu gagnes, en échange ?

— Toi, Batou. C'est évident. Est-ce que tu as écouté ce que j'ai dit ? Non, évidemment. Tu n'écoutes pas. Je comprends mieux ce que ressent Harley quand elle me dit que je ne l'écoute pas… »

Comme pour se préparer à une représentation, Joker resserra son nœud papillon, recoiffa ses cheveux en arrière et appliqua une nouvelle couche de rouge à lèvres. Maintenant, il avait retrouvé son sourire.

« Je passe pour le méchant, une fois de plus, et nous continuons nos vies trépignantes. Ou bien tu t'accuses, tu ranges le costume et je fais du one man show d'enfer sans que le cœur y soit. Alors ? Tu comptes vraiment me laisser filer et faire de Gotham un cauchemar ? Tu sais ce qui arrive quand je suis de mauvaise humeur… Je me surpasse. »

Il était malade. Profondément malade. Ce fut la première pensée de Batman. Pourtant, ce dernier argument réussit à le convaincre : Batman était le seul qui n'avait pas peur du Joker, le seul à pouvoir le contenir, le seul à pouvoir l'arrêter.

C'était peut-être l'unique fois de sa vie qu'il pouvait faire confiance au Joker.

Le Joker remarqua les épaules noires se redresser et il jubila :

« Au travail, Batou. Frappe-moi ! Reste dans ton rôle de justicier, tabasse le méchant, rend ça réaliste ! »

Le clown fit craquer ses poignets et sa nuque, puis s'inclina vers Batman avec ses mains tendues, l'invitant à faire le premier pas de leur danse.

Et elle commença avec un coup de poing dans la mâchoire du clown qui bascula à nouveau au sol. Batman se projeta en avant et le domina, frappant et frappant encore, visant les côtes, visant les flancs.

Joker supportait les coups, notant tout de même une retenue fébrile. Batman avait peut-être peur de le tuer aussi ? Sa disparition serait-elle plus insupportable que celle du Chapelier fou ? Oh oui, il aimait le croire.

Le clown leva le menton, offrant sa gorge et Batman y plaça ses mains, mué par l'habitude. En temps normal, il l'étranglait pour le faire taire, pour coincer le dernier rire dans sa trachée. Cette fois, c'était différent. L'étreinte était moins agressive. Les doigts manquaient de force et de conviction.

Une faiblesse qui permit au Joker de ricaner.

« Rien ne changera, Batou, tout ira bien. »

Soudain, il passa ses mains derrière la tête de Batman et appuya la chaîne de ses menottes contre la nuque de son ennemi. Avantagé par l'effet de surprise, sa force lui permit d'approcher le visage de Batman du sien.

« Qu'est-ce que tu… ? »

Joker l'embrassa, pressant toujours la chaîne, les poings tremblants sous l'effort pour que la chauve-souris ne prenne pas son envol tout de suite. Leurs dents se seraient entrechoquées tant les bouches étaient serrées l'une contre l'autre.

Batman sentit sa jambe droite bloquée par celle du Joker qui se contorsionnait autour à la manière d'un serpent.

Du bout des lèvres, il était sûr de reconnaître un goût fleuri. Quelque chose l'incita à relâcher ses muscles, à se laisser aller. Ce narcotique de printemps, il le connaissait… Sa langue tentait de creuser dans sa mémoire, curieuse, mais c'était la folie qu'il commettait qui lui donna la réponse.

« Ivy ?! » Batman s'écarta avec brusquerie, laissant les anneaux de métal s'enfoncer dans sa nuque.

Joker était hilare : le cadeau de Poison Ivy avait eu un effet bien plus spectaculaire que celui espéré.

« Ce devait être un vrai baiser d'adieu, Batou : à la banque, je t'ai attiré jusqu'à un coffre-fort pour t'assommer et t'y enfermer grâce à cette merveille qu'Ivy m'a prêtée ! »

Ce rouge à lèvres aurait été la surprise ultime pour le Chevalier noir, et il aurait ajouté une mise-en-scène dramatique tout à fait au goût du clown.

« Tu aurais pu mourir pour de bon ce matin si le Chapelier n'avait pas changé mes plans. » Joker caressa la tête de la chauve-souris droguée ; ses muscles devaient être mous comme du coton maintenant, et le choc émotionnel ajoutait sûrement à la torpeur. « Mais je ne regrette pas. Ce que tu as fait aujourd'hui ? Ce à quoi j'ai assisté ? Je n'ai pas été aussi heureux depuis longtemps ! Ta règle d'or, elle s'est fissurée ! »

Leur lutte avait été transformée en étreinte. Le poison séduisait avec une violence surprenante et Batman résista à l'envie d'embrasser son ennemi. Il posa sa tête sur l'épaule du Joker pour se détourner, mais ce dernier essaya de le repousser pour se redresser :

« Changement de plan, chéri : je vais m'accuser d'avoir tué Jervis, mais je ne vais pas te laisser m'emmener à Arkham. Ils te retrouveront assommé, impuissant, mais pense à la mise en scène : en étant évanoui, tu me laissais la possibilité de tuer le Chapelier. Tu ne pouvais rien faire contre moi !

— Tu ne t'enfuiras pas, Joker. »

Ses bras venaient d'emprisonner le torse du Joker, le serrant comme un amant. Enfin une réaction physique qui l'arrangeait, en accord avec sa volonté de ne pas le laisser s'échapper.

« Tu sais que je vais essayer. » Ricana le clown, luttant contre le manque d'air. C'était une nouvelle façon d'être privé d'oxygène. « Mais à regret, Batou. À regret. »

Non, l'étau refusait de le relâcher.

Le corps de Batman pesait sur le sien et il commença à perdre patience.

« Allez, Batou ! C'était très sympa, mais je ne peux pas rester ! Harley va me demander où j'étais. Et imagine un peu ce que les médias vont dire s'ils nous surprennent dans cette position ! »

Batman bascula sur le côté et repositionna ses bras de façon à voir l'écran sur son gantelet. Quelques pressions suffirent pour envoyer sa géolocalisation au commissaire Gordon.

« Si j'avais su que tu étais aussi collant, Batou, j'aurais… »

Batman le plaqua à nouveau sol, lui coupant la parole. Son étreinte était aussi solide que les barreaux d'une cage. Avant de perdre complètement conscience, il rejeta sa tête en arrière et donna un violent coup contre le front du Joker.

« Tu… restes… »

Ignorant s'il avait réussi à l'assommer ou non, Batman sombra avant de finir sa phrase.


Les rouges à lèvres étaient rangés dans un ordre précis pour déployer un arc-en-ciel de rouge, de pourpre, de rose et de beige. Sur ce présentoir plus classique en tout cas, car celui qui se trouvait derrière proposait des teintes plus fantaisistes avec du violet, du bleu ou encore du noir.

Leur odeur veloutée évoquait la féminité, l'élégance et…

« Je peux peut-être vous aider, monsieur Wayne ? »

Une vendeuse en tailleur impeccable s'était approchée ; une très jolie fille au chignon serré et à la frange droite.

« J'hésite sur la teinte. » Mentit Bruce. En réalité, peu importait la teinte ou la marque ; il hésitait surtout sur le fait de prendre un cadeau. À chaque fois qu'il avalait sa salive, il avait l'impression de sentir un goût de sève.

La vendeuse réprima un petit sourire : les médias n'avaient pas encore parlé d'une nouvelle conquête du populaire Bruce Wayne, alors elle s'imaginait glaner des ragots avant la presse.

Il était un peu plus de 20 heures et le magasin fermerait dans une vingtaine de minutes, le temps pour que les derniers retardataires — des maris qui avaient oublié un cadeau d'anniversaire notamment — puissent régler leurs achats.

L'idée que Bruce Wayne achetait un rouge à lèvres en quatrième vitesse avant un rendez-vous était assez amusante.

« Il faut choisir selon le teint de la dame, qui est… ?

— Pâle. Très pâle.

— Il y a les nuances corail pour rehausser le teint, ou les rouges foncés, mais seulement si elle a la main experte en maquillage.

— Elle… a un style très personnel. »

Pourvu que la vendeuse ne lui demande pas la couleur de cheveux…

Bruce s'efforçait de se montrer détaché, mais encore une question et il commencerait à perdre patience.

La fatigue martelait derrière son front et des cernes avaient commencé à apparaître sous ses yeux. S'il avait réussi à dormir, il n'avait pas réussi à se reposer, et ce, malgré le soutien d'Alfred. Ils n'avaient échangé que quelques mots — le majordome connaissait assez le dernier Wayne pour savoir combien il était réservé —, sachant qu'ils en reparleraient plus tard, et Bruce s'était endormi dans le fauteuil de la batcave, ignorant le conseil d'Alfred d'aller se coucher dans un vrai lit.

Alfred avait interprété cette négligence comme une autopunition, et il ne pouvait détourner Bruce de certaines habitudes d'ascète, car elles donnaient au chevalier l'impression de payer ses dettes.

Durant son sommeil, Jim Gordon lui avait laissé un message vocal : Jervis Tetch avait été emmené à la morgue, tandis que le Joker avait été hospitalisé. Il n'avait rien de grave, mais après ce qu'il avait fait, un retour précipité à Arkham aurait été inconscient.

Ce message prouvait que le commissaire n'avait pas douté un seul instant de la culpabilité du clown, avant même d'entendre les versions montées de toutes pièces.

Par contre, la fin du message avait laissé Bruce assez perplexe : le Joker voulait parler à Batman, mais « il lui manquait un accessoire pour être vraiment présentable et sans danger ». C'étaient les mots exacts du Joker et le commissaire espérait que Batman en comprendrait le sens.

Par chance, oui.

La vendeuse lui présenta une teinte souveraine et sombre, très proche de la tâche de sang qui s'était formée sous le crâne fendu du Chapelier.

« Celui-ci s'appelle… "rubis de minuit". »

L'étiquette indiquait le numéro 166, beaucoup moins poétique.

Bruce hésita à l'inspecter. Était-ce vraiment important ?

Un rouge à lèvres était un cadeau dérisoire finalement, et tant qu'il était inoffensif, Bruce pouvait faire cet effort : il avait une dette lourde comme le monde sur les épaules.

Son ennemi lui rendait service, à sa façon bien sûr.

Il n'aurait jamais cru que sa relation avec le Joker aurait pu être plus compliquée, et pourtant…

Enfin, à contrecœur, il assura à la jeune femme que cette teinte irait très bien à la « dame ».

Devant le guichet, Bruce essaya de garder un air serein. Le rouge à lèvres, dans son emballage noir, disparut dans un petit sac en papier glacé. La vendeuse alla jusqu'à orner les hanses d'un ruban rouge. Tant d'efforts alors qu'il subsistait une chance pour que ce rouge à lèvres se retrouve coincé au fond de la gorge du clown s'il riait trop…


Il était bientôt minuit. En temps normal, les visites n'étaient plus autorisées, mais dans le cas du Joker, aucune visite n'était autorisée de toute façon. Celles de courtoisie en tout cas.

Batman était toutefois une exception et l'infirmière de garde avait pris en compte la demande du commissaire Gordon : quand le justicier masqué arriverait, elle pourrait le laisser avec le prisonnier.

Mais même en s'attendant à la visite de la chauve-souris, l'infirmière retint de justesse un cri de surprise quand la silhouette apparut dans le couloir. Les fantômes étaient traditionnellement blancs, et celui-ci semblait être tombé du ciel nocturne. Une Faucheuse couronnée de pointes et vêtue d'une cape qui imitait un linceul.

L'infirmière secoua la tête pour chasser ces idées et posa son livre, Histoires extraordinaires de Poe, avant de se lever pour saluer le visiteur.

« Bonsoir, Batman. Le Joker, euh… a fait une demande un peu étrange…

— Je sais. Et j'ai ce qu'il a demandé. »

Il tendit le sac au ruban rouge à l'infirmière qui ignora quoi en faire.

« Donnez-le lui, il comprendra. Je me tiendrais sur le pas de la porte s'il arrive quoique ce soit. »

Après avoir dégluti, elle tapa le code à huit chiffres et passa son badge.

L'espace dans la chambre était incroyablement restreint, n'autorisant la place que pour un lit derrière un rideau, pourtant, Batman comprit que l'infirmière eut l'impression de traverser un désert.

Une source de lumière projetait ses rayons fantomatiques de l'autre côté du rideau, et d'après la couleur, le néon semblait aussi malade que la lune de ce soir.

L'épaule toujours collée à la porte, la sentinelle attendait. Il entendit un fourmillement de murmures, un doux capharnaüm de spectres chuchotant dans tous les recoins de la chambre, et ils ne furent interrompus que par un petit rire.

Ce n'était pas le Joker qui avait ri ; c'était l'infirmière.

Quand elle réapparut, elle était encore livide, mais cette fois, la faute en revenait à la lumière verte.

« Batman ? Vous pouvez venir. Je serai à côté si vous avez besoin d'aid… enfin, si vous avez besoin. »

Les deux ennemis furent alors seuls.

Le Joker, dans son lit d'hôpital, était maintenu immobile par des sangles. Le néon placé au-dessus de lui apportait un clair-obscur glauque, plongeant son visage dans la pénombre quand il courbait la nuque. Il n'avait plus son costume violet, juste le pyjama vert de l'hôpital qui était bien trop grand pour sa carrure. Le col en V laissait entrevoir son torse blanc, tandis que les manches courtes exposaient ses bras maigres. Son corps semblait n'être qu'une composition d'os et de tendons.

La silhouette de Batman resta encore dans les ombres au fond de la pièce.

« Le voilà ! Le Chevalier noir de Gotham ! Hé hé hé ! »

Sa voix était enrouée et son rire évoquait plutôt la douleur, mais Joker s'efforçait toujours de paraître en forme pour Batman. Ses lèvres étaient rouges, teinte #166, « rubis de minuit ».

« Comment as-tu réussi à te maquiller ? » Demanda Batman, surprit. Les poignets du Joker étaient maintenus par trois sangles à chaque bras.

« C'est mon secret, Batou. Mais approche, tu ne crains rien !… Ma gorge est un peu douloureuse, je ne voudrais pas forcer dessus. » L'ombre glissa près des appareils. « Hé, tu t'es pas moqué de moi pour le cadeau. Talia a le même ? Tu vas dans la même boutique pour elle ? On ne demande jamais le prix d'un cadeau, mais je suis sûr que tu as pioché dans le grand luxe. »

L'ombre atteignit le lit, passant telle une vague.

Le néon translucide rendait les cheveux du Joker acides, d'un vert vif. Une bosse avait commencé à déformer le front criminel — finalement, le coup avait été violent. Le sourire était, comme à son habitude, mordant. Batman s'était souvent demandé si toutes les dents étaient fausses ou si certaines étaient encore authentiques.

« Tu n'as rien à me dire, Batou ?

— Qu'est-ce que tu attends, Joker ?

— Un peu de gratitude ! Même le minimum dont tu es capable. La cadeau est un début, mais tu n'as que répondre à ma requête. » Le clown essaya de se redresser, se contorsionnant dans ses liens. « Après tout, je me suis sacrifié pour toi.

— Sacrifié ? Tu as… » Tu as agi comme d'habitude, c'était ce qu'il aurait voulu dire, mais c'était faux. Personne ne douterait que le Joker était responsable de la mort du Chapelier, personne ne douterait de la droiture du Chevalier. Tout rentrait dans l'ordre, alors que c'était faux. Aujourd'hui, il avait commis un crime. Accident ou non, son code avait été brisé au moment où le crâne du Chapelier fou s'était fendu. Sans l'intervention du Joker, à cette heure, tout Gotham aurait peut-être appris la véritable identité du Chevalier noir. Batman soupira et se reprit : « et je me demande encore pourquoi. »

— Parce que ça en vaut la peine. Je le savais et je le sais. »

Le clown voulait la mort de Batman, pas l'arrestation et l'emprisonnement de celui qui se cachait sous ce masque : il le lui avait avoué et s'était montré plus honnête que jamais, et son ennemi ne le comprendrait jamais.

Joker réussit à tourner sa main comme pour l'offrir, paume tournée vers le ciel.

« Je t'ai trouvé magnifique, Batman. »

La sentinelle préféra de pas réagir. Le sourire du clown était plus doux qu'à l'accoutumé, sa voix moins maniaque.

« C'est la ville, Batou, c'est Gotham ! Elle ensorcelle, elle pousse aux extrêmes, j'en sais quelque chose…

— Je connais déjà ton refrain sur Ace Chemicals, Joker. Inutile de blâmer Gotham pour justifier qui tu es.

— Non, non, j'assume la responsabilité de mes crimes, Batou, je n'ai pas honte. Mais même toi, tu ne peux pas le nier : Gotham est la première responsable de tout ce qui se passe dans ses rues. Elle m'a créé, elle t'a créé. Regarde : pourquoi le Chapelier est mort ? Parce que le sol s'est effondré. Le sol d'un immeuble miteux comme il en existe des centaines et des centaines dans Gotham ! Même toi, tu ne peux pas empêcher Gotham de faire des fantômes. »

L'expression lui rappela les murmures qu'il avait entendus plus tôt. C'était ridicule.

« Gotham a une influence contre laquelle tu ne peux pas lutter. Au final, tu n'as pas brisé ta règle d'or à cause de moi, mais à cause de cette ville. »

Batman ignorait s'il s'agissait d'un délire. Avaient-ils donné quelque chose au Joker ? Une surdose de morphine ?

« C'est affreux, pas vrai ?

— Qu'est-ce qui est affreux ?

— Ton pire ennemi connaît ton pire secret. »

Le Chevalier baissa la tête, capitulant.

« Hé, Batou.

— Quoi ?

— Cette nuit, quand tu seras seul dans ta grotte, à ressasser ce qui s'est passé, à te morfondre… pense à moi. Pense au bonheur que je ressens grâce à toi. Pense à combien je t'ai aimé aujourd'hui. »

Un frisson glissa sous l'armure, partant de la nuque jusqu'aux reins. Recevoir la compassion du Joker n'était pas réconfortant, et pourtant, il avait agi en ami.

D'une façon toute personnelle, c'est-à-dire malsaine, mais en ami quand même.

Quand Bruce avait expliqué à Alfred la proposition du Joker, le majordome n'avait pas su quoi en penser : en tant que personne raisonnée, Alfred n'avait jamais essayé de comprendre la folie du Joker, mais dans le fond, Bruce le savait, le vieil homme avait été soulagé.

Grâce à cet ennemi, Batman resterait le protecteur de Gotham.

Bruce aurait aimé être moins intransigeant, comme son majordome savait le faire.

« Je veux juste t'entendre reconnaître une chose, Batman.

— Que je te suis reconnaissant ?

— Oh non, je sais que tu l'es. Non, j'aimerais que tu reconnaisses que nous sommes pareils, toi et moi. » Il essaya de rire. « Tu es le yin de mon yang. Ou le yang de mon yin, je ne suis pas difficile, mais reconnais que nous nous complétons, reconnais que tu as autant besoin de moi que moi, j'ai besoin de toi. Je veux t'entendre le reconnaître. »

Avant aujourd'hui, Batman aurait pu le contredire de sa voix d'acier, sûr de n'avoir aucun lien avec son ennemi de toujours. Mais ce soir, il ne pouvait plus avoir cette assurance, car il ne pouvait plus condamner le Joker en restant lui-même exemplaire.

Tout comme il ne parvenait pas à lui donner raison.

Sa relation avec le Joker avait-elle vraiment changé ? Pas du tout. Ce secret venait tout simplement de renforcer un rapport qui existait déjà.

Horrifié, Batman préféra se lever sans répondre. Dans son mouvement, il avait pourtant effleuré la main du Joker, à l'endroit des lignes de vie, de cœur et d'esprit.

Le clown se mit à rire et, certain que son complice l'avait volontairement touché, murmura :

« Je prends ça pour un oui. »


Un grand merci aux lecteurs qui ont suivi cette histoire ; un merci immense-immense-immense à IvanaeSilvia sur Archive et ReiPan sur Wattpad pour leurs messages vraiment touchants !

J'ai déjà commencé à écrire une prochaine histoire, plus complète et plus longue (celle-ci était pour explorer une idée avant tout), qui s'intitule La Madone d'Arkham. Je vous partage ci-dessous un extrait du chapitre 1 (5 chapitres ont déjà été écrits mais je les retouche au fur et à mesure pour l'enquête). Et oui, il y a du Batjokes, peut-être plus qu'ici, mais vous verrez~


Extrait

Il était triste de penser que Batman ne connaissait pas si bien l'asile d'Arkham.

Bien sûr, il connaissait ce claquement que produisait ce portail quand il se refermait, ces allées sinueuses et la splendeur austère du bâtiment qui composaient toujours le même accueil. Que ce soit pour renvoyer Joker, Poison Ivy, le Chapelier fou, Double Face ou encore l'Épouvantail dans sa cellule, c'était toujours la même chose. Mais au-delà de cette façade, Batman ignorait tout de ce domaine, de son quotidien et de celui des criminels renvoyés ici.

Ce soir, c'était la première fois qu'il venait seul.

La batmobile se gara, véhicule incongru entre les voitures du personnel soignant, et elle se soumit à son tour au silence. Combien de temps resterait-elle garée ici ? Allait-elle devenir une épave sous les feuilles qui tomberaient en automne ?

La silhouette de Batman glissa sur le chemin de terre délimité par les plaques de pierres enfoncées ; leur inégalité rendait la marche laborieuse et l'humidité de l'orage, qui avait cessé seulement depuis le matin-même, rendait le terrain boueux.

L'eau autour de l'île semblait encore torturée par la pluie et elle exprimait sa souffrance par des vagues sombres, opaques. Rien ne semblait vivre au fond de cette mer. Quiconque s'y jetterait y perdrait la vie instantanément.

Les portes du bâtiment d'accueil étaient modernes par rapport au reste de l'asile, ressemblant à une mauvaise dentition dans une mâchoire trop vieille. Ancien et nouveau s'affrontaient, faisant perdre les repères temporels, et leur combat se poursuivait à l'intérieur : le linoleum fatigué supportait le poids d'un plafond haut, puissant de ses nombreuses décennies. Les ampoules vives, enchâssées dans des lampions désuets, brûlaient le verre d'une époque oubliée, perçant le corps transparent.

L'unique détail qui ne changeait pas, c'était cette odeur d'hôpital. Les médicaments étaient les mêmes depuis des lustres, ce qui n'était pas rassurant…

« Nous vous attentions, monsieur Batman. »

Une infirmière, large d'épaules et à la carrure imposante, se présenta. Ses chevilles gonflées prouvaient l'attente d'une vie entière. Sa poitrine développée était difficilement contenue dans son uniforme ; cette générosité aurait pu évoquer une image maternelle, mais elle travaillait à Arkham, un terrain hostile et sans tendresse, qui exigeait une rigueur solide.

Son nom, épinglé sur sa poitrine, suffoquait ces lettres gravées : Rachel Mildred.

Ses cheveux étaient aussi rigides que ce nom, paralysés par des épingles d'acier sous sa coiffe d'infirmière.

Si elle n'était pas jeune, elle n'était pas âgée non plus et les rides qui marquaient son visage étaient assurément prématurées. Il y avait aussi ces manières, ce salut guindé et cette marque de respect étrange — monsieur Batman…

Tout appartenait au siècle précédent alors qu'elle là, réelle.

« Où est-il ?

— Dans une cellule que nous avons aménagée pour vous deux. »