Bonjour bonjouuuur !

Qui s'est enfin remise au boulot sur cette histoire, c'est mwaaaaa !

Avec un gros chapitre pour me faire pardonner (moyenne des précédents, 4k, celui-là en fait 7k. Mais je me voyais pas couper en plein milieu)

Bêta-lecteurs : /

Bonne lecture à tous !


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Chapitre 7 :

Un petit tour pour mieux se lier

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Le manoir était silencieux. Trop silencieux. Dans l'obscurité lunaire de sa chambre, Cullen comptait les secondes qui s'égrenaient telles des heures. Un cauchemar l'avait réveillé, encore, et il n'arrivait plus à retrouver le sommeil. Le voulait-il vraiment, à vrai dire ?

Il se retourna dans son lit, réprimant un frisson alors qu'il remontait la couette sur ses épaules, du mieux qu'il le pouvait. Ses doigts étaient gelés, mais il avait beau les frictionner et souffler dessus, cela ne suffisait pas pour les réchauffer. Le feu se mourait dans la cheminée depuis quelques heures et ne dégageait plus assez de chaleur pour lui.

― Faites grincer encore une fois ce lit en vous retournant et je vous assomme. Il n'y a pas que vous qui essayez de dormir ici ! bougonna la voix de Hawke.

En désespoir de cause, le militaire se leva et s'habilla, préférant marcher dans les couloirs sombres plutôt que de dépérir entre des draps trempés de sueur. Il hésita un instant à réveiller Anders pour avoir de la lumière, mais en le voyant paisiblement endormi contre Fenris, il n'en eut pas le cœur.

Il ouvrit la porte de sa chambre en silence et se glissa dans le couloir, gardant une main contre le mur pour avancer dans l'obscurité, à tâtons. Le silence semblait rugir à ses oreilles, angoissant. Un pincement dans sa poitrine, alors que sa respiration se hachait légèrement.

Il avait arpenté d'autres couloirs sombres, à peine éclairés par la lueur de torches mourantes. Il avait arpenté d'autres couloirs de pierre silencieux, avant que la torpeur tranquille de la nuit ne fût déchirée par le sang et les cris. Ses cris, alors que les démons torturaient ses camarades sous ses yeux, qu'ils jouaient avec son esprit de leurs doigts immondes.

Pourquoi devait-il se rappeler de ça maintenant ?

Il posa sa tête contre le mur froid, haletant, priant pour que ses souvenirs s'en aillent. Mais le manque de lyrium creusait dans les tréfonds de son âme, ressortant ses plus profonds squelettes pour le pousser à replonger. Il avait à nouveau la sensation d'avoir la tête dans un étau, prête à être fouillée, violée, jusqu'à la moindre parcelle de souvenir.

Les démons ne laissaient rien au hasard ; pas une pensée ne pouvait leur être dissimulée. Ils consultaient méthodiquement les esprits de leurs victimes pour mieux les broyer entre leurs griffes, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que des coquilles vides.

Sa gorge était sèche, encore, comme s'il n'arrivait plus à saliver. Peut-être finalement que ses cauchemars auraient mieux valu que cette sensation d'oppression dans sa poitrine, qui rendait sa respiration difficile.

Il sursauta brutalement et son cœur s'emballa lorsqu'il sentit quelque chose frôler sa jambe. Un cri surpris lui échappa, alors qu'il s'imaginait déjà le pire. Quel démon avait traversé le Voile pour s'attaquer à lui et le détruire ? Que devrait-il encore affronter avec sa foi vacillante ?

Il se sentit terriblement stupide lorsqu'un aboiement rompit le silence lourd du couloir. Il inspira profondément, une main agrippant sa chemise, alors qu'il baissait les yeux. Nym se frotta contre sa jambe, comme inquiète. Malgré la malédiction, elle gardait l'intelligence presque humaine des mabaris. Était-elle là par hasard ou non, il s'en fichait un peu, à vrai dire.

Au moins, elle était là pour l'empêcher de retomber de suite dans ses pensées noires.

Il s'accroupit pour passer la main sur le velours, sans doute aussi doux que son pelage d'origine, tandis que la pression qui broyait ses poumons ne semblait pas vouloir disparaître. Ses doigts se figèrent dans leurs caresses quand la pensée saugrenue qu'il aimerait être à l'instant dans les bras de Dorian lui traversa l'esprit.
Pourquoi lui apparaissait-il désormais comme un rempart contre ses maux de l'esprit ? Il était en effet toujours là pour l'aider à se changer les idées lorsque la soif devenait trop lourde, lorsqu'elle imprégnait chaque parcelle de son corps. Mais cela signifiait qu'il lui faisait confiance pour prendre soin de lui, pour l'arrêter lorsqu'il n'avait plus d'emprise sur lui-même.

À quel moment leur relation avait changé ? À quel moment avait-il cessé de se méfier du mage pour lui faire pleinement confiance, sans même s'en rendre compte ? Était-ce leur longue discussion de la veille qui avait changé sa vision des choses ? Sa manie agaçante de veiller sur lui alors qu'il ne le voulait pas ? Ou étaient-ce ses actes gentils qui l'avaient poussé à baisser sa garde, jusqu'à le laisser entrer dans son cœur qui menaçait de s'écrouler depuis des années ?

Peut-être était-ce même tout cela à la fois. Dorian n'était pas qu'une simple ligne de survie ; il semblait être aussi sa bouée pour ne pas sombrer.

― Nym ? Tu pourrais me mener à la chambre de Dorian ?

Cullen se sentait vaguement mal de réveiller son hôte à une heure pareille de la nuit. Mais il ne voulait pas être seul, pas alors que ses démons ressurgissaient du passé pour planter leurs griffes dans sa poitrine et sa gorge, pour lui arracher le peu de vie qu'il lui restait encore.

La mabari geignit contre sa jambe, comme pour acquiescer sans l'effrayer. Elle s'écarta de lui et attendit qu'il se relève pour avancer doucement, le guidant dans les couloirs obscurs, à peine éclairés par la lune.

Le commandant n'osait songer à la réaction de son ami. Peut-être ne voudrait-il pas interrompre son sommeil, encore, pour lui. Combien de fois lui avait-il fait passer de mauvaises nuits, avec son comportement à la limite de l'idiotie ? Peut-être ne devrait-il même pas essayer. Peut-être devrait-il juste se réfugier à la bibliothèque et espérer que le jour ne tarderait pas à se lever sur ses ténèbres.

Il remarqua qu'il s'était arrêté en plein milieu d'un couloir uniquement quand Nym lui sauta sur les pieds en aboyant. Il sursauta violemment, sa main venant se poser par réflexe à sa hanche droite, où se trouvait en temps normal son épée.

À nouveau, il eut la sensation dérangeante d'être un crétin fini. Il frotta sa main contre sa poitrine, tandis que la mabari recommençait à le guider. Lorsque le geste ne fut plus suffisant pour l'apaiser, ses doigts migrèrent vers l'intérieur de son poignet pour griffer la peau tendre et déjà malmenée. La faible douleur que cela lui provoquait était largement tolérable et lui permettait de se concentrer sur autre chose que les murmures désagréables au fond de son esprit, qui lui chuchotaient que Dorian lui claquerait la porte au nez.

Ses ongles entamaient la peau avec autant plus d'avidité qu'il se rapprochait des appartements de son hôte. Il avait soudain envie de faire demi-tour, d'errer simplement dans les couloirs jusqu'aux aurores. Au moins, il était certain de ne pas souffrir d'un rejet potentiel. Ses pieds effectuèrent une rotation, mais Nym bondit devant lui, lui coupant le passage.

Par le Créateur, cet animal était beaucoup trop intelligent pour le laisser se morfondre et se défiler. Il allait bien de pair avec son insupportable maître.
Dans un soupir, il se retourna, s'approcha de la porte. Il leva la main, suspendit son geste dans les airs. Dorian n'avait aucune chance de l'entendre frapper, sans doute plongé dans un profond sommeil. Pourquoi avait-il même songé à le réveiller, en premier lieu ?

Il sursauta quand Nym se mit à aboyer sans s'arrêter. Toute couleur disparut de son visage et ses doigts revinrent griffer l'épiderme de son poignet, alors qu'il se retournait vers elle. Comment pouvait-il la convaincre de se taire, avant qu'elle ne réveillât tout le château ?

― Nym, chien de malheur, c'est bon, j'arrive !

Le grognement de Dorian, étouffé par le battant, mit brusquement fin au boucan. Le derrière de la mabari frétilla, comme si elle était fière de son coup. Cullen lui adressa un regard noir, songeant un bref instant à fuir avant que son hôte n'ouvre la porte. Un nouveau soupir lui échappa. Puisque le mage était de toute façon réveillé, il serait des plus irrespectueux de prendre ses clics et ses claques. Il se devait d'assumer ses actes.

C'était presque étrange, de voir à quel point il pouvait être un lion sur le champ de bataille et un chat lâche et fuyant lorsque ça le touchait personnellement. Heli en riait, autrefois.

Elle en riait, avant de vouloir sa destruction.

Une vague de nausées lui brûla l'estomac, alors que sa gorge devenait douloureuse à force d'être sèche. Ses ongles s'acharnèrent d'autant plus sur sa peau qui devenait légèrement poisseuse, alors qu'il se rappelait son regard hanté par le sang et la haine, de son corps qui se déformait jusqu'à l'immonde et l'intenable, alors qu'elle avait laissé volontairement ce démon de la colère prendre possession d'elle.

Il se demanderait jusqu'à sa mort ce qu'il avait raté pour qu'elle le haït à ce point.

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― Ça explique beaucoup de choses à votre sujet, Commandant.

Hardings jette un regard vers son supérieur, qui se rembrunit. Sous la table, Cullen enlace les doigts de Dorian, y puisant la force de répondre. Ses yeux foudroient du regard le conteur, qui ne s'en soucie guère.

― Je dirais même qu'il serait plus radical encore envers nous s'il n'avait pas rencontré Dorian, pronostique Anders. Ce qui se comprend.

― Est-ce que vous êtes en train de défendre un ancien Templier, Anders ? s'étonne Aveline.

― C'est un jour à marquer dans les annales !

― Et quelles annales, Merrill…

L'elfe cligne des yeux, tandis qu'Isabela ricane. Hawke est tenté d'en faire de même, mais se tait devant le regard d'avertissement de la Garde de Kirkwall.
Rocky décide d'extrader la pirate hors de la taverne avant que la rousse ne la transforme en nourriture pour wyverne domestique.

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Dorian avait envie de botter les fesses de Nym, alors qu'il terminait de s'habiller en vitesse d'un pantalon et de la chemise de la veille, froissée. Il aimait bien la mabari, mais le réveiller en pleine nuit en aboyant à sa porte lui donnait envie de lui lancer un petit sort de Terreur. Rien de très méchant et cela ne la blesserait pas, mais cela lui ferait sans doute passer l'envie de recommencer.

Pourtant, il oublia toute velléité lorsqu'il aperçut Cullen sur le pas de sa porte, pâle comme un cadavre, les yeux hantés et se griffant le poignet jusqu'au sang. Ce fut comme si un seau d'eau glacée se renversait sur lui. Il sortit tout à fait de sa torpeur ensommeillée et lui saisit les mains pour stopper les dégâts, son cœur s'emballant sous l'inquiétude. Quels fantômes étaient encore venus peupler les cauchemars du commandant, au point qu'il se traîne jusqu'à lui ?

― Par le Créateur, Cullen, dans quel état vous vous êtes mis… chuchota-t-il pour lui-même.

L'homme baissa la tête, tremblant entre ses pattes, et Dorian soupira. Encore une fin de nuit blanche, visiblement, mais il n'arrivait pas à en vouloir au Féreldien. Il semblait presque fragile sous les rayons blafards de la lune qui traversait la fenêtre derrière lui, tourmenté par les mêmes souvenirs que dans l'après-midi. Il n'avait pas voulu s'ouvrir à lui, mais sans doute était-il dévoré à petit feu par des vestiges de son passé.

Il ne pouvait pas le laisser seul, pas alors qu'il était venu requérir sa présence dans ce moment de faiblesse. S'il se dérobait maintenant, il avait le vague pressentiment que Cullen ne lui pardonnerait pas, tout comme il ne pourrait plus le regarder en face.

― Je pense que nous devrions nous installer dans la bibliothèque pour discuter. Je n'ai hélas pas de tasse de thé pour vous dans ma chambre, à cette heure.

Le soldat esquissa un vague sourire, presque une grimace, à cette tentative plutôt pathétique d'humour. L'Altus relâcha les mains du guerrier et se retourna pour fermer la porte derrière. Quelques secondes à peine et déjà, Cullen s'était remis à gratter frénétiquement son poignet, comme si la douleur ne lui faisait rien, comme s'il était vital qu'il se déchire la peau de ses ongles.

Il ne tiendrait pas le temps d'aller s'installer à la bibliothèque pour qu'il puisse s'occuper au calme de sa blessure et Dorian ne supporterait pas cette vision une seconde de plus. Pesant le pour et le contre, il soupira à nouveau, avant de lâcher :

― Si vous ne pouvez cesser d'empirer les dégâts, je vous porterais, je ne peux pas marcher et vous tenir les poignets en même temps.

― Ce n'est pas dérangeant.

Ce fut à peine un murmure, qui n'échappa cependant pas à Dorian. Il écarquilla les yeux, tandis que le visage de Cullen reprenait quelques couleurs. Avait-il mal compris, ou le soldat venait d'avouer à demi-mots que cela ne le dérangeait pas de se retrouver dans ses bras ? Potentiellement, que l'idée même lui plaisait ? Ou fantasmait-il sur quelques mots simplement polis ?

Il retint le cri de victoire qui brûlait ses lèvres. C'était encore bien trop tôt, mais il avançait, petit à petit, et sa délivrance ne lui semblait plus aussi improbable que quelques semaines auparavant.

― Puisqu'il le faut, alors.

Avec un sourire malicieux, le mage se rapprocha du commandant, qui n'esquissa pas même un geste de recul. Au contraire, son regard chercha le sien, le défiant de mettre sa menace à exécution. Il avait même cessé de s'acharner sur son poignet et, un bref instant, l'Altus songea qu'il ne devrait pas céder aussi facilement. Le militaire ne se griffait plus ; s'il appliquait ses propres propos à la lettre, il devait commencer à se diriger vers la bibliothèque et non pas songer à la meilleure manière de se saisir de lui.

― Puis-je vous faire confiance pour continuer à vous retenir ?

Dorian espérait qu'il lui dise oui autant que le contraire. Il voulait espérer que Cullen ne fût pas désespéré au point de s'acharner sur son épiderme, tout comme il voulait le serrer contre lui, par pur plaisir égoïste. Il savait qu'il n'en aurait plus la possibilité quand il prendrait forme humaine.

Il sentit son cœur se pincer quand le militaire détourna le regard, serrant les poings comme pour mieux se retenir. Ainsi, il était dans un état tel que se blesser lui semblait nécessaire pour garder le contrôle. Le mage n'était pas un imbécile ; il sentait que la discussion à venir, si le soldat voulait bien s'ouvrir à lui, serait des plus difficiles à supporter.

Mais il pourrait endurer. Il n'avait pas le choix, pas s'il voulait s'attirer les bonnes grâces de Cullen. Puis, le voir dans cet état-là lui serrait le cœur, plus qu'il ne voudrait bien se l'avouer. Il aurait voulu chasser les ombres qui assombrissaient son regard, l'entendre à nouveau rire aux éclats, comme la veille autour de l'échiquier.

― C'est… Je crains ne pas pouvoir répondre à vos attentes.

La voix de Cullen se brisa, lourde de honte et d'amertume. Sans un mot, Dorian se baissa, glissant un bras sous les genoux de l'homme pour le soulever du sol et le caler contre lui, maintenant sa main gauche loin de son poignet droit.

― Nym, va réveiller un domestique, s'il te plaît.

La mabari aboya, avant de détaler. Ce dont Dorian pouvait au moins remercier dans son apparence monstrueuse, c'était sa vue plus fine dans l'obscurité. Il put ainsi se rendre à la bibliothèque sans problème, en silence. Il ne savait pas comment aborder le sujet qui tourmentait ainsi le militaire dans ses bras, n'osant imaginer la violence des ombres qui l'assaillaient.

Cullen semblait presque brisé dans ses bras, apathique, la tête cachée contre son torse. Peut-être aurait-il dû insister plus la veille, peut-être aurait-il dû creuser pour extirper ces fantômes plutôt que de les laisser sous sa peau, invisibles, leur permettant de le ronger jusqu'à l'âme.

Mais l'Altus ne pourrait pas aider le soldat avec des regrets et des suppositions. Peut-être aurait-il dû agir avant, en effet ; mais il ne l'avait pas fait et il ne lui restait plus qu'à espérer qu'il ne s'y prenait pas trop tard. Il savait ce que pouvaient faire les souvenirs, ce qu'ils pouvaient laisser comme blessures suintantes dans le cœur, auxquelles s'abreuvaient ensuite les démons.

Même dans les Cercles de Tévinter, les Abominations existaient. Des elfes, des humains anciennement esclaves que la tentation et la vengeance avaient corrompus, des esprits faibles. Et, si Cullen n'était pas un mage et ne risquait donc pas la possession, qui savait ce qui se jouait derrière le Voile ?

Lorsqu'ils arrivèrent à la bibliothèque, Dorian posa délicatement le militaire dans un fauteuil, gardant un œil sur lui tandis qu'il ouvrait les rideaux pour faire entrer la lumière délicate de la lune. Les doigts de l'ancien Templier étaient ancrés dans les accoudoirs, comme pour s'empêcher de reprendre leur massacre sur le poignet rougeâtre de sang. Jusqu'à quel point continuerait-il à saccager sa peau s'il n'était pas là pour le surveiller ? Jusqu'à quel point Cullen était prêt à se détruire de sa propre main sans personne pour le retenir ?

La magie picotait dans ses pattes. L'envie de brûler quelque chose, n'importe quoi, le démangeait presque. Il détestait savoir que le seul à pouvoir briser la malédiction pour l'instant était aussi le plus diligent à se faire du mal.

Le Tévintide salua d'un signe sec de la tête le domestique porte-manteau qui apportait une bassine d'eau, une serviette et des bandages. Il lui désigna la table basse d'un geste de la main ; le serviteur y déposa ce qu'il transportait avant de déguerpir comme s'il avait un démon à ses trousses.

― Vous semblez passablement agacé, à sa décharge, souffla le soldat.

― À qui la faute ! s'emporta Dorian.

Cullen se mordit la lèvre inférieure et baissa son visage vers ses chaussures. L'Altus souffla, passant une patte derrière sa tête, avant d'installer une chaise à côté du blessé. En silence, il saisit la serviette mouillée et l'essora, avant de tendre la patte. Le Féreldien hésita, avant d'y poser son bras.

Nul doute que ses paroles le faisaient se sentir coupable, bien que cela ne fût pas son intention première. Dorian commença à nettoyer la plaie en silence, cherchant la meilleure manière de présenter les choses pour ne pas braquer un peu plus son invité. Il ne manquerait plus qu'à tenter de se rapprocher de lui, il ne réussît qu'à l'éloigner d'autant plus.

― Je ne suis pas en colère contre vous, seulement contre votre propension à vous blesser. Par le Créateur, êtes-vous seulement conscient du mal que vous vous infligez ?

La main et l'avant-bras de Cullen étaient gelés, comme s'il venait de plonger dans de l'eau glaciale. Le souvenir de sa dépendance au lyrium revint soudain à la mémoire de Dorian, comme un coup de poing en pleine face. Il se sentait soudain honteux. Son invité se débattait avec ses démons et sa soif comme il le pouvait et lui ne faisait que l'enfoncer, par inquiétude.

Il chercha à nouveau ses mots par crainte de faire un autre faux-pas, tandis qu'il saisissait la gaze pour en envelopper le poignet griffé avec le plus de douceur dont il était capable. Il regrettait définitivement ses doigts fins et habiles, qui auraient tiré des frissons au soldat.

― Pardon, je… J'imagine que vous luttez comme vous le pouvez.

― Vous êtes sans pitié.

Le Tévintide grinça des dents, prêt à répliquer à la phrase qui le touchait en plein cœur, avant de croiser le regard de Cullen, qui venait de relever la tête. Il ne semblait ni en colère, ni exaspéré, seulement soulagé, aurait-il dit. Soulagé que quelqu'un s'inquiétait pour lui, lui remontait les bretelles quand il se perdait dans sa souffrance, le tirait loin des ténèbres qui cherchaient à le prendre.

― Je… Enfin… Ce n'était pas une critique ! se rattrapa le Féreldien en bredouillant.

Il détourna le regard et Dorian jurerait que ses joues se teintaient de rouge, à nouveau. Le silence reprit ses droits dans la pièce, entrecoupé uniquement par le souffle de leur respiration. L'Altus termina de bander la blessure, avant de se redresser. Que pouvait-il faire maintenant, pour pousser son invité à se confier, à exorciser les souvenirs qui le hantaient ?

Il n'était pas bon pour ce genre de choses. Peut-être valait-il mieux lui égayer l'esprit et le laisser se confier à lui à sa vitesse ? Il était bien plus simple de laisser les mauvais rêves se noyer dans l'alcool et la musique festive. Mais d'un, ce n'était que reculer pour chuter plus profondément encore ensuite. De deux, ce n'était pas des choses qu'il avait sous la main.

À moins que… Son visage s'éclaira d'un sourire, alors qu'une idée naissait dans son esprit pour divertir Cullen.

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― Par le souffle du Créateur, Varric, n'escomptez même pas…

Dorian se retient de rire alors que Cullen s'étouffe d'indignation ; le nain se contente d'un sourire amusé et quelque peu narquois.

― Commandant, j'ai dépeins la phobie des araignées de Hawke sans hésiter, à quoi vous attendiez-vous ?

― Je n'ai pas peur des araignées ! proteste le concerné.

― Votre premier réflexe en les voyant est simplement de lâcher un cri suraigu en ordonnant à Fenris d'attaquer, s'amuse Anders.

― Et l'Immatériel ne saurait mentir, lâcha l'Inquisiteur.

― Vous voulez qu'on parle de votre peur ? contre-attaque le Hérault, avec le même sourire que son compagnon.

― … Je passe mon tour.

La porte de l'auberge claque ; ceux autour de la table clignent des yeux devant l'espace vide à la place de Cullen. Dorian sourit, s'excuse à la place de son époux et ajoute avec un sourire en coin :

― Continuez, Varric, je vous en prie, vous n'avez plus de susceptibilité à ménager, désormais.

Hawke ricane alors que le mage déserte à son tour l'établissement.

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Cullen avait la gorge coincée de mots qui ne voulaient pas sortir, qui s'accumulaient entre les muqueuses. Ses lèvres brûlaient, mais aucune phrase ne venait éteindre l'incendie. Il ne savait pas par où commencer, ni même s'il faisait bien de se confier, de se défaire du poids d'Heli une bonne fois pour toutes.

Le souvenir de son rire joyeux se déforma pour devenir sinistre et moqueur sous son crâne.

Il enfonça un peu plus ses doigts dans l'accoudoir pour s'empêcher de ruiner le travail de Dorian. Une goutte de sueur roula sur sa peau froide, le faisant frissonner. Elle ruissela jusque dans le creux de son cou, alors que le visage animal de son hôte se fendait d'un sourire lumineux.

Il aurait dû avoir peur, devant la rangée de dents pointues. Il aurait dû ressentir quelque chose, ne serait-ce qu'une pointe de méfiance instinctive, mais cela poussa au contraire ses propres lèvres à s'étirer, alors que son ventre se réchauffait. Il était certain que la Bête avait une idée derrière la tête, mais il ne la craignait pas.

Il aurait déjà pu le détruire mille fois et n'avait fait que lui tendre la main. Il n'avait plus la foi de se méfier de lui. Il préférait garder son énergie pour se battre contre ses démons.

Cullen tressaillit quand Dorian lui saisit la main, le poussant à se relever. Il ne résista pas, se laissant entraîner par son hôte hors de la bibliothèque, dans les couloirs. La patte enserrait sa main sans lui faire mal, réchauffant ses doigts gelés. Est-ce que la sensation de chaleur resterait, même lorsqu'il relâcherait sa main ? Est-ce qu'il perdrait enfin la sensation constante d'avoir les doigts plongés dans l'eau froide, pendant plus de quelques secondes ?

― Vous devriez porter des moufles.

La voix de Dorian était à moitié amusée, à moitié sérieuse, cachant ses inquiétudes sous des airs de blague. Cullen commençait à le cerner. Il cachait ses émotions derrière les plaisanteries, comme un bandage au-dessus d'une plaie à vif. Parfois, cela suffisait pour faire illusion et parfois, c'était un pansement sur une jambe de bois.

― Mes mains sont mieux dans les vôtres.

Cullen rougit brutalement de sa propre audace. Sa langue avait agi plus vite que ses pensées et il regrettait déjà ce qu'il venait de laisser échapper. Le Tévintide s'arrêta brutalement, se tournant à demi vers lui. Le silence était soudain lourd d'une tension qu'il n'arrivait pas à nommer et qui lui filait des frissons. Le regard noir brillait d'une drôle de lueur sous la lune et le cœur du militaire se mit à battre plus vite, rebondissant joyeusement entre ses côtes.

― Elles ne tarderont pas à y être.

Un nouveau frisson parcourut le corps du soldat ; il se persuada qu'il s'agissait là d'une réaction à un courant d'air et non à la voix de Dorian qui avait pris des intonations qu'il ne lui connaissait pas. D'ailleurs, il ne comprenait pas non plus ce qu'il voulait dire par là. Qu'avait-il en tête ?

Il se sentait excité, comme un enfant qui découvrait que la neige avait déposé son blanc manteau sur les champs un matin d'hiver. Il ne savait pas ce qui l'attendait, mais il n'avait pas peur. Il n'y avait plus cette angoisse constante au fond de son ventre, qui le poussait à interpréter chaque acte comme une menace, même de la part de ses subordonnés.

Il avait été trahi, brisé, écorché jusqu'à l'âme par celle qui détenait son cœur, et le lyrium n'avait fait qu'entretenir la douleur. Sans le savoir, Dorian pansait ses plaies restées ouvertes depuis bien trop longtemps.

Aussi, lorsque l'Altus l'amena dans ce qu'il lui sembla être une salle de bal, Cullen ne se crispa pas, bien qu'il s'inquiétât légèrement de l'idée qu'il avait derrière la tête. Il ne pensait tout de même pas à le faire danser ? Il se savait d'avance mauvais, pour n'avoir jamais eu l'occasion de pratiquer. Soudain, la tentation de revenir à la bibliothèque se fit sentir, et il se demanda comment convaincre son hôte.

Celui-ci lui lâcha la main pour tirer les rideaux devant la verrière et les yeux du militaire s'écarquillèrent quand la lumière de la lune vint éclairer les carreaux noirs et blancs au sol, comme un immense échiquier. Le cristal du lustre s'illumina, envoyant de doux reflets d'argent au plafond et sur les murs, comme des centaines d'étoiles volées au ciel nocturne.

Dorian venait de faire rentrer la nuit et sa féérie dans la pièce immense.

Il avança de quelques pas, tournant sur lui-même pour mieux apprécier le spectacle. Ses pieds frottèrent dans un chuchotis à peine perceptible le marbre, alors qu'il avait l'impression de se voir au bord de ce lac où il venait jouer enfant, où il se couchait dans l'herbe humide de rosée pour observer la voûte céleste.

Il y a longtemps, il avait rêvé d'y emmener Heli. Mais cette fois, dans les souvenirs oniriques qui s'esquissaient dans son esprit, la silhouette qui l'accompagnait n'était pas celle de la gracile elfe du Cercle. Elle avait des formes masculines et un bâton de mage dans le dos, et riait à en décrocher les étoiles.

Il avait déjà entendu ce rire, bien que plus retenu, plus discret.

Cette constatation foudroya Cullen sur place et il se serait perdu dans ses pensées, si Dorian ne s'était pas rapproché de lui, l'air fier de son coup. Il ravala ses songeries et se tourna vers lui, se figeant lorsqu'il s'inclina en lui tendant une patte.

― M'accordez-vous une danse, cher commandant ?

Il ne sut que répondre, immobilisé par sa crainte de se rendre ridicule, que ce fût en acceptant cette invitation ou en avouant qu'il ne savait pas danser. Puis, quelle idée saugrenue, il n'y avait même pas un musicien pour les accompagner !

― ... Vous ne savez pas danser, devina l'Altus.

Le militaire sentit qu'il retenait un sourire et lui offrit en toute réponse une tape sur la patte tendue, dans l'intention de refuser son offre. Sa main se retrouva alors délicatement serrée dans le poing bestial, avant que le mage ne l'attirât doucement à lui, jusqu'à ce que leurs torses butassent l'un contre l'autre.

Un regard et Cullen frémit.

Il entendait le cœur de Dorian battre, sentait son souffle se perdre dans ses cheveux, alors que sa chaleur l'enveloppait comme une couverture épaisse. Le mage se saisit de sa main libre avec un sourire qu'il n'arrivait pas à définir, sans qu'il ne fît un geste pour reculer. Les orbes noirs brillaient de malice, alors qu'il se penchait pour lui chuchoter à l'oreille.

― Je vous avais bien dit que vos mains ne tarderaient pas à être dans les miennes.

― Ce n'était pas ce que j'avais imaginé, répliqua le soldat.

Sa bouche était à nouveau sèche et il humidifia ses lèvres, alors que le regard de la Bête s'allumait d'une lueur qu'il ne reconnaissait pas. Son cœur s'emballa dans sa poitrine, alors que le Tévintide lui faisait poser sa main gauche sur son bras et qu'il glissait sa propre main au-dessus de sa hanche, sur son flanc. Le contact le fit déglutir nerveusement et son regard se fit fuyant.

― Je n'ai pas accepté, souffla-t-il rapidement.

― Dans ce cas, pour que je vous relâche, il faudra me confier ce que vous imaginiez quand je parlais de vos mains dans les miennes.

― Goujat !

Cullen ne put retenir le fond de sa pensée, scandalisé et rougissant. Il n'avait rien envisagé, mais il pressentait que cette réponse ne ferait que donner plus de grains à moudre à Dorian. D'ailleurs, son hôte se mit à rire gentiment à sa gêne, écho de ses rêvasseries, avant de relâcher légèrement sa prise sur lui. Le militaire pouvait se dégager d'un geste, sans risquer de le vexer au passage.

Il ne recula pas. Il ne souhaitait pas danser pourtant, risquant de s'exposer à la honte devant le mage, mais ses doigts semblaient scellés dans les paumes chaudes et ses pieds solidement ancrés dans le sol. Son corps semblait plus sincère que lui et il dut se rendre à l'évidence.

Il craignait de se ridiculiser, tout en se demandant ce qu'il ressentirait dans les bras de Dorian. À la cour du roi, tous semblaient s'amuser en s'invitant à danser et jusque-là, il avait toujours refusé. Jamais il n'aurait osé avouer sa méconnaissance, ni s'humilier en tentant tout même, devant les nobles du pays.

― Je vous guiderai, n'ayez crainte. Tout le monde est passé par là, même si personne n'aime avouer ses débuts malencontreux.

― Vous ne les avouez pas non plus.

― Touché. Mais je vous assure que j'ai déjà marché sur les pieds de mon professeur.

Un rire rauque échappa à Dorian à ses mots. Cullen esquissa un sourire, amusé, alors que ses joues rougissaient. Il avait de plus en plus chaud, comme réchauffé de l'intérieur par les attentions du mage, qui raffermit à nouveau sa prise sur lui. Un frisson le parcourut alors qu'il humidifiait ses lèvres, appréhendant la suite.

― Dois-je conclure que vous voulez cette danse ? J'ai besoin de l'entendre, Cullen.

― Ai-je l'air de vouloir partir ?

― Non.

Le Tévintide se pencha à nouveau à son oreille et le militaire se maudit de frémir une fois encore. Il se retint de lui pincer la paume de la patte, en basse vengeance, se contentant d'un regard noir. L'hilarité de son hôte s'amplifia, avant qu'il ne lui chuchotât :

― Vous avez l'air de vouloir être plus proche de moi encore.

― Pour mieux vous marcher sur les pieds, ne vous méprenez pas.

Cullen n'avait pas envie de le laisser rire à ses dépens. Il avait de la répartie, quoi qu'il ne l'exerçât pas souvent. Dorian finit par se taire, ses yeux encore rieurs, avant qu'il ne lui donne une légère impulsion pour le faire marcher sur le côté. Un éclair de panique le traversa, avant que la prise du mage sur lui ne se raffermît un peu plus encore.

― Faites-moi confiance. Je ne vous laisserai pas être ridicule.

― Ce serait mauvais pour votre ego.

Il ferma cependant les yeux pour mieux appréhender les mouvements du corps de l'Altus, alors que celui-ci commençait doucement à les faire tournoyer. Il lui soufflait à l'oreille comment rectifier sa position, son souffle chaud se perdant au passage dans ses cheveux. Le militaire avait conscience de chaque geste de la Bête, qui respectait sa promesse. Malgré quelques écarts et pieds écrasés, il arrivait à le suivre.

Il aurait dû se sentir stupide, à danser ainsi en silence, sous le regard de la lune discrète. Mais il ressentait un calme certain. Il n'avait besoin de penser, mené par Dorian, et le chuchotis des étoffes qui se froissaient au fil de leurs pas sur le marbre avait quelque chose d'apaisant, comme une berceuse oubliée.

Et les mots vinrent finalement sur ses lèvres, comme un murmure désespéré.

― La seule personne que j'ai aimé... C'était une mage, aussi.

Ils s'accumulaient dans sa bouche, gonflaient dans ses poumons, comme des secrets trop longtemps tus. Il devait se confier, pour exorciser une partie des cauchemars qui se terraient sous sa peau, attendant son sommeil pour lui sauter à la gorge.

Dorian ralentit le rythme, comme pour l'inciter au calme. Cullen ne fut pas dupe et lui adressa un pauvre sourire, alors qu'il arrachait sans douceur le pansement gorgé de sang de la blessure encore ouverte. Il avait vu le bon et le pire des mages, il avait croisé Dorian et Heli. Le cœur d'or sous la façade d'un monstre et le monstre sous une façade d'or.
― Elle était douce, gentille, un peu moqueuse parfois. Je croyais que mes émois étaient réciproques.

Un goût de fer et de sel sur la langue lui fit s'humidifier les lèvres, en espérant que cela partirait. La prise sur son flanc s'intensifia à nouveau, au point de lui tirer une grimace. Il souleva ses paupières et leva les yeux pour croiser le regard désolé de Dorian, qui relâcha aussitôt la pression, d'un air piteux.

― Je suis désolé, j'ai senti…

Votre peur. Votre désarroi. Votre colère. Cullen comprit tous ces mots que retenait le mage, à ses pattes qui l'enserraient comme s'il risquait de se briser, à la lumière de colère dans les iris sombres. Mais ses propres aveux ne s'arrêtèrent pas pour autant. Il avait besoin que ça sorte, il avait besoin d'extirper tous ces souvenirs douloureux de son cœur.

― Ne vous excusez pas. Vous n'avez rien fait de mal.

― Vous n'êtes pas obligé d'en parler…

― J'étais venu vous voir pour cela, lâcha-t-il.

Son souffle se coupa alors que Dorian relâchait son flanc pour le faire tournoyer lentement ; un frisson le parcourut en sentant ses yeux le fixer intensément. Il se retrouva soudain plaqué contre le torse imposant de la Bête, au mépris de toutes les convenances.

― Vraiment ? chuchota le mage.

― Je… Oui.

Pourquoi lui et pas Mia, Cullen commençait petit à petit à comprendre pourquoi, bien qu'il ne rendrait les choses que plus difficiles en se l'avouant. Son premier amour avait détruit son cœur à défaut de réussir à briser son esprit ; il ne voulait pas souffrir à nouveau, alors que son hôte lui était inaccessible. Il n'avait pas les capacités pour lever le sort qui le maintenait sous cette forme bestiale.

Cela ne ferait que réduire son cœur en morceaux plus petits.

― N'êtes-vous pas censé m'écarter à nouveau de vous ? chuchota-t-il finalement, de crainte qu'il n'entendît les battements effrénés entre ses côtes.

― J'envoie aux Qunaris les convenances. Je pensais que vous vous en doutiez.

― Je crois avoir encore beaucoup de choses qui m'échappent à votre sujet.

Dorian l'écarta finalement de lui, comme à regret. Ses yeux le fixaient avec douceur, lui faisant comprendre qu'il pouvait cesser de s'ouvrir à lui quand il le voulait. Mais il ne désirait pas s'arrêter. Maintenant que la plaie était béante, il fallait que tout le pus en sortît.

― Il y a eu une insurrection. Les mages se sont retournés contre nous avec violence. Je…

Il déglutit, la gorge sèche, alors qu'il la voyait de nouveau se tordre et céder aux appels des démons devant lui. Il avait baissé son épée, un court instant ; elle l'avait alors attaqué sans aucune pitié, comme si tous leurs doux échanges n'étaient que du vent. Il avait vu ses camarades tomber, l'esprit détruit, sous ses assauts. Il avait tenu bon jusqu'à l'arrivée providentielle des Gardes des Ombres, mais il avait perdu une partie de lui dans la tour, qu'il ne retrouverait jamais.

― Elle s'est transformée en Abomination, n'est-ce pas ?

Cullen acquiesça en silence, avant de frémir quand la patte du Tévintide glissa de son flanc sur sa joue. Le contact était toujours de plus en plus intime et peut-être devrait-il l'arrêter avant d'en vouloir plus. Mais pas cette nuit, où il remettait à vif ses blessures pour mieux les soigner ensuite.

― Regardez-moi.

Le militaire lui obéit, plongeant ses yeux dans les siens, comme pour mieux s'y perdre. La caresse sur sa joue semblait résonner jusqu'à son âme brisée, la câlinant avec tendresse. Il ne voulait pas se faire d'illusions, mais l'Altus ne l'y aidait certainement pas.

― Étiez-vous le seul survivant ?

― Oui, mais...

― Les Abominations n'ont plus de pensées rationnelles. Elle a eu peur, elle s'est laissée tenter, elle a perdu la raison. Ce n'était pas contre vous.

Un silence, lourd de sens. Cullen souhaitait croire aux paroles douces de Dorian. Cela ne le guérirait pas de sa douleur, mais il pouvait vivre en sachant qu'Heli n'avait pas intentionnellement tenté de le tuer.

― Je pense même qu'elle vous aimait assez pour que vous y surviviez. Même avec une grande force d'âme… Vous auriez dû y rester.

La franchise était comme du sel sur ses plaies et ses poings se serrèrent. Il expira, tremblant, encaissant les propos honnêtes sans broncher. Il ne l'avait jamais vu comme ça, il avait pensé avoir eu de la chance, ou plus de foi que ses camarades, mais peut-être était-ce simplement ça. Heli l'avait aimé et n'avait pas voulu sa mort.
Il aurait besoin de temps pour digérer la vision des choses de Dorian.

― Ça ne diminue cependant pas vos souffrances. Je comprends mieux, maintenant… À se demander comment vous me faites confiance.

― Qui vous a dit que je le faisais ?

― Est-ce que nous serions enlacés dans une salle de bal, à une heure indécente de la nuit, pour que je tienne votre cœur pendant que vous vous épanchez sur mon épaule, sinon ?

― Nous ne sommes pas enlacés !

― Si ce n'est que ça, nous pouvons toujours nous arranger.

Cullen ouvrit la bouche pour protester, se rendit compte qu'il ne pouvait rien répliquer sans avouer des choses qu'il tenait à garder pour lui ; il s'arracha finalement des pattes du mage pour lever les yeux au ciel, croisant les bras sur sa poitrine. Son hôte se mit à rire discrètement, allégeant l'atmosphère lourde, alors que le militaire avait le cœur un peu plus léger. La blessure était toujours là, mais elle ne suppurait plus ; avec du temps et des efforts, elle pourrait se refermer pour n'être plus qu'une cicatrice.

― Revenez par ici, je ne vous laisserai pas partir avant que vous vous endormiez contre moi ou que vous sachiez valser.

Le soldat tiqua et se retourna pour de nouveau faire face à la Bête, qui lui tendait une patte en silence. C'était une proposition, réalisa-t-il, une proposition d'allonger leur nuit blanche jusqu'à ce que le sommeil fût plus fort. Il pouvait sûrement refuser, mais arriverait-il seulement à s'endormir dans ses draps qui devaient être encore trempés de sueur ? Alors il se rapprocha, posa sa main sur les doigts tendus.

― Je crains que nous en ayons jusqu'à l'aurore.

― Votre compagnie ne m'est pas désagréable.

― Insinueriez-vous m'avoir gardé à la place de ma sœur parce qu'elle était de mauvaise compagnie ?

― Je n'oserai pas. Je ne veux pas être de nouveau menacé avec une brosse à cheveux, quelle pensée terrifiante !

Le visage de Cullen se fendit d'un sourire fatigué, alors que Dorian l'attirait à lui pour l'entraîner à nouveau dans des voltes minutieusement dirigées.

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― Cassandra, n'oubliez pas de respirer, la taquine l'Inquisiteur.

― Je crois qu'elle aimerait ce genre d'attentions de votre part, ricane Hawks.

― Sans vouloir offenser quelqu'un, il subsiste un problème de taille, souffle Anders.

Le nain porteur de la marque de l'Immatériel jette un regard agacé au mage, qui retient un sourire. Son compagnon décide qu'il vaut mieux le tirer loin de la table, tandis que l'assemblée se disperse peu à peu.

― Je n'appellerais personnellement pas cela un problème, souffle la Chercheuse à l'Inquisiteur, un sourire en coin sur ses lèvres.

― Des choses que je devrais savoir, Chercheuse ?

― Allez voir dans l'Immatériel si j'y suis, Tethras.

Varric éclate de rire, avant de rejoindre le bar pour commander une bière.

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