Désirs Exaucés

Jeudi 24 novembre

Michaela n'avait rien prévu, rien calculé. Elle s'était convaincue que le Dr Bernard lui dirait de suivre son cycle de près, ou toute autre recommandation qu'elle avait donnée elle-même à nombre de ses patientes dans ces circonstances. Aussi, d'apprendre qu'elle était déjà enceinte, et qui plus est de douze semaines – quasiment trois mois ! – l'avait plongée dans un tel état d'hébétude qu'il lui fallut plusieurs minutes pour réaliser son état. Elle fut alors simultanément frappée par une terreur sans nom, mais aussi par une joie sans pareille.

La terreur, parce qu'il lui semblait y avoir encore tant de choses qu'elle ignorait sur les soins à prodiguer à un nourrisson, à qui il faudrait donner le sein, qu'il faudrait laver, habiller, changer, et protéger. Une toute petite personne qui était la chair de sa chair, dont elle aurait l'entière responsabilité, qu'il faudrait guider et élever – mais cette fois, pas de Charlotte pour donner à l'enfant des bases solides de morale et de débrouillardise… Terreur aussi face à tout ce qui pouvait mal tourner. Une fausse couche, une mort in utero, un accouchement difficile au milieu de nulle part sans personne pour l'assister, ou procéder à une césarienne en cas d'urgence… Puis elle se rappela qu'elle venait d'escalader une montagne, qu'elle était tombée assez rudement dans un ravin, qu'elle avait galopé à droite à gauche avec Flash, qu'elle avait passé bien des nuits blanches, à veiller sur Loren entre autres… mais malgré tout cela, le petit miracle s'était accroché à la vie, blotti dans les entrailles maternelles, avec déjà l'obstination héritée de ses deux parents. Oui, c'était un vrai miracle. Elle n'avait pas cherché à retenir ses larmes de bonheur, sanglotant sans honte face à l'obstétricien qui lui souriait avec bienveillance après lui avoir annoncé la bonne nouvelle.

Le Dr Bernard s'était révélé un médecin efficace et minutieux dans sa façon de mener l'examen de sa patiente et accessoirement consœur. Il avait su la mettre à l'aise en s'adressant autant au médecin qu'à une patiente, sans condescendance ni paternalisme. L'interrogatoire s'était fait en toute franchise, tout y était passé : l'irrégularité de ses cycles, son alimentation et ses temps de sommeil quelque peu erratiques, sa chute dans la montagne, les saignements qu'elle avait pris pour des règles, les précautions qu'il lui faudrait prendre désormais, les dates plausibles de conception et d'accouchement…. Elle n'eut plus qu'une hâte : l'annoncer à son mari, l'amour de sa vie…

Arrivée à la réserve, dès l'instant où elle repéra Sully dans la foule, elle s'envola presque, se sentait pousser des ailes tant sa joie et son impatience de la partager avec lui tenaient presque du délire. Elle n'avait d'yeux que pour lui, le père de l'enfant qu'elle portait. Leur enfant. Ils auraient bien pu être seuls au monde, ou en plein milieu d'une foule d'étrangers, elle n'en avait cure lorsqu'elle s'exclama, tout sourire :

"Je – enfin nousnous allons avoir un bébé !"

Sully s'était attendu à tout sauf à cela, et fut aussi décontenancé et incrédule qu'elle l'avait été.

"Mais… mais comment tu le sais ?" parvint-il tout juste à articuler.

"Le Dr Bernard m'a examinée !

— Est-ce que c'est sûr ?" Il fallait en être sûr. C'était bien trop incroyable qu'après des semaines, des mois de doutes, de déceptions, de tentatives infructueuses de trouver des moments d'intimité propices, avec par-dessus le marché toutes les peurs de voir se reproduire la tragédie passée… finalement, tout cela n'avait plus guère d'importance.

Rayonnante, Michaela lui assura : "Oh oui c'est sûr ! Comment ai-je pu ne pas m'en rendre compte moi-même ?"

C'était donc vrai. Elle disait que c'était sûr, et sa conviction se lisait dans son exultation. Plus de doute possible ! Cela signifiait aussi qu'il avait deviné juste ces dernières semaines, lorsqu'il avait constaté dès son retour du Nevada[1] les changements dans l'apparence et le comportement de sa femme, certes subtils, mais difficiles à manquer pour lui qui la connaissait si bien.

"Un bébé ?! On va avoir un bébé ?" répéta Sully, la joie si écrasante que sa voix en craquait presque…

"Ouiiiiii !" s'exclama-t-elle triomphalement en se jetant au cou de son mari, qui l'enleva dans ses bras et la fit tournoyer, avant de l'embrasser avec exultation, sans se soucier le moins du monde des gens qui allaient et venaient autour d'eux.

La nouvelle se répandit comme une trainée de poudre : les trois jeunes Cooper eurent tôt fait de les rejoindre, suivis par le reste de leurs amis, et connaissances, dans une cacophonie jubilatoire de félicitations et de bons vœux pour la venue du bébé… Cependant, il y avait tellement de questions que Sully avait besoin de poser, il y avait tellement de réponses que Michaela voulait lui donner, mais avec cette excellente raison de rendre grâce en ce jour de Thanksgiving, toute discussion privée devrait attendre la fin des festivités.

O~O~O~O

Ils ne rentrèrent chez eux que bien après la tombée de la nuit. Brian, Colleen et Matthew parlaient encore avec animation de tous leurs espoirs et projets pour le bébé. Ils étaient si enthousiastes que leurs parents adoptifs pouvaient à peine en placer une !

Ce fut Matthew qui eut le dernier mot : "Il nous reste encore beaucoup de temps avant l'arrivée de notre petite sœur, ou notre petit frère. On ferait bien de laisser le Dr Mike et Sully se reposer tant qu'ils le peuvent, pas vrai ?"

Tous rirent de bon cœur, se souhaitèrent bonne nuit affectueusement et rejoignirent leurs chambres respectives, sauf Sully, retourné dans la grange pour dételer le chariot et bouchonner Bear pour la nuit. Matthew s'était proposé pour s'occuper de cette corvée, mais malgré son envie de tout savoir sur la consultation de sa femme avec le Dr Bernard, il avait aussi besoin de digérer la nouvelle, ses implications, et les angoisses qui l'accompagnaient…

Tout l'après-midi, Sully avait eu la sensation étrange de s'être dédoublé : tandis qu'une partie de lui exultait, l'autre était rongé par une panique sourde qui lui serrait les entrailles, et il ne pouvait s'empêcher de revoir, comme dans un mauvais rêve, le visage blême d'Abigail, le petit corps sans vie d'Hannah et, encore frais dans sa mémoire, le tourment de Clayton priant que sa femme soit épargnée. Il pressentait… Non, il savait que s'il arrivait quoi que ce soit à Michaela et leur enfant à naître, il serait incapable de porter le poids de sa culpabilité et de son chagrin. Il deviendrait fou, ou mourrait de désespoir.

Il se reprochait de ne pas avoir été présent pour la consultation. Il aurait pu poser directement ses questions à ce spécialiste dont Michaela semblait apprécier la réputation et le professionnalisme.

Il voulait tout savoir : quand le bébé allait-il arriver ? Michaela était-elle en bonne santé ? Ne devrait-elle manger et se reposer d'avantage, écourter ses heures à la Clinique ?... Les questions se bousculaient dans son esprit au point de lui donner le vertige, et s'il n'y prenait pas garde, son anxiété risquait de provoquer une migraine. Or, la dernière chose dont sa femme avait besoin en ce moment, c'était de devoir s'occuper de lui. Il la connaissait trop bien, s'il ne la surveillait pas, elle était bien capable de s'imposer de longues heures de travail sans répit, même enceinte jusqu'aux yeux !

Il prit une profonde inspiration pour se calmer, et se dirigea vers la maison où Michaela l'attendait peut-être encore.

O~O~O~O

Michaela ne s'était pas inquiétée outre mesure. Elle connaissait assez Sully pour comprendre ce besoin momentané de réfléchir dans son coin. Après avoir allumé sa lampe de chevet et allumé le feu dans la cheminée, elle profita d'être enfin seule elle aussi pour se déshabiller et s'examiner.

Elle sourit en constatant sous un jour nouveau certains détails, comme l'étoffe de son corsage qui tiraillait à certains endroits, les boutons plus difficiles à manier, les cordons de ses jupes plus courts… Elle se débarrassa vite de ses sous-vêtements et se tourna vers son miroir, dans le plus simple appareil, pour observer son corps déjà changé. Comment avait-elle pu être à ce point aveugle ? Les signes étaient pourtant évidents : ses hanches étaient déjà plus larges, le creux de sa taille nettement moins prononcé ; ses seins étaient manifestement plus lourds, et ô combien sensibles ; les aréoles ne s'étaient pas encore élargies – cela ne devait survenir qu'au troisième trimestre – mais leur couleur était indéniablement plus sombre, et surtout tout autour, de fines veines tissaient leur maillage bleuté. Cependant, elle fut déroutée par la légère protubérance juste sous son nombril. Elle était sûre et certaine qu'il n'y avait rien eu le matin même ! Comment cela était-il possible ?

Elle se retourna en entendant la porte de la chambre s'ouvrir. Depuis le seuil, Sully contempla un instant avec un plaisir non dissimulé les formes nouvellement épanouies de sa femme, avant de la rejoindre en deux enjambées. Une fois de plus, il la souleva de terre dans un élan d'euphorie, tournant sur lui-même et l'embrassant encore, et encore. Il n'aurait pas assez de baisers pour lui signifier combien il l'aimait, combien il était fier qu'elle portât son enfant – combien il craignait de la perdre elle aussi. Mais le bonheur l'emportait tout de même, et ils riaient ensemble contre les lèvres l'un de l'autre entre deux baisers.

Finalement, Sully la reposa face à la psyché, et se tenant derrière elle, l'enlaça de nouveau, couvrant son épaule nue de baisers, et posant ses mains sur le renflement de son ventre.

"Mmmh, c'est moi ou ça, ce n'était pas là ce matin ?"

Michaela sourit : "Justement je me faisais la même réflexion au moment où tu es rentré. Mais maintenant que j'y pense, j'ai déjà observé le même phénomène chez certaines de mes patientes. Il semblerait que, si une femme est trop anxieuse à l'idée d'être enceinte, ou si elle se croit infertile… ce n'est qu'à partir du moment où je leur annonce leur grossesse que les symptômes s'installent vraiment. Tu te souviens pour Myra ? Elle était déjà à presque cinq mois, et elle a grossi d'un seul coup !

— Maintenant que tu le dis… oui c'est vrai. Ça arrive souvent ?

— Non, pas vraiment. Je me suis vraiment sentie stupide, d'autant que certains signes étaient bien là, déjà. Si le Dr Bernard ne m'avait pas rappelé que les médecins sont rarement lucides à propos de leur propre santé, je crois bien que je serais partie me cacher dans un trou de souris, tellement j'étais mortifiée ! Même s'il s'est montré cordial, le Dr Bernard pense sûrement que je suis incompétente…

— Non, je suis sûr que non. Il te l'a dit lui-même, c'est difficile d'être objectif sur soi-même, même quand on est un très bon médecin, comme toi. Là n'est pas la question… Tu étais… anxieuse, comme d'habitude tu te mets toujours tellement la pression. Pour tout te dire, je sentais bien qu'il y avait quelque chose de changé en toi, j'avais deviné…. Mais je n'osais pas te le dire franchement… J'aurais dû insister."

Michaela se retourna pour lui faire face, et le regarda droit dans les yeux :

"Oh, Sully, tu n'as aucune raison de t'en vouloir. Tu me le disais, tu n'arrêtais pas de faire des allusions… que j'ai ignorées. Ou plutôt que j'ai interprété de travers, comme je l'ai expliqué au Dr Bernard…

— Bon, et qu'est-ce qu'il t'a dit d'autre ? raconte-moi tout," exigea Sully, fébrile d'impatience.

Michaela ne put s'empêcher de glousser en imaginant Sully, assis derrière son bureau à la clinique, les yeux dans le vide, perdu et assommé par le jargon médical comme l'avait était Brian.

"Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?

— Je doute que tu aies vraiment envie de tout savoir sur ma conversation avec le Dr Bernard, Sully." Elle rit de plus belle, ses yeux luisant d'un éclat mystérieux. "Néanmoins je pense que la date de conception et de naissance probables de notre bébé sont susceptibles de t'intéresser.

— Évidemment ! Alors, dis ! C'est pour quand ?" Dans son empressement, il faisait penser à un petit garçon qui demandant combien de temps il devait encore attendre avant le passage du Père Noël.

"Chaque chose en son temps… tout d'abord, la date de conception remonte vraisemblablement à un certain après-midi de septembre… Tu te souviens quand tu m'as accompagnée lorsque je suis allée chercher de l'écorce de saule ?

— Si je m'en souviens !… Attends un peu – est-ce que tu es en train de me dire que nous avons fait notre bébé sous notre arbre[2] ?"

Tout sourire, elle acquiesça vigoureusement, et se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur les lèvres avec ferveur. Toutefois elle se força à retrouver son sérieux pour lui dire :

"Disons que c'est la plus forte probabilité, mais il est aussi fort possible que –

— Que ce soit arrivé à un autre moment. Mais c'est bien de penser que c'est ce jour-là que c'est arrivé. Ça rend notre câlin de cet après-midi-là encore plus spécial…"

Ils échangèrent encore un baiser, que l'évocation de leurs ébats chargeait d'une pointe de désir. Il y avait plusieurs jours qu'ils n'avaient pas fait l'amour, leurs récentes tentatives ayant échoué, et le manque commençait à se faire sentir.

"… Mais au fond, le plus important dans l'histoire, ce n'est pas tant il a été conçu, mais quand il va arriver, n'est-ce pas ?

— Tu as raison. D'après nos calculs, notre fils ou notre fille devrait pointer le bout de son nez le premier juin prochain."

Cette date rendit soudain la grossesse et tout ce que cela impliquait encore plus réel pour Sully, qui fut submergé par une nouvelle vague d'angoisse. Il reprit Michaela contre lui, mais en même temps n'osait pas l'étreindre comme il en avait l'habitude, comme s'il craignait de lui faire mal.

Michaela n'en était pas surprise. Elle comprenait que la réserve inhabituelle de son mari tenait autant de son histoire, que des craintes qu'il nourrissait toujours, et qui avaient brutalement refait surface lorsque Clayton et Ginny avaient perdu leur petite fille, Ginny elle-même manquant de peu de mourir aussi, quasiment sous ses yeux. Alors c'était à elle, Michaela Quinn, autant en sa qualité de médecin qu'en tant qu'épouse, de le rassurer.

"Tout va bien Sully. Je suis en bonne santé, je suis forte, et notre bébé le sera aussi. Il l'est déjà," affirma-t-elle avec toute la conviction dont elle était capable.

"Tu es la personne la plus forte que j'ai jamais connue," répondit Sully en appuyant son front sur celui de sa femme. Il posa à nouveau ses mains sur le ventre légèrement bombé : là, un minuscule être humain poussait doucement, une petite chose encore imprécise, mais dont la mère n'était pas n'importe qui. C'était Michaela. Son âme sœur, celle pour qui son cœur battait. Les larmes lui montèrent aux yeux, une fois de plus bouleversé par la houle d'émotions contradictoires, entre affolement, fierté et ravissement, qui l'assaillait. Il ne se souvenait avoir eu de tels sentiments lorsqu'Abigail lui avait annoncé qu'elle était enceinte, mais bien sûr, en ce temps-là, il ignorait tout du danger que courait sa femme. Mais cette fois-ci, le cauchemar de voir Michaela mourir en couches le hantait comme l'hydre aux cent têtes. Il allait falloir à tout prix contrôler cette peur abjecte ou il deviendrait fou. Mais déjà, faire promettre à Michaela de ne prendre aucun risque…

Aucun risque. Oh mon Dieu. Il rouvrit les yeux d'un coup, alarmé.

"Mais… mais ? Quand tu as escaladé Pike's Peak ? cette chute dans la montagne ? 'Chaela, tu aurais pu –

— Je sais, Sully. Je comprends que tu sois si inquiet pour moi, et pour notre enfant. Mais crois-moi quand je te dis que tout va bien. Regarde, malgré ma chute, malgré mes cavalcades avec Éclair, le bébé est toujours là, mon corps est en train de changer, et le Dr Bernard lui-même pense que le risque d'une fausse couche est écarté à ce stade. Tant que je prends soin de moi, j'ai toutes les chances de porter le bébé à terme sans complication, et d'avoir un accouchement parfaitement normal. Je dois juste arrêter de monter à cheval, bien sûr, me reposer le plus possible, et manger sainement…

—J'y veillerai, tu peux me croire," promit Sully, catégorique.

"Il va falloir que tu demandes un prêt à M. Lodge rien que pour me nourrir… Tu ne vas pas me croire, mais j'ai encore faim," plaisanta Michaela, faisant référence à la voracité avec laquelle elle avait englouti son repas de Thanksgiving, ce qui n'avait pas manqué d'attirer l'attention de leur entourage, tous souriant aux futurs parents d'un air entendu.

Sully se dérida enfin, quelque peu rasséréné par ses paroles et son humeur si enjouée.

"Enfile une chemise et mets-toi au lit. Ce serait bête que tu attrapes froid. Je vais te chercher quelque chose à grignoter, je reviens," dit-il, en déposant un baiser affectueux sur le front de sa bien-aimée.

Mais Michaela avait autre chose en tête, et un appétit plus urgent à satisfaire, d'autant qu'elle était déterminée à prouver à Sully que non seulement elle était en parfaite santé, mais qu'il n'aurait pas à être constamment sur son dos pendant les six mois à venir.

De la voix basse et rauque dont elle usait occasionnellement pour mieux parvenir à ses fins, le sachant incapable de résister à l'humeur sensuelle qu'elle exprimait ainsi, elle murmura : "Oublie l'en-cas," avant de se jeter avidement sur lui pour un baiser qui ne lui laisserait aucun doute sur la nature de sa faim. Elle avait faim de lui, de son corps, de sa tendresse, de son amour, faim du plaisir qu'il savait si bien lui dispenser… une faim qu'elle n'avait plus honte de lui avouer.

Surpris par tant d'ardeur, Sully ne put que céder à l'instinct de répondre à pareil baiser avec autant de passion. C'était encore suffisamment rare qu'elle prît l'initiative qu'il ne pouvait qu'en être instantanément et furieusement excité. Il n'avait plus aucune volonté au son de cette voix… et sa peau ! que sa peau était douce ! plus douce que jamais ! Il en perdait tout entendement…

Par on ne sait quel miracle, il parvint néanmoins à s'arracher à l'emprise qu'elle avait sur ses sens pour haleter : "Mieux… mieux vaut ne pas commencer q–quelque chose… qu'on ne pourra pas f-finir, 'Chaela."

Quelques mois plus tôt, Michaela aurait pris pareille rebuffade comme une insulte, tout au moins comme une remise en question de sa capacité à satisfaire son époux, et le peu de confiance qu'elle avait alors en la dite capacité se serait brisé en mille morceaux. Mais ce soir, elle devinait sans peine que la réticence de Sully ne la mettait absolument pas en cause. Le mal était ailleurs.

"Oh nous allons finir. Il n'y a aucun risque, je t'assure." Sur cette assertion, elle lui prit la main, qu'elle posa sur son sein. Il ravala péniblement sa salive, puis soupira, incapable de masquer plus longtemps le désir qu'il ressentait pour le corps fécond de sa femme, plus belle et troublante que jamais. Il caressa très doucement le sein généreux, mais il hésitait toujours à aller plus loin.

Michaela tenta encore : "Je te promets que je ne risque rien, et le bébé non plus.

— Tu en es vraiment sûre ? Pas le moindre risque ?

— Absolument sûre. Viens, maintenant."

Elle l'entraîna vers le lit et entreprit de le déshabiller. Jamais elle n'avait ressenti une telle force, une telle confiance la posséder ainsi au moment où ils s'apprêtaient à faire l'amour. Était-ce parce qu'elle n'avait plus à s'inquiéter, même inconsciemment, de savoir si oui ou non leurs rapports permettraient une conception, et qu'elle pouvait enfin laisser libre cours à ses envies les plus secrètes, se consacrer tout entière à leur plaisir mutuel ? Était-ce parce que, cette fois-ci, c'était elle qui apprenait quelque chose à Sully dans le domaine amoureux, c'était à son tour de détenir le savoir ? Quoiqu'en fût la raison, elle ne savoura pas moins l'embrasement de tous ses sens, plus aiguisés sous l'effet de sa grossesse désormais connue et assumée, quand il reprit ses caresses, sur tout son corps, enfin.

Malgré les affirmations répétées de sa femme sur l'absence de danger, Sully préférait rester prudent et y aller en douceur, quitte à la laisser faire… cependant cela devint vite une gageure : jamais elle ne s'était montrée si aventureuse et entreprenante, ni si sûre d'elle-même. Jamais elle ne l'avait regardé avec tant d'avidité que lorsqu'elle le poussa, presque rudement, pour l'adosser à la tête de lit. Le cœur de Sully battait de manière complètement désordonnée, il en avait le vertige – il n'était plus de force à lutter contre pareil déchaînement. Pourtant, au moment où elle s'assit à califourchon sur ses cuisses, il la stoppa.

"Tut, tut, tu as dit plus de chevauchée…"

Michaela s'immobilisa une seconde, rougit à cause du double sens, mais n'en était plus à se laisser distraire de son but :

"Celle-ci est autorisée," susurra-t-elle, féline. Elle devint cependant plus rouge encore, n'ayant jamais rien dit d'aussi provoquant de sa vie !

En dépit des derniers lambeaux de doute et de crainte qui restaient accrochés à sa conscience, Sully céda.

"J'ai une meilleure idée. Assieds-toi dans l'autre sens." Il ne put retenir un grondement d'excitation lorsqu'elle obtempéra avec enthousiasme. Où était donc passée sa chaste épousée venue de la si puritaine Boston ? Non qu'il eût à se plaindre de cette facette bien cachée de sa personnalité ! Même après six mois de mariage, elle en était encore à attendre qu'il fît le premier pas et les quelques taquineries qu'elle s'autorisait dans l'intimité restaient bien innocentes, la plupart du temps. Aussi, l'audace sans précédent dont elle faisait montre ce soir était presque plus qu'il ne pouvait en supporter, mais il s'en délectait tout de même.

Lorsqu'elle fut bien calée, il l'attira à lui. Cette position était parfaite, non seulement il pouvait accéder librement aux zones les plus érogènes du corps chéri, mais elle-même restait maîtresse de ses mouvements, du tempo qu'elle souhaitait, et aucune pression sur son ventre, même plus tard dans la grossesse.

L'alternative proposée par Sully s'avéra incroyablement sensuelle, et beaucoup plus tendre et intime qu'elle n'aurait pu se l'imaginer. Sur son dos et ses épaules, dans son cou, il faisait pleuvoir des baisers tantôt gourmands, tantôt légers, et ses mains étaient partout, il savait exactement où et comment la caresser pour la faire vibrer, la faire gémir de plaisir, lui donnant tout ce qu'elle préférait. Tout ce qu'elle tirait habituellement de volupté lors de leurs ébats était soudainement exacerbé, magnifié, et lorsqu'elle en atteint le sommet, elle y resta un long moment, chaque puissante secousse se fondant dans la suivante. Elle ne contrôlait plus rien, mais cela ne lui faisait plus peur désormais. Au contraire. Elle s'abandonna avec délice à cette extase volcanique.

Stupéfait et enivré par l'effervescente réaction de sa femme, Sully capitula à son tour, chaque parcelle de son être portée à ébullition et éclatant dans l'éblouissement de la jouissance.

Un peu plus tard, ils retrouvèrent assez d'énergie pour se blottir l'un contre l'autre, bien au chaud sous les couvertures, apaisés et bienheureux. La main de Sully avait retrouvé sa place protectrice sur le ventre de Michaela, qui déjà somnolait, épuisée par une journée riche en émotions fortes et par la fatigue naturelle qui accompagnait la grossesse.

Sully, bien qu'exténué lui aussi, ne parvenait pas à s'endormir, encore trop remué par le tourbillon de sentiments qui l'assiégeait, le choc, l'émerveillement, l'inquiétude… Michaela lui en faisait décidément voir de toutes les couleurs, mais il en résultait cette petite vie tout juste ébauchée, bien à l'abri dans le ventre maternel, et désormais bien ancrée dans son cœur de père.

Il se rappela ce moment où, pour la première fois, il avait imaginé Michaela avec un nouveau-né dans les bras – un bébé qui pourrait être de lui. C'était lors de cette soirée où Red McCall avait sorti sa guitare pour chanter une berceuse à son fils, tandis que Michaela berçait l'enfant, installée dans le fauteuil à bascule que lui, Sully, avait façonné pour sa première femme, mais où Michaela semblait déjà à sa juste place. Elle avait tant d'amour à offrir, elle était si naturellement, si spontanément maternelle malgré l'éducation qu'elle avait reçue, que Sully ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle serait la meilleure des mères, et il était tombé encore plus amoureux de cette femme extraordinaire – comme s'il avait eu besoin de raisons supplémentaires de l'aimer !

Michaela émit une plainte dans son demi-sommeil qui interrompit les pensées de son mari. Saisi par un nouvel élancement de panique, il s'en voulut de s'être laissé si facilement débordé par le désir qu'il éprouvait pour elle. Dieu que la chair est faible…

"Tu as mal quelque part, 'Chaela ?"

Elle cligna plusieurs fois des yeux, toujours somnolente, puis tourna la tête pour lui jeter un regard dépité par-dessus son épaule.

"Mm…nooon... mais j'ai encore faim," se lamenta-t-elle.

L'instant d'après, ils éclatèrent de rire.

fin


[1] Voir Mots manquants

[2] Voir la nouvelle L'Arbre aux câlins