Quand le bus les dépose devant l'école, avant que la nuit soit tombée parce que c'est l'été, Kenma est à peine surpris de voir que Kuroo l'attend - un peu touché, mais pas surpris. Ce qui l'étonne le plus est sa propre réaction, un mélange d'inquiétude et de soulagement qui fait des nœuds dans son ventre.

C'est normal, se dit-il. Il doit avoir une conversation avec lui. C'est juste qu'il n'en a pas envie du tout, pas maintenant, jamais, ce sera trop douloureux, mais il lui doit ça.

Kenma prend quand même la main de Kuroo sur le chemin du retour, même si la fin de journée est encore chaude, et se demande si c'est la dernière fois.

« Comment ça s'est passé ? » demande Kuroo. Est-ce que tu reviens en petits morceaux, comprend Kenma. Non, ou plutôt, pas de la même façon que la dernière fois.

« Tu devrais me plaquer. » répond-il, trop vite, sans même parler un peu de volley au milieu, avant de pouvoir changer d'avis.

Kuroo serre sa main plus fort à la place. « Si tu veux vraiment qu'on arrête, il faudra que tu fasses le travail toi-même. Ne compte pas sur moi. »

Kenma reste déconcerté, un mélange de culpabilité et d'inquiétude dans le ventre, cherchant les mots pour expliquer.

« Ce n'est pas que je veux, c'est que... c'est injuste pour toi, tu ne crois pas ? Quand je regarde Shôyô, je me dis que si j'avais une chance, je serais avec lui sans hésiter. »

Le sourire de Kuroo est un peu cassé, et ses yeux trop indulgents, alors qu'il regarde Kenma. Leurs pas ralentissent peu à peu.

« Tu peux me dire quelque chose que je ne savais pas. »

Ils ne font plus semblant avec les regards en coin. Ils s'immobilisent et se regardent dans les yeux. La main de Kuroo dans celle de Kenma lui semble trop lourde, maintenant, trop collante, alors il retire ses doigts, les essuie sur son pantalon.

« Hé bien, je ne savais pas. » proteste-t-il, piqué. Mais c'est vrai que souvent Kuroo sait les choses avant lui. « J'aime être avec toi, tu sais. Je pense que tu es parfait pour moi, que tu es parfait en général. » Que Kuroo est trop bien pour lui par n'importe quelle mesure. « C'est juste qu'avec lui, je ne pense plus du tout. »

Kuroo le regarde avec tendresse, peut-être même avec compassion, et Kenma voudrait qu'il soit fâché contre lui.

« C'est noté. » répond Kuroo. Il hausse les épaules, mais cela n'a pas l'air sincère du tout. « Eh bien, je ne sera pas surpris que tu partes, et je promets de ne pas me plaindre si Chibi-chan se met à montrer un peu de bon goût. Ce n'est pas pour toujours, je comprends. Si tu veux arrêter maintenant, arrête, mais ne fais pas semblant que c'est pour moi. Ne l'imagine même pas. »

Sa voix est devenue plus tendue, plus hachée, et Kenma se demande s'il choisit de montrer de la faiblesse, ou s'il ne peut pas s'en empêcher.

« Tu veux que je continue comme ça ? Que je profite de toi et de tes sentiments, que je doive choisir entre être hypocrite avec toi et te briser le cœur encore et encore quand je te parle de Shôyô... »

Et puis Kenma s'interrompt, parce qu'il réalise que ce dernier point restera vrai même si Kuroo ne veut plus de lui, même s'il ne veut plus de Kuroo, à moins qu'ils ne se voient plus du tout, pas même en tant qu'amis, et Kenma est terrifié à cette idée.

Mais il n'y a pas vraiment de bonne façon de dire cela. De dire quoi, d'ailleurs ? Je ne crois pas que ce soit cette forme d'amour mais je veux passer toute ma vie avec toi ? C'est à la fois trop romanesque et pas assez, et cela lui va très mal.

Oui, il veut continuer à profiter de lui. Ce n'est pas sain, ce qu'ils ont. Mais aucun d'entre eux ne veut y renoncer, et certainement pas Kenma, alors qu'il a tellement besoin de réconfort.

« Kenma, on est amis depuis longtemps maintenant. Si je ne voulais pas que tu me parles de Chibi-chan, je ne serais pas venu ce soir et je n'aurais pas posé de questions. Tu me blesseras davantage si tu cesses d'avoir confiance en moi. »

Kenma ne peut pas faire semblant de sourire, même quand Kuroo lui dit que leur amitié n'est pas en jeu. Sa gorge est nouée, il hoche juste la tête.

« Tu sais ce que je veux, mais c'est ton choix. Je ne te demanderai pas plus que ce que tu veux donner. Je ne peux pas m'empêcher de vouloir plus, mais tu sais aussi que je serai heureux d'attendre pour toujours. »

Kenma ne comprend pas vraiment la ténacité et l'optimisme infinis de Kuroo, mais il sait qu'il a toujours aimé s'y baigner même quand ce n'était pas pour lui.

« Je sais que tu as fait des efforts pour nous, et tu as le droit d'être fatigué. Mais alors dis-le. Dis-moi ce que toi, tu veux. »

« Reste avec moi. » dit Kenma.

Il sait qu'il ne prend pas la bonne décision, qu'il vaudrait mieux qu'il reste seul et plongé dans un malheur qui serait une forme de pureté, qui les laisserait prêts pour un nouveau départ peut-être.

Mais il est difficile de résister à l'envie de retrouver son refuge inutile mais trop doux. Surtout quand Kuroo lui parle ainsi. Ils veulent la même chose, pour de mauvaises raisons différentes. Kenma agrippe un pan de sa veste, pose la main sur son cou, sent son cœur battre, fragile sous ses doigts. « Reste avec moi ce soir. »

Les yeux de Kuroo sont avides, ouverts trop grands, veulent se remplir de Kenma, se remplir d'espoir. C'est très beau et un peu inaccessible pour l'instant.

Mais Kenma l'embrasse quand même, pour essayer de lui en prendre un peu.