Un cri déchirant résonna dans le couloir. Maël ne prit pas le temps de se retourner, trop concentré sur sa course qui devait l'emmener le plus loin possible du danger qui menaçait. S'il se débrouillait plutôt bien en course à pieds, le jeune homme n'avait aucune idée d'où aller. Ce bâtiment était un vrai dédale. Des croisements qui se ressemblaient tous. Des étages à n'en plus finir. Et partout cette même boue rouge sang collée aux murs. Par endroit, cette matière immonde condamnait certaines issues.

Chaque pièce du Daily Bugle était devenue un véritable coupe-gorge. L'intrusion des symbiotes dans les locaux plus tôt dans la matinée avait été des plus rapides et des plus surprenantes. Carnage et ses semblables n'avaient mis que quelques minutes à saccager les lieux.

Ascenseurs bloqués, otages confinés, accès condamnés… Maël n'avait plus beaucoup d'espoir d'échapper au triste sort qui l'attendait. Plusieurs fois, il manqua de glisser sur ces étranges substances que ces créatures de Klyntar avaient dispersées partout.

Un « sprotch » se fit entendre sous son soulier. Le malheureux venait sans doute d'écraser l'un de ces êtres amorphes. Le jeune mannequin jura. Ces chaussures avaient coûté une fortune et il venait probablement de détruire cette paire… Cela conforta davantage son regret d'être venu dans la rédaction de ce journal maudit.

Maël était en effet venu avec des pieds de plombs dans les locaux du Daily Bugle. Une journaliste du quotidien régional new-yorkais avait longtemps insisté auprès de son manager pour qu'il daigne enfin lui accorder un entretien.

Depuis maintenant deux ans, le jeune mannequin à la belle chevelure blonde et aux yeux clairs était devenu le produit préféré des magazines les plus populaires de Manhattan. Une ascension qu'il devait entre autres à son amitié avec Mary Jane Watson, qu'il connaissait depuis sa plus tendre enfance.

En réalité, c'étaient surtout ses affinités avec la belle rousse qui avaient permis au jeune homme ambitieux de se créer un réseau qui eut vite fait de le propulser sur les podiums le plus enviés du monde du show-biz.

Bien entendu, il avait toujours été trop fier pour le reconnaître. Quelques journalistes avaient tenté de lui faire cracher le morceau, de lui faire dire que le succès de sa carrière naissante reposait sur du favoritisme.

Cet enfant de Pennsylvanie n'ignorait pourtant pas qu'il devait tout à MJ, qui avait toujours été la première à le défendre au lycée où les caïds s'étaient amusés à le surnommer « l'insecte » en raison de sa petite taille et de son apparence svelte...

Déséquilibré par cette flaque mauve aux reflets jaunes qui s'était attaché à son pied, il tomba de façon pathétique au sol.

-Bordel… ronchonna-t-il en se dépêchant de se redresser.

Ce qu'il vit lui glaça le sang. L'être qu'il venait de piétiner vivait encore et remontait à présent sa jambe, se traînant sur son jean sombre et se faufilant sous son t-shirt rose.

-Oh non ! Oh non !

Il se hâta d'enlever ledit t-shirt trempé de transpiration mais en vain, la chose était restée accrochée à son torse. Il pouvait sentir sa chaleur collée à son abdomen et devinait qu'elle bougeait.

-Dégage !

Après un bref moment d'hésitation et d'appréhension, il plongea ses doigts dans cette bourbe parasitaire et tira dessus, arrachant à l'être sournois de vifs sifflements de colère. Le symbiote ne cédait pas et restait collé à sa peau pâle et imberbe. Pis, cette entité sans nom s'étalait impunément sur son torse, se collant de plus à sa peau et l'enveloppant, glissant sur sa poitrine et couvrant ses épaules pour ensuite caresser ses omoplates et retomber vers les fossettes du bas de son dos.

Sous la forme d'innombrables vrilles, le symbiote tombait maintenant vers ses cuisses, passant sur et sous son jean.

Il tressaillit en sentant le parasite entrer en lui par chacun des pores de sa peau. La matière était maintenant tellement plaquée contre son ventre que les dessins de ses rares abdominaux et de son nombril étaient redevenus visibles. Comme une seconde peau…

Il tenta une dernière fois d'arracher cette chose mais ne parvint qu'à mettre quelques petits morceaux jaunes de cette pâte vivante sous ses ongles. Et cette texture intelligente profita de l'occasion pour s'étendre et recouvrir ses doigts puis ses mains.

Le jeune homme sentait tous ses muscles se tendre. La matière extraterrestre sévissait également dans son corps, se faufilant jusqu'à ses fibres musculaires, lui donnant ainsi plus de force et de puissance. Les contours de ses pectoraux et de ses tablettes de chocolat se firent alors plus distincts. Il frémit en sentant cette étrange source de pouvoir ruisseler en lui.

Quelques craquements cartilagineux attirèrent son attention. Il posa ses yeux d'un bleu pâle sur ses mains qui, enveloppées dans une texture jaunâtre, s'allongeaient de façon à devenir griffues. Ses ongles venaient de disparaître, ne pouvant être distingués du reste de ces doigts acérées.

La substance mauve forma ensuite une espèce de chausson autour de ses pieds, ce qui ne manque pas de faire pouffer Maël qui avait toujours été un chatouilleux de la première heure.

Partout ailleurs, les filaments symbiotiques continuaient de modeler ce corps agité. Cette peau mauve et scintillante soulignait toute la masculinité de son être, lui donnant une bouffée d'assurance qu'il n'avait encore jamais ressenti auparavant.

Et tandis que les milliers de fibres remontaient jusqu'à son cou, Maël émit un soupir où se mélangeaient anxiété et soulagement. La peur de l'inconnu. Il ferma les yeux et laissa la vase vivante couvrir son visage. Cette dernière enveloppa sa frimousse de mannequin comme un masque chaud qui s'empressa de délicatement remodeler son crâne.

Sa tignasse blonde et ses traits d'ange disparurent ainsi sous cette sorte de cagoule visqueuse sur laquelle se dessinaient une bouche qui se révéla bientôt être une terrifiante mâchoire garnie de longues dents pointues et tranchantes.

Maël hoqueta alors de façon involontaire, ressentant quelque chose l'étouffer et se développer depuis le fond de son gosier. Il comprit alors qu'il s'agissait de sa langue. Elle gonflait et se prolongeait de façon plus qu'inquiétante. Trop à l'étroit dans cette bouche altérée, elle ne tarda pas à être libérée pour pendre dans une danse chaotique sur le côté droit de ce visage sans lèvre. On aurait pu la confondre avec un infâme ver rose et pointu sortant d'un bain de salive.

Lorsque le jeune homme recouvra la vue, il s'aida de ses yeux sans paupières – devenus de larges lentilles blanches – pour considérer les alentours. Il était toujours dans les locaux du Daily Bugle. Ces derniers étaient restés couverts et souillées par les solides toiles rouges tissées ça et là autour de lui. Son ouïe développée lui indiqua alors que d'intenses combats avaient lieu au loin.

Le monstre qu'il était devenu se concentra. Il se sentait à la fois ici et ailleurs, baignant dans une énergie nouvelle. Nageant dans une mer de pulsions et de détermination chaleureuse dont les vagues formaient dans son dos aux muscles saillants de longs tentacules aux extrémité jaunes. Cette peau mouvante ne manqua pas de le fasciner. Ce « costume » dépassait de loin tout ce qu'il avait déjà pu porter jusque-là.

Il se releva et fit quelques mouvements, abasourdi par la souplesse dont il jouissait à présent. Il se sentait libre dans ce corps. Cette sensation valait celle de se sentir nu et indépendant des contraintes que pouvaient imposer les précieuses tenues aux coutures trop fragiles.

Il caressa les murs de la pièce de sa main puissante, arrachant au passage quelques morceaux de l'épaisse texture pourpre qu'avait laissé la progéniture de Venom dans tout le bâtiment. L'odeur et l'énergie du symbiote qui avait pris d'assaut le bâtiment avec ses semblables quelques heures plus tôt ne manqua de l'enivrer et de réveiller en lui des sentiments refoulés qui s'apparentaient aux désirs de domination et de puissance.

Réveillés, ils provoquèrent un immense mal de crâne qui déboussola le monstre. Celui-ci manqua de perdre l'équilibre et s'appuya de justesse sur un bureau en désordre pour éviter de s'écrouler au sol. Ses pulsions violentes étaient si intenses qu'elles matérialisèrent au sommet de son crâne lisse deux grandes antennes similaires à celles des insectes auxquels on l'avait si souvent comparé. Leur poussée lente et douloureuse lui embrouilla quelques secondes l'esprit et il émit un long sifflement de peine tant il lui était pénible d'endurer ce dernier changement.

Son cerveau fut ainsi alarmé de milliers de sensations. Les nouveaux organes sensoriels qu'il venait d'acquérir lui permettaient de détecter avec une précision décuplée les mouvements, les odeurs, les sons et même l'humidité ainsi qu'une variété de signaux chimiques.

L'endroit empestait la peur, celle éprouvée par les journalistes confinés dans leurs bureaux. Le monstre pouvait entendre leur respiration saccadée et percevoir le battement de chacun de leurs cœurs dans leurs pauvres poitrines humaines. Cette crainte pestilentielle qui suintait dans tout le Daily Bugle contrastait avec la frénésie et l'enthousiasme des autres parasites amorphes qui erraient dans l'immeuble.

La créature se mit à tâter ce nouveau corps. Ce qui avait été une boue chaude et gluante quelques instants été devenue une texture s'apparentant à un mélange de caoutchouc et de soie.

Ses sens l'alertèrent alors d'une présence. Une présence humaine mais qui n'était pas dominée par la peur. Un jeune homme. Pas très loin. Proche. De plus en plus proche. Dont la silhouette vêtue de bleu et de rouge venait d'apparaître au bout du couloir.

Spider-Man !

-Qui es-tu ?! lui demanda l'homme araignée avec étonnement.

Peter Parker s'était en effet attendu à se retrouver devant Carnage… mais là, il s'agissait ni plus ni moins de…

-Maelström !