« So if you're lonely

You know I'm here waiting for you

I'm just a cross hair

I'm just a shot away from you

And if you leave here

You leave me broken, shattered, I lie

I'm just a cross hair

I'm just a shot, then we can die »

Take Me Out – Franz Ferdinand


« I guess you could say I'm a pretty sick guy! »

Patrick Bateman (American Psycho)


Pour retenir la terre qui menaçait de s'écouler, les racines étendaient leurs griffes douces sur la chair souterraine, faisant des couloirs des boyaux filés et à l'odeur d'automne.

Bien sûr, les criminels d'Arkham étaient déjà loin quand Joker et Harley empruntèrent à leur tour ce chemin devenu calme. Harley regardait derrière elle de temps en temps, mais les seules chauves-souris qui voletaient sous la voûte étaient d'authentiques mammifères.

Joker, au contraire, courrait droit devant lui sans beaucoup de scrupule. Que Batman soit enfermé à Arkham avec lui ? oh oui, avec plaisir ! Que Batman y reste pendant que lui pouvait fuir vers Gotham ? il signait aussi !

Car là, ils se reverraient, comme toujours.

« On doit se dépêcher si on veut avoir une barque, poussin !

— Tu oublies une chose, ma puce : c'est nous qui tenons le fusil. »

Elle l'avait d'ailleurs impressionné avec son tir précédent : maladroite la plupart du temps, Harley savait être d'une dextérité et d'une intelligence remarquables, surtout quand il s'agissait de sauver l'homme de sa vie.

Et puisqu'ils étaient armés, autant en profiter pour se débarrasser des dernières menottes. Harley stoppa le Joker en saisissant son avant-bras, puis elle extirpa de son décolleté une lame de fortune — même les aliénés se confectionnaient des surins — pour trancher le harnais au niveau du nombril, libérant les bras du clown.

« Mains en l'air, poussin !

— Fais un autre joli tir, diablesse ! »

Joker leva ses poignets au-dessus de sa tête et les sépara au maximum, faisant de la chaîne une ligne rude. Mais aussi rude soit-elle, elle ne résisterait pas aux balles du fusil d'assaut que Harley souleva pour ajuster son tir.

Le coup de feu éclata dans la grotte, affolant les chauves-souris qui se mirent à crier, mais la chaîne brillait encore en sourire rigide. La balle était partie cinq centimètres trop haut et s'était nichée dans une paroi humide.

« Harley ! Je t'ai demandé un autre joli tir ! Concentre-toi un peu !

— Je te demande pardon, monsieur J… »

Elle inspira un coup et réajusta l'arme.


Trois coups de feu avaient retenti jusque sur la plage, refusant de se laisser emporter par le chant des vagues et attirant donc l'attention des internés en fuite.

Poison Ivy avait déjà pris place dans l'une des deux barques ; au moment où elle avait dégagé la voie, elle s'était assurée être toujours en première position, dépassant Enigma, Calendar Man, le Chapelier, Zeus et les autres… Elle avait eu ensuite le luxe de choisir sa barque et avait pris la place à l'avant, se cramponnant aux bords mouillés.

Les criminels en fuite luttaient avec l'eau qui montait jusqu'à la moitié de leurs mollets. Les pantalons de leurs combinaison formaient des têtes de méduses, gigotant, rendant leurs pas maladroits. L'océan, bipolaire, tendait ses bras immenses pour les attirer vers Gotham avant de les repousser vers l'île. Et si le manque de clarté n'aidait pas les prisonniers, il était hors de question d'allumer les lampes dont les barques étaient équipées.

L'instant du départ durait trop au goût de Poison Ivy. Les aliénés continuaient de se battre pour grimper dans les rafiots, car ils ne pourraient pas tous partir, c'était impossible : deux barques à six places chacune pour une quinzaine de tueurs en fuite ? Chacun doté d'un égoïsme immense ? Allons bon.

Une chance que Croc avait été laissé dans sa cellule ; son évasion aurait été un détour qui aurait fait perdre du temps et il aurait occupé deux à trois sièges.

Les cousins Tweed, Deever et Dumfree, restaient, comme toujours, inséparables et avaient grimpé dans la même barque. Le moteur aurait démarré à la seconde même si Maxie Zeus n'avait pas retenu leur embarcation, les menaçant de les jeter aux enfants terribles de Poséidon.

S'ils n'avaient inhalé le gaz de terreur que pour quelques instants au moment de sortir des cellules, les internés ressentaient les effets et, même à moindre échelle, ils pensaient apercevoir des créatures marines à la surface : la fluidité des vagues était portée par des tentacules puissants, les poignées d'algues se confondaient avec des cheveux de corps noyés, ceux des marins vengeurs et oubliés.

Dans la nuit, la peur ferait voir n'importe quoi.

Jonathan Crane, qui avait récupéré son masque confectionné dans un sac en toile, était installé juste à côté d'Ivy. Ses pieds ne baignaient plus dans l'eau salée, mais des gouttes portées par le vent atterrissaient sur sa gorge, essayant de s'infiltrer dans les trous de son déguisement.

« C'est un succès, ma chère.

— Je ne suis pas idiote, Crane. Je ne baisserai pas ma garde avant d'arriver dans un repaire à Gotham.

— Tu es une femme intelligente, Ivy, et je sais que tu ne baisseras jamais ta garde. »

Un homme agaçant, ce Jonathan Crane : il adoptait toujours l'attitude de celui capable de prédire des décisions ou des comportements, comme si rien ne pouvait lui échapper.

D'ailleurs, sa haine contre Batman venait du fait que l'ancien psychiatre prétendait pouvoir prédire les agissements du justicier, sans jamais avoir réussi à le vaincre pour autant.

Oh, et puis, il y avait ce maudit…

« Les femmes et les enfants d'abord ! »

À l'horizon, au-dessus de la ville, les nuages d'orage laissaient voir un pan de ciel nu, de nuit pure, et sous cette lumière, le visage du Joker était lunaire. Dans la pénombre, le rouge devenait noir et son sourire n'était plus qu'une crevasse où ses dents s'alignaient comme celles d'une tête de mort.

À ses poignets scintillaient les restes de ses menottes ; le démon était libre.

Et avec Harley, cela faisait deux candidats de plus pour l'escapade vers Gotham.

« Bien. On sait maintenant que Joker n'est pas plus aveugle que nous. » Déclara Enigma. Dans le fond, pas un seul n'avait cru à la cécité de ce charlatan, à part Harley qui savait la part de vérité, de même que la part de mensonge qu'elle avait entretenue en fournissant la solution oculaire pour parfaire la comédie.

« Vérifions quand même. » Cracha White Shark en dressant son majeur en direction du Joker. « Combien de doigts, monsieur le comique ?

— Zéro !

— Hé, pas fameuse, cette vue.

— Au contraire, Whitey, j'ai des visions prémonitoires et j'ai vu combien combien il te resterait de doigts avant demain. »

Dépourvu de lèvres, Warren White montra ses dents en pointe dans un rictus de colère.

Enigma résista à la tentation de se mêler de leur dispute et grimpa dans la barque des cousins Tweed, mais il sentit le col étroit de sa combinaison l'étrangler ; Joker venait de l'agripper.

« Laisse donc ta place à la dame, Eddie ! Les femmes et les enfants d'abord ! Et ça tombe bien : j'ai gardé mon âme d'enfant ! »

Le surpassant en force, Joker réussit à faire tomber Enigma dans l'eau, puis il souleva Jervis sous son bras, hilare : le Chapelier, avec sa petite taille, pouvait passer pour un enfant.

Malgré les remous, Harley grimpa avec agilité dans la barque, heureuse de s'enfuir avec son amour. En réalité, la présence du Joker n'était pas désirée : Crane avait prévu, à raison, que le clown serait bloqué par Batman, isolé dans le manoir et fermement retenu, mais Harley n'avait pas pu le laisser derrière elle et avait trouvé une faille pour l'emporter.

La sympathie que l'ancien psychiatre ressentait pour sa collègue le perdrait…

La zizanie déjà semée par Joker inquiétait l'autre barque d'Ivy et Crane. Il restait une place au bout de la barque, mais le moteur se mit à gronder et des premiers remous marquèrent leur départ.

Le bruit causé couvrait les protestations.

« Là-haut ! » Assis entre Ivy et une autre détenue, Calendar Man leva sa main épaisse et désigna le ciel où une ombre venait de se détacher de l'orage pour fondre vers eux.

Ce claquement d'ailes rigides, ils le connaissaient tous.

La barque en fuite était déjà à une dizaine de mètres de la rive, mais Calendar Man tira sur le cordon, un coup sec et ferme pour donner plus de force à l'hélice. Les autres encore sur la plage allaient servir de diversion. Tant mieux.

Au lieu de suivre le chemin qu'ils avaient tous emprunté, Batman avait sauté depuis le sommet de la falaise et avait plané en contournant l'île, surveillant les plages à la recherche des barques — bénie soit la voix criarde de Harley qui avait prévenu Joker où elle l'emmenait.

Quand il nota l'activité sur le pan de plage à peine éclairée par la tourelle à l'est, il inclina sa cape et sa trajectoire se modifia.

La barque encore retenue à la rive démarra, mais le justicier s'y projeta, soulevant une agitation parmi les passagers en écrasant, avec la pointe de son coude, le sommet du crâne du premier Tweed, avant que l'autre coude frappe le menton du second Tweed. Un autre détenu avait tiré sur le cordon du moteur, alors un batarang siffla, tranchant le fil, tandis qu'un second planta une de ses ailes dans le moteur.

En chutant, un détenu heurta la commande qui alluma les projecteurs de la barque, aveuglant les passagers.

La coque tanguait de façon frénétique à cause de la lutte, de Batman qui rivalisait avec ceux qui tentaient de l'attaquer, mais également à cause des fuyards qui quittaient le rafiot.

Le Chapelier, qui s'était dégagé du bras du Joker, sauta dans l'océan et tenta de s'enfuir malgré le niveau de l'eau qui atteignait ses cuisses. Un batarang heurta l'arrière de son crâne et le projeta en avant.

Avec un cri de rage, Maxie Zeus saisit la bouée de sauvetage et la passa au-dessus de la tête du justicier pour le sonner, mais la proximité des corps sur la barque le trahit : même avec une dose de hasard, le poing de Batman le heurta en plein ventre, le faisant plier en deux.

Ils étaient à présent une dizaine de détenus dans l'eau, s'éloignant de la barque avec de grandes enjambées pénibles. La fuite devenait impossible et l'unique opportunité restante était de se planquer dans le décor lugubre, se faire oublier et fuir la nuit suivante.

À moins que Joker ne se décide à abattre — enfin ! — cet ennemi commun ? Certains s'arrêtèrent, jetant un coup d'œil au clown qui arracha le fusil des mains d'Harley :

« Ailes en l'air, Batou ! »

Batman souleva la bouée qui lui cachait la vue tout en s'équipant d'un nouveau batarang. Mais le canon visait déjà son torse, et quand Joker appuya sur la détente… ils n'entendirent qu'une cliquetis faible.

Le chargeur était vide.

« Harley ! » Rugit le clown. « Si tu n'avais pas raté deux fois ton coup ! »

Il la réprimanderait plus tard : Batman jeta avec un geste de rage la bouée au sol et fonça vers son ennemi. Joker laissa tomber le fusil dans l'eau et se mit à courir, à son tour, vers la rive, ses grandes jambes passant au-dessus des vaguelettes.

Une mouette se mit à ricaner, alors les rires du fou et de l'oiseau se confondirent.

Les vagues joueuses, le sable meuble, la fatigue… rien ne rendait cette poursuite facile, mais Batman poursuivait le Joker, déterminé à le stopper. Au moins cette nuit.

Sa cape, aussi légère soit-elle, l'encombrait : les pans qui trempaient dans l'eau, si lourds, voulaient le retenir en arrière. Le clown, lui, malgré sa combinaison, gambadait avec une joie sans limite, trouvant encore assez de souffle pour le narguer.

Les détenus restés en arrière pensaient avoir été oubliés, mais des gardes de l'asile surgirent de la bouche de la grotte. Et leurs fusils étaient encore chargés.

À nouveau, c'était une lutte entre Batman et Joker. Le justicier et le criminel. La logique et le chaos. Opposés et semblables. La meilleure union possible, leur alliance naturelle.

Le délire entraperçue n'arriverait jamais : le chaos ne pouvait pas devenir logique.

Et même s'il avait souhaité une rédemption, la réalité serait tout autre, car si un traitement efficace était trouvée, alors Joker serait transféré à Blackgate où il paierait pour ses crimes — il était fier de dire qu'ils étaient nombreux — jusqu'à son dernier souffle, sans que Bruce Wayne ne l'en sorte.

Était-ce un drame ? Pas du tout : Joker ne voulait pas de Bruce Wayne, il voulait Batman.

Car à l'inverse, la logique pouvait se briser en chaos. Joker en était certain : pour que son souhait se réaliser, pour que Batman le rejoigne et embrasse enfin sa philosophie, il suffisait juste qu'il trouve les failles dans l'armure.

S'il se laissait hanter par son cauchemar, il s'éloignait de son objectif.

Le grappin d'acier siffla et heurta, en coup de poing distendu, l'arrière de la cuisse du fugitif. La jambe alors paralysée, Joker trébucha dans le sable sec.

Près d'eux, les rideaux de vagues laissaient de la boue iodée après chaque saillie, mais ce que la mer ne pouvait atteindre restait intact, laissant le sable rugueux, couleur cendre. Le clown en saisit une poignée quand la chauve-souris se rua vers lui et, dans un geste vif, il la jeta à la face du justicier.

Batman se recroquevilla avec un grognement, portant ses mains à son visage. Le sable piquait ses yeux et les grains glissaient dans sa cagoule comme autant de larmes sèches.

« Qui est aveugle, maintenant ?! » Demanda Joker en essayant de se relever, mais son rire guida les gestes de Batman qui réussit à le saisir et à la plaquer au sol.

Incapable de voir, Batman redoublait d'efforts pour maintenir son ennemi au sol, et il le sentait remuer comme un serpent. Ce démon luttait toujours grâce à des forces qui semblaient infinies.

Pour y couper court, la main gantée de noir se posa sur la gorge riante, le pouce s'alignant contre la trachée, la pressant, la pressant bien plus fort que lors du cauchemar.

Et si le chemin de la rédemption n'était pas impossible ? Et si Joker n'avait pas commis assez de crimes pour briser les espoirs du chevalier noir ?

Peu importait le nombre de bâtiments détruits à la dynamite, de cadavres au sourire figé, de menaces exécutées ou de vols orchestrés, Batman l'épargnait toujours, espérant encore. Le clown avait torturé Jason Todd, avait été jusqu'à faire croire à sa mort… et ça n'avait pas été suffisant !

Il était toujours vivant, gracié, et le chevalier noir restait un saint patron de la justice.

Soulevé par un sentiment de rage, peut-être de frayeur, le Joker donna un coup de poing dans la tempe de Batman qui bascula vers la rive, sonné.

Inversant les positions, ce fut au tour du clown de se dresser au-dessus du justicier, alors il pesa de tout son poids sur ce torse et bloqua les poignets de chaque côté de la tête cagoulée. Ne restait plus qu'à atteindre que les vagues reviennent ; Batman avait peut-être une armure qui le préservait des balles et des lames, il pouvait toujours se noyer dans l'eau sombre.

« Il va bien falloir que l'un de nous se décide à mettre fin à tout ça, Batou ! »

Batman essaya de dégager une de ses mains, mais sans succès, tout comme le poids sur sa poitrine l'empêchait de se redresser. Quand sa force égalisait celle du Joker, il devait le surpasser en ingéniosité.

Les vagues se ruèrent vers eux avec une rapidité d'impatient, ondulant, des gargouillis pour rugissements. Elles submergèrent entièrement Batman et encerclèrent le Joker, crachant une écume épaisse. L'impact manqua faire tanguer le clown, mais il tint bon, s'acharnant dans son crime. Peut-être le plus prestigieux de sa carrière.

Le autres détenus composaient un public qui l'applaudiraient, remplaçant les ovations prématurées des vagues.

Quand l'eau se retira, elle emporta grains de sable sous les roulements humides et caresses salées. Libre pour un instant, Batman avala une grande bouffée d'air.

Si le sel piquait ses yeux, cette tentative de noyade avait au moins emporté une grande quantité du sable coincé dans sa visière et son masque.

Inutile de se fatiguer à remuer ses bras ou son torse : le Joker était déterminé à le faire périr ici, sur cette plage grise.

Ce visage en contraste, terrifiant, allait vraiment être la dernière image qu'il verrait ?

Non, il allait pouvoir reprendre le contrôle. Les vagues allaient bientôt revenir. Il devait se laisser submerger à nouveau et dès qu'elles se retireraient…

Batman devait juste gagner un peu de temps.

« Tu ne pourras pas t'empêcher de m'épargner, Joker : ça fait des années que tu aurais pu me tuer, et tu ne l'as jamais fait.

— Et c'était marrant, Batou ! Mais toutes les bonnes choses ont une fin… Tu pleures ? Ah non, c'est juste de l'eau. Tu sais, je pense que je verserai une petite larme quand tu seras mort. Une larme de joie ! » Il s'esclaffa, maintenant toujours cette juste distance qui le préservait d'un coup de tête. « Tient, regarde ce qui revient ! Encore un peu de sel dans ta tasse, Batou ? »

Bloquant ses poumons, fermant les yeux, Batman se laissa envelopper à nouveau.

Le mois d'août arrivait, pourtant l'océan était d'une fraîcheur reposante et le silence qu'il apporta au justicier l'encourageait au calme, à la maîtrise. Sous cette nappe, il n'entendait presque plus le rire du monstre.

Et quand l'eau recula, à la seconde où l'air remplaça la menace, Batman souleva ses genoux. Dans cette position, il n'avait pas assez d'élan pour faire mal au Joker, mais c'était suffisant pour le projeter vers l'avant, le projeter vers lui. Et la distance s'en retrouva réduite. Batman se redressa à s'en blesser les épaules et son front percuta celui du Joker.

La douleur au niveau de sa nuque était un petit prix à payer, car le clown lâcha instantanément le chevalier pour porter ses mains à son visage, grognant de rage.

La confrontation avait été violente ; son long nez s'était mis à saigner et un filet de sang noir coula jusqu'à son menton.

« Espèce de brute !

— Espèce de serpent. » Répliqua Batman en le faisant basculer sur le côté, lui assénant un coup de poing dans les côtes pour le paralyser.

Les vagues revenaient, mais le justicier résista à la tentation de torturer le Joker à son tour.

Les détenus encore sur la plage, surveillés par les gardes, avaient assisté à la scène de loin. Harley avait même protesté quand Batman avait repris le dessus.

Quant à ceux sur la barque qui fuyait à toute allure vers Gotham, leur attention avait été attirée par le large : devant les lumières de la ville et ces promesses de liberté, des bateaux marqués des lettres GCPD allaient à leur rencontre.

Sur l'un d'eux, le commissaire Gordon, accompagné de Batgirl, avait la main sur la crosse de son revolver, prêt à l'utiliser. Robin, lui, était sur un autre bateau, renforçant la barrière entre Arkham et Gotham.

La police avait été prévenue par Quincy Sharp, tandis que Batman avait fait appel à ses deux apprentis.

La barque qui fuyait n'avait aucune chance, se dit Batman avec satisfaction. Toutefois, la victoire avait un arrière-goût amer : la fuite avortée ne changeait rien au décès brutal de Rachel Mildred.

« Batou. Tu ne pourras pas me reprocher de ne pas avoir essayé.

— Essayer quoi ? De me retenir enfermé à Arkham ? »

Joker se mit à rire. Batman lui maintenait les mains dans le dos, mais il lui laissait le temps de marcher et de reprendre son souffle. Ils étaient trempés et éreintés, partageant quelque chose que les luttes avec les autres n'avaient pas : une certaine passion.

Dans sa démarche maladroite, Joker se rapprocha même de son meilleur ennemi, se reposant sur lui. L'humeur changeante le rendait ainsi : capable de haine comme de tendresse pour le justicier.

« Comme au premier jour, Batou, quand tu étais obligé de me servir de guide. Oh, ça va me manquer ! »


Depuis la plage, ils avaient assisté à la lutte entre les rescapés et les policiers du mieux qu'ils avaient pu : la pénombre et l'agitation de l'océan avaient tenu la scène dans une confusion longue de presque une heure.

Face à des adversaires qui n'avaient pas subi l'effet du gaz de peur, Crane avait vite courbé l'échine sous la menace des armes. Un esprit aussi calme que le sien avait tout simplement conclu que son évasion n'était que partie remise.

Malgré le prix à payer, Ivy s'était jetée à l'eau en même temps que Calendar Man ; sa peau qui avait les mêmes propriétés qu'une feuille en souffrirait, mais en tant que vraie battante, elle avait refusé d'arriver si loin pour si peu. La nage dans l'océan salé serait juste l'épreuve ultime.

Et quand les bateaux du GCPD accostèrent, la botaniste était la seule manquante.

Batman ne se sentait pas inquiet pour autant : aucun projet de destruction d'un plan naturel n'avait été lancé par le maire de la ville dernièrement, Poison Ivy serait donc calme pour quelques temps. D'ici-là, il l'aurait peut-être retrouvée.

Batgirl et Robin auraient voulu rejoindre leur mentor, lui parler et échanger sur leur victoire. Mince, même Robin aurait reconnu que Bruce et son austérité lui avaient manqué ! Mais ils gardèrent leur distance, notamment à cause de la présence du Joker qui leur adressa un sourire malsain.

Gardes et policiers se partageaient des instructions, se prêtant main forte en faisant des rangs dans les aliénés qui allaient bientôt retrouver les cellules. Aujourd'hui, il n'y aurait ni atelier, ni promenade : il y avait des dégâts à réparer et des décès à pleurer.

Toutefois, avant de remonter vers l'hôpital, les criminels furent fouillés au cas où ils posséderaient encore des armes volées sur des cadavres. Les canons des fusils étaient braqués sur les détenus alignés près de la falaise, parodiant une scène d'exécution bien qu'il n'y aurait aucune mise à mort si personne ne faisait un geste brusque.

Mains éloignées sur corps, jambes écartées, Jonathan Crane se donnait des allures de général tombé au combat mais digne.

« Tu as commis une grave erreur, Crane. » Se dressant devant lui, Batman avait croisé ses bras. « Je ne parle pas de ton plan d'évasion, mais de tout ce qu'il a entraîné. Des infirmiers sont morts, cette nuit. Et parmi eux, l'alliée la plus précieuse que vous aviez.

— Je suppose que tu veux parler de l'infirmière Rachel ?

— Elle était la seule à avoir du poids face au directeur Sharp, Crane. Grâce à elle, Arkham était encore un hôpital, mais vous vous êtes tous condamnés. C'était une femme sévère, mais elle était juste.

— En d'autres termes : quelqu'un comme toi, Batman. Quelqu'un avec une croisade dénuée de sens, qui est morte pour une cause perdue. Je t'invite à méditer là-dessus.

— Je t'invite à en faire de même, Crane, sur pourquoi vous refusez tous d'être aidés, pourquoi vous cherchez à tuer ceux qui tendent des mains. »

Ils ne creusaient pas leur tombe : ils alimentaient les feux de leur propre enfer.

L'horizon devenait parme. Commençait un jour étrange, un jour qui marquerait le début d'une réorganisation rude à l'asile. Batman en était certain : avec Quincy Sharp, les infirmiers décédés ne seraient pas remplacés, tandis que les effectifs des gardes seraient doublés.

« Hé ! L'infirmier truc ! » Protesta le Joker, le seul détenu qui n'avait apparemment pas peur de remuer au milieu de ces policiers. « Bas les pattes ! Laisse Batou s'en charger ! On se sépare bientôt, il peut bien faire ça. »

Ordre qui arrangeait l'infirmier qui jeta un regard suppliant au chevalier noir. Batman fut désolé de voir que l'homme, dans sa quarantaine, avait du sang sur tout le côté d'un visage : même s'il était blessé, il devait travailler. La santé et le bien des patients passaient au-delà des siens.

Bientôt, cela serait différent.

« Allez vous occuper des autres. » Conseilla Batman. « Je préfère m'occuper de lui moi-même, au cas où il cacherait encore quelque chose. »

Il arrivait que même les vêtements sur le Joker soient toxiques, imbibés du poison hystérique qu'il administrait trop souvent.

Batman posa un genou dans le sable et passa ses mains le long de la jambe droite. Pas de couteau. Le long de la jambe gauche. Pas de bâton de dynamique.

Joker n'avait utilisé aucune arme lors de leur confrontation dans l'eau, mais, comme dans un jeu, il savait garder des atouts secret jusqu'à des moments fatidiques.

« Tu me chatouilles ! » S'esclaffa-t-il quand Batman palpa ses côtes assez tranchantes pour passer pour des lames.

Batman termina son inspection en silence, songeur. Contrairement aux équipes qui pensaient avoir limité les pertes, le justicier se sentait perdant ; il avait perdu une alliée potentielle, alors que Crane devait déjà réfléchir à sa prochaine attaque et que le Joker se sentait satisfait par cette nuit de cauchemar.

Le chevalier n'avait vraiment aucune satisfaction.

À moins que…

« Joker, je sais que ce n'était pas ton intention, mais… merci. »

Batman posa sa main sur l'épaule du clown, le sentant frémir. Comme il savait que le Joker avait retrouvé la vue, Batman s'autorisa un sourire en coin.

« Tu souris, Batou. Pourquoi ? Ivy s'est échappée ! Des soignants ont été lacérés ! Rachel a servi de poupée de chiffon à des malades !

— Et Crane en est le responsable.

— Et Lucia et Pam ? Mh ?

— Pam a été tuée par Claudia, qui a été libérée par Crane. Encore une fois, c'est lui, le responsable. Mais toi, si tu ne m'avais pas fait venir à Arkham, Murphy Wilson aurait continué ses expériences de mort imminente pendant longtemps, tuant peut-être d'autres patients. »

Quel plaisir. À mesure que le sourire de Batman s'agrandissait, celui du Joker devenait une grimace. Les premiers rayons du soleil étaient en train de poindre à l'horizon, ajoutant une nouvelle clarté pour mettre en évidence le comble.

Fier de son effet, Batman augmenta la pression de ses doigts.

Le cœur tapant sous son torse, le Joker lâcha un ricanement nerveux, pas plus convaincant que celui dans son délire.

« Merci, Joker.

— … Tes marques de politesse sont tellement rares, je suppose que je dois me sentir flatté. »

La blague avait assez duré et Batman s'écarta ; il était temps que le Joker rejoigne le cortège de lunatiques, qu'il retourne à l'asile où il était supposé finir ses jours.

Un garde le poussa, du bout du fusil, pour qu'il se place derrière Crane. Le clown vit enfin une dernière satisfaction dans cette nuit éprouvante, notamment pour oublier son trouble :

« Tu vois, l'Épouvantail, si tu m'avais inclus dans ton plan, on serait déjà à Gotham !

— Nous sommes arrivés aussi loin parce que tu n'en faisais pas parti, Joker.

— Ah, tu cherches juste à être vexant parce que tu es de sale humeur ! Ça ira mieux demain. Hé, d'ailleurs, tu savais que ta composition avait des effets aphrodisiaques ? »

Jonathan Crane lui tournait toujours le dos, tout en conservant cette attitude de professeur fatigué :

« Il existe un lien entre la peur et le désir sex…

— Non, non, ne gâche pas la magie en racontant tout ! Donne-moi juste la recette. Pour usage personnel, bien sûr, je ne compte pas marcher sur tes plates-bandes. »


Presque deux semaines d'absence et ses repères étaient faussés : la batcave lui paraissait à la fois plus petite et plus grande. Après les centaines et centaines de nuit passées ici, Bruce pensait que ce cadre familier n'aurait plus de surprises. Et pourtant…

Au moins, le calme qui y régnait le changeait de l'asile. Le seul bruit qu'il pouvait entendre était le frémissement des ailes des chauves-souris, toutes cachées dans le noir.

Le jour s'était levé depuis deux heures et, prévoyant, Alfred attendait le justicier avec un plateau d'argent. Dessus, un verre de jus d'orange, une tasse de café, trois tranches de pain grillé — peut-être déjà refroidies —, une pomme. Un menu plus complet que ce que Batman prenait à l'asile, mais il ne s'était jamais plaint ; la plupart du temps, chez lui, il ne buvait que la tasse de café sur le plateau et laissait le reste.

Le majordome garda le silence quand la portière de la batmobile s'ouvrit et que Bruce se débarrassa de son heaume. Sa peau était encore tendue par l'eau de la plage, par le sel qui avait cristallisé, par la dureté de son expression.

Tant que Bruce ne dirait rien, le majordome ne poserait aucune question.

Pourtant, il s'avança et, comme s'ils s'étaient vus la veille, déclara :

« Maître Bruce, je tenais à vous présenter mes excuses : en faisant le ménage dans une des chambres d'ami, un chandelier est tombé et le bord a entaillé le parquet.

— Ne vous inquiétez pas pour ça, Alfred, il y a plus grave.

— Oui, monsieur, mais je tenais à être honnête avec vous.

— Vous avez raison. C'est une vertu qui commence à être rare à Gotham. »

Alfred ouvrit la bouche, prêt à faire remarquer à Bruce qu'il semblait plus fatigué que d'habitude, mais cela faisait des années qu'il avait arrêté d'attirer l'attention du justicier sur son état de santé. Bruce n'écoutait aucun conseil qui allait à l'encontre de sa croisade ou de ses principes, même quand ils étaient pleins de sagesse.

Le majordome tenta tout de même une autre approche :

« Vous avez mené un travail remarquable avec Batgirl et Robin, je crois qu'ils ont été touchés que vous fassiez appel à eux. Mais, monsieur… Allez-vous porter à nouveau votre costume ce soir ?

— J'y suis obligé, Alfred. »

C'était une réplique récurrente, mais pour une fois, elle était sincère : Bruce Wayne ne pouvait se rendre à l'enterrement de Rachel Mildred sans éveiller les soupçons. Il irait en tant que Batman, sous l'identité qui avait été l'allié.

« Au moins, votre costume est déjà noir. »


Quiétude et fraîcheur planaient dans l'église, et la touche religieuse était la seule différence avec la batcave.

Tout comme la grotte, le sanctuaire était inviolé, car l'église Saint Luke était à une trentaine de kilomètres de Gotham, assez éloignée pour ne pas avoir été réquisitionnée par les gangs de la ville. Alors, contrairement à l'église de Gotham, reliques et icônes religieuses étaient toujours en place dans l'enceinte de la maison de Dieu, tout juste éclairées par la multitude de bougies.

Ici, les gens étaient libres de se recueillir et une chandelle fleurissait à chaque passage ; leur nombre impressionnant prouvait à la fois la ponctualité des prières — pour le décès d'un proche ou le souhait de repousser le mal à Gotham — et la tranquillité de ce seul lieu de culte préservé aux alentours.

Ce soir, l'église n'accueillerait que ceux qui souhaitaient rendre un dernier hommage à Rachel Mildred. Fille unique de deux parents décédés de vieillesse une dizaine d'années auparavant, célibataire et nullipare, qui viendrait lui dire au revoir ?

Les patients ? Aucun n'avait guéri, aucun ne ressentait de la reconnaissance envers leurs soignants, et quand bien même, ils n'auraient pas pris la peine de se rendre à la cérémonie ne serait-ce que cinq minutes. Les collègues ? S'ils n'étaient pas décédés, ils étaient en arrêt maladie, prostrés chez eux, encore terrifiés.

Batman avait reçu des nouvelles de Carrie : elle avait demandé sa démission après s'être entretenue avec Harvey Dent. En l'espace d'un quart d'heure, Harvey avait présenté ses excuses avant que son autre personnalité ne menace la jeune femme la tuer.

L'infirmière ne s'était pas attendue à autre chose, mais l'habitude la rendait malade et sa décision prise, elle avait quitté son poste à Arkham. Malgré l'amour que Breonna avait ressenti pour Harvey, cette crise aurait été douloureuse pour elle aussi.

À la fin de son message, Carrie remerciait le chevalier noir de lui avoir sauvé la vie et elle espérait qu'il n'aurait pas à le faire une seconde fois.

Batman ne s'attendait pas non plus à voir sur les bancs Murphy Wilson. Le justicier avait transmis les informations à Jim Gordon sur les activités de l'infirmier, voulant réfléchir avec lui à la sentence la plus juste, car malgré ses bonnes intentions, cet admirateur était un criminel.

Mais dans la journée, le Gotham Gazette avait publié un petit entrefilet annonçant le suicide de Murphy Wilson.

Apparemment, il s'était pendu dans l'ancien bureau de Rachel Mildred. Les médias, ignorant les agissements de l'infirmier, avaient interprété ce geste désespéré comme une fuite face au quotidien trop difficile de l'asile.

Batman, lui, hésitait entre la culpabilité et le meurtre déguisé — Harvey ? —, la honte ou la vengeance. Peut-être que Joker connaissait la vérité derrière cet énième décès, mais Batman n'avait aucune envie de lui demander.

Il n'avait aucune envie de savoir.

Ce dont il était certain, c'était que ces nombreux drames avaient pour résultat une absence autour du cercueil fermé. Sous le plafond froid, le silence était tel qu'on pouvait s'imaginer entendre les anges respirer. Sangloter. Au moins, aucun démon n'était venu pour ricaner.

Deux voisines avaient pris la peine de se déplacer jusqu'ici, encore choquées sur le sort qui avait fauché Rachel Mildred. Elles n'étaient pourtant pas au bout de leurs surprises : même le prêtre suspendit son oraison quand les portes s'ouvrirent, laissant le chevalier noir entrer, les bras chargés de fleurs blanches. Chrysanthèmes, lisianthus et roses à la blancheur sobre qui s'accordait au caractère neutre de la disparue. Les perles et flocons d'odeur dodelinaient doucement à mesure que le chevalier avançait, la nuque penchée dans le respect.

Il savait que Rachel Mildred n'aurait pas voulu d'une statue à son effigie, d'une parade en noir, ni même d'un poème récité au-dessus de sa tombe, mais l'idée d'un cercueil nu, oublié malgré tous les sacrifices, avait été insupportable à Batman.

Le père Barker le fixa un instant, surpris d'une telle entrée. Quand le justicier se plaça derrière les derniers bancs, distant, le prêtre reprit sa prière.

Batgirl s'inquiétait pour Bruce et, même si elle ignorait tout de Rachel Mildred, elle proposa d'être aux côtés de son mentor pour le soutenir.

Batman ne répondit pas à son message.

Au-dessus de l'entrée, l'orgue se mit à chanter sous les doigts de l'organiste, concluant l'éloge funèbre avec une multitude de plaintes lourdes, unissant des voix empruntées pour la défunte.

La cérémonie fut trop brève, même au goût du prêtre qui, pendant le Requiem, s'approcha de Batman, resté debout derrière le dernier rang.

Les deux voisines s'étaient retournées, encore intriguées.

« Souhaitez-vous ajouter quelque chose, mon fils ?

— Non, mon père, c'est inutile ; de là où elle est, Rachel Mildred ne peut plus entendre. »

Plus de bruits d'explosion, de ricochets de balles, de hurlements. Plus de rire.

« Êtes-vous sûr de ne pas vouloir essayer ? J'ai l'impression que quelque chose pèse sur votre cœur.

— L'échec pèse, mon père. L'échec.

— … J'ai entendu parler de vos exploits, mon fils. La ville vous appelle le chevalier noir, le justicier poursuivant une cause noble, mais il vous est possible d'ôter l'armure, dans le sens métaphorique bien sûr, et de soulager vos peines. »

Détournant son regard de ce vieillard si doux, Batman avait commencé à s'approcher de l'autel, les yeux fixés sur le cercueil qu'il s'apprêtait à fleurir. Il imaginait, sous la plaque de bois laqué, le visage tuméfié, les meurtrissures. Les thanatopracteurs avaient-ils retiré les fils avec lesquels Humphry Dumpler avait tenté de recoudre l'infirmière ? Avaient-ils pris la peine de maquiller une morte que plus personne ne pouvait voir ?

« Je ne peux pas, mon père, même dans le sens métaphorique. Si Gotham me voit ainsi, alors je répondrai à leurs attentes. Mais vous devez savoir une chose : si je suis un chevalier, alors Rachel Mildred était une madone. Elle poursuivait une cause noble et sa grandeur terrifiait les démons qu'elle avait pour patients. J'ai eu peur d'elle, moi aussi, peut-être parce que je craignais son hôpital, mais Rachel Mildred était en réalité douée d'une grande compassion. Elle était la madone d'Arkham. »


Une semaine.

Pendant une semaine, de nouveaux visages s'étaient invités, remplaçant ceux que Joker avait déjà oubliés.

Quelle importance ? Après tout, ils n'avaient pas d'importance.

Rien n'avait de l'importance depuis que Batman était parti, mettant fin à leur duo improbable. La première nuit où il avait retrouvé sa cellule, Joker avait pleuré et ri jusqu'à l'aube, laissant les soignants et les gardes démunis.

Il n'y a rien de plus alarmant qu'un clown triste, surtout quand celui-ci était imprévisible.

Pourtant, Joker se montra tranquille pendant les transitions des équipes : les uniformes blancs se raréfiaient, au profit des bleus et des gilets pare-balles.

Batman avait eu raison : maintenant qu'il ne restait plus que Quincy Sharp, l'asile d'Arkham ressemblerait encore moins à un hôpital. Le directeur changeait tout, effaçait les traces, ne pensait pas médical mais militaire.

Le bureau où s'était « suicidé » Murphy Wilson — ou peut-être s'était-il vraiment suicidé ? — avait été transformé en débarras. Un flagrant manque de respect à celle qui avait joué un rôle primordial dans son établissement.

Toutes ces modifications filaient, laissant le Joker indifférent : il préférait se concentrer sur un prochain projet, un projet magnifique, mais son humeur était si morose que la frustration l'empêchait de se sentir vraiment inspiré.

Il devait aller de crime en crime, d'horreur en horreur. Joker devait se surpasser. Traumatiser, terrifier, blesser plus que jamais.

Dans la salle commune, le poste de télévision murmurait un bruit de fond monocorde, berçant les esprits fatigués par les chaleurs de l'été. La météo alternait entre journées étouffantes et orages violents, dictant les sautes d'humeur et les accès de violence.

« Joker. » Mains croisées devant son ventre, Aaron Cash tenait une matraque. « C'est l'heure de ton rendez-vous avec le docteur Buckley. »

Le criminel était assis au sol, la tempe contre l'écran du poste de télévision qui repassait un discours de Bruce Wayne. Le milliardaire avait participé aux frais de réparation de l'asile d'Arkham et avait même légué un supplément pour que les soins apportés aux patients soient de meilleure qualité.

Quelle blague ! Sharpy allait surtout utiliser ce bonus pour des armes plus performantes.

« Allez, Joker. Je ne me répéterai pas. »

Nouveau et encore prudent, Aaron Cash préférait laisser une marge avant d'employer la force. Mais finalement, Joker s'éloigna du poste pour se lever et s'installer dans son fauteuil roulant. Une fois ligoté, le garde le conduisit jusqu'au bureau du nouveau psychiatre.

Dans le couloirs qui sentaient encore le brûlé, Joker demanda soudain :

« Est-ce que tu te plais ici, Cash ? Est-ce que tu as l'impression d'avoir trouvé le job de tes rêves ?

— J'en mettrais pas ma main à couper.

— Hé hé, va savoir. » Lança Joker en retrouvant un peu le sourire. Ce genre d'expression ne manquait jamais de le faire ricaner, et il serrait même hilare le jour où Killer Croc arracherait d'un coup de dents la main du gardien Cash.

« Je suis content de rencontrer ce nouveau carabin. Tous ces nouveaux, ça donne un peu de neuf à cette prison ! Oops, je voulais dire hôpital. Mais passons, docteur Buckley, tu as dit ? J'ai hâte de le voir !

— Tant mieux pour toi.

— Non, vraiment ! Cette télévision, ce n'était pas bon pour moi, je commençais à me sentir vidé. J'ai eu mon quota, merci. La prochaine fois, vous me laisserez les mains libres pour que je puisse bouquiner. Non ? Enfin, Cash, qu'est-ce que tu crains ? Que je me mette à tous vous torturer avec le tranchant des pages ? Ceci dit, les coupures de papier font atrocement mal, imagine à répétition entre les doigts ? Hein ?

— Tu iras proposer cette thérapie au docteur Buckley. »

Joker n'y pensait déjà plus. De toute façon, il avait déjà eu cette idée et elle avait vite perdu de sa saveur une fois exécutée sur le serveur d'un fast-food qu'il avait kidnappé deux ans auparavant. L'expérience avait été marrante dix minutes, mais il avait fallu improviser par la suite.

Puisque l'asile d'Arkham revivait grâce à du neuf, alors lui aussi devait faire pareil !

À la recherche de l'inspiration, Joker se mit à scruter les couloirs déjà connus, les gardes et aliénés qu'ils croisaient, mais il était toujours sur sa faim au moment d'arriver dans le bureau du docteur William Buckley.

Aussi maigre que Jonathan Crane, le psychiatre n'osa pas se lever de son bureau quand Cash ouvrit la porte : les premières rencontres avec le Joker restaient impressionnantes, surtout que le criminel s'évertuait à ce que les suivantes restent surprenantes, voire dérangeantes.

Et meilleur, chez lui, rimait avec assassinat du docteur.

« Vous pouvez y aller, Cash. Bonjour, Joker. Nous devons vérifier les séquelles que le gaz du patient Crane a pu laisser, je vais donc vous poser quelques questions et… »

Oh, ils étaient dans le bureau du docteur Logan, un pauvre vieux proche de la retraite qui avait été tabassé à mort lors de l'émeute.

Tant d'années d'angoisse pour finir comme ça… si c'était pas tordant !

« Joker ?

— Hm.

— Vous avez entendu ma question ? Je vous ai demandé si vous aviez des problèmes de digestion ?

— Des problèmes de… ?

— Digestion.

— Gestion.

— Pardon ?

— Quoi ? »

Joker commençait à retrouver son sourire à mesure que l'expression de confusion — de peur — envahissait le visage du médecin.

« Vous êtes nouveau, doc, mais vous allez vite comprendre mes sautes d'humour et mon sens de l'humeur. Ah, un petit sourire ! Vous voyez, ça commence à venir. Dîtes, je ne sais plus si mes médecins ont démissionné ou ont été tués, mais vous tombez bien : j'ai vraiment besoin de parler, de vider mon sac.

— Je suis là pour ça.

— Parfait ! Parce que quelque chose me pèse. Quelque chose qu'il est temps d'avouer. Sur la raison de tous mes crimes. Tous mes crimes, oui. Tous, sans exception. Je n'ai pas toujours été comme ça, je veux dire, avec les cheveux verts et la peau blanche, non, ma mère m'aurait noyé, jeté aux ordures ou brûlé. Peut-être les trois à la fois. Non, j'étais une recrue dans la police. Si, si, vous faîtes les gros yeux, mais après avoir enchaîné des petits boulots, je me suis dit que mon destin était là-bas. Pourquoi ? Grâce à Batman, à cause de Batman. J'étais un fan de ce gars-là, et je savais qu'en devenant détective, commissaire ou qu'importe, j'aurais la chance de lui serrer la main et de le compter parmi mes alliés. Mais vous savez ce qu'il a fait ? Il m'a laissé tomber ! Littéralement ! »

Le médecin en sursauta. Pris dans l'histoire de cette prétendue origine, il buvait chaque parole, curieux.

« Un soir, à Ace Chemicals, on devait arrêter un gang qui avait prévu de voler des découvertes. L'un d'eux m'a poussé par-dessus la rambarde d'une passerelle, juste au-dessus d'une cuve d'acide. J'ai réussi à m'agripper au rebord à temps, les entraînements à la police finissent par payer, mais j'étais incapable de remonter ! Je pendais dans le vide ! C'est à ce moment qu'il est passé, comme un buffle, avec ses bottes qui martelaient la plate-forme. Et il m'a ignoré. Si seulement il s'était arrêté pour me tendre sa main. Si seulement.

— J'imagine que le choc a été terrible… Qui vous a repêché ? Des collègues ? Aviez-vous de la famille avec qui parler et partager ? »

Ah, le passage de l'acide ne les intéressait pas toujours. En fait, la plupart des médecins voulaient l'anamnèse pour construire la base de leur dossier, et non l'apogée du récit, ce même élément qui revenait pourtant sans cesse dans toutes ses histoires : Batman.

Batman, toujours Batman.

Parce qu'il était terriblement amoureux de Batman.

C'était hilarant de penser qu'aucun médecin n'avait compris à quel point ! C'était pourtant évident ! Et personne n'avait jamais creusé dans cette voie !

Joker retirait ce qu'il avait dit une fois à Harley : Jonathan Crane était en fait un psychiatre remarquable, même si l'Épouvantail avait mis le doigt sur cette contradiction sans le savoir.

« Ah, la famille, oui… J'avais une fille, doc. D'ailleurs, le petit bout que je vois dans le cadre, là, sur votre bureau, c'est la vôtre, je me trompe ? »

Personne ne lui avait dit qu'il ne fallait laisser aucun élément personnel en évidence ? Sur le cliché, la gamine devait avoir dix ou onze ans, les cheveux longs et blonds. Si Jervis voyait ce portrait, il serait obsédé par une nouvelle Alice.

Gêné, le psychiatre détourna le cadre de façon à ce que le clown ne puisse plus voir la photo.

« La mienne lui ressemblait, mais elle était rousse. J'étais roux, avant l'accident, et elle avait hérité de mes cheveux. J'étais peut-être un peu jaloux quand je l'ai revue après mon hospitalisation, ou alors je voulais faire disparaître les traces de mon ancien moi, parce que je lui ai arraché tous ses cheveux ! Des poignées entières à la main comme si je plumais une poule rousse ! »

Une gamine rousse.

Joker voyait un visage dans son mensonge.

Oui, ça y est ! Il empruntait les traits de la fille de Jim Gordon qui avait été filmée pendant le discours de son père le lendemain de l'émeute !

Sous l'air effaré du docteur Buckley, Joker riait.

Oh, cette adorable jeune femme élevée dans le respect des règles et des lois, cette recrue du bien, cette promesse pour Gotham qui devait faire la fierté de papa Jim et de Batman.

Il serait malheureux que tous ces espoirs disparaissent à cause d'une très, très mauvaise journée.


C'est pendant le premier confinement, coincée chez moi, que j'avais commencé à écrire cette fic, et j'ai pris beaucoup de plaisir à "m'emprisonner" à Arkham. C'est peut-être affreux à dire, mais Joker fait parti de ces personnages qui m'aident à encaisser des périodes aussi incertaines et je ne me lasse pas d'écrire sur cet univers où il reste omniprésent.

D'ailleurs, j'ai peut-être (certainement) oublié de répondre à beaucoup d'entre vous, mais j'ai l'esprit vraiment troublé depuis quelques mois et je perdais la notion du temps, ce qui entraînait des doutes "ai-je remercier ce commentaire ? Ai-je oublié ?".

Mais j'ai noté chaque pseudo et je garde tous les messages qui me procurent toujours une grande joie (si, si, c'était un vrai réconfort !), alors mille mercis à ReiPan sur Wattpad, Quimress, YaoFanDeChoco et snappy31 sur FFnet, Zatanna Zatara, Lu et Sa_Chan sur AO3.

Vos encouragements et vos impressions égayaient toujours mes journées.