Bonsoir bonsoir !

Ce recueil accueillera tous mes OS Soulmates entre Thorin et Bilbon. J'ai plein d'idées, mais ne vous attendez pas à un rythme régulier X)

Je répondrais aux reviews anonymes tout en bas de mon profil, et la réponse sera disponible un mois à partir de la date de réception du commentaire.

Rating : T

Disclaimer : Tout est à J. R. R. Tolkien et/ou Peter Jackson et son équipe

Bêta : Yumeshiro

Soulmate UA : Une couleur est absente de la vision tant que l'âme-soeur n'est pas rencontrée.

Nombre de mots : 7,2 k


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1# Not all who wander are lost

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Bilbon Sacquet n'avait jamais vu la vraie couleur du ciel.

Pour lui, le plafond nuageux au-dessus de la Comté était d'un gris plus ou moins foncé selon le temps et l'heure de la journée. Sa mère lui avait bien dit qu'il était bleu, mais tant qu'il n'aurait pas rencontré son âme-sœur, il ne pourrait réellement apprécier la vision qui s'offrait à lui en levant la tête.

Il était rare pour un Hobbit de ne pas trouver son âme-sœur avant sa majorité. Tout le monde connaissait tout le monde ou presque ; difficile dans ces conditions de ne pas trouver l'autre partie de son âme.

Cela ne faisait que le rendre plus étrange aux yeux de ses voisins, couplé avec son désir d'aventures qu'il n'avait pas vraiment perdu en grandissant. Pour échapper aux regards oppressants et aux murmures indiscrets - et pour augmenter ses chances de trouver son âme-sœur - il avait rejoint les rangs des Garde-frontières.

Il avait rapidement appris auprès de ses camarades Hobbits et des Rôdeurs qui passaient de temps à autre à se défendre. Pourtant, les frontières étaient rarement agitées et leur rôle consistait le plus souvent à ramener à la civilisation les âmes égarées.

Il s'agissait généralement d'humains ou de nains, ces derniers ayant plus de mal à s'orienter à l'air libre que dans leurs galeries souterraines. Parfois, de jeunes Hobbits audacieux s'égaraient aux abords des frontières et ils les ramenaient chez eux. À plusieurs reprises, Bilbon dut d'ailleurs rendre ses petits cousins à leurs parents aussi inquiets que blasés, le sang Touque dans leurs veines les rendant aventureux.

Plus rarement - voire même presque jamais -, quelques gobelins ou orcs perçaient jusqu'aux frontières. Ils étaient impitoyablement repoussés, voire éliminés, par les Gardes-frontières ou les Rôdeurs, afin d'assurer la sécurité, la tranquillité et la prospérité de la Comté.

Jusqu'à présent, Bilbon n'avait toujours pas trouvé son âme-sœur, alors qu'il avait depuis longtemps passé les débuts de l'âge adulte. Il craignait un peu de mourir seul, sans avoir trouvé la personne que la Dame lui avait attribuée.

Il aurait pu faire comme les rares qui ne rencontraient pas la leur et se mettaient en couple avec d'autres solitaires. Cependant, il trouvait cette décision lâche ; il préférait vivre seul que dans le mensonge, avec une personne qui ne lui était pas destinée. Il rêvait d'une belle histoire d'amour comme ses parents et refusait de se mettre en ménage par dépit. Peut-être était-ce niais, mais il n'en avait pas honte.

Si le Hobbit se mariait un jour, ce serait sous un ciel bleu qu'il serait capable d'admirer.

Bilbon soupira devant son feu, sous l'oeil attentif des étoiles qui commençaient à apparaître alors que le soleil déclinait. Il saisit la brochette de champignons qui grillait lentement au-dessus, salivant d'avance au fumet délectable. Puis, un craquement étrange interrompit la quiétude de la nuit. Il fronça les sourcils et reposa la brochette, attrapant l'arc à ses côtés.

Il se leva avec précaution, alors qu'un oiseau prenait son envol dans un hululement lugubre et que des bruits de pas résonnaient. Il prit une flèche dans le carquois attaché contre sa cuisse et banda son arc, notant que le temps entre chaque pas était lent. Quelqu'un - ou quelque chose - arrivait en marchant. Il y avait peu de chance que cela fût alors un danger pour lui. Peut-être l'un de ses camarades Gardes, qui avait vu la fumée et par conséquent dévié de son chemin pour voir de quoi il retournait ?

Il garda néanmoins sa flèche encochée, en alerte. Une silhouette sortit alors des buissons en chancelant. Il s'agissait d'un nain un peu plus grand que ceux que Bilbon avait déjà croisés, dont le visage était en partie masqué par un rideau de longs cheveux noirs ébouriffés et broussailleux. Il maintenait un morceau de tissu rougeâtre contre son bras droit, qui tenait une épée.

L'inconnu releva la tête et leurs regards se croisèrent.

Deux choses se produisirent alors simultanément. Le Hobbit hoqueta en rencontrant les plus beaux yeux du monde, d'une couleur qu'il n'aurait pas su nommer et le nain s'écroula lourdement au sol. Sa lame tinta bruyamment en tombant dans la poussière, avant qu'un silence pesant ne s'installe.

Le Garde-frontière resta un instant interdit, les yeux fixés sur la silhouette évanouie. Ses bras commencèrent à trembler sous la contrainte infligée et il les baissa finalement, rangeant la flèche dans son carquois. Il posa son arc au sol, puis s'avança vers l'inconnu, la main sur son poignard et les sens aux aguets.

Ce qui avait blessé le nain ne semblait cependant pas l'avoir suivi et Bilbon souffla de soulagement, avant de s'agenouiller auprès de lui.

Il le retourna sur le dos, inquiet, et jura en voyant la blessure au bras qui se remettait à saigner, maintenant qu'elle n'était plus compressée. Il passa alors ses mains sous les aisselles du nain et, le maudissant par avance pour son poids, le rapprocha comme il le put du feu.

Bilbon saisit alors son sac posé à côté de sa couverture et qui lui servait d'oreiller. Il en sortit quelques bandages, une aiguille et du fil. Il avait appris les propriétés curatives de certaines plantes auprès de sa mère et à recoudre les blessures auprès de Gardes plus expérimentés. Les accidents étaient rares, mais arrivaient tout de même, et il avait mis un point d'honneur à pallier ses méconnaissances sur les soins.

Il recousit et pansa la plaie, avant de s'intéresser finalement à l'étranger. Sa tignasse sombre était parsemée de broussailles que le Hobbit s'appliqua à enlever, lui permettant de découvrir des cheveux d'argent indiquant qu'il ne s'agissait pas d'un jeune nain. Sa tenue était de bonne qualité, bien que malmenée par des combats. Son épée, ramassée et rangée dans son fourreau, était de belle facture.

Le blessé était sans doute plus un guerrier qu'un marchand, même si les deux n'étaient pas incompatibles.

Bilbon était cependant étonné de la taille de sa barbe, très courte pour un nain. Avait-il commis une offense assez grande pour être obligé de la raser, ou était-ce par choix personnel ? Il haussa les épaules, s'en fichant un peu, avant qu'une odeur de brûlé ne lui parvienne.

Il se leva d'un bond pour enlever ses champignons du feu, mais trop tard. Ceux-ci avaient déjà commencé à carboniser et le Hobbit pesta, son ventre grognant de faim. Il mangea tout de même, se jurant de se faire des repas de roi la prochaine fois qu'il rentrerait chez lui. Il n'avait que quelques jours encore à patrouiller avant que la relève ne vienne.

Il se retourna ensuite vers le blessé. Il vérifia qu'il respirait toujours en mettant sa main devant sa bouche, puis qu'aucune autre blessure ne lui avait échappé. Rassuré par son état stable, il commença à s'installer pour dormir, le feu mourant peu à peu.

Le Garde ramena d'abord son tapis fin qu'il utilisait comme matelas près de son invité surprise, pour partager la couverture avec lui durant la nuit. Il retira ensuite la corde de son arc, la roula et la rangea dans son sac, qu'il plaça au-dessus de sa couche. Puis, il défit son carquois et le posa à côté de lui. Il se glissa enfin sous sa couverture avec un soupir bienheureux, puis se tourna sur le dos pour observer le ciel presque nocturne. Il comptait toujours les étoiles pour sombrer dans le sommeil.

Cependant, tout envie de s'assoupir disparut soudain quand ses yeux se perdirent dans la voûte céleste. Sa respiration se coupa alors, tandis que ses yeux s'écarquillaient sous la surprise. Il hoqueta, avant de frotter ses paupières pour être bien certain qu'il ne rêvait pas. Il se pinça même, alors qu'il prenait lentement conscience de la couleur magnifique qui s'étendait derrière les étoiles naissantes, remplaçant le dégradé de gris habituel.

Le ciel avait perdu ses teintes de gris pour une couleur magnifique et Bilbon sut qu'il s'agissait du bleu. Un bleu foncé, presque violet, éclairé par les derniers rayons du soleil, un bleu qu'il pouvait voir pour la première fois.

Il se redressa d'un bond, sa tête se tournant vers l'étranger. La teinte de ses yeux ne lui était désormais plus inconnue. Douce Yavanna, il n'en revenait pas ! Son âme-soeur était un nain qu'il venait de rencontrer.

Un nain, par les Valars.

Un Enfant de la Pierre. Un enfant d'Eru, l'épouse de la mère des Hobbits. Et le Frontalier n'était même pas surpris par le sexe de sa moitié. Il le soupçonnait depuis trop longtemps pour s'en étonner. Il était un Hobbit comblé par son âme-soeur.

Un sourire béat traversa son visage alors qu'il se recouchait. Sans doute devrait-il discuter de l'état des choses avec l'homme le lendemain, mais rien ne pouvait le faire descendre de son petit nuage.

Il avait enfin rencontré celui que Yavanna lui avait destiné.

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Bilbon se leva ainsi d'une bonne humeur exceptionnelle. Ses yeux pétillaient alors qu'il observait pour la première fois les couleurs chaudes de l'aube céder leur place au bleu. Même les nuages lourds de pluie qui arrivaient au loin, d'un gris sombre peu avenant, ne parvenaient pas à ternir sa joie.

Il chantonnait gaiement tandis qu'il enroulait sa couverture, avant de l'attacher sur le dessus de son sac. Il songea qu'il n'avait rien à offrir à son âme-soeur pour le petit déjeuner et cessa de humer sa chanson favorite, perdant un peu de sa jovialité.

S'il avait été à Cul-de-Sac, nul doute qu'il aurait pu le gaver jusqu'à ce que le second petit déjeuner en devienne presque de trop. Pour ce matin, ils devraient se contenter des pommes du pommier en bordure de clairière.

Le Hobbit s'approcha alors de l'arbre fruitier et l'escalada comme il le put. Il commença à cueillir des pommes, quand le nain bougea dans son sommeil, avant de se redresser lentement.

Bilbon rit légèrement en voyant la surprise s'afficher sur le visage au port altier. L'inconnu se frotta les yeux, visiblement incrédule devant la nouvelle couleur qu'il observait, avant que le Frontalier ne décide de lui épargner un questionnement prise de tête. Il siffla pour attirer son attention, s'appuyant contre le tronc pour faire rebondir dans sa main la pomme qu'il venait de saisir.

― Bilbon Sacquet, pour vous servir, maître nain !

Il s'inclina légèrement, le sourire malicieux, alors que son âme-sœur relevait la tête vers lui. Son regard bleu le fixa, semblant le sonder, et il ne manqua pas l'air agacé qui s'installa sur la figure empreinte de fatigue. Ce fut un coup dans le cœur du Hobbit, qui manqua de vaciller.

Il se mordit la lèvre inférieure, soudain moins sûr de lui. Le nain ne paraissait guère ravi de le voir et lui lança un regard noir, tandis que sa bouche se pinçait. Il était même moins que ravi. Déçu, aurait dit le Hobbit. Il changea la pomme de main, avant de reprendre la parole d'une voix moins assurée.

― Grâce à vous, je peux enfin contempler la beauté des cieux… Puis-je connaître votre nom ?

― Thorin, fils de Thrain, si vous tenez tellement à le savoir, Semi-Homme, déclara sèchement le nain.

Semi-Homme. L'appellation fut un nouveau coup de poignard qui déchira son cœur naïf et le fruit cessa soudain de rebondir dans la paume ouverte. Un frisson parcourut son échine alors que le Hobbit plissait les yeux. S'il n'avait jamais pris les armes, nul doute que le ton froid l'aurait gelé sur place ; le rejet implicite, totalement déstabilisé et abattu. Hors là, il réussissait à s'empêcher de s'effondrer, bien qu'il n'avait qu'une envie : lui lancer la pomme en plein dans la tête.

Et c'est ce qu'il fit, sans aucun regret. Si son âme-sœur ne voulait pas de lui, il ne voulait pas rester une seule minute de plus en sa compagnie. Il pleurerait ses désillusions et soignerait les blessures que le nain avait infligées en quelques minutes à peine à son cœur plus tard.

Le fruit trouva avec force sa cible, trop surprise pour réagir. Le dénommé Thorin lâcha un grognement, se frottant le nez tandis que l'objet de l'agression roulait dans la poussière au sol. Le nain lui adressa un regard noir, que Bilbon lui rendit sans peine.

Même si les larmes qui commençaient à perler au coin de ses yeux devaient le rendre bien moins effrayant.

― Je vous ai soigné et vous êtes mon âme-sœur, est-ce qu'un peu de respect serait vraiment trop exiger de vous ? siffla-t-il.

Il descendit de l'arbre rapidement, son ventre désormais noué au point qu'il ne pourrait rien avaler. Sans un regard supplémentaire pour Thorin, il prit son carquois qu'il rattacha à sa ceinture, sortit la corde de son arc du sac avant de le mettre sur ses épaules, puis prit son arme. Il installa la corde en silence, sentant le regard de l'étranger dans sa nuque.

Ses larmes roulaient désormais sur ses joues, mais Bilbon refusait de montrer ce triste spectacle au guerrier. Ce dernier restait cependant muet, mettant d'autant plus le Frontalier sur les nerfs. Il n'essayait même pas de se justifier de son comportement ! Soit il en avait honte et n'osait pas s'excuser, soit il n'en avait cure ; dans les deux cas, cela blessait profondément l'enfant de Yavanna.

― Je suis désolé. Vous… Cela m'a surpris. Je vous remercie de m'avoir aidé.

Le Hobbit se figea, croyant avoir mal entendu, avant de passer rapidement le bout de sa manche sous ses yeux pour effacer toute trace de tristesse. Il se redressa et releva la tête le plus fièrement possible, bien qu'il n'arrivait qu'à la poitrine du nain. Il ne lui montrera pas les blessures qu'il lui avait causées, même si les excuses mettaient un peu de baume à son coeur. Peut-être avait-il seulement été rude à cause de son étonnement ?

Bilbon ne préféra pas espérer et à raison aux paroles qui suivirent.

― Mais ne croyez pas que nous pourrons construire quelque chose, maître Sacquet. Je ne m'encombrerai pas de mon âme-sœur…

― Encore moins s'il s'agit d'un Semi-Homme, je présume ? cracha-t-il en l'interrompant. Je ne suis pas la moitié de quelque chose, encore moins d'un Humain !

Il tourna les talons, alors que ses larmes recommençaient à couler, brouillant sa vue. Le ciel d'azur semblait le narguer au-dessus de sa tête et il en venait presque à vouloir que le nain ait eu une couleur omniprésente. Comme le vert, par exemple, pour qu'il n'oublie jamais qu'il venait de refuser l'âme créée pour lui.

Il aurait peut-être finalement préféré toujours ignorer à quoi ressemblait réellement le bleu.

Bilbon ne sut combien de temps il marcha sans regarder où il mettait les pieds. Peut-être cinq minutes, peut-être une heure. Mais il s'arrêta finalement quand ses larmes se tarirent d'elles-mêmes en entendant un hurlement de warg, en provenance de l'endroit où il avait laissé Thorin. Les nuages avaient désormais obscurci le ciel, prêt à éclater.

Un bref instant, il songea à la laisser se débrouiller. Un bref instant.

Puis il se souvint des yeux bleus profonds, de la beauté du ciel changeant après l'aube. Si Thorin mourrait… Était-il prêt à perdre ce qu'il venait d'obtenir, même si le nain le méprisait ? Et n'était-ce pas que son travail que de s'assurer de la sécurité des frontières ?

Il fit volte-face en jurant et se mit à courir à perdre haleine, rebroussant chemin en espérant ne pas s'être trop éloigné. Il remercia mentalement Yavanna quand il arriva vite sur les lieux, s'apercevant qu'il s'était contenté de tourner autour de la clairière. Il avait dû se perdre pendant quelques minutes à peine dans ses pensées. Heureusement qu'il n'avait pas croisé les orcs seul…

D'ailleurs, les orcs n'étaient pas encore arrivés sur les lieux, mais Thorin n'était plus visible. Se traitant mentalement d'imbécile pour ne pas avoir pensé à cette possibilité, il songea à trouver un meilleur terrain pour affronter les créatures maléfiques. Mais il était hors d'haleine et il jugea qu'il s'effondrerait rapidement d'épuisement, bien avant de trouver un lieu plus propice.

― Maître Sacquet ?! Qu'est-ce que… Fuyez, crétin ! C'est moi qu'ils cherchent, pas vous !

La voix du nain provenait des hauteurs et le Hobbit releva la tête, plissant les yeux pour examiner les arbres alentour. Malgré les feuillages épais, il aperçut la silhouette de son âme-sœur dans un chêne. Le Garde soupira, se pinçant l'arête du nez alors que les hurlements des wargs se rapprochaient.

― Rassurez-moi, vous n'espériez tout de même pas qu'ils perdent votre piste ainsi ?

Avec un soupir supplémentaire, il se débarrassa de son sac derrière l'arbre en question, puis passa son arc autour de lui pour monter rejoindre Thorin. Ce dernier l'aida pour les derniers centimètres en lui tendant la main, même s'il le foudroyait du regard.

― Pourquoi ne fuyez-vous pas ? exigea-t-il de savoir.

― C'est mon travail de débarrasser la frontière de la Comté des nuisibles, figurez-vous, répliqua-t-il en prenant plusieurs flèches dans sa main. Et j'ignore combien vous nous en avez ramené.

Il les planta dans le tronc pour y avoir plus facilement accès, encochant la première, aux aguets. Le nain voulut ajouter quelque chose et il le foudroya à son tour du regard, l'incitant à rester silencieux.

Deux wargs entrèrent alors dans la clairière, truffe au sol, monté chacun par un orc. Bilbon avait vu pire, même s'il serait seul, le blessé ne lui étant d'aucune aide. Il leva silencieusement son arc, banda la corde et visa.

Il transperça l'œil d'un des wargs, le faisant hurler de douleur. Son cavalier tomba au sol, alors que le Hobbit encochait déjà une nouvelle flèche. Celle-ci se ficha ensuite dans l'armure du second orc, qui grogna d'indignation, avant de la retirer.

La créature alpagua l'autre dans le noir parler des serviteurs du mal, qui se redressa alors que sa monture tentait de retirer la flèche plantée dans son œil. L'orc au sol monta sur le dos du second warg et le Frontalier encocha une autre flèche, qui fila se planter dans la gorge du warg déjà blessé, alors que les autres prenaient la fuite.

Les orcs étaient couards, dès qu'ils n'avaient aucun supérieur à qui obéir. Ces deux-là semblaient ne pas avoir de chef, ou ils auraient été plus. Il devrait alerter les autres Gardes de leur présence, mais au moins, il les avait chassés, pour l'instant.

Il reprit les flèches qu'il n'avait pas utilisées et les remit dans son carquois, interceptant au passage le regard impressionné de Thorin. Il renifla, avant de descendre lestement l'arbre. L'animal au sol gronda, mais il agonisait, la flèche dans sa jugulaire lui faisant perdre beaucoup de sang. Bilbon posa son arc contre le tronc et dégaina son poignard, passant dans le dos de la bête.

Il avait beau ne pas aimer les wargs, il n'avait pas l'intention de laisser celui-là agoniser de longues heures.

Le poignard trouva avec un geste né de l'habitude le cœur de l'animal, qui rendit son dernier soupir alors que le nain redescendait à son tour de l'arbre. Le Hobbit essuya sa lame en tentant d'ignorer sa présence, avec beaucoup de mal.

― Vous vous débrouillez bien avec un arc, lâcha Thorin dans son dos.

― Encore heureux, ou je serais déjà mort, répliqua-t-il en se redressant.

Il se retourna vers lui et cligna des yeux en voyant que son âme-sœur récupérait le sac qu'il avait posé derrière le chêne. Il resta un instant interdit, encore plus quand il le mit sur son dos. Il n'avait quand même pas l'intention de lui piquer ses affaires, ce sale petit ersatz de gobelin ?

Thorin intercepta son regard et prit son arc avant de lui tendre, le visage fermé. Le Hobbit rangea son poignard et vint reprendre son arme, tendant ensuite sa main pour récupérer son sac. Les lèvres du nain frémirent, avant qu'il ne désigne le nord, vers la Comté.

― Après vous. Je suis blessé et vous connaissez les lieux mieux que moi. Je ne suis pas stupide.

― Laissez-moi dire que j'ai des doutes, persifla Bilbon.

Il était presque heureux de voir la colère transparaître sur les traits du nain impoli. Il devrait s'y habituer ; le Hobbit était trop malheureux d'être rejeté par lui pour faire des efforts. Peut-être avait-il été naïf en croyant que cela serait une alchimie idéale dès le premier regard avec son âme-sœur. Ce n'était pas pour autant qu'il devait accepter de se faire traiter comme un paillasson.

Il s'avança dans les fourrés sans hésiter, connaissant assez bien les environs pour se diriger malgré les nuages qui assombrissaient le ciel. Il vérifia tout de même que Thorin le suivait, mais uniquement pour ne pas perdre ses affaires.

D'ailleurs, il se demanda comment il avait pu atterrir aussi loin de la route principale. Même attaqué par des orcs sur celle-ci, il n'aurait pas dû s'en éloigner autant. À moins qu'il n'avait pas voyagé sur celle-ci ? Aussitôt, son regard se fit un peu plus dur. Faisait-il partie d'un groupe de bandits qui pillaient les voyageurs ? Cela expliquerait qu'il fût si loin de la civilisation.

― Que me vaut ce regard, cette fois, Maître Sacquet ?

Évidemment, son compagnon de route avait remarqué le changement. Bilbon soupira, avant de demander négligemment, comme si cela n'avait pas d'importance :

― Comment vous êtes vous retrouvé dans un tel pétrin ? Les voyageurs sont rares dans cette région, ils passent plutôt par Bree et la grande route.

Un silence inconfortable suivit sa question et il mit sa main sur la manche de son poignard, fixant du coin de l'œil le nain. Ses doutes grandissaient, assombrissant son regard, quand Thorin soupira, passant une main derrière sa nuque. Une moue agacée et de gêne traversa son visage, avant qu'il n'avoue à voix basse :

― Je suis passé par Bree. Puis… J'ai perdu la route.

Bilbon s'arrêta brutalement, surpris, et son âme-sœur lui rentra dedans. Ils vacillèrent tous deux et le plus grand rattrapa l'autre d'une main sur la taille, l'empêchant de s'étaler au sol. La prise déclencha un long frisson dans la colonne vertébrale du Garde, qui n'en laissa cependant rien paraître.

La justification du nain lui semblait aberrante ; qui pouvait se perdre sur une ligne droite ? Même les rares membres de son espèce qui se perdaient ne s'éloignaient pas autant. Pourtant, quand il se retourna pour le jauger du regard, la gêne visible dans les orbes bleues ne paraissait pas simulée. Comme s'il était réellement sincère.

― Vous avez donc plus de sens de l'orientation que de tact, visiblement, Maître Thorin, lâcha-t-il en recommençant à marcher.

― Vous avez la langue bien pendue.

― Venez donc me faire taire, le mit Bilbon au défi. Oh, mais j'oubliais : je suis un Hobbit, je ne vous mérite pas.

Il s'attendait à ce que le nain surenchérisse ou s'offusque du sort qui le condamnait à l'avoir pour âme-sœur. Pourtant, il resta silencieux, tandis que l'atmosphère s'alourdissait à chaque pas.

Bilbon songeait soudain qu'il pouvait peut-être lui laisser une occasion à Thorin pour prouver qu'il n'était pas le personnage imbu de lui-même qu'il semblait être. Juste… Une chance de montrer des bons côtés, peut-être d'apaiser la tension entre eux. Le Garde devait bien avouer que les torts n'étaient pas que du côté du nain. Il avait été aussi infect après avoir été rejeté, bien loin des insultes polies et dissimulées que son peuple se plaisait à utiliser.

Il avait été blessé, il ne niait pas ce fait, mais cela lui faisait du bien d'espérer. Même si la chute pourrait être pire que le mal.

Après avoir réfléchi de longues minutes, hésitant à s'exposer un peu plus à l'acidité de son âme-sœur, il se tourna vers lui, passant une main dans ses cheveux bouclés. Il humecta ses lèvres, passant d'un pied sur l'autre. Son vis-à-vis haussa un sourcil, mais son air renfrogné ne parut plus aussi hostile au petit Hobbit, qui s'enhardit alors.

― Je… Je dois prévenir mes camarades de me relever de mon poste, puisque je vous raccompagne. Peut-être que…

Les yeux de Thorin restaient fixés sur lui, impassibles, et Bilbon s'y perdit de longues secondes, oubliant dans la foulée ce qu'il voulait dire. Soudain, il se demandait si le bleu des myosotis de son jardin, ou celui des volubilis qui poussaient sous la fenêtre de sa chambre à Cul-de-Sac, serait identique aux iris de son âme-sœur. Ou peut-être retrouverait-il la teinte claire dans les eaux calmes de la rivière qui s'écoulait au pied d'Hobbitbourg ?

― Oui, Maître Sacquet ?

La voix du nain le sortit de ses pensées et le Garde tressaillit vivement. Ses pupilles se dilatèrent et il commença à bégayer des excuses, avant de cacher son visage dans ses mains. Il avait honte. À peine avait-il réussi à prouver qu'il valait quelque chose qu'il s'humiliait tout seul, se perdant dans la contemplation de l'autre.

Pourtant, son âme-sœur ne réagit pas aussi violemment qu'il s'y attendait. Bilbon cessa de cacher sa figure dans ses mains à son silence pensif. Le blessé l'observait, la tête penchée, comme pour tenter de le sonder. Ses yeux se plissèrent, avant qu'un sourire triste n'étire ses lèvres.

― C'était le bleu qui vous manquait.

L'affirmation avait des intonations de question, alors le Hobbit hocha rapidement la tête pour confirmer, glissant ses mains dans les poches de son pantalon. Il ne savait pas trop comment prendre ce soudain pacifisme et restait prudent. Thorin semblait cependant moins hostile qu'à son réveil, comme si ses actions avaient adouci son opinion première.

― Et vous ? osa demander le Hobbit.

― Finissez votre phrase d'abord, exigea le nain.

Le frontalier déglutit et acquiesça, songeant qu'il n'avait au moins pas reçu un non net et définitif. Mais son courage s'était évaporé entre-temps et il ne savait par où commencer. Il prit une grande inspiration, ressortant ses mains pour triturer ses doigts.

― Hé bien… Disons que le temps que vos blessures guérissent, je peux vous accueillir chez moi.

L'air totalement éberlué de Thorin, si éloigné de sa façade rude et agressive, manqua de peu de le faire rire. Bilbon se mordit cependant la lèvre inférieure pour retenir le moindre sourire qui aurait pu être mal interprété. Son vis-à-vis cligna des yeux, avant de secouer lentement sa tête, comme pour se reprendre.

― Vous êtes un drôle de personnage, souffla le nain. D'autres auraient laissé tomber bien plus tôt.

― Je sais. Et je ne regrette pas, vous êtes plus agréable depuis que j'ai sauvé vos fesses, répliqua le Hobbit.

Ce dernier avait tout de même les joues rouges, sans savoir si cela était de honte ou d'émoi. Il ne savait pas s'il devait prendre comme un compliment les mots de son âme-sœur. Il préféra penser que oui, l'espoir pansant son cœur malmené. Mais il savait qu'il jouait à un jeu dangereux où il risquait de se brûler et craignait de trop espérer.

― D'accord. Et il s'agit du vert.

La réponse tranquille du voyageur le fit tressaillir et à son tour, son visage était marqué par la surprise. Thorin esquissa un sourire en coin qui fit chavirer le coeur de Bilbon et ce dernier reprit la route, sonné et heureux.

Il ne cernait toujours pas son âme-sœur, mais au moins, il pourrait profiter encore un peu de sa présence.

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Thorin avait perdu, il y avait longtemps, tout espoir de trouver un jour son âme-sœur. Il avait toujours imaginé qu'il s'agirait d'un membre de sa race et trop étaient tombés à Erebor. Il ne s'était pas permis ce luxe, pas en ayant son peuple à diriger malgré la douleur de la perte de sa maison, puis plus tard de sa famille.

Alors, quand il s'était réveillé en pouvant voir pour la première fois la couleur apaisante de l'herbe, il s'était senti trahi par son créateur. Pendant deux siècles, il avait fermé son cœur et, maintenant qu'il avait prévu de reconquérir son royaume, avec la mort qui l'attendait peut-être au bout du voyage, Mahal avait mis son Sanzeuh sur sa route.

Le nain aurait pu supporter l'ironie du sort, si cela n'avait pas été un Hobbit qui s'était présenté à lui, rayonnant de joie et de bonne humeur. Trop rayonnant, à vrai dire, lui qui était si peu habitué à tant de nonchalance enjouée en sa présence. Seuls ses neveux se le permettaient.

L'amertume avait été remplacée par la colère et l'incompréhension. Pourquoi Eru lui avait-il destiné un Semi-Homme, entre tous les habitants de la Terre du Milieu ? Même un humain lui aurait paru plus supportable qu'un membre de cette race grassouillette et sans défense. Alors il avait cherché à le faire fuir.

Il avait presque réussi. Presque.

Et il n'arrivait pas à regretter d'avoir échoué, maintenant qu'il se trouvait dans la maison de Bilbon depuis plusieurs jours. Le Hobbit était courageux, intrépide, capable de se battre, taquin et doux à la fois. Morfale, râleur, parfois venimeux et âpre.

Mais son âme-sœur l'apaisait sans que Thorin ne l'eût réellement voulu. Il était un rayon de lumière qui était entré subrepticement par les interstices des murs entourant son cœur pour l'illuminer de l'intérieur.

Parfois, pendant de brèves minutes, le nain oubliait ce qu'il avait à faire, ce qu'il était censé accomplir. Erebor, ses responsabilités dans Les Montagnes Bleues… Il fumait la pipe en compagnie du plus petit, essayant de faire des anneaux de fumée aussi parfaits que les siens sans jamais réussir. Il se perdait dans sa contemplation quand il s'occupait de son jardin, entretenu par un voisin en son absence.

À chaque fois qu'il reprenait ses esprits, le roi sans trône se disait que rester chez Bilbon était de plus en plus dangereux, qu'il ne pouvait pas se laisser attendrir. Pourtant, à chaque fois qu'il voulait passer la porte avec l'intention de ne plus jamais y remettre les pieds, il trouvait toujours une bonne raison pour ne pas partir. Sa blessure n'était pas encore guérie, il n'avait pas fait des réserves de nourriture pour son voyage, il pleuvait à verse…

Thorin savait pertinemment qu'il s'agissait de fausses excuses pour rester avec son âme-sœur, dans une bulle hors du temps. Il savait aussi que ses résolutions flanchaient à chaque fois qu'il croisait le regard brillant et malicieux.

Alors il avait décidé de partir de nuit, même si la lâcheté du geste lui serrait l'estomac. L'idée même de quitter cet endroit et la présence chaleureuse qui l'habitait lui tordait le ventre. La partie de lui qu'il avait réprimé pendant tant d'années voulait simplement prendre Bilbon dans ses bras pour ne plus le lâcher. Mais il avait un royaume à reprendre, alors sa raison s'affairait à briser son propre cœur pour qu'enfin il cessât de tergiverser.

Il avait préparé son sac loin des yeux affûtés du Hobbit, de peur qu'il comprenne ce qu'il avait l'intention de faire, même s'il semblait s'y attendre. Chaque matin, le plus petit paraissait surpris de le voir encore là, même s'il n'avait tenté aucun rapprochement physique.

Thorin se demandait quelle opinion il avait de lui, désormais, alors qu'il sortait de la chambre d'invité. Ses pas étaient étouffés par l'épais tapis au sol et il n'avait pas besoin d'allumer la lumière grâce à son excellente vision dans la pénombre. Au moins n'alerterait-il pas le propriétaire de Cul-de-Sac…

Enfin, c'était ce qu'il pensait, quand une voix douce mais peinée retentit derrière lui.

― Ne suis-je même pas digne de vos au-revoirs ?

Thorin déglutit, une boule se formant dans sa gorge, alors qu'il se retournait lentement. Bilbon maintenait contre lui les pans d'un peignoir bordeaux, les lèvres pincées et le regard noir. Le nain connaissait ce regard et ce fut comme un coup de poignard en plein cœur.

Il n'avait pas voulu le peiner en partant comme un voleur, mais simplement lui éviter la souffrance de leurs adieux. Il n'avait que peu de chances de revenir et il n'osait lui avouer que peut-être, le bleu disparaîtrait trop tôt de sa vision. La douleur de la perte serait sans doute moins terrible que s'ils s'étaient liés, du moins l'espérait-il.

Cependant, la fêlure dans les yeux clairs était plus douloureuse que tout ce qu'il avait connu sur les champs de bataille. Sa respiration se fit plus difficile, alors qu'il cherchait la façon la plus douce d'annoncer les choses. Ses lèvres étaient sèches, craquelées comme son cœur qui menaçait de se briser sous le regard blessé.

Thorin avait soudain l'impression de n'être rien d'autre qu'un nain lâche. Et il voulait reprendre Erebor, affronter Smaug alors même qu'il n'arrivait pas à affronter son âme-sœur ? Il était risible.

― Je… Je ne voulais pas vous blesser, murmura-t-il.

Bilbon renifla et le prince déchu vit des larmes traîtresses rouler sur ses joues. Il ne put le supporter et se rapprocha en quelques pas de son Sanzeuh, posant ses mains sur la peau humide. D'un geste du pouce, il les effaça, plongeant son regard dans celui du Hobbit. Une subtile fragrance de terreau, d'herbe à pipe et de bière émanait de lui, lui remémorant les heures heureuses passées auprès de lui.

Ses dernières barrières de résistance s'effondrèrent. Il posa son front contre le sien, se retenant de le serrer contre lui pour ne plus jamais le relâcher. Son devoir combattait encore son cœur, mais il se savait déjà perdu.

― Bilbon… Avez-vous déjà entendu parler d'Erebor ?

La question résonna entre les murs du couloir comme si Thorin l'avait hurlée. Il s'en fichait néanmoins. Pour la première fois, il avait prononcé le nom de son âme-sœur et il goûtait encore sa sonorité sur sa langue.

Les yeux du Hobbit s'écarquillèrent, avant qu'il ne pose ses mains sur celles caleuses du guerrier. Doucement, il les écarta, avant d'entrelacer ses doigts dans les siens, apportant plus de chaleur au nain. Une lueur fragile d'espoir se rallumait petit à petit dans les orbes bleues et Thorin aurait voulu la protéger, l'aviver plutôt que de devoir la souffler.

― Non, je ne crois pas. Comme je ne pense pas que nous devrions avoir cette conversation dans le couloir, souffla le plus petit. Venez.

Il tira légèrement sur leurs mains liées et le prince se laissa faire, tentant de rassembler ses mots pour expliquer au mieux la situation. Le Garde les mena jusqu'aux fauteuils moelleux du salon et alluma la cheminée. Le plus âgé se perdit dans la contemplation des flammes naissantes, qui lui rappelaient le feu brûlant de Smaug. Puis, alors que le Hobbit s'asseyait à son tour, il commença à raconter.

La Chute d'Erebor. L'exil de son peuple. La Bataille d'Azanulbizar. Ses responsabilités, en tant que prince de la lignée de Durin. Il devait tuer Smaug et reprendre ce qui lui appartenait.

― Je dois le faire, vous comprenez ? termina-t-il d'une voix rauque. Même si la mort m'attend. Je dois au moins essayer… Je ne voulais pas vous faire mes adieux.

Il s'apprêtait à s'excuser, quand Bilbon se releva pour se planter devant lui. Il releva ses manches et saisit les nattes de chaque côté du visage du nain pour l'obliger à le fixer. Il ne pleurait plus. Au contraire, ses yeux brûlaient d'une folle résolution, et Thorin se mit à espérer il ne savait trop quoi.

― Idiot de roi. Je préfère vous accompagner et vous empêcher de mourir, que de vivre une longue vie paisible sans vous à mes côtés.

― M'empêcher de mourir ? s'étrangla à moitié le prince, sonné.

Comment… Comment le Hobbit pouvait-il prendre les choses aussi simplement ? Il aurait dû tempêter, pleurer, le supplier de changer d'avis, ou se détourner de lui. Pas… Pas accepter aussi facilement la situation !

― Vous avez un sens de l'orientation si déplorable que vous vous retrouveriez devant Smaug sans même savoir comment sans moi. Alors emmenez-moi avec vous. S'il vous plaît.

La voix taquine et assurée vacilla, alors que Bilbon se mordillait les lèvres. Thorin en aurait puni d'autres pour une telle insolence, mais il ne pouvait empêcher son cœur de gonfler de joie. Son Sanzeuh voulait le suivre. Il voulait bien de lui. Et même s'il sentait sa poitrine se serrer à l'idée de le mettre en danger, il savait qu'il n'aurait pas le dernier mot face à lui. Le Hobbit serait capable de se rendre seul à Erebor s'il lui disait non.

Mieux valait pouvoir garder un œil sur lui.

― Je vous le promets. Je vais d'abord rassembler les autres nains à ma cause, puis je viendrais vous chercher.

― Y'a intérêt.

Une bouche délicate se posa avec hésitation sur celle du guerrier, comme pour sceller leur accord. Ce dernier se raidit légèrement avant de sourire et de se laisser aller.

Il repoussait encore une fois son départ de quelques heures, mais cette fois, c'était pour une bonne raison.

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Bilbon songeait sérieusement à mettre dehors les nains qui s'étaient invités chez lui sans prévenir, sous la houlette de Gandalf. Il avait pourtant dit à ce magicien de malheur qu'il ne voulait pas partir à l'aventure ! Même s'il avait déjà ses bagages de prêt et qu'il avait déjà pris ses dispositions testamentaires, il attendait Thorin, ni plus, ni moins. Ce dernier lui avait envoyé un courrier pour lui dire qu'il n'avait pas obtenu autant d'aide qu'il l'aurait voulu et qu'il devrait arriver chez lui au cours du mois.

Autant dire que l'absence de son âme-sœur, couplée à l'absence de gêne de cette compagnie qui pillait son garde-manger, l'avaient rendu légèrement plus hargneux que d'habitude.

Aussi, après avoir vu sa vaisselle voler en tous sens aux mains de ces gougnafiers, le Hobbit n'avait qu'une envie : voir partir ces goinfres malpolis. Rongeant son frein pour respecter la réputation de son peuple, il était cependant à deux doigts d'aller chercher son arc pour les menacer et leur montrer le chemin de la porte.

Cependant, au moment où il s'apprêtait à tourner les talons pour se diriger vers sa chambre, quelqu'un frappa à la porte, rendant l'assemblée silencieuse. Pestant dans la barbe qu'il n'avait pas, Bilbon se dirigea à grands pas vers la porte. Il était prêt à invectiver le malheureux derrière quand le magicien gris ouvrit le battant, mais la silhouette familière bannit les insultes de son esprit.

― Gandalf, vous aviez dit que ce serait facile à trouver. Je me suis perdu deux fois, pesta le nain sur le pas de la porte, avant que leurs regards ne se croisent.

Le frontalier éclata de rire à cet aveu, devant le regard éberlué et un peu effrayé du reste des nains, comme si Thorin s'offusquerait d'une telle attitude. Mais c'était tout le contraire. Le coin de sa bouche se releva, alors qu'il secouait sa tête avec lassitude.

― Vous ne cesserez jamais de rire de mon sens de l'orientation, n'est-ce pas ?

― Jamais, il faut bien vous dégonfler les chevilles de temps à autre ! répliqua Bilbon, avant de s'avancer un peu plus encore.

Le guerrier attendit qu'il soit à portée pour ouvrir les bras et l'enlacer fortement contre lui, comme pour profiter de sa présence après son long voyage. Le Hobbit lui rendit sans hésiter son étreinte, alors que les autres nains reprenaient peu à peu leurs esprits.

― Hé bien, je crois que notre cambrioleur connaît déjà le chef de notre Compagnie, s'amusa Gandalf.

― Maman aime pas les cachotteries, oncle Thorin… souffla une voix malicieuse.

Bilbon visualisait très bien à qui elle appartenait. Le jeune nain aux cheveux noirs qui avait autant d'éducation qu'un Gobelin. Il avait voulu s'essuyer les pieds sur un meuble de famille, ce sacripant ! Une veine battit à sa tempe, arrachant un rire discret à son âme-sœur. Le prince se pencha pour voler un baiser léger, avant de lui chuchoter :

― Laissez mon chenapan de neveu tranquille, vous voulez bien ? J'aimerai bien manger quelque chose…

― Et vous ne pouviez pas le dire plus tôt ?!

Le frontalier s'empressa de faire demi-tour pour voir ce qui avait pu échapper aux griffes des autres nains, alors que le sourire du chef de la Compagnie s'agrandissait. Les questions commencèrent à fuser, surtout de Dwalin qui s'indignait qu'il ne l'eût pas mis au courant et de Balin qui s'inquiétait pour le Hobbit.

― Il ressemble plus à un épicier qu'à un cambrioleur ! J'imagine ton bonheur, mon vieil ami, mais…

Un sifflement retentit dans l'air et un couteau argenté fila entre Thorin et Balin, s'enfonçant dans une belle boiserie. Bilbon fulminait presque, et son âme-sœur eut le réflexe de se boucher les oreilles avant qu'il ne laisse enfin sa fureur éclater.

Plus personne n'osa dire quoi que ce soit sur sa présence aux côtés de la Compagnie et du prince ensuite.

Et, lorsqu'après la Bataille des Cinq Armées, trois rois se chamaillaient pour une histoire d'or non partagé, ce fut douze nains et un magicien qui se bouchèrent les oreilles pour laisser Bilbon ramener les têtes couronnées à la raison.

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