C'est un calcul, de décider combien de temps passer avec Shôyô chaque jour. Trop ou pas assez pourrait le blesser.

(Pas assez pourrait laisser à Kenma des regrets, trop pourrait le brûler définitivement.)

Kenma regrette presque l'année dernière, quand il était confus et paniqué tout le temps, mais innocent, quand il n'éprouvait que de l'embarras et pas de culpabilité pour ce qui l'attirait vers lui.

Et il se demande si Shôyô fait des efforts, lui aussi, pour ne rien changer entre eux, ou si cela lui vient aussi naturellement que de voler.

Ce sont des questions qu'il se pose quand il est seul, quand il a du mal à s'endormir la nuit et qu'il doit s'empêcher lui-même de prendre sa console parce que personne ne le fera. Il a d'autres soucis quand il est avec son équipe.

Et encore d'autres soucis, très différents, quand il est avec Shôyô, quand la chaleur de leurs conversations cesse d'être douce et lui monte aux joues et au ventre.

« Tu n'es pas capitaine ? » demande Shôyô pendant leur première pause.

« Non, je ne voulais pas. Tu m'imagines faire des discours de motivation aux premières années ? »

« Oui ? »

Kenma a envie de rire. Shôyô ne le connaît pas vraiment - Shôyô ne sait comment agit Kenma que quand ils sont ensemble, et Kenma n'est jamais tout à fait lui-même dans ces moments.

« Je veux dire, poursuit Shôyô, pour moi, c'est quand même ton équipe. L'année prochaine, sans toi, ça ne sera pas pareil. Comme de jouer contre Fukurodani sans Bokuto, tu sais. Ils sont toujours bons ! Mais c'est une équipe différente. »

La façon dont ses mains bougent alors qu'il explique, comme pour s'excuser par avance auprès de tous les membres de Fukurodani sans pour autant revenir d'un pas sur sa position - Kenma ne peut pas en détacher ses yeux.

Il devrait protester, dire que la particularité de Nekoma est d'être bons en réception, et aussi l'esprit d'équipe - que Nekomata n'est pas sur le terrain mais sera capable de stratégie aussi vicieuse que lui, alors il a intérêt à se méfier l'an prochain...

Mais il ne dit rien, parce qu'un compliment de Shôyô est trop sincère et trop doux pour être contredit. La chaleur joue sur son cœur, et le temps pourrait s'arrêter pour toujours, en ce moment.

Kenma aime Shôyô à en oublier tout le reste.

Il pourrait dire que Kuroo l'appelait le cerveau et le cœur de l'équipe, mais que Kuroo est biaisé, Kenma est surtout son cœur à lui. Il avait prévu de parler de Kuroo, de dire à Shôyô qu'ils sortaient ensemble maintenant. Il n'y avait que des avantages, avait-il raisonné. Il pouvait épargner à Shôyô la peur de le voir le surprendre avec un baiser à nouveau, la culpabilité qu'il pouvait ressentir par rapport à lui, il pouvait cacher le pouvoir que Shôyô a sur lui. Et maintenant, ils sont en face l'un de l'autre, et les mots ne sortent pas de sa bouche.

C'est injuste. Kenma s'était construit un endroit où vivre, et peut-être que ses sentiments pour Kuroo ne sont pas ceux qu'il faut, mais il y avait suffisamment d'amitié, de rires, de confiance, et d'un étrange désir possessif pour qu'il puisse y être heureux. Il y avait travaillé.

Et maintenant il revoit Shôyô - pas seulement ses mots sur un écran, mais sa façon de bouger et de sourire - et il ne veut plus jamais être à l'abri, il veut courir vers le soleil et se brûler et tomber, tomber encore, et il ne veut jamais que cela s'arrête.

Ils parlent encore longtemps pendant cette pause, de comment aucun d'entre eux n'a passé les éliminatoires des inter-lycées. Shôyô n'a que du bien à dire de Date Kogyo, Kenma se plaint de Sakusa qui est tellement contrariant parce qu'il a beau être un paquet de névroses, il a appris à toutes les utiliser de façon qui n'est pas exploitable pour ses adversaires - mais Kenma s'arrête avant de faire peur à Shôyô.

Ils parlent de la composition des nouvelles équipes, de comment aucun des première année de Karasuno n'envisage même de jouer passeur après avoir seulement vu Kageyama.

« Hé, je te ferai des passes après l'entraînement si tu veux essayer autre chose. » propose Kenma. Il pense pouvoir arriver à ne pas s'enfuir en plein milieu, maintenant. Il a vécu pire.

« Sérieux ? » Shôyô le regarde comme s'il avait reçu un cadeau d'anniversaire, de grands yeux éblouis et éblouissants. Kenma est effrayé par la façon dont son propre cœur saute dans sa poitrine.

« Je veux dire, jusqu'à ce que je sois fatigué, ricane-t-il. Je suis sûr que tu peux demander à Akaashi aussi. Depuis que Bokuto est parti, il risque de s'ennuyer." »

Shôyô semble un peu déçu, mais Kenma ne peut pas se permettre d'être entièrement sincère quand cela l'a déjà fait fuir une première fois.

Et il le ferait encore bien plus fuir maintenant si Shôyô pouvait lire ses pensées, pouvait lire son envie de le toucher, les idées lascives qu'il a maintenant qu'il sait des choses. Il a l'impression que ses mains sont attirées par sa peau, qu'il doit les retenir. C'est un peu douloureux, d'y penser tout le temps, de penser à ce qui ne sera pas, mais cela en vaut la peine.

Kenma peut au moins contrôler ses actions, faire comme si de rien n'était, même s'il rit amèrement de son orgueil d'avoir pu contrôler ses sentiments, d'avoir pu les prévoir, même.

C'est sans doute un jeu un peu pervers de ne jamais être clair, de parfois laisser voir ses sentiments pendant une fraction de seconde, puis les dissimuler à nouveau, de plaisanter dessus sans laisser deviner si c'est vrai.

Mais après tout, si Shôyô voulait savoir, si cela changeait la moindre chose pour lui, il demanderait.

Et celui que Kenma essaie de tromper, de rendre confus jusqu'à ce que la tête lui tourne, c'est probablement lui-même. Il n'y arrive pas très bien, mais c'est moins frustrant que de ne même pas essayer.

C'est une préparation, se dit-il. Pour quand il pourra se cacher dans l'ombre à nouveau, loin du sourire de Shôyô qui illumine les parties les plus à vif de son cœur.